1995-2001

Où en est la lutte des classes
en France ?

Ceci est une version préliminaire d'un article qui doit apparaître dans Socialisme.

Au début de l’année 2001, Susan George, vice-président d’Attac France, a dressé un bilan (pour le Forum Social de Porto Alegre) du "mouvement social mondial" qui a émergé depuis trois ans. De Seattle en novembre 1999, en passant par les manifestations de Prague, de Nice, de Gênes ou de Göteborg, les militants qui pensent qu’un "autre monde est possible", ont remporté des succès. Ils ne doivent pas être minimisés.

Qui, il y a dix ans, aurait pu envisager le développement d’un mouvement de masse qui conteste de manière aussi directe le système économique et social? A l’époque, le chœur néolibéral est la seule voix audible. La menace du communisme, qui a hanté le XXe siècle, a disparu avec l’URSS. Le temps des luttes est révolu, proclament les prophètes du libéralisme, vive les marchés financiers, la libre concurrence, et les profits! Certains parlent même de la "fin de l'histoire". En tout cas, il sont convaincus que la société ne comporte pas "d'antagonisme directeur" - il n'y a, surtout, pas de lutte des classes.

Un nouveau climat

Une des grandes victoires du "mouvement social mondial" réside dans le changement du climat politique: Comme George le souligne : "A cause de nos actions, à cause des protestations de masse et du refus populaire de la mondialisation néo-libérale, de plus en plus de personnes reconnaissent que nous ne sommes pas arrivés à "la fin de l’histoire.""

Mais George ne sous-estime pas l’ampleur de la tâche qui reste à accomplir. En effet, si les manifestations ont pu déstabiliser les grandes organisations internationales du capitalisme, telles que l’OMC, ou encore le FMI, ces institutions sont toujours debout et armées, et surtout, "les vrais responsables de la mondialisation ont été à peine touchés: je parle des firmes transnationales industrielles et financières pour lesquelles la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International, l’OMC, l’OCDE et les autres servent de domestiques." Ces énormes entreprises sont selon elle "l’incarnation ultime du capitalisme mondial."

Elle précise la nature du combat du "mouvement social mondial": "Le capital ne donne jamais rien de son plein gré au travail, les classes dominantes ne relâchent jamais leur pouvoir et leurs privilèges (...), et ce serait de la folie de croire que les acquis des luttes passées ont été acquis une fois pour toutes. En revanche, les vieilles notions de rapport de forces et de lutte des classes n’ont rien perdu de leur actualité même si nous devons beaucoup réfléchir à la nature des classes sociales qui a bien changé depuis 150 ans."

Si le mouvement anticapitaliste veut non seulement perdurer mais remporter des victoires contre ces firmes, il devra se lier et s’allier, s’appuyer sur les luttes des salariés de ces entreprises. La lutte ne peut pas être seulement celle de groupes citoyens contre le profit, il faut que les travailleurs soient au centre du combat.

Car seulement les travailleurs détiennent un pouvoir politique et économique déterminant, qui se matérialise par l’arme redoutable de la grève. Le lobbying, la pétition et l'éducation populaire peuvent être des méthodes très utiles. Mais la grève frappe l’entreprise au cœur, la production s’arrête et la source des profits se tarit, ainsi la preuve est faite en son sein, que sans le travail salarié, il n’y a pas de profit. La grève d'ailleurs apporte la lutte au centre de la vie quotidienne des masses, et transforme leur vision du monde.

Si on entend moins aujourd'hui (luttes obligent), que le syndicalisme est mort et enterré et que la grève est une arme démodée venue d'une autre époque, il reste, y compris parmi les militants de gauche, une certaine confusion sur la situation des luttes des travailleurs. La grande vague de grèves de 1995 a soulevé beaucoup d'enthousiasme, mais depuis, la configuration du rapport de forces est loin d'être claire, et on voit bien de signes d'un manque de confiance dans les capacités des luttes ouvrières.

Cet article va examiner la période 1995 à 2001, pour esquisser une analyse de la conjoncture de la lutte des classes, et ses perspectives immédiates.
 
 

1995: Grèves de masse

Les trois semaines de conflit en hiver 1995 ont marqué un sursaut des salariés et un tournant dans la vie politique du pays.

Il s'agit, tout d'abord, d'une explosion après des années très calmes. Si l’on s’en tient à un seul indicateur, celui des journée individuelle non-travaillées (JINT), en 1994 elles s’élèvent à un peu plus de 740 000, dont environ 200 000 pour la fonction publique et 500 000 pour les entreprises publiques et privées. L’année suivante le chiffre total atteint plus de 5,8 millions (respectivement 3,7 et 2,1). Le graphique que nous publions montre que 1995 est précédée et suivie par des années où le nombre de journées de grève est bien moindre.

Déjà au printemps 1995, on a vu des grèves de grande ampleur dans le privé, notamment dans les usines Renault et dans le groupe Danone. Cependant ce sont bien évidemment les grandes grèves de la fin d’année qui ont retenu toute l’attention.

L’hiver 95 constitue un pic dans la lutte, une explosion sociale, non pas une grève générale mais des grèves en masse dans le secteur public, employés de l’Etat et salariés des entreprises publiques. Les grèves, d'ailleurs, étaient populaires malgré tous les efforts des médias, à tel point que bien de commentateurs ont parlé de la "grève par procuration". Les médias ont eu beaucoup de mal à trouver des "usagers en colère" pour dénoncer les grévistes, et ils ont dû se contenter d'histoires tristes de braves travailleurs qui se levaient à cinq heures du matin pour pourvoir être au boulot à l'heure. Les tentatives par le RPR de former des "comités de citoyens" contre la grève ont été un échec cuisant, rassemblant quelques dizaines de personnes dans une "manifestation" organisée Place de la Madeleine à Paris. Des millions de travailleurs, n'ayant pas (encore) la confiance de faire grève eux-mêmes, surtout dans le privé, après de longues années de défaites, applaudissaient les grévistes du public. Et cette ambiance a constitué un encouragement important pour les grévistes, qui ont occupé des studios de télévision, des bureaux du RPR etc.

L’orage n’a pas éclaté dans un ciel serein. La toile de fond ce sont les vingt années de crise économique, de politique d’austérité des gouvernement, et des budgets de rigueur. Cela se traduit, dans le secteur et la fonction publique par des restrictions au niveau des crédits, le recours grandissant à l’emploi précaire et une tendance à la baisse des effectifs. Il y a aussi, inévitablement, dégradation des services publics. Dans le privé, c’est la peur du chômage qui domine, avec plus de 3,5 millions de chômeurs, la menace est bien réelle et pesante. La croissance de la précarité (intérim, temps partiel, CDD) vient encore accentuer la pression.

Le détonateur c’est le projet de réforme de la sécurité sociale, connu sous le nom de plan Juppé, premier ministre d’alors. Non seulement le gouvernement veut s’attaquer à la protection sociale mais il entend aussi démanteler les régimes de retraite du secteur public, particulièrement de la SNCF et de la RATP

La crise couve de septembre à novembre. Les syndicats organisent plusieurs journées nationales interprofessionnelles dont une le 10 octobre, où plus de la moitié des salariés du public ont débrayé, et on compte plus de 350 000 manifestants dans la France. Très vite est fixée par les fédérations du secteur public une date pour une journée nationale d’action le 24 novembre. Le 15 novembre Juppé dévoile son projet devant l’Assemblée nationale, où la droite a une écrasante majorité, il est acclamé.

Dès le 23 au soir, dans des dépôts de la SNCF, les agents, réunis en AG, votent une grève de 24 heures reconductible. Le lendemain le taux de participation est inférieur à celui du 10 octobre, cependant on dénombre plus de 500 000 manifestants à travers le pays. Surtout dans deux entreprises, - la RATP et la SNCF - le taux de grévistes est plus élevé, dans cette dernière le taux augmente de 6% passant à 81% en moyenne.

Le 24 au soir, dans leurs assemblées générales les cheminots de nombreux dépôts votent la poursuite de la grève. Le 25 et le 26 tombent un week-end. Dès le 27 des signes de paralysie ferroviaire se manifestent En effet, Toulouse, Lille, Marseille, Mulhouse et beaucoup d’autres villes ont leurs dépôts en grève. Les agents de la RATP, conducteurs de métro et de RER se mettent en grève. Toujours en Région parisienne, sur 22 dépôts d’autobus, cinq sont déjà paralysés et trois autres perturbés.

Le lendemain, le 28 novembre, la grève démarre à La Poste, en premier dans les centres de tri. Le réseau ferroviaire ne fonctionne plus. A la SNCF dans certains services le taux de grévistes dépasse les 90 %, et une partie des cadres soutient et se joint au mouvement.

Le 30 novembre c’est au tour des salariés d’EDF-GDF. Selon la direction la grève pour la journée nationale est suivie par 52 % des personnels. A La Poste le conflit s’amplifie, plus de la moitié des centres de tri sont en grève et le taux de participation oscille entre 50 et 90 %.

La grève se répand comme une traînée de poudre, touchant France Telecom, les ministères, les Douanes, les agents des communes, les services hospitaliers et l’Education Nationale. Souvent, les travailleurs attendaient avec impatience le moment où ça allait "bouger". Comme le disait un salarié de la RATP "C'est les 40 ans [avant la retraite] qui a fait déborder la vase, mais en fait tout va mal. La sécurité, les effectifs, tout. Là avant ils parlaient du partage de travail, de travailler à mi-temps pour qu'ils puissent embaucher, puis ils parlaient de la femme au foyer pour laisser la place aux jeunes, et puis maintenant ils n'embauchent plus et ils veulent qu'on travaille quarante ans ! Ils vont aller où les jeunes?"

Le cœur de la mobilisation est constituée par les cheminots qui font figure tout à la fois de porte-drapeau et d’avant-garde. Leur torches de feu rouge sur les manifestations symbolisent la transformation de l'ambiance du pays. Les journées nationales d’action de décembre indiquent aussi une montée en puissance. Ainsi le 5, 800 000 manifestants sont dénombrés ; le 7, les syndicats avancent le chiffre de 1,3 million de personnes et le 12, la barre des deux millions de manifestants est franchie. C’est l’apogée du mouvement..

Le gouvernement enfin lâche du lest concernant les régimes de retraite et un plan de restructuration concernant la SNCF est gelé. Le 13 décembre des signes de reprise s’amorcent à la RATP, à la SNCF c’est vers le 15 que la reprise commence. Cependant, le 16, nouvelle journée d’action, le ministère de l’Intérieur dénombre 165 cortèges dans le pays et les syndicats parlent de deux millions de participants.

Depuis beaucoup d’encre a coulé sur la nature du mouvement de l’hiver 95, certains ont parlé de dernier sursaut, de combat d’arrière-garde, d’autres l’ont qualifié de grève "corporatiste". Mais la théorie du "dernier sursaut" est mise à mal par les mouvements dans les années suivantes. ET le fait que, par exemple, les conducteur de la RATP ont poursuivi la grève plusieurs jours après que le gouvernement avait cédé sur leurs retraites, car les attaques sur la Sécu n'avaient pas été retirées, montrent qu'il ne s'agissait aucunement d'une grève purement corporatiste.

Direction manquante

Dans une situation explosive comme celle de 1995, le rôle de la direction syndicale et des organisations politiques est primordiale. L'ensemble des travailleurs débattent des nouvelles perspectives devant la vision de la puissance des travailleurs en lutte, et ils cherchent auprès de leurs dirigeants des réponses. Le grand point faible de1995 se trouve dans sa direction stratégique.

Regardons d'abord du côté des organisations politiques. Que le Parti socialiste se retranche dans un mutisme prudent et attentiste, malgré la popularité des grèves parmi ses militants et son électorat n’a rien pour surprendre. La direction du PS n était pas vraiment opposée au plan Juppé, qui ne faisait que continuer, de façon plus agressive, la politique qu il avait lui-même menée au pouvoir.

La position du parti communiste est plus complexe, d’un côté nombre de ses militants sont dans la lutte, de l’autre, sa direction se refuse à prendre ses responsabilités et se contente de soutenir verbalement. Les orientations électoralistes du PCF le paralysait, même quand, bien sûr, en tant qu'individus, de très nombreux militants communistes construisaient les grèves.

Du côté de l'extrême gauche aussi, l'occasion d'amener le mouvement beaucoup plus loin était raté. Surtout, le pessimisme de Lutte Ouvrière l'a empêché de jouer un rôle utile d'embryon de direction politique. L'organisation a insisté qu'il n'y avait jamais une possibilité d'appel à une grève générale, et dans son bilan écrit en 1996 déclare que "nous ne devons pas cultiver d illusions gauchistes sur les possibilités du moment en valorisant outre mesure la signification des mouvements récents."

La nature de 95

Et pourtant la situation était pleine de promesse. L’un des moteurs et le cœur du mouvement de 95 s’incarne dans les assemblées générales, qui réunissent les salariés de l’établissement. Le phénomène n’est pas nouveau, mais est le prolongement de la tradition des "coordinations" développées en France pendant les années 1980

Tous les syndicats y sont représentés, s’y mêlent donc responsables syndicaux, adhérents, non syndiqués et même parfois des non-grévistes. Sur beaucoup de lieux de travail les Assemblées générales sont quotidienne, et on peut y entendre l'expression directe des salariés. Des années, voire des décennies, de mécontentement et de colère s'expriment dans un flot de langage. Des gens qui n'avaient jamais la confiance de parler en public le trouve tout d'un coup. En embryon, nous voyons ce que peut être la démocratie ouvrière.

Un employé de la RATP, travaillant dans un dépôt de bus nord de Paris, raconte:

"(...) Toutes les décisions ont été prises en AG, à la majorité, et ces décisions ont été suivies (...).. les AGs duraient parfois deux heures, avec une expression très diverse, et les réflexions plus politiques, sur Maastricht notamment, sont d’abord venues de collègues, pas des leaders syndicaux. C’est aussi par l’AG, et celles des autres qu’on avait des nouvelles des autres boîtes: d’autres venaient chez nous et nous envoyions des gars dans d’autres AG: chez les enseignants à St-Ouen, dans d’autres dépôts RATP, chez les cheminots, à la Fac de St-Denis... Des contacts interprofessionnels extrêmement riches ont été noués de cette façon, directement d’entreprise à entreprise, et on en savait parfois plus que notre syndicat (...)."

Il conclut: "Cette grève a été gérée à la base, par les AG (...). C’est une grande leçon pour l’avenir. Il faut maintenant prendre pleinement en compte que les gens ne veulent plus être des exécutants: chacun compte pour un et personne ne veut que quelqu’un s’exprime à sa place." La politique, qui dans l'époque des déceptions et de cynisme semblait loin des travailleurs, retrouve sa place au cœur de leur vie.

Des quantités de témoignages sur les grèves ressortent, tous parlent de la démocratie régnant dans les AG, d’une méfiance vis-à-vis des directions syndicales et d’une volonté de contrôler les informations et le cours de la lutte. De même le besoin de sortir de l’entreprise revient souvent, pour aller à la rencontre des étudiants, des autres grévistes ou des salariés du privé. Si les attaques contre les retraites ont fait réagir les salariés du secteur public, au fil des jours, les revendications concrètes, ont cédé la place à des revendications globales, le retrait du plan Juppé sur la Sécurité sociale. Dans les manifestations, des slogans les plus repris parlent directement d'un conflit de classe et pas d'un conflit sectoriel - "La Sécu aux travailleurs! On s'est battu pour la gagner, on se battra pour la garder!" En tissant des liens entre les différentes catégories, les travailleurs prennent conscience que la solution en peut être que générale.

Un responsable de la FSU dans le département du Gard résume ainsi la situation et l’état d’esprit de ces collègues à la base: "On avait des copains pour qui la question de la retraite, c’était loin. Et donc le recul du pouvoir sur ce point était secondaire. Personne n’a dit: "on reprend le travail parce qu’on a obtenu gain de cause sur la retraite"(...). C’est aussi que l’aspect revendicatif a souvent disparu au profit de la mobilisation sur le sens du métier, l’avenir des jeunes avec lesquels on travaille. C’était pas catégoriel (...). L’aspect enjeu de société qui parcourait tout le mouvement devenait l’objectif qu’on devait atteindre. C’est compliqué pour un syndicaliste. Si le bout du bout c’est la révolution, on n’en est pas sorti."

C'est quand la classe est en action que sa conscience avance le plus.

La question de la conscience de classe ne se pose pas pour les élites dirigeantes du fait même de leur position. Ils ne risquent jamais d'oublier qu'ils ont un intérêt commun en tant qu'employeurs. Pour les classes qui sont dominées il en va tout autrement, étant entendu, que les idées dominantes d’une époque sont les idées de la classe dominante. La classe des salariés doit d’abord se débarrasser de ces idées et se forger par ses propres moyens sa conscience. Cette conscience se modifie considérablement et principalement dans la lutte.

Dans et après la grève, les salariés se sentent vivre ou revivre. "au lieu de faire marcher les trains, nous faisions marcher les idées" dit un gréviste SNCF. "Nous ne luttons plus pour nous-mêmes"expliquait un autre. Après une semaine de grève, un cheminot interviewé a déclaré: "Au début j'étais en grève en tant que conducteur, puis en tant que cheminot, puis en tant que fonctionnaire… maintenant je suis en grève en tant que salarié."

Le mouvement de novembre-décembre a mis en pleine lumière le rôle que peut jouer une minorité de salariés dans le déclenchement et la conduite d’un grand mouvement. Les témoignages abondent de personnes du secteur privé et public, affirmant avoir fait grève par procuration. L’ampleur des manifestations principalement dans les régions (à Paris les défilés ont été moins importants proportionnellement), où des records de mai 68 ont été battus en terme de mobilisation. Cela signifie que le mouvement a été profond. L’année 95 a été tout à la fois un sursaut, acte de résistance contre le gouvernement, un tournant, une victoire importante, et a représenté un séisme social.

Mais les grèves de 1995 auraient pu aller plus loin. Ce qui manqua avant tout était une direction nationale déterminée et en phase avec la conscience des grévistes qui avançait si vite. La première responsabilité d'une telle direction aurait été de mettre en avant des revendications qui auraient permis d'étendre la grève dans le privé. La revendication la plus évidente était celle sur les retraites. Quelques années auparavant, les salariés du privé ont vu leur nombre d'années de travail s'allonger de 37,5 à 40 ans, sans qu'il y ait une réaction massive. En 1995, quand le secteur public se mobilisait en masse pour défendre les 35 ans et demi , c'était bien le moment de mettre en avant la revendication "Trente sept ans et demie pour tous, public et privé". Fin novembre, les grandes villes paralysées par les grèves, et les grèves restant populaires parmi les salariés, il était tout à fait possible d'appeler à une grève générale, et arracher toute une série de concessions majeures aux employeurs et au gouvernement.

Les Assemblées générales ont réussi à contester à la direction syndicale le contrôle quotidien de la grève. Mais elles n'ont pas pu proposer une stratégie nationale pour tous. Et à défaut d’une direction politique, la direction du mouvement est revenue aux directions des confédérations syndicales. D’une part elles sont divisées entre elles, et d’autre part, elles souhaitent surtout pouvoir terminer la grève, pour reprendre le "cours normal", c’est-à-dire ouvrir des négociations. Avec une direction aux mains de la bureaucratie syndicale, fondamentalement composée de négociateurs professionnelles, qui ne croient pas aux explosions sociales, mais aux journées d'action ponctuelles, le mouvement ne pouvait que s’achever en demi-teinte.

La CGT, la plus radicale des directions confédérales, a bien fait quelques tentatives sérieuses pour étendre la grève dans le privé. Par exemple, ils font campagne pour que les travailleurs de Renault à Boulogne rejoignent les cheminots dans la grève. Mais ils refuseront toujours d'appeler à la grève générale, ou même de reprendre le slogan pourtant extrêmement populaire "Juppé- Démission!". Il s'agit d'une très grave erreur. La démission de Juppé, dans l'ambiance des grèves de masse, aurait assuré des victoires importantes sur les questions centrales de la retraite et la Sécurité sociale.

Enfin, quand le gouvernement, ayant vu que ses reculs sur les retraites des cheminots et de la RATP n'ont pas empêché la poursuite de la grève, propose un "sommet social" au contenu on ne peut plus vague, toutes les directions confédérales s'organisent fiévreusement pour que la grève s'arrête au plus vite.

Le rapport des forces est pourtant encore clairement du côté des grévistes, soutenus par une majorité de la population, parmi certains grévistes l’idée selon laquelle il fallait "aller jusqu’au bout", c’est-à-dire qu’il était possible de faire tomber le plan et Juppé, commence alors à se répandre.

Ainsi à la SNCF, il y a un décalage entre les non syndiqués qui estiment avoir obtenu gain de cause sur l’essentiel, et certains syndiqués pour qui le mouvement n’est pas allé assez loin: "On a peut-être manqué l’occasion de faire quelque chose de grand au niveau du gouvernement" . Cheminot de Bordeaux: "C’est la première fois, de toute ma vie de militant, qu’on est aussi fort en reprenant le boulot que pendant la grève.".

Dans le sillage de l’hiver 95

Certains attendaient beaucoup des années suivant l’hiver de 95. Beaucoup ont été déçus dans leur espoir de voir une nouvelle vague massive de lutte. (Il y a même certains à gauche qui ont été tellement déçus qu'ils ont inventé une grande vague de grèves, exagérant nettement la réalité!).

Comme le montre le graphique, au niveau purement quantitatif, les luttes ouvrières n'ont pas été grandes depuis 1995.

Mais dans la lutte de classes, le quantitatif n'est pas seul roi. Le nombre de journées de grève ne mesure pas l'ensemble de la situation. Il y a eu ces dernières années une nouvelle radicalité dans les luttes, une radicalisation politique dans le pays, et l'entrée de nouvelles sections des travailleurs dans la lutte des classes.

La lutte de classe n’obéit à aucun mécanisme ou déterminisme. Chaque lutte, quelle qu’elle soit, dans son déclenchement comme dans son déroulement, est influencée par de nombreux facteurs: économique, politiques et sociaux, généraux et locaux, matériels et psychologiques. C’est la révolutionnaire Rosa Luxemburg qui au début du XXe siècle a écrit une brochure intitulée Grève des masse, parti et syndicat qui aide beaucoup à comprendre ces mécanismes.

Luxemburg affirme qu'il est impossible de séparer l’élément politique de l’élément économique: "L’un n’est pas le stade supérieur de l’autre." Le mouvement se fait de l’ordre économique à l’ordre politique et inversement. Il en est de même du caractère des grèves, défensive et offensive.

C'est pour cela que c'est une grande erreur d'opposer, comme le font bien de commentateurs, des grèves "corporatistes" (par exemple pour des salaires), et d'autres grèves qui seraient plus "altruistes" (par exemple pour défendre la sécurité sociale). Car des travailleurs qui n'ont même pas la confiance de faire grève pour leurs propres salaires et conditions de travail n'auraient absolument pas la confiance de s'organiser pour une question sociale plus large, et une grève déterminée pour la sécurité sociale donne après la confiance pour ne pas se laisser marcher dessus dans des questions plus quotidiennes.

Luxemburg écrit: "L’état de guerre économique incessant des travailleurs avec le capital (...), mène à tous moments à des conflits isolés, mais aigus, engendrant insensiblement l’explosion de conflits politiques sur une grande échelle." Mais dès qu’une grande lutte a épuisé son potentiel, qu’elle a atteint son point culminant, elle se transforme en toute une série de grèves locales, économiques. On pourrait croire à un éparpillement des luttes, en réalité il s’agit d’un approfondissement, de nouvelles couches de salariés entrent à leur tour dans la lutte, faisant leur apprentissage.

Ces luttes peuvent avoir à leur tour un effet d’entraînement et préparer une confrontation plus large. Ce phénomène d’approfondissement est visible dans les années qui suivent 95

Nouveaux secteurs en lutte

Ainsi nous avons vu que les grèves des dernières années ont souvent concerné des groupes de travailleurs qui ont peu de tradition de faire grève. Dans le secteur bancaire, l'occupation du Crédit Foncier en 1996 en est un symbole. Voir 2 000 employés occuper les locaux d'une banque et séquestrer le directeur de la banque pour protester contre les plans de fermeture était inédit. Plus récemment les sages-femmes, les intermittents du spectacle, les infirmières, les convoyeurs de fond et les employés des pizzerias et des fast foods sont venus confirmer qu'ils savent manier l'arme de la grève. Les convoyeurs de fond, particulièrement ont montré le pouvoir que peut avoir un groupe relativement restreint de travailleurs dans l'économie complexe d'aujourd'hui.

Si toutes ces grèves ont donné raison à ceux qui insistent que la classe ouvrière s'étend beaucoup plus loin que les "ouvriers" au sens traditionnel, la période depuis 1995 n'a pourtant pas vu une remontée massive du syndicalisme dans des nouveaux secteurs. Il y a eu une remontée réelle - le nombre de sections syndicales nouvellement fondées est en hausse. Mais la conduite des directions syndicales dans les luttes de 1995 n'étaient pas telle que de larges nouvelles couches se soient décidé de se syndiquer.

La lois sur les 35 heures, avec ses provisions pour des représentants protéges du personnel qui doivent négocier le passage aux 35 heures a pourtant permis l'implantation du syndicalisme dans de nombreuses PME.

Des secteurs jouissant d'une tradition de luttes plus développés n'ont pas été en reste. Les transports urbains, particulièrement en province, (Marseille, Toulouse, Lyon, Rennes, Lille…) et les éboueurs de Marseille ont mené des grèves longues et dures. Dans le cas des transports urbains surtout, il s'agissait d'une grève offensive - pour une amélioration des conditions de travail (la retraite à 55 ans) et pas simplement pour se défendre contre de nouvelles attaques. Les enseignants et les employés des impôts ont su secouer Jospin à tel point qu'il a dû virer deux de ses ministres (Allègre et Sautter) en même temps.

Nouvelles radicalités dans la lutte

Depuis 1995, nous avons vu aussi des tactiques plus radicales apparaître dans les grèves. Les ouvriers et les ouvrières de l’usine Cellatex de Givet ont menacé de détruire leur usine. Pour prouver leur détermination, ils ont déversé 5 000 litres d’acide sulfurique dans un ruisseau affluent de la Meuse, et ils ont eu gain de cause. Les travailleurs de Danone ont réussi à organiser un boycott des produits Danone qui a été suivi, et, fait assez rare, ont pu organiser de leur propre initiative une manifestation nationale contre les licenciements qui a mobilisé une grande partie de la gauche le 9 juin dernier.
 
 

Luttes politiques et des secteurs marginaux

Les effets de radicalisation des grèves de 1995 ont également touché les sections les plus marginalisées des travailleurs. C'est ainsi que le mouvement des sans papiers a pu grandir après 1995 et gagner des dizaines de milliers de régularisations (même s'il reste du chemin à parcourir). Il s'agit d'un mouvement tout à fait exceptionnel, se servant à la fois d'un appui de masse et une détermination individuelle très forte (grève de la faim…). Le mouvement des chômeurs et le mouvement des sans-abris (DAL…) ont parallèlement su bénéficier de la brèche ouverte par les grèves de 1995. Il s'agit de mouvements déployant des tactiques radicales. Les occupations d'immeubles organisées par Droit au logement, les groupes de chômeurs qui se rendaient dans les grands restaurants de Paris et réussirent à obliger leur direction de leur préparer un repas en sont quelques exemples. Et le mouvement des chômeurs a eu également le mérite d'arracher des fonds ("la prime de Noël" par exemple) à Jospin.

Dans la nouvelle ambiances, aucune section de la population ne semble désormais à l'abri des conflits sociaux. La réussite spectaculaire de José Bové et la Confédération Paysanne sont là pour témoigner. S'il nous semble exagéré de parler (comme le fait Gérard Filoche) d'un "mai 68 rampant", il est incontestable que l'ambiance et le potentiel pour la lutte des classes en France a été radicalement transformée par les évènements de 1995.
 
 

Retombées politiques

Au niveau électoral, la victoire de la gauche en 1997 est le reflet du nouveau rapport de forces après les grèves. Profitant d'une certaine marge de manœuvre économique, mais surtout de peur d'une réaction ouvrière généralisée, Jospin, s'il a mené des attaques contre les salariés, n'a pas osé pour l'instant lancer une offensive d'envergure (d'où l'énervement extrême du MEDEF). Tout en se gardant, bien sûr , de renverser le vapeur sur la politique qu'avait mené la droite, Jospin a été obligé de mener à bien quelques projets phares de la gauche (couverture maladie universelle, PACS, les 35 heures)

La montée spectaculaire du mouvement anti-libéral de ATTAC est aussi liée à l'ambiance d'après 1995 que la résistance est possible. ATTAC fut fondé entre autres par un grand nombre de sections et de représentants syndicaux. Il aurait été impensable cinq ans plus tôt, dans l'ambiance défaitiste du début des années 1990.

L'autre retombée politique de 1995 est le recul des fascistes. Le mouvement antifasciste est monté dans le sillon de 1995. La pression sur le Front national a aiguisé les divergences tactiques entre Le Pen et Mégret jusqu'à l'explosion, explosion qui a affaibli pendant plusieurs années les fascistes. Leur déconfiture n'était pas aidé par le fait que, comme toujours lors d'une remontée importante de la lutte des classes, ils n'avaient rien de cohérent à dire à leurs supporters. L'essentiel de l'électorat de Le Pen, venu des couches pauvres de la société, soutenait les grèves en 1995. Mais les cadres du FN, venu de la petite bourgeoisie traditionnelle ou des nouvelles classes moyennes, voulaient dénoncer les grèves. Ainsi le Fn appelle le gouvernement à "respecter un service minimum dans les services publics et qu'il garantisse l'ordre républicain". Dans leur journal "National Hebdo", ils montrent à quel point ils ne savent pas réagir "On nous dit que beaucoup d'électeurs et de sympathisants du FN ont fait grève. Je réponds : c'est notre devoir de leur montrer en quoi ils se sont fait leurrer." Et ils commencent à comprendre pourquoi ils se trouvent, tout d'un coup, hors jeu : "On déplace le débat politique du terrain national, où le FN était imbattable sur un prétendu terrain social".

Une période pleine de promesses

La résultante de tous ces éléments est que la période que nous allons vivre est pleine de promesse pour la lutte des classes. Si Jospin a évité jusque là des attaques frontales sur les travailleurs, la récession qui semble se profiler après les évènements du 11 septembre dernier va lui enlever en grande partie sa marge de manœuvre. Et il a laissé beaucoup de questions en attente. Pour avancer sérieusement face à leurs concurrents, les capitalistes français ont besoin de coupes sombres dans le coût des retraites, par exemple, et une grande bataille est probable à ce sujet. En janvier 2001, le président du MEDEF avait proposé un allongement de la vie du travail jusqu'à 45 ans. C'est 400 000 manifestants à travers le pays qui ont répondu, et le MEDEF a fait marche arrière très rapidement. La question des retraites reste explosive.

Les vagues de licenciements (Danone, Air Liberté, Moulinex) risquent également de donner lieu à des luttes importantes. La récession probable donnera lieu à des plans de licenciements beaucoup plu grands.

Les luttes de classes dans la période à venir auront l'avantage d'avoir un soutien citoyen. L'activité d'ATTAC autour des licenciements chez Danone et Moulinex montre, en embryon, ce qui sera nécessaire, et l'implication de certains groupes d'ATTAC aux cotés des grévistes de Macdonalds est également très encourageant. Il faudrait que les liens entre le mouvement antilibéral (ATTAC etc) et le mouvement ouvrier s'approfondissent, que ATTAC devient, entre autre chose, une force pour soutenir les luttes des travailleurs qui, eux, possèdent le pouvoir d'imposer des changements radicaux.

Les travailleurs en lutte auront à se méfier de la direction syndicale. La direction de la CFDt avait soutenu Juppé contre la Sécurité sociale et les retraites, et ils n'ont en rien amélioré depuis. A tel point que Notat apparaît en octobre 2001 dans les pages de Business Week, une revue pour les chefs d'entreprise. elle est décrite comme étant "une star de la nouvelle Europe". Elle explique sa vision du syndicalisme - "L'histoire des syndicats français a été une histoire faite d'affrontements. Mais aujourd'hui il ne faut pas voir les choses tellement en noir et blanc. Les travailleurs ne veulent pas des syndicats qui ne produisent que des conflits." Elle explique, par ailleurs que "Nous ne devons pas nous opposer systématiquement à la droite."

La CGT, bien sûr, tient un profil bien plus radical. Néanmoins, l'évolution de sa direction est dans l'ensemble vers une adaptation à sa faiblesse. De Seillère, le patron du MEDEF a pu se féliciter récemment de voir une CGT, selon lui, "moins systématiquement contestataire ". Si Bernard Thibault déclare que "notre démarche est d'abord une démarche revendicative concrète", les démarches de rapprochement avec la direction de la CFDT, la dénonciation répétée de "l'immobilisme" (lire "la détermination"), et l'accent mis sur "un syndicalisme de proposition" montre néanmoins qu'il ne s'agit aucunement d'une direction syndicale prête à en découdre avec les employeurs. Les documents de la CGT d'ailleurs, ne parle plus de la lutte des classes, mais de "l'adoption militante par le mouvement ouvrier des valeurs de la Révolution Française."

Un patronat prêt à attaquer dans une situation d'une récession qui commence; une ambiance antilibérale et des vagues de grèves localisées mais radicales. On peut dire que dans la période à venir les enjeux vont être très élevés. Il y a un autre monde à gagner.

Stéphane Lanchon et John Mullen

Références

Le bilan de Susan George du mouvement social mondial peut être consulté sur le site web ATTAC (http://attac.org/fra/list/doc/george2.htm).
 

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