Les livres sont des armes
A quoi sert « l’identité nationale ».
Un livre de Gérard Noiriel

Gérard Noiriel, A quoi sert  « l’identité nationale », Editions Agone, Marseille, 2007. L’auteur est un fondateur du Comité de vigilance face aux usages publics de l’Histoire et membre démissionnaire du Conseil scientifique de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration.

Ce livre décortique l’utilisation de l’idée de « l’identité nationale » par Nicolas Sarkozy lors des élections présidentielles de 2007, tout en situant le débat dans son contexte historique. Dans sa rhétorique, l’actuel président de la république prétend créer la « rupture » avec un consensus progressiste et bien-pensant (la pensée unique). Il affectionne la posture de celui qui « ose enfin lever le tabou ». Noiriel démontre qu’en réalité il ne fait que reprendre des thèmes qui font partie des armes idéologiques de la droite nationaliste depuis le dix-neuvième siècle. « Ma France, dit-il lors de son discours d’investiture par l’UMP, c’est une nation qui revendique son identité, qui assume son histoire. »

Pendant la campagne, suivant une stratégie de communication très efficace, Sarkozy réussit à définir les termes du débat, laissant à son adversaire principale le soin de le suivre sur ce terrain fertile (pour lui). En effet, cela ne manque pas de se produire, avec notamment l’adoption par Ségolène Royal de la Marseillaise pour ses meetings et son appel aux Français de mettre le drapeau tricolore à leurs fenêtres. Sarkozy prend alors l’offensive de nouveau, dans la droite ligne de ses sorties populistes de l’époque où il était encore ministre de l’Intérieur.

Il martèle l’idée que critiquer la France (en réalité, critiquer la politique de ses dirigeants) est un acte anti-français : « Je veux dire aux Français qu’ils auront à choisir entre ceux qui aiment la France, et ceux qui affichent la détestation de la France ». Il attaque inlassablement la notion de repentance (que personne d’ailleurs à gauche n’a jamais proposée) pour les aspects les moins glorieux de l’histoire de France. Loin d’être courageux, comme il le prétend, c’est flatter des préjugés parmi les plus répandus dans la population « de souche ».

Agiter l’épouvantail communautariste

Pour gagner, Sarkozy doit récupérer les voix du Front national, mais il veut éviter de paraître comme un partisan de théories dangereuses comme celle de la pureté raciale. Ce n’est pas son style de railler l’équipe multiraciale de football de France. Au contraire, il met en avant la notion, partagée par une grande partie de la gauche républicaine, que la particularité de la France – et une preuve de sa supériorité morale – réside dans sa capacité à absorber et à donner des chances à des gens venus de différents pays. Il est plutôt favorable à un pays métissé et se dit fier d’être un exemple de l’immigration « réussie ». Mais à cela il y a une condition : la population d’origine immigrée doit, sous peine d’une très grande fermeté, s’identifier aux valeurs qui ont fait la France. Des valeurs dont il sait parler avec un lyrisme complètement suranné et digne de l’époque coloniale, mais apparemment payant sur le plan électoral.

Dans son discours, le thème du communautarisme occupe une large place. Le consensus « républicain » qui s’est fait autour de cette question a contribué fortement au succès de l’offensive idéologique de la droite. En agitant l’épouvantail communautariste, on invente un ennemi de l’intérieur porteur de valeurs anti-françaises et on renforce le sentiment nationaliste. La gauche, en suivant le mouvement voire en l’aggravant, a donné un avantage déterminant à la droite.

Noiriel est très clair sur un point, en particulier. Le discours anti-communautariste vise principalement les musulmans. Sauf, il faut le préciser, s’ils se montrent assez reconnaissants à la France pour sa « générosité » - d’où la promotion d’une Fadela Amara. Il pointe la grande responsabilité du Parti socialiste dans cette affaire :

« Entre 1981 et 1984, le parti socialiste au pouvoir abandonne la référence à la lutte des classes au profit d’une stratégie centrée sur la défense des ‘valeurs républicaines’. C’est à ce moment-là que les ‘travailleurs immigrés’ disparaissent de l’espace public [et la] ‘deuxième génération d’origine maghrébine’, désignée aussi par le terme ‘beurs’, est ainsi brutalement placée sur le devant de la scène politique et devient le jouet des affrontements politiques. A partir de ce moment, il n’est plus possible d’espérer gagner les élections sans produire un discours dénonçant le ‘communautarisme’ islamiste. »

Chaque individu a de nombreuses identités

« L’identité nationale » n’est pas une réalité matérielle mais une idée ayant une force politique – d’où les guillemets. La Nation française, avec N majuscule, loin d’être quelque chose d’éternel, est un concept relativement récent. La première loi de nationalité fut votée en 1889, et correspond à l’avènement du suffrage masculin universel, au développement d’une presse dite populaire et aux lois sur l’enseignement public. Elle est étroitement liée au militarisme et à la volonté de revanche contre l’ennemi de l’extérieur – en l’occurrence l’Allemagne. (1)

Chaque individu a de nombreuses identités. Il (ou elle) appartient à une catégorie sociale (ouvrier, employé, indépendant, dirigeant d’entreprise, rentier ...). Il a une activité professionnelle ou pas et il choisit d’adhérer ou pas à un syndicat. Il (ou elle) est homo- ou hétérosexuel, père ou mère, frère ou sœur, militant, électeur ou abstentionniste, attaché à une région ou à une localité, membre d’un groupe ethnique, religieux ou linguistique, supporter d’un club de foot (cette dernière affiliation étant parfois la plus forte), et aussi… fan de Johnny Halliday ou de 50 Cent, membre d’une association de colombophiles ou de philatélistes, végétarien ou chasseur. Parmi ces identités, une ou plusieurs peuvent être déterminantes à différents moments de sa vie.

L’identification à une nation est par conséquent un facteur dont il convient de relativiser l’importance. « La question fondamentale, écrit l’auteur, n’est donc pas de savoir si le ‘sentiment d’appartenance’ à la nation (de toute façon improuvable) ‘existe’ ou  non. Il s’agit de comprendre comment et pourquoi, parmi toutes ces identités latentes, certaines acquièrent une forte visibilité dans l’espace public. »

Les nations existent mais ont une réalité sociale et une vie politique extrêmement diverses qui s’éloignent à bien des égards des mythes (comme celui de la France « pays des droits de l’Homme » ou celui du « modèle français de l’intégration »). Le fait d’être ou de se sentir français ne détermine en aucune façon le comportement d’un individu ou d’un groupe social. Mais même quand il est évoqué, il peut avoir des sens et des conséquences contradictoires.

Lors des récentes grèves, par exemple, il fut répété de nombreuses fois que ceux qui s’opposaient aux contre-réformes de Sarkozy ne possédaient pas le sens de l’intérêt de la Nation. Pourtant, pour faire passer cette idée, il était nécessaire de jouer sur des divisions souvent complètement artificielles : les salariés du secteur public contre ceux du privé, les travailleurs « privilégiés » ou « assistés » contre « la France qui se lève tôt », les travailleurs des transports contre les usagers, les étudiants « gauchistes » contre ceux qui « ne demandent qu’à étudier ». Il était donc facile pour le Parti socialiste de dépeindre Sarkozy non pas comme un rassembleur des Français, mais comme un diviseur.

En réponse, certains affirmaient que faire grève, descendre dans la rue, organiser des blocages, c’était démontrer des qualités typiquement françaises. Ils revendiquaient la notion que les Français sont par essence des râleurs ayant une tendance naturelle à se révolter contre l’autorité et à lutter contre l’injustice. « L’identité nationale » change ici de camp.

Patriotisme de gauche

Pour Noiriel, le « patriotisme » d’une Ségolène Royal n’est pas à mettre sur le même plan que le « nationalisme » d’un Nicolas Sarkozy. Mais il ne souligne pas assez le fait que les barrières entre ces nationalismes de droite et de gauche sont extrêmement minces, comme les ambiguïtés du Parti socialiste et les faiblesses de la campagne Royal décrites dans ce livre tendent à démontrer. Le « patriotisme » de gauche est aussi capable que le « nationalisme » de droite de basculer vers le chauvinisme le plus agressif – et l’histoire du colonialisme est bien là pour le prouver.

Nous avons vu – et nous voyons encore – des municipalités socialistes ou communistes envoyer des bulldozers ou des CRS contre les foyers de travailleurs immigrés ou les campements de mal-logés, comme nous avons vu des ministres de l’Intérieur socialistes expulser des sans-papiers. Le premier ministre qui dénonçait les « islamistes » à l’œuvre derrière les grèves dans l’automobile s’appelait Pierre Mauroy. (2) Ce sont les socialistes – y compris ceux qui sont parmi les plus à gauche – qui sont en pointe dans la croisade laïciste contre le droit d’expression religieuse et contre le multiculturalisme. C’est bien le Parti communiste qui a mené une campagne aux relents xénophobes au début de la crise des années 1970 pour le « Produisons français ». Enfin, ce fut au nom du « patriotisme » et non du « nationalisme » que la gauche (à quelques exceptions honorables près) s’est ralliée à l’Union nationale contre l’Allemagne en 1914.

Ce livre n’est donc pas à prendre comme un traitement définitif de la question. Mais c’est une contribution opportune et utile.

Claude Meunier

NOTES
(1) Sadri Khiari a écrit récemment ceci :
« C’est sous la IIIème République que l’extension de l’empire français a atteint son apogée en même temps que se formaient et se stabilisaient les principales institutions de la République et que s’est cristallisée réellement la nation française. C’est elle qui fabrique la notion juridique de la nationalité, qui créé véritablement l’opposition entre « Français » et « étrangers » ; c’est elle qui distingue la nationalité de la citoyenneté, qui invente l’immigration au sens contemporain (force de travail qu’on « choisit », ennemi intérieur, sous-homme….), qui instaure institutionnellement la sélection et la discrimination raciale, qui développe l’idéologie assimilationniste, etc. »

S. Khiari, ‘Face à l’offensive contre les quartiers populaires, l’islamophobie, la négrophobie … Construisons une organisation politique autonome anticolonialiste’, sur le site du Mouvement des Indigènes de la république, 15 décembre 2007.

(2) Un autre premier ministre socialiste, Michel Rocard, a prononcé (en 1990) la célèbre phrase « La France ne peut accueillir toute la misère du monde » en ajoutant, il est vrai, « mais elle doit en prendre fidèlement sa part. » Quelques soient ses intentions, c’est la première partie de la phrase qui sera retenue – et fréquemment réutilisée pour justifier une politique répressive en matière d’immigration.
 

 

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