Les livres sont des armes

« En quête de gauche »
le livre de Jean-Luc Mélenchon

Disons-le clairement, nous avons beaucoup de différences avec Jean-Luc Mélenchon. Ministre sous Jospin, il est fidèle à une conception du socialisme étatique que nous ne partageons pas. Son idée de la « Nation » est à l’opposé du marxisme révolutionnaire.

La relecture de ses prises de position sur l’interdiction des signes religieux à l’école donne froid dans le dos. Il ne méconnaît ni les aspects racistes et hypocrites de l’agitation en faveur de la loi de mars 2004, ni ses effets pervers. Il sait qu’il est en compagnie de gens qui défendent la suprématie de la civilisation chrétienne et s’oppose à la laïcité quand cela va à l’encontre de leur propre religion. Il est conscient du danger de l’ « arabophobie » croissante. Seulement, ce racisme-là l’effraie moins que le « communautarisme » qui se développe, selon lui, parmi les minorités ethniques, culturelles et religieuses. De façon autoritaire, il proclame la nécessité, au nom d’une Nation élevée au-dessus des classes sociales, d’ « habituer de nouveau les Français à légiférer en matière de restriction des pratiques communautaires portant atteinte à la laïcité de nos institutions ». (1)

Mais le sénateur socialiste de l’Essonne a été un acteur majeur de la victoire du « Non » au Traité constitutionnel européen en 2005 et participe actuellement à des initiatives unitaires (comme Maintenant, A gauche !) avec des minoritaires du Parti communiste et de la LCR. Il dirige le courant Pour la République Sociale (PRS), qui regroupe des militants au sein et à l’extérieur du Parti socialiste.

Jean-Luc Mélenchon a écrit un livre (2) d’actualité politique intéressant, dans lequel il cherche à aller au-delà des analyses pseudo-psychanalytiques dont on nous a beaucoup abreuvés ces temps-ci. Certes, il apporte des éclaircissements sur le rôle personnel qu’ont joué François Hollande et Ségolène Royal, mais ses critiques sont bien évidemment d’ordre politique :

« La candidate du Parti socialiste a mené une campagne très politicienne qui consiste à biaiser plus qu’à convaincre.  /…/ [C]ela a engendré un sentiment légitime de méfiance à son égard. L’incrédibilité dont Ségolène Royal a ensuite fait l’objet ne résulte pas de doutes pesant sur sa capacité à être présidente mais plutôt des doutes pesant sur ce qu’elle comptait réellement faire ! »

Il fait un réquisitoire convaincant contre le groupe dirigeant du parti – qu’il connaît évidemment de près – dont il démontre les liens idéologiques avec le courant néolibéral et individualiste du Parti démocrate américain animé dès les années 1980, entre autres, par Bill et Hillary Clinton. La direction prise par le Parti socialiste a conduit, de façon assez prévisible, à la défaite de mai 2007. Mais cela n’avait rien d’inévitable, et Mélenchon rejette la notion, qui a fait fureur dans les semaines qui ont suivi l’élection de Sarkozy, que la société française s’est droitisée :

« La société n’était ni droitisée, ni gauchisée, elle était à la recherche de solutions claires et compréhensibles pour pouvoir politiquement s’identifier à une candidature. Lorsqu’elle a écouté le discours de Ségolène Royal, elle a clairement senti qu’il n’y avait pas de détermination ni de clarté sur les questions essentielles du social et de l’Europe /…/ »

Son analyse du bilan du gouvernement Jospin est plus discutable. Selon lui, le principal tort de Jospin a été de ne pas tenir bon, malgré un bon début, face à l’offensive « néo-démocrate ». In fine,  l’ancien premier ministre n’a pas su appliquer la ligne dont il se revendiquait, et a fini par tenir un langage ambigu et confus qui a aidé à démobiliser les militants. Mélenchon est un déçu du jospinisme.

Très liés à des milieux de la gauche radicale à l’étranger (en Allemagne et en Amérique du Sud, notamment), Mélenchon démontre comment l’évolution du PS français s’inscrit dans une tendance plus large. Il dénonce les résultats de la politique suivie par Blair en Grande-Bretagne et Schröder en Allemagne, et défend les bases idéologiques traditionnelles du socialisme réformiste – solidarité entre les différentes couches de la population, redistribution de la richesse, rôle interventionniste de l’Etat, défense et développement des services publics.

Un aspect rafraîchissant du livre est l’intérêt que porte son auteur pour l’évolution de la gauche en Europe et en Amérique du Sud. Il est très intéressant sur la politique internationale du PS, notamment sur ses rapports avec les partis membres de l’Internationale socialiste en Amérique latine. Selon lui, les responsables de ce secteur rue Solferino ne se gênent pas pour apporter leur soutien aux forces les plus réactionnaires, partisanes d’une politique libérale et alliées de la droite contre les peuples, dès qu’il s’agit de représentants officiels de l’Internationale ou de partis avec lesquels il conviendrait de maintenir de bonnes relations. Et ceci dans la plus grande indifférence des militants de base qui de toute façon ne sont jamais consultés sur ces questions.

Où va donc Jean-Luc Mélenchon ? Est-il prêt à aller jusqu’au bout de sa logique, comme l’a fait son ami Oskar Lafontaine, qui a quitté le Parti social-démocrate allemand pour se lancer dans un nouveau défi, celui du nouveau parti Die Linke ? Il ne fait plus confiance à la gauche du Parti socialiste, « tuée par la lutte des ego bornés qu’elle contient », et condamnée sans doute à courir après l’impossible « synthèse » avec les courants majoritaires – à moins que, comme il dit très justement, elle ne soit « contrainte » à une véritable refondation par la société elle-même.

Face à l’évolution droitière du PS, Mélenchon s’est apparemment rapproché du Parti communiste français. Ceci le conduit à défendre l’attitude de la direction nationale du PCF lors de la crise des Collectifs unitaires antilibéraux à la fin de 2006. Il pense que le choix des militants communistes, exprimé lors du congrès du parti qui doit avoir lieu en 2008, sera déterminant pour l’avenir de la gauche.

Ce livre est riche d’enseignements sur l’état actuel du parti socialiste, et sur l’état d’esprit d’une figure marquante de son aile gauche et antilibérale. En plus, il est facile à lire. Nous pouvons être d’accord avec de nombreux jugements particuliers, sans partager son approche générale. Il défend le rôle des partis contre l’idée que ceux-ci seraient « dépassés». C’est très juste. Mais il est frappant qu’il ne fait jamais référence – ou alors de façon très indirecte – aux luttes. Le mot « grève » ne semble pas y figurer.

Mais malgré nos critiques parfois dures de cet authentique social-démocrate à la française, le débat sur l’avenir de la gauche radicale doit continuer. Il est important de l’engager non seulement avec les différents courants révolutionnaires, alternatifs ou anticapitalistes, mais avec des militants socialistes en quête d’une nouvelle orientation.

Claude Meunier

NOTES
(1) L’obsession de Mélenchon avec l’indivisibilité de la République avec un grand « R » atteint des proportions assez surréalistes, comme quand il s’en prend violemment sur son blog aux écoles bretonnes (diwans) et par extension à tous ceux qui défendent les langues et cultures minoritaires. Pour sa position lors du débat sur le foulard islamique, voir www.communautarisme.net/Devoiler-le-voile_a115.html
(2) Jean-Luc Mélenchon, « En quête de gauche », Editions Balland, 2007. Entretien avec Michel Soudais.
 

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