Le  Blairisme est-il l’avenir du PS ?

Réflexions à partir de deux ouvrages consacrés au bilan du  gouvernement Blair :
« Tony Blair 1997-2007» de Florence Faucher-King et Patrick  Le Galès, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 2007, collection « Débats » 185 pages.
« Un digne héritier, Blair et le Thatchérisme » de Keith  Dixon, Editions  Raisons d’agir,  2000, 113 pages.

La longévité  politique d’Anthony Blair a du faire bien des envieux chez ses collègues dirigeants socialistes de l’autre côté de la Manche. Lors de son départ du 10 Downing Street, le  27 juin dernier, il avait derrière lui treize années de  leadership à la tête du Labour Party, et dix au gouvernement après avoir remporté, pour la première fois de l’histoire du travaillisme, trois victoires électorales successives qui lui ont permis de laisser finalement le poste de Premier ministre au successeur de son choix. Une telle efficacité dans  la captation du pouvoir a conduit les auteurs de ces ouvrages à faire l’autopsie du phénomène blairiste, ou plutôt sa vivisection, car les orientations données par A Blair au socialisme britannique semblent avoir de fortes chances de survivre à la retraite politique de leur initiateur. Ces études conduites de façon assez distanciée par F Faucher-King et P Le Galès, deux chercheurs en sciences sociales, plus incisive par Keith Dixon, un militant antithatchérien, posent directement ou en filigrane la même question. Cela vaut-il la peine pour les socialistes d’aller au pouvoir et de s’y éterniser, si c’est pour mener une politique que la plus grande  partie de la droite ne désavouerait pas ?…

La décennie blairiste a en effet vu le gouvernement du New Labour, désireux par cette appellation même de se distinguer du travaillisme traditionnel, renoncer à remettre en cause les réformes les plus réactionnaires de l’ère Thatcher, y compris par exemple la législation férocement répressive adoptée à l’égard des syndicats, qui constituent pourtant toujours l’essentiel de la base politique du parti. L’hégémonie culturelle conquise par les intégristes du libéralisme n’a nullement été contestée, les gouvernants socialistes s’efforçant au contraire de faire pénétrer les logiques de marché au sein du secteur public, au point de confier en pratique la gestion d’une partie des prisons, des hôpitaux et du système éducatif à des entreprises privées. Aujourd’hui, quand les résultats aux examens d’un collège en Angleterre sont juge mauvais, on ferme l’école, on licencie les enseignants, et on confie la gestion du collège à une entreprise privée, sur la base d’un appel d’offre. L’entreprise peut recruter les enseignants qu’elle veut, les payer le salaire qu’elle veut, et elle a cinq ans pour améliorer les résultats aux examens. A. Blair a d’ailleurs souhaité  au nom du « bon sens » le licenciement le plus rapide possible de celles et ceux qui « ne savent pas enseigner ».

Indifférent à l’explosion des inégalités, notamment de patrimoine, le gouvernement Blair s’est efforcé au contraire de sanctionner les chômeurs jugés trop peu désireux de retrouver du travail, et d’une manière générale, tous les pauvres jugés « non méritants ».Ainsi les chômeurs sont obligés incessamment de démontrer qu’ils sont prêts à prendre n’importe quel travail, de peur de perdre leur droit aux allocations, et le gouvernement a lancé de grandes campagnes d’affichage (conçues par des entreprises de publicité) pour dénoncer la mendicité dans le métro et dans les rues.

A côté de ces options fondamentalement régressives, les concessions faites aux couches populaires, notamment l’introduction d’un très faible salaire minimum, paraissent bien modestes.

La baisse du chômage (pour des raisons indépendantes de l’action gouvernementale) a permis aux gouvernements Blair de trouver l’argent pour des investissements très importants dans l’éducation et dans les hôpitaux. Ainsi, les hôpitaux, qui étaient loin derrière ceux des autres pays de l’Europe occidentale se sont nettement améliorés. Néanmoins ces investissements ont toujours été menés de pair avec une privatisation rampante mais de plus en plus étendue de la construction et la gestion des hôpitaux.

Un autre versant de la politique de Blair a été de provoquer la collaboration des directions syndicales. Thatcher évitait de discuter ou de négocier avec les syndicats quand elle le pouvait. Sa vision d’un monde idéal était un monde sans syndicats. La politique de Blair sur ce sujet a été bien plus sophistiquée. Il a maintenu les lois thatchériennes qui rendait l’organisation d’une grève légale assez difficile (obligations de préavis, obligation de consultation des salariés par voie postale, interdiction de grèves de solidarité ...). Mais il a gagné les faveurs des directions syndicales en faisant des réformes qui obligeait, par exemple, les patrons à négocier avec un syndicat si la majorité des salariés le souhaitaient. Pour Blair (et Brown) la présence des syndicats est un élément permanent de la vie politique, à gérer avec intelligence. C’est une politique qui portait des fruits, produisant une direction syndicale bien timide, même si ces dernières années une nouvelle génération de dirigeants syndicaux de la gauche antilibérale a été élue dans une série de syndicats clé.

Plus grave encore pour l’avenir politique de la classe ouvrière européenne, les dirigeants travaillistes considèrent la mondialisation capitaliste, dans son anarchique fonctionnement actuel, comme une fatalité des lois économiques, qu’on ne peut d’aucune façon transformer, mais à laquelle chaque nation doit seulement adapter son économie. Ils se sont donc systématiquement opposés à toutes les tentatives de régulations sociales proposées au niveau de l’UE. En la matière, la seule préoccupation affichée de Blair était de créer une « ambiance fiscale suffisamment séduisante pour attirer au Royaume Uni des entrepreneurs étrangers »…

Enfin, il ne faut pas oublier le soutien sans faille donné par Blair et Brown aux guerres de Bush en Irak et ailleurs. Ce soutien était très important pour Bush. Blair expliquait que, en soutenant « nos amis » on pouvait assurer que Bush suive une politique plus modérée ! Bien sûr, soutenir les guerres impérialistes n’est pas nouveau pour le parti travailliste, mais rarement a-t-on vu un tel enthousiasme.

Peu importe tout cela, diront certains, il s’agit là de spécificités propres à ce peuple étrange que sont les britanniques. C’est oublier, comme le souligne K Dixon, les multiples interactions réciproques qui existent entre les différents partis sociaux-démocrates européens, au demeurant membres de la même Internationale. Plus radical que le PS jusqu’au début des années 80, le Labour a entamé son glissement vers la droite quand il a vu ses camarades français prendre le tournant de  « la rigueur » en 1983, puis renoncer à remettre en cause les privatisations balladuriennes.

Voyant leur parti incapable depuis 1993 de reconquérir l’intégralité du pouvoir, certains socialistes français ne peuvent que se demander si une apostasie idéologique de type blairiste ne pourrait pas enfin le leur permettre. Cette fois  encore, certains, qui se considèrent sans doute comme les révolutionnaires les plus authentiques, pourraient décréter que cela n’a pas d’importance. Les socialistes français n’ont-ils pas  depuis longtemps, voire dès le congrès de Tours, déserté le terrain de la lutte des classes ? Quoiqu’on en pense, force est de constater, au vu des résultats de la dernière élection présidentielle, que cette conception n’est pas partagée par la majorité de l’électorat populaire, qui a déserté massivement les formations de la gauche radicale, LCR mise à part, au profit de la candidature socialiste, pour laquelle il était jugé plus utile de voter. Le sort qu’a connu le projet de candidature commune de la gauche radicale montre aussi que l’extrême gauche peut difficilement se désintéresser de ce qui se passe au sein du principal parti « réformiste ».

Ce projet a en effet été torpillé par un PCF sous forte influence socialiste, les voix du PS lui étant indispensables pour conserver les mandats locaux encore nombreux qu’il détient. L’incapacité de l’extrême gauche de comprendre l’utilité d’une candidature unie de la gauche radicale au sens large a achevé ce travail de torpillage et a laissé un champ de ruines dont les forces anticapitalistes sont encore en train de sortir.

 Pour poursuivre la comparaison avec la situation de la Grande-Bretagne, il convient d’observer qu’aucune tentative de débordement du New-Labour sur sa gauche n’y a réussi à gagner un électorat massif ni un réseau militant très étendu, en dépit de la ligne droitière suivie par les dirigeants du parti. La seule tentative qui a pu percer un peu est le parti de la gauche radicale « Respect », qui a réussi a engrangé 250 000 voix lors des élections en 2004, et a obtenu quelques dizaines de sièges dans des conseils municipaux. La politique de ces conseillers, et du seul député de Respect, largement basé sur un soutien actif aux mouvements sociaux, aux campagnes locales et à l’éducation populaire (notons la série de meetings dans les quartiers sur la criminalité, permettant de répondre à la vision sécuritaire du gouvernement) comporte des aspects intéressants. Mais le parti reste très embryonnaire, et une scission, fin 2007, l’a affaibli considérablement.

Rien là-dedans donc qui puisse dissuader le PS de prendre à son tour la même direction que Blair et Brown. Hollande lui-même a exprimé son opinion sur le danger d’un débordement sur sa gauche. Les positions de la direction de la LCR, hostile à une alliance trop large de la gauche antilibérale, ont rassuré Hollande qu’il n’y aura pas en France comme en Allemagne un grand parti de la gauche radicale (Die Linke). Ce fait regrettable ne peut que renforcer la dynamique droitière.

Une telle stratégie ressemblant au Blairisme ne correspondrait pourtant pas aux vœux profonds de la base du Parti socialiste, où il s’est trouvé 42%de militants pour refuser le traité constitutionnel européen, et qui a approuvé massivement un programme plus proche de celui du  mouvement altermondialiste ATTAC que de celui de Tony Blair. La sociologie du parti ne permet pas toutefois d’être certain que les militants résisteraient vigoureusement à un tournant blairiste qui leur serait proposé par leurs dirigeants. Sauf dans quelques zones géographiques particulières, les jeunes, les travailleurs manuels, et les grands défavorisés sont en effet absents d’un parti dont les quelque 150 000 membres, âgés de plus de 40 ans en moyenne, ont en général une place dans la société, souvent modeste, bien sûr, mais qui les préserve du pire.

Les modalités d’un éventuel tournant néolibéral ne pourraient toutefois être les mêmes qu’au Royaume-Uni . Le mode de scrutin en vigueur Outre-Manche permet au parti travailliste d’imposer sa politique avec une majorité relative des suffrages populaires, ce qui suffit pour disposer d’une majorité absolue des sièges à la Chambre des Communes, seule instance politique décisive. En France du fait du fonctionnement des institutions élaborées par le Général de GAULLE, toute la vie publique est organisée autour de l’élection présidentielle au suffrage universel, structurellement favorable à la droite qui a fourni jusqu’ici cinq Présidents sur les six qu’a connus la cinquième République. La forteresse de l’Elysée se révèle donc bien difficile à emporter pour tous les dirigeants socialistes qui ne s’appellent pas François Mitterand.

Il faut également comprendre que la situation sociale en France n’est pas celle des années 1980 en Angleterre, quand Blair a réussi la droitisation radicale de son parti. Dans les années 1980, les travailleurs anglais avaient vécu des défaites sérieuses: la législation antisyndicale, la mise au pas des municipalités par le pouvoir central conservateur, la terrible défaite du syndicat des mineurs après une année de grève en 1984-1985. Et ces défaites furent infligées à un mouvement ouvrier très partiellement mobilisé pour le combat. En France aujourd’hui, si nous avons vécu de réelles défaites (sur les retraites par exemple), elles étaient arrachées non sans difficulté par le pouvoir. Et quelques belles victoires (notamment lors du référendum sur le traité européen et lors du mouvement contre le CPE) assurent que le patronat et le gouvernement ont quand même peur d’aller « trop vite ». Le versant de cette peur, au sein de la direction du parti socialiste, est une hésitation à pousser la méthode Blair trop rapidement.

D’ailleurs la droite du parti travailliste avaient commencé par faire taire ou exclure les courants de gauche de leur parti. Ce travail n’a pas (encore) été fait au parti socialiste et risque de ne pas être une mince affaire.

Les dirigeants du Parti socialiste pourraient néanmoins être tentés de retrouver les délices du pouvoir en s’associant avec le titulaire actuel de la fonction présidentielle, dans le cadre d’une grande coalition entre la « gauche » et la droite. Les célèbres ministres d’ouverture n’auraient alors fait que jouer les précurseurs. Au sujet de ces recrues de Nicolas Sarkozy, on n’a pas assez observé qu’il y avait parmi eux à côté des personnalités médiatiques vouées aux feux de la rampe (B Kouchner, F Amara) des membres de la même technostructure que celle où se recrutent la plupart des dirigeants actuels du PS, notamment Martin Hirsch et J-P Jouyet, ami personnel de François Hollande, sans parler du maire de Mulhouse, J-M Bockel, qui voulut un temps animer au sein du Parti Socialiste un courant « blairiste à la française», Tiens donc !

Actuellement vigoureusement démentie par la direction du PS, un tel projet de ralliement collectif à Sarkozy serait suicidaire pour les socialistes. Un accord électoraliste avec le prétendu centriste BAYROU, qui n’est que le leader alternatif, en cas d’échec de SARKOZY, d’une droite au sein de laquelle il a effectué une longue carrière ministérielle, aurait immanquablement des résultats tout aussi désastreux. Il suffira aux militants socialistes, pour s’en convaincre, de se rappeler que la politique d’alliances centristes menée dans les années 50-60 par G MOLLET avait alors failli faire disparaître purement et simplement leur parti.

Le retour à une telle stratégie serait particulièrement catastrophique au moment où à l’extrême-gauche, de nombreuses voix s’élèvent en faveur de la création d’un grand parti ouvrier qui pourrait affronter victorieusement les défenseurs du capital. C’est en effet la volonté qui s’affiche aussi bien à la LCR, où A Besancenot vient de prendre position en ce sens, qu’au Parti des Travailleurs. En se mettant en affaires avec la droite, le PS empêcherait tout élargissement d’un tel parti, et tuerait dans l’oeuf ce qu’une telle évolution pourrait éventuellement avoir de prometteur pour l’unité des forces populaires. Dans ces conditions, la stratégie la plus efficace qui puisse être adoptée par les révolutionnaires consiste à  soutenir le plus activement possible ceux qui, au sein du PS, s’opposent à toute tentative de collaboration avec le centre ou la droite, et préconisent un large regroupement de toutes les forces populaires dans une grande alliance s’étendant jusqu’aux organisations d’extrême-gauche. Ceux-ci, qu’il s’agisse des tendances animées par  Jean-Luc Melenchon, Marc Dolez, ou du NPS d’Arnaud Montebourg, sont actuellement dispersés et dépourvus d’un véritable programme d’action en commun. La meilleure garantie de l’abandon définitif de tout projet droitier  serait toutefois qu’ils arrivent à obtenir le remplacement de l’actuelle direction du PS, ce que les résultats des élections présidentielles suffisent en tout état de cause largement à justifier.

Franck Drici
 

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