Le Cuba de Fidel Castro
- images et réalités

Nous publions cet article peu après la déclaration de Fidel Castro en février 2008 qu’il ne souhaite plus être chef de l’Etat à Cuba. La presse fournit d’innombrables analyses d’  « un des derniers Etats communistes ». Mais que dit la gauche anticapitaliste ? Il reste un courant de sympathie très fort au sein de la gauche française pour le leader cubain. Le livre récent d’Ignacio Ramonet, où Castro est présenté comme un modèle, en est un exemple assez représentatif. D’autres à gauche sont plus critiques. Olivier Besancenot, porte-parole de la Ligue communiste révolutionnaire, déclare sur Canal + : « Je suis pour plus de démocratie à Cuba, donc je suis pour des élections libres ... Je ne suis pas le facteur de Fidel Castro en France, je peux avoir des critiques à lui faire... Pour moi, dans le socialisme du vingt-et-unième siècle il y a des élections libres et le multipartisme ».

On peut se demander si c’est normal de devoir faire une déclaration pour que les gens sachent que nous sommes en faveur d’élections libres. Il faut donc croire que cela ne va pas de soi. Mais ceci ne constitue pas le problème le plus grave. Dans la tête de millions de travailleurs, le système cubain c’est le communisme, et donc constitue (malgré quelques critiques) l’objectif final des révolutionnaires en France aujourd’hui. La faiblesse théorique de la LCR ne permet pas à Besancenot de clarifier cette question centrale, et il est obligé de s’en sortir avec des phrases qui suggèrent qu’il ne sait pas trop ce qu’est le socialisme.

Le grand mensonge du siècle dernier est l’idée que Cuba, l’URSS de Staline et ses satellites et la Chine de Mao ou de Deng sont, où étaient, des pays socialistes. La raison de la fondation du courant Socialisme International fut le besoin d’exprimer la vérité – qu’il s’agit en réalité de pays capitalistes (ou plus précisément, capitalistes bureaucratiques d’Etat). Une minorité contrôle la production ; les travailleurs ne décident pas que faire de la production ; l’accumulation (avant tout militaire) est autrement plus importante que la consommation des travailleurs ; le massacre de travailleurs d’autres pays (développement d’armes nucléaires etc.) est considéré par les élites comme acceptable... La liste de caractéristiques capitalistes de ces pays est extrêmement longue, et le simple fait que les économies de ces pays sont organisées différemment, et qu’à la place d’entreprises privées on voit en général des entreprises étatiques n’y change rien sur le fond.

C’est cette théorie qui informe l’analyse de Paul d’Amato sur Cuba aujourd’hui.
John Mullen
 
CUBA: Images et réalités

Bien que peu de révolutionnaires aujourd’hui refusent de critiquer les régimes dictatoriaux qui ont existé en Europe de l'Est et en Union soviétique, Cuba est encore montré comme un modèle socialiste. Il y a bien sûr de bonnes raisons d'avoir un regard positif sur Cuba. Il s'est défendu contre le géant impérialiste au nord malgré l’embargo économique, une tentative invasion et des campagnes de déstabilisation continues – un exploit que peu de pays, encore moins un pays si proche des côtes des Etats-Unis, ont pu faire. La CIA a comploté maintes fois – Castro prétend 638 fois – à assassiner le chef de l'Etat cubain, avec des méthodes tellement saugrenues comme remplir un grand coquillage d'explosifs pour tuer Castro lors d'une plongée sous marine. (1) La collaboration économique et politique avec le Venezuela d'Hugo Chavez ainsi que ses diatribes contre le néolibéralisme ont également contribué à redorer l'image de Castro et de son régime au sein de la gauche.

Souvent, à la défense du droit de Cuba à l'indépendance et à l’opposition à l'embargo des Etats-Unis se rajoute une identification politique avec le gouvernement de Castro. Toute critique de Cuba est perçue comme jouant le jeu de l'impérialisme et donc jugée inacceptable. Des défauts du régime sont excusés comme étant des distorsions nécessaires et inévitables dues à l'embargo. « Les plus honnêtes et ouverts d'esprit des 'amis' quand ils nous parlent en tête-à-tête », écrivait Trotski à propos des apologistes de la Russie sous Staline, « acceptent qu'il y a une tache sur le soleil soviétique. Mais en échangeant une analyse dialectique pour une autre, celle-là fataliste, ils se consolent en pensant qu'une ‘certaine’ dégénération bureaucratique dans ces conditions-là était historiquement inévitable » (2). Les défenseurs de Cuba, du moins les moins crédules, font la même analyse. Mais, comme Trotski a écrit, « La stupidité et la malhonnêteté de ses ennemis - en l'occurrence l'impérialisme américain – ne justifient aucunement son propre aveuglement ». (3)

L'aveuglement dont parlait Trotski s'est vu en première page du numéro de juillet 2006 du magazine Socialism and Liberation, l'organe du Parti du socialisme et libération (PSL, issu du Parti mondial des travailleurs ou WWP), qui a publié un article écrit par son rédacteur en chef, Andy McInerney, intitulé ‘Test décisif pour les socialistes: défendre la révolution socialiste cubaine’. McInerney nous pose les questions suivantes:

La révolution cubaine était-elle une révolution socialiste – à savoir une révolution qui amena la classe ouvrière au pouvoir? Quel est le rôle du Parti communiste cubain, et celui du président Castro? Cuba mérite-t-il le soutien du mouvement progressif et ouvrier américain – pas seulement contre l'intervention impérialiste, mais aussi contre des efforts internes de déstabilisation du pouvoir cubain?
Les réponses à ces questions constitueraient un test quant au potentiel d'une organisation de mener à bien une lutte révolutionnaire aux Etats-Unis.

Selon McInerney, des organisations qui « se réclament du socialisme » comme l'International Socialist Organization (le seul groupe qu'il cite de nom), sont recalées au test car, bien qu'ils s'opposent l'intervention américaine à Cuba, ils ne répondent pas à toutes les questions ci-dessus à l'affirmatif. [NDLR : l'ISO est l'organisation aux Etats Unis qui se base sur les mêmes idées que celles de la présente revue.]

Pour McInerney, cet échec s'étend à toutes les organisations qui refusent de défendre l'ex-Union soviétique, les anciens régimes de l'Europe de l'Est, la Chine (même aujourd'hui) et la Corée du Nord. Ceux qui « refusent de soutenir tout parti ou gouvernement qui a essayé de construire une société affranchie du joug capitaliste », dit-il, utilisent simplement « des critiques faussement de gauche » comme « une couverture pour la capitulation et la lâcheté face à la propagande anti-communiste ».

Cuba ne peut être un capitalisme d'Etat, insiste McInerney, car il n'y a pas de capitalistes privés, et donc pas de concurrence, à l'intérieur de Cuba. Quand à l'impact du marché mondial sur Cuba, McInerney nous informe que la participation de Cuba dans le marché mondial est – et c'est ici sa déclaration la plus absurde – limitée. La bureaucratie d'Etat cubaine ne peut pas être une classe qui « possède la plus-value créée par les travailleurs cubains », dit-il, parce qu'elle n'est pas très riche comparée aux autres capitalistes ailleurs. En sélectionnant la période de croissance cubaine la plus soutenue – à savoir la première partie des années soixante-dix – McInerney soutient que tous les problèmes économiques de Cuba peuvent être expliqués par l'embargo américain.

Vive Staline… ?
 
Les réponses aux questions posées par McInerney sont essentielles en effet, car elles déterminent si l'on identifie le socialisme avec une société de véritable libération humaine sous le contrôle des travailleurs ou, à l'inverse, une société où les besoins et les aspirations de la classe ouvrière sont sacrifiés au nom des exigences de l'accumulation étatique.
Pour ce qui est de « la lâcheté face à la propagande anti-communiste », ce ne sont pas les propagandistes de la guerre froide qui ont inventé les horreurs de la Russie stalinienne – même si ils en ont profité pleinement pour essayer de discréditer le vrai socialisme. N’oublions pas que les goulags ont vraiment existé. Ante Ciliga, chef du parti communiste yougoslave qui a rejoint l'opposition trotskiste et qui a passé plusieurs années dans un camp de concentration russe, a estimé qu'il y avait dix millions de détenus dans les camps russes au plus fort des purges des années trente. (4) Des millions de gens ont péri dans ces camps. A cette époque, Staline emprisonnait et faisait fusiller la plupart des révolutionnaires qui avaient joué des rôles dirigeants lors de la révolution russe – et ceci au nom du socialisme. « Nulle part ailleurs dans le monde », écrit Ciliga en 1937 avec amertume, « existent-t-ils de telles contradictions flagrantes entre la théorie officielle et la réalité, entre l'espoir et son accomplissement, entre les mots et les actions ». (5) Nous laisserons le lecteur décider si c'était Ciliga ou Staline qui utilisait « des critiques faussement de gauche » comme couverture.
 
Pendant quelques années, la révolution russe donna le pouvoir aux travailleurs, mais la révolution a dégénéré de l'intérieur et a été étouffée finalement par la bureaucratie d'Etat qui fut érigée sur les décombres du pouvoir ouvrier – un processus produit par l'isolement et l'appauvrissement de la révolution face à l'encerclement impérialiste. En gros, l'invasion impérialiste et la guerre civile en Russie dévastèrent l’économie, déjà faible, et sa classe ouvrière. Afin de construire l'industrie lourde dont elle avait besoin pour se défendre, la nouvelle bureaucratie a mis une pression massive sur la paysannerie et la classe ouvrière. La théorie de capitalisme d'Etat a voulu expliquer que la bureaucratie, qui s'engageait dans une forme d'accumulation primitive, jouait le rôle de substitut pour la bourgeoisie expropriée.
Après la chute du stalinisme, seuls les groupuscules les plus rigides persistent à le défendre. Mais un soutien pour le régime cubain reste courant. /…/

Soyons clair, la révolution nationale de Cuba, ainsi que son indépendance vis-à-vis des Etats-Unis, doit être défendue coûte que coûte. Pareillement, les avancées dues à la révolution, en particulier la mise en place d'un meilleur système d'éducation publique et d’un système de santé nettement supérieur à celui des Etats-Unis, doivent être défendues contre toute tentative (de l'intérieur ou de l'extérieur) de les retirer. Mais ce soutien ne nous oblige pas à garder des illusions quant au caractère socialiste de l'Etat cubain, pas plus que la supériorité du système de sécurité sociale canadien ne rend ce pays moins capitaliste dans ses rapports sociaux que les Etats-Unis.

Un Etat ouvrier?

Les faits marquants concernant la révolution cubaine ne sont pas sujets à débat. L'armée rebelle de Castro est arrivée au pouvoir après la chute du dictateur Fulgencio Batista en janvier 1959. Après un exil au Mexique, Castro et un petit groupe de quelques dizaines de combattants avaient commencé les opérations après avoir atterri sur les côtes de Cuba sur le bateau Granma. Au moment de la chute de Batista, l'armée rebelle comptait plusieurs milliers de soldats armés sans compter un grand réseau de résistance urbaine. (11) Bien que jamais assez grande pour être une sérieuse menace militaire, l'armée rebelle a pu profiter du vide laissé par la chute du régime et de l'armée, en plus du dégoût que ressentait la masse de Cubains pour l’ancien système politique corrompu. Le mouvement du 26 juillet de Castro a plu à tous les secteurs de la société cubaine. « La victoire a été possible », dit Castro à la foule venue l'écouter à Central Park à New York en avril 1959, « parce que nous avons réuni les Cubains de toutes les classes et de tous les secteurs autour d'une seule aspiration partagée ». (12)

Le populisme nationaliste du mouvement ne signifiait pas forcément qu'il allait y avoir une nationalisation complète de l'économie cubaine, même s’il existait déjà un fort courant étatiste chez les rebelles. Ernesto 'Che' Guevara avait épousé une version stalinienne du marxisme et le frère de Fidel, Raul, également un chef rebelle, était un sympathisant du Parti communiste cubain. Le mouvement du 26 juillet s’était armé d’un programme assez vague, mais il était attaché à un développement économique national plus diversifié qui réduirait ou éliminerait la dépendance de Cuba aux Etats-Unis et aux exportations de sucre. L'hostilité a commencé à monter de la part de la bourgeoisie cubaine et des investisseurs américains quand des réformes agraires furent promulguées et Castro s'est tourné vers la Russie pour soutenir ses projets de nationalisation.

Ce processus s'accéléra quand le capital cubain commença à quitter le pays et après une série d'actions punitives des Etats-Unis. Ce n'est qu'après le fiasco de la Baie des Cochons en avril 1961 – l'invasion soutenue par les Etats-Unis de quelques centaines d'exilés cubains entraînés par la CIA – que Castro a déclaré rétroactivement la révolution cubaine ‘socialiste’. (13)

Quelle était la nature de classe de la révolution? La garde rapprochée autour de Castro dans le mouvement du 26 juillet était constituée d'hommes de différentes origines sociales, principalement des villes, mais même ceux qui venaient de la classe ouvrière n'avaient pas milité dans le mouvement syndical ou d'autres organisations ouvrières avant de rejoindre Castro. Pareillement, les guérilleros paysans recrutés « avaient souvent très peu d'expérience de luttes organisées paysannes », note Sam Farber. « C'était un élément important qui permit à Castro de modeler ces hommes en supporters fidèles de sa direction à la 'caudillo'. De toute façon, ce cercle rapproché d'hommes ‘sans classe’ et sans affiliation à aucune organisation de lutte sociale est devenu le noyau politique de Fidel Castro. » (14)

La chute de l'ancien Etat et le discrédit jeté sur les anciens partis politiques donnèrent beaucoup de marge de manœuvre à Castro. A la fin, le mouvement de Castro restait indépendant non seulement des capitalistes qui regardaient vers les Etats-Unis pour les sauver, mais aussi de la classe ouvrière et de la paysannerie. Il promulgua ces mesures en leur nom, mais aucune de ces deux classes exerçaient une quelconque pression sur le processus.

Selon McInerney, Castro a établi un Etat ouvrier. Il le justifie en déclarant que la révolution était populaire, et que l'existence d'un mouvement urbain contre Batista lui donna un caractère de masse. « Il y a avait le soutien et la participation des masses », écrit McInerney, « par exemple la vente de bons pour soutenir les guérilleros ». Mais même ici, on peut dire qu’une telle résistance joua un rôle secondaire, celui d'apporter une aide matérielle aux guérilleros. De plus, ‘soutien et participation’ ne signifie pas qu'il y eut un soulèvement de masse, ni que les masses exerçaient un contrôle quelconque sur le processus. Toutes les révolutions réussies ont besoin de soutien et participation populaire – y compris les révolutions américaines et françaises. Aucune des deux n'a créé une société dirigée par les travailleurs. Mais il est frappant de constater que ces révolutions bourgeoises nécessitèrent malgré tout une mobilisation de masse beaucoup plus importante que la révolution cubaine.

Un observateur sympathisant, James O'Connor, a fait une analyse similaire de la révolution cubaine en 1964:
« De l'attaque castriste sur le camp militaire de Moncada en juillet 1953, pendant la guérilla de 1957-58 et jusqu'à la fin de 1959 quand le groupe de Castro a fermement pris le pouvoir, jamais les paysans ne se sont révoltés dans la campagne cubaine. Bien sûr, il y a eu de la résistance passive, ou de l’aide clandestine aux forces de Castro, mais à la différence de beaucoup d’autres révolutions politiques la paysannerie n’a jamais à aucun moment du conflit saisi l’opportunité … Le mouvement syndical, qui représentait la moitié des travailleurs de Cuba, a encore moins participé à la rébellion. C’était seulement en janvier 1959, après que l’armée a été complètement battue par les castristes que la classe ouvrière a arrêté l’industrie et le commerce de La Havane. Une précédente grève générale en avril 1958 avait été un échec total.

Lors de la révolution sociale de 1959 à 1961, la liquidation du système de propriété privée à Cuba a été initiée par le groupe au pouvoir. La paysannerie n’a pas saisi spontanément les terres abandonnées pour les cultiver. » (15)

Castro, en fait, brandit la menace de sanctions contre ceux qui profiteraient de cette politique pour redistribuer les terres d’une façon anarchique, en stipulant que toute personne saisissant des terres « avant d’attendre les nouvelles lois agraires perdra les bénéfices de la nouvelle réforme agraire ». (16)

« Pas plus que les ouvriers et les travailleurs des sucreries n’ont occupé les usines de leur propre chef (une grande différence avec la tentative de révolution sociale en 1933) ; c’est plutôt l’armée et les milices sous le commandement du gouvernement central qui ont pris possession des terres arables et l’industrie à Cuba.…La révolution sociale fut assez calme et ordonnée parce que la révolution politique a simplement transféré le pouvoir d’un petit groupe d’hommes à un autre, [tandis que] les masses de Cubains… soutenaient passivement la révolution sociale. » (17)

Il ne fait pas de doute que le nouveau régime était très populaire – une popularité qu’il consolida rapidement avec une série de réformes comme des augmentations de salaires, des redistributions des terres agricoles, des baisses des loyers et du prix de l’énergie et une campagne d’alphabétisation massive dans les campagnes. Mais il n’y a pas eu de révolution ouvrière à Cuba et la révolution n’a pas débouché sur un gouvernement contrôlé par les travailleurs.

La décision de Castro de se tourner vers le Parti communiste cubain (CCP, connu à l’époque sous le nom du Parti populaire socialiste ou PSP) ne fut pas prise pour se rapprocher de la classe ouvrière. Le CCP était depuis longtemps un parti complètement stalinien, discrédité quand il a retiré son soutien à la grève générale contre le régime dictatorial de Machado en 1933, ainsi que pour sa collaboration avec le régime de Batista de 1938 jusqu’au milieu des années 40. Le PSP avait donné son soutien à Batista en contrepartie de sa légalisation et du contrôle de la Confédération cubaine des travailleurs (CTC) et de deux postes ministériels. Beaucoup de supporters du Mouvement du 26 juillet critiquaient le PSP pour sa collaboration avec Batista, une critique que Castro, en tant que stratège habile, balaya au moment propice. Les cadres du CCP, avec leur compétence administrative et leurs contacts avec la Russie étaient utiles maintenant surtout après l’exode de plusieurs milliers de techniciens, d’administrateurs et de cadres. «J’avais besoin d’eux », remarqua Castro. (18)

Y-a-t’il de la démocratie directe ou tout simplement de la démocratie à Cuba?

Les supporters de Castro, ainsi que Castro et Che Guevara eux-mêmes, ont expliqué que Cuba avait abandonné « les banalités de la démocratie bourgeoise » (19) pour une forme nouvelle de démocratie directe. La nature de cette démocratie était supposée venir du lien particulier qui existait entre Castro et les masses lors des meetings populaires où il prononçait des discours interminables. Mais ces meetings permettaient aux foules de l’applaudir, pas de débattre ou guider les choix proposés. « Fidel Castro décidera des orientations futures », disait un professeur d’université à René Dumont en 1969 en exprimant un sentiment largement répandu à l’époque. (20) Au début de la révolution, ces grands rassemblements étaient une vraie expression spontanée d’enthousiasme de masse, mais vers la fin des années soixante ils étaient devenus, selon Dumont, «obligatoires ». (21) Au mieux, les masses devaient jouer un rôle consultatif, au pire, celui de simple chambre d’enregistrement de décisions qui avaient déjà été prises par en haut.

Pour Fidel, dans son discours du 1er mai 1960, la démocratie à Cuba ne s’exprimait pas en termes d’élections, « si souvent perverties pour falsifier la volonté et les intérêts du peuple », mais plutôt comme « une union et une identification rapprochée entre le gouvernement et le peuple ». (22) C’est une chose de critiquer les limites de la démocratie bourgeoise. C’en est une autre de déclarer que la démocratie peut exister sans vote et sans élections. Comme le dit Nigel Harris,  pour les marxistes :

« La critique du parlement… n’était pas un rejet de la démocratie en elle-même. Lénine a écrit : “La manière de sortir du parlementarisme n’est pas, bien sûr, par l’abolition des institutions représentatives et du principe électoral, mais en transformant  ces institutions représentatives de simples ‘salons de bavardages’ en organismes efficaces”. Car, continue Lénine : “Nous ne pouvons imaginer la démocratie, même la démocratie prolétaire, sans des institutions représentatives, mais nous pouvons et devons penser démocratie sans parlementarisme”. » (23)

« L’union rapprochée », en tant que soutien ou accord avec des décisions venues d’en haut n’est pas la démocratie, à moins que cette union rapprochée ne soit le résultat de dirigeants élus répondant à leurs électeurs. Pour Castro, la démocratie ne voulait pas dire le pouvoir des masses pour prendre les décisions importantes ou contrôler les représentants élus. Nigel Harris, en parlant de la Chine maoïste, décrit une réalité similaire à celle de Cuba:
« Le point de vue du Parti communiste chinois sur la démocratie a été emprunté à la Russie des années trente. La démocratie est un style de relation entre les cadres et non-cadres, entre les dirigeants du parti et les cadres, mais pas la subordination du pouvoir à la majorité. En ce sens, la démocratie n’a rien du tout à voir avec le pouvoir. » (24)
La vrai démocratie ouvrière aurait nécessité la création d’institutions formelles du pouvoir de la classe ouvrière, comme cela a pu exister dans la Commune de Paris ou pendant la révolution russe – de vraies institutions décisionnaires élues directement et révocables à tout moment et composées de délégués ne gagnant pas plus qu’un travailleur. Un socialiste argentin, Francisco Sobrino, note : « Il ne peut avoir de démocratie substantive (NDLR avec des éléments réellement égalitaires) sans être aussi une démocratie formelle ».  (25) Le fait que les vieilles « institutions nationales étaient, à des degrés différents, en discrédit » (26) voulait dire que la masse des Cubains n’a pas pleuré quand Castro ne raviva pas les élections bourgeoises. Mais il oublia aussi de créer de nouvelles institutions de démocratie populaire d’en bas pour les remplacer. Le pouvoir d’Etat était aux mains d’un petit cercle autour de Fidel.

Certains défenseurs du régime cubain citent l’existence d’organisations de masse comme les Comités pour la défense de la révolution (CDR) basés dans les quartiers et la Fédération des Femmes cubaines (FMC) - qui, selon McInerney, « impliquaient les masses de paysans et travailleurs dans le processus révolutionnaire » - comme preuve de la démocratie à Cuba. Mais les CDR ne sont pas des organes décisionnaires ; leur fonction est plutôt d’être les yeux et les oreilles du régime au niveau des quartiers. Comme le note un auteur, « les militants des CDR ont… pourchassé des individus ‘inadaptés’, en dénonçant et condamnant toute forme de comportement parasitique et antisocial et en collaborant avec les autorités locales pour surveiller les quartiers. En 1980, selon les témoins oculaires des réfugiés de Mariel, les CDR ont organisé des ‘réunions de répudiation’ sensées humilier, intimider et punir les citoyens qui voulaient quitter Cuba. Souvent ces réunions se transformaient en un mouvement de foule violent et vitupérant. » (27)

La Fédération des Femmes cubaines (FMC), comme toutes les “organisations de masse” cubaines financées par l’Etat, est un instrument pour mobiliser les femmes à faire les tâches qui sont préalablement dictées par le parti plutôt que pour mener un débat collectif et prendre des décisions démocratiques. Une étude faite par Alfred Padula et Lois M. Smith sur le rôle des femmes à Cuba trouva que la FMC « était une organisation extrêmement hiérarchisée ».
Avec ses ordres venus d’en haut et sa terminologie militaire, la FMC – comme toutes les organisations de masse à Cuba – avait un certain aura martial. Les activités étaient perçues comme des batailles, des luttes, des campagnes ; les membres étaient organisés en brigades et détachements. Le mot d’ordre était l’uniformité. En 1974, la FMC lança une campagne pour encourager les enfants à prendre de bonnes habitudes de sommeil qui incluait un concours « pour sélectionner un personnage et une mélodie qui pourraient être utilisés tous les jours à une heure dite [à la radio] pour encourager les enfants à dormir ». (28) Comme lors des rassemblements les plus importants, Castro était toujours le dernier intervenant aux congrès de la FMC et selon Vilma Espin, la présidente de la FMC, « Ses paroles constituent un mandat ». (29)

Même le système tant loué de poder popular (pouvoir populaire) ne donne en fait aucun réel pouvoir aux gens ordinaires. Le pouvoir populaire fut promu comme un moyen d’institutionnaliser la révolution (il ne fut créé qu’en 1976 !) après quelques années pendant lesquelles les révolutionnaires avaient perdu le contact avec les masses. Avec son système d’assemblées municipales et régionales couronné par l’Assemblée nationale, le pouvoir populaire, selon Sam Farber, proposait « l’apparence de la démocratie sans la substance ». (30)

Ceci est vrai pour plusieurs raisons. Premièrement, il n’y avait qu’un seul parti politique autorisé – le Parti communiste cubain. Interdit de campagne, les autres candidats peuvent seulement présenter leurs biographies politiques. La loi électorale de 1992 a permis l’élection de tous les membres de l’Assemblée nationale (auparavant seulement 55% étaient élus, le reste nommé par les autorités supérieures). Une Commission de candidatures, constituée de dirigeants du CCP et des organisations de masse, nommaient les candidats, ce qui avait comme résultat que la grande majorité des candidats étaient aussi membres du CCP ou de ses organisations de masse. De plus, le nombre de candidats est restreint de telle façon que les électeurs municipaux peuvent soit voter pour « tous les candidats, une partie des candidats ou aucun d’entre eux ». (31)

Tout ceci n’a pas beaucoup d’importance, de toute façon, car l’Assemblée nationale, qui ne se réunit que deux fois par an, est une institution où toutes les décisions sont acceptées sans discussion. Comme le remarque Marifeli Pérez-Stable, ce n’est « pas une législature permanente et par conséquent n’avait pas de réel rôle dans la direction de Cuba ». Son rôle est d’écouter les rapports divers et approuver divers budgets, plans économiques ainsi que des lois et de les voter. « Le débat pouvait modifier mais jamais rejeter les propositions. L’assemblée approuva la plupart des questions à l’unanimité, ou presque… Immanquablement… une fois que le Président Castro avait parlé définitivement sur un sujet, la discussion était terminée. » (32)

La chercheuse Carollee Bengelsdorf, qui observa une réunion de l’Assemblée nationale en 1978, fut témoin d’une discussion sur le manque de logement social à Cuba durant laquelle certains délégués se plaignirent qu’ils avaient perdu la confiance des électeurs parce qu’aucun des problèmes dont souffraient les gens au niveau municipal étaient résolus. Le dernier jour de l’assemblée, Fidel expliqua :

« Nous ne pouvons pas simplement faire parce les électeurs disent que c’est le mieux, que c’est bien, vraiment joli. Il y a beaucoup de choses dans le monde qui doivent attendre avant de se réaliser. Forcément, il y a un plan de travail annuel, la construction, et lors de l’élaboration de ce plan, les désirs des électeurs ne peuvent pas être pris en compte. » (33)

Tout simplement, la bureaucratie empêche la démocratie car elle veut prendre des décisions que les travailleurs n’aimeront pas. Les dirigeants du CCP n’ont pas de comptes à rendre à leur propre parti non plus. Celui-ci a tenu son premier congrès en 1975 – dix ans après sa création. Depuis, il y a eu seulement cinq congrès, le dernier en 2002. Au sein du parti même, comme le décrit l’observateur bienveillant Maurice Zeitlin en 1970, « Le Comité central du parti communiste n’était pas choisi par la base du parti à travers tout le pays et il semble n’y avait aucune volonté d’organiser de telles élections dans le parti lui-même. » (34)

On pourrait s’attendre à ce que dans un Etat ouvrier la classe ouvrière ait un certain contrôle sur les priorités économiques, mais ce n’est pas le cas à Cuba. Les Conseils techniques établis en 1960, par exemple, étaient conçus comme une manière de faire entériner les décisions de la direction. « Ce n’est pas une question de discuter de toutes les décisions administratives avec les travailleurs », remarqua le membre du Politburo, Armando Hart, « mais d’obtenir leur enthousiasme pour soutenir les mesures principales de l’administration ». (35) Guevara et les autres dirigeants étaient du même avis. Comme l’écrit Pérez-Stable :

« La prise de décision collective n’a jamais été parmi leurs prérogatives [des travailleurs – NDLR]: le gouvernement révolutionnaire donna le pouvoir exclusif en matière de gestion des entreprises à la direction. “Des discussions collectives, la prise de décisions et la responsabilité d’un seul homme”, soutint Guevara. Carlos Rafael Rodriguez le seconda : “Nous entendons dans beaucoup de milieux l’idée que les travailleurs devraient décider par vote majoritaire… La gestion collective est destructrice. Les administrateurs devraient avoir, ont et auront le dernier mot”. » (36)
Les syndicats à Cuba sont aussi des auxiliaires de la direction qui promeuvent la productivité et la discipline au travail plutôt que de défendre les droits des travailleurs. La justification de ce nouveau rôle pour les syndicats fut que les intérêts de la classe ouvrière et de l’Etat étaient identiques. « Une des fonctions principales des syndicats sous le socialisme », écrit Raul Castro en 1971, « est de servir de véhicule pour l’orientation, les directives et les buts que le pouvoir révolutionnaire doit expliquer aux masses laborieuses… le travail des syndicats aide et soutient celui de l’administration…Les tâches principales [dans lesquelles les syndicats doivent être impliquées] sont la productivité et la discipline au travail ; une meilleure utilisation du temps de travail… et l’ utilisation la plus rationnelle des ressources matérielles et humaines. » (37)

Des organisations syndicales indépendantes du contrôle du parti (et de l’Etat) sont interdites, et il n’y a pas le droit de grève. En 1969, une nouvelle loi exigea que « tout le personnel porte une carte d’identité énumérant son parcours professionnel, et rendit la mise à jour de ces informations sur leur personnel obligatoire. »  (38) Cette insistance de la part du pouvoir cubain sur l’importance des syndicats dans la promotion d’une plus grande productivité continue aujourd’hui. L’édition du 20 septembre 2006 de Granma, l’organe officiel du Parti communiste cubain, cite un discours par José A. Carrillo Gomez, directeur politique en chef des forces armées cubaines, qui dit que « Le rôle principal des syndicats est de promouvoir la productivité et la discipline. » (39)

L’opposition politique au régime est soigneusement contrôlée et souvent réprimée, par l’intimidation ou l’emprisonnement. Et ce n’est pas seulement des dissidents soutenus par la diaspora de Miami qui sont harcelés. Les communistes prosoviétiques et les critiques de gauche ont aussi été réprimés, sans compter les artistes. Dans les années soixante, « le petit groupe de trotskistes (posadistes) était en prison pendant plusieurs années après la saisie par le gouvernement de leur littérature et leur imprimerie », écrit Farber. C’était un groupe qui soutenait la Révolution cubaine. « Ils ont été finalement relâchés à condition qu’ils arrêtent toute activité politique indépendante. » (40) Ariel Hidalgo passa sept ans dans des prisons cubaines, selon Amnesty International, accusé de « propagande hostile » pour avoir écrit un pamphlet en 1984 qui critiquait les ‘avantages’ dont jouissaient les directeurs, mais qui étaient « refusés à presque tous les autres travailleurs ». (41) Là où les opinions critiques qui contredisent la politique officielle ne sont pas permises on ne peut pas parler d’un vrai débat, sans parler de démocratie.

Raul Castro a dit un jour que Cuba était « l’Etat le plus démocratique » de toute l’histoire, « même sans les institutions représentatives », parce qu’elle « représente les intérêts des travailleurs, quelle que soit la structure et sa forme ». C’est une démocratie bien particulière où le parti au pouvoir gouverne au nom de la classe ouvrière sans avoir à répondre à aucune « institution représentative ». (42) Le gouvernement cubain expliqua ce paradoxe en affirmant que « la classe ouvrière prise dans son ensemble… ne peut pas exercer sa propre dictature ». Pourquoi ? « Originaire de la société bourgeoise », la classe ouvrière est « gâtée par les erreurs et les vices du passé ». (43) (Apparemment Raul, Fidel, Che et tous les autres révolutionnaires qui sont « originaires de la société bourgeoise » ne furent miraculeusement pas influencés par ces vices !). C’est ironique que, quand Raul Castro a fait cette déclaration, la tête du CTC était Lazaro Pena, le même bureaucrate stalinien qui fut président de la Fédération d’union sous la première dictature de Batista.

Quelques socialistes, qui n’ont pas de problèmes à voir les limitations de la démocratie bourgeoise – le choix tous les cinq ou six ans de qui représentera mal le peuple – semble porter des œillères quand il s’agit de l’absence de démocratie à Cuba.

L’économie de la dépendance
L’économie cubaine a traversé plusieurs phases depuis la révolution, chacune une réponse aux problèmes crées par la phase précédente. Au début des années soixante, Cuba tenta d’introduire le modèle soviétique, une économie planifiée et centralisée avec pour but de diversifier rapidement l’économie et abandonner sa dépendance au sucre. Cette phase s’est terminée en crise quand Cuba s’est retrouvé de plus en plus endetté aux Russes, mais avec des recettes étrangères en baisse à cause d’un secteur sucrier négligé.

Cuba a troqué sa dépendance aux Etats-Unis pour une dépendance aux Russes, ce qui l’obligea à revenir vers des exportations de sucre comme source première de revenus.
A la fin des années soixante, Cuba commença une phase ‘guevariste’ de croissance hyper-centralisée sur des bases « d’incitations morales », l’exigence de « production généreuse » et l’utilisation de campagnes et concours de production quasi militaires ou « émulation socialiste ». Le but était l’accumulation rapide et l’industrialisation basées sur un taux d’investissement extrêmement fort. Cette période se termina en désastre (une croissance presque à zéro), quand l’économie fut désorganisée en essayant de mobiliser toute la population pour atteindre les objectifs d’une récolte de sucre de dix millions de tonnes en 1970. A la fin de la première décennie du régime post révolutionnaire, le revenu par habitant était en dessous du niveau de 1959. (44)

Pendant les années soixante-dix, Cuba revint dans le giron de la Russie et adopta un plan de développement plus modeste nécessitant des quotas et des mesures incitatives monétaires, tout en expérimentant avec des mécanismes de marché. Cuba conserva sa dépendance au sucre pendant toutes les années soixante-dix et quatre-vingt, cependant, en recevant « quelque chose comme 5 milliards de dollars par an en subventions de l’Union soviétique – soit 500 dollars par habitant par an – sous la forme d’un prix relatif pour le sucre échangé contre le pétrole russe qui dépassait largement le prix sur le marché mondial ». (45)

Cela n’empêcha pas Cuba d’entrer de nouveau dans une période de crise à la fin des années soixante-dix, et encore à la fin des années quatre-vingt, durant laquelle la baisse du prix du sucre réduisit les recettes du commerce extérieur et augmenta son déficit commercial et sa dette étrangère. Les problèmes économiques de Cuba, en d’autres termes, n’ont pas commencé dans les années quatre-vingt-dix.
Pour répondre à la crise des années quatre-vingt, Castro initia la « campagne pour rectifier les erreurs et les tendances négatives » en 1986 et raviva un nombre de mesures des années soixante – incitations morales, l’expansion du rôle de l’Etat et la restriction de certaines concessions au marché accordées quelques années plus tôt, l’introduction des brigades du travail. La rhétorique de Castro consistait à fustiger les « petits capitalistes minables » qui « oubliaient le pays ». (46) Mais en même temps, il commença à ouvrir le pays à l’investissement étranger et à développer l’industrie du tourisme.

La campagne était censée augmenter les richesses disponibles pour rembourser la dette extérieure qui avait explosé. En plus des restrictions sur les transactions d’affaires privées et la corruption, le gouvernement « s’opposa à la sécurité de l’emploi, les garanties de salaires ainsi que les droits des chômeurs et des retraités », (47) et mit en place des réductions des fournitures de produits de consommation comme le lait et le sucre. Le gouvernement doubla les prix des transports, augmenta les tarifs d’électricité de 30%, « arrêta d’approvisionner les centres de travail en snacks, et… remplaça le repas de l’après midi (jusqu’à là proposé aux crèches) avec un casse-croûte ». (48) Cette campagne de rectification était en partie la réponse de Castro à la perestroïka en Russie et Solidarité en Pologne. Ses attaques contre les privilèges des bureaucrates dans ce contexte furent principalement idéologiques (bien que motivées par une détermination à éradiquer le vol à tous les niveaux) – afin de calmer l’opposition du public aux mesures d’austérité en présentant un sacrifice partagé par tous.

L’effondrement de l’Union soviétique et du bloc de l’Est à la fin des années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt-dix provoqua la crise économique la plus terrible dans l’histoire de Cuba post révolutionnaire. La subvention cruciale que la Russie avait octroyée à Cuba disparut du jour au lendemain. Des livraisons de pétrole en dessous du prix du marché, une partie duquel Cuba avait pu revendre à profit, n’arrivaient plus. Quatre-vingt pour cent des importations de machines provenaient des pays de l’Europe de l’Est et ceux-ci importaient 63% des exportations de sucre cubain (à un prix supérieur à celui du marché mondial) ainsi que 73% de ses exportations de nickel. Le résultat fut catastrophique. Les importations chutèrent de 70% entre 1990 et 1993. « Près de la moitié des usines ont fermé ou ont été contraintes à tourner à vitesse réduite à cause d’un manque de matières premières, de pièces détachées et de pétrole. » (49) L’économie cubaine s’est effondrée en plongeant de 36% pendant cette même période. Cuba était obligé d’importer des vélos et d’utiliser des charrettes ; la malnutrition était très répandue. (50) Un observateur de l’ONU qui visita Cuba en 1996, Solon Barraclough, rapporta des pénuries à la campagne d’outils agricoles simples comme des machettes et des houes, vêtements, papier, crayons, livres et des fournitures médicales comme l’aspirine et les antibiotiques. (51) Mais les populations urbaines étaient encore plus à plaindre, ce qui obligea l’Etat à envoyer des réfugiés urbains à la campagne. (52)

Pour répondre à cette crise, Cuba fut déclaré en « période spéciale en temps de paix » et une série de réformes fut introduite pour faire face à la crise : ouverture à l’investissement étrangère, en particulier à des joint ventures ; décentralisation de l’activité du commerce extérieur ; développement du tourisme ; restructuration de la propriété des terres vers des coopératives et des petites fermes (afin d’augmenter la production intérieure de nourriture) ; autorisation du ravail indépendant à une échelle limitée ; création de marchés d’artisanat ; autonomie accrue et autofinancement des entreprise nationalisées ; légalisation de la détention de dollars. L’économiste cubain, Carlos Lage, soutient que les réformes spéciales de Cuba ne sont « pas une ouverture vers le capitalisme, mais plutôt une ouverture socialiste vers le monde capitaliste ». (53) Le chef de la banque nationale cubaine expliqua que « Nous devons penser comme des capitalistes, mais continuer à être des socialistes ». Castro défendit la « privatisation rampante » en citant la nécessité d’une « attitude pragmatique » et le slogan devint « capital oui, capitalisme non ». (54)

Cette ouverture comportait la possibilité aux investisseurs étrangers d’entrer dans des joint ventures (il y en avait 340 en 2003, en baisse par rapport au maximum de 540 en 2000) (55) et de rapatrier la totalité de leurs bénéfices. Tandis que les directeurs cubains de ces entreprises sont rémunérés à la hauteur de leurs homologues étrangers, les travailleurs cubains sont payés par une agence du gouvernement cubain, qui reçoit 450 dollars cash par mois, mais qui ne reverse que 15 pesos par mois aux salariés. Afin d’attirer des investissements étrangers, le gouvernement cubain « a exempté les investisseurs de se conformer au droit du travail et a permis de rapatrier des bénéfices illimités pendant dix ans ». (56) Même les syndicats cubains n’avaient pas le droit d’y participer. Selon Jorge Perez-Lopez, le régime spécial des travailleurs dans les joint ventures et dans l’industrie touristique permet aux employeurs d’appliquer plus facilement des actions disciplinaires, des périodes d’essais plus longues et des heures supplémentaires et permet d’une manière générale des emplois du temps plus irréguliers. Les travailleurs ont moins de sécurité de l’emploi, étant donné qu’ils peuvent se faire licencier simplement si l’on estime qu’ils ne sont pas apte. (57)

En plus, l’Etat a commencé un programme économique connu sous le nom de perfeccionamiento empresarial ou optimisation d’entreprise – adoptée d’abord par les entreprises dirigées par les forces armées cubaines à la fin des années quatre-vingt – qui permettait à certaines entreprises d’acheter et de vendre directement sur le marché mondial et de fixer leurs propre politique salariale. Le but était « d’augmenter l’efficacité maximale et la compétitivité » des entreprises nationalisées. (58)

Les prix mondiaux du sucre très bas et les rendements en déclin encouragèrent l’Etat à restructurer son industrie, en fermant la moitié des sucreries et en transformant les champs de sucre en d’autres cultures. Le tourisme augmenta de 243 millions de dollars en 1991 à 1,8 milliards de dollars en 2001, dépassant le sucre pour devenir la première activité de Cuba et participant à hauteur de 41% du commerce extérieur cubain en 2000. (59) Les règlements en dollars (estimés à plus d’un milliard de dollars) sont devenus une source essentielle de devises et une bouée de secours pour beaucoup de Cubains résidant sur l’île. Cuba a ravivé son industrie biotechnologique et cherché des investisseurs étrangers au Canada et en Chine pour impulser son industrie de nickel. Cuba reçoit désormais du pétrole vénézuélien en dessous du prix du marché mondial et a développé une série de joint ventures avec le Venezuela et la Chine. Bien qu’il y ait eu quelques améliorations, le secteur industriel est encore loin des niveaux de 1989 et il y a des pénuries de nourriture, un chômage chronique et le revenu par habitant à Cuba est « au mieux légèrement meilleur qu’en 1959 », selon un économiste de gauche. (60)

La promotion du tourisme a fait revenir des tendances qui font penser plus à La Havane prérévolutionnaire, ce qui n’a pas été franchement découragé par le gouvernement cubain :
« Dans la démarche d’attirer des touristes, le gouvernement a joué sur l’image de la “Vieille Havane”. Trois des organismes cubains qui gèrent les stations – Cubatur, Cubanacan et Cimex – ont organisé un voyage Playboy à peu près au moment où la “période spéciale” fut lancée. Le gouvernement permit au magazine de publier un article sur les “filles de Cuba”, assorti de l’obligation de couvrir les infrastructures touristiques de l’île. Même le ministère du tourisme commença à lancer des campagnes de pub montrant des filles cubaines sexy habillées en bikinis. Et si ce n’était pas assez, en 1991 le gouvernement ouvrit une boite de nuit appelée Tropicana à Santiago de Cuba, un nom synonyme de la Havane prérévolutionnaire. L’intérêt du gouvernement pour les devises étrangères lui amena à communiquer sur sa réputation prérévolutionnaire et à revenir sur sa position puritaine d’antan. » (61)

Le tourisme s’accompagna d’une sorte d’apartheid social à Cuba, avec des contrastes frappants entre les richesses et les extravagances du tourisme et l’austérité et les bas salaires de la plupart des habitants de l’île. La légalisation du dollar en 1993 créa une économie parallèle, ce qui aggrava les écarts de revenus sur l’île. Ceux qui avaient accès aux dollars (environ 60%) avaient accès à des services et des biens que d’autres n’avaient pas. Il y a eu une telle distorsion de l’économie que des professionnels comme des médecins ou des professeurs qui n’ont pas accès aux dollars ont des revenus inférieurs aux chauffeurs de taxis dans les zones touristiques, les amenant à faire un deuxième travail comme chauffeur ou restaurateur. Beaucoup de jeunes ont des salaires tellement bas qu’ils décident de devenir des travailleurs indépendants afin d’améliorer leur niveau de vie. Comme à d’autres périodes (l’exode de Mariel de 1980, par exemple), alors qu’il limite régulièrement la possibilité pour les Cubains ordinaires de voyager à l’étranger, le régime a permis à des milliers de Cubains pauvres de s’exiler, ce qui constitue une soupape de sécurité politique et économique.
En 2004 quelques unes des réformes économiques ont été réduites : les petites entreprises furent encore restreintes et Castro, en réaction aux nouvelles lois de Bush sur les dépôts et les visites d’Américains d’origine cubaine, décréta que les dollars devaient être échangés pour des pesos convertibles avec une surcharge de 10%, et l’accès à la monnaie étrangère était désormais contrôlé par l’Etat. Mais une autre motivation semblait être que l’Etat voulait concentrer plus de liquidités pour pouvoir importer et rembourser sa dette. La dette cubaine est à 14 milliards de dollars depuis 2004, sans compter les 22 milliards de dollars estimés que le pays doit encore aux pays de l’Europe de l’Est, ce qui rend difficile pour Cuba de demander des prêts autre qu’à court terme et à fort taux d’intérêt. Même la dette cubaine auprès du Venezuela, malgré le fait d’acheter le pétrole vénézuélien en dessous du prix du marché, reste à 2,5 milliards de dollars. Selon l’économiste Carmelo Mesa Lago :

« La rareté de liquidités à été aggravée pour plusieurs raisons : une détérioration constante des termes de l’échange ; un déficit commercial de 3 milliards de dollars entre 2000 et 2004 ; une baisse des investissements étrangères de 2001 et 2004 ;des achats en liquide d’importations de nourriture et produits agricoles des Etats-Unis totalisant 1 milliard de dollars au début de 2005 ; [et] des importations massives d’outillage, de pièces détachées et de marchandises en 2004 suite à la crise de l’électricité et la paralysie d’une grande partie de l’industrie touristique. » (62)

Ces retournements de situation ne représentent pas une alternance entre des mesures capitalistes et socialistes, mais plutôt une tentative de surmonter les problèmes liés à chaque changement économique. Chaque fois que l’Etat ouvre l’économie il risque de trop l’ouvrir et de ne plus pouvoir la contrôler. Il repart ensuite dans l’autre direction, pour seulement se retrouver avec d’autres problèmes. L’explication économique pour la centralisation de l’économie et l’interdiction de toute activité économique privée est qu’elle permet à l’Etat de concentrer plus de surplus et éviter les fuites d’argent. Cependant, les pénuries de marchandises de première nécessité ainsi que les queues pour acheter des marchandises et des services font que l’absentéisme et le ressentiment monte, la productivité baisse et l’économie en pâtit. Pour y répondre, l’Etat permet aux forces privées du marché d’opérer plus facilement, comme des petites entreprises de service, légalisation du marché noir et ainsi de suite. Et le cycle recommence.

Le capitalisme d’Etat et le capitalisme privé à Cuba
Marx écrivit dans son livre Das Kapital que les capitalistes individuels étaient poussés à augmenter leurs bénéfices par les forces concurrentielles du marché:
« La concurrence fait que chaque capitaliste individuellement sent les effets des lois immuables de la production capitaliste comme des forces externes coercitives. Il doit constamment étendre son capital afin de le préserver, mais il ne peut l’étendre, à moins de l’accumuler progressivement. » (63)
Les défenseurs du caractère socialiste de Cuba expliquent que ces lois ne s’appliquent pas ici car il n’y a pas de concurrence entre les entreprises du pays. Cette vision purement nationale oublie de prendre en compte que Cuba n’est pas une entité économique indépendante, mais plutôt une petite île qui ne produit pas assez pour nourrir sa population, sans parler des besoins en énergie, en matières premières, en équipements, en pièces détachées et en fonds d’investissement. Les « forces externes coercitives » du capitalisme s’imposent par le marché mondial, duquel Cuba, qui en dépend pour son commerce extérieur et qui est tellement endetté auprès d’investisseurs internationaux, n’a pu s’échapper à aucun moment de son histoire.

Qu’est-ce qui a guidé les priorités d’investissements et de production de l’Etat cubain ? Lors de l’intervention de Castro devant l’Assemblée nationale en 1978, il expliqua que le besoin d’investir les ressources cubaines dans « le développement économique et industriel » était « un absolu » et que de ce fait, « la priorité donnée à un tel investissement n’était pas ouverte au débat, ni au questionnement ». (64) L’historien Louis Perez Jr. explique comment la volonté du régime de réduire sa dépendance au sucre a donné une politique économique dans les années soixante pendant lesquelles « la consommation a été réduite pour rediriger l’investissement vers l’industrialisation et la croissance économique rapide ». (65)

En tant qu’économie dépendante aux exportations, et jusqu’à récemment au sucre, l’Etat cubain, tout comme un capitaliste individuel, ne s’intéresse pas à la valeur d’usage qu’il produit, mais à la valeur seule, c’est-à-dire à ce qui peut être obtenu pour les moins de dépenses possible. Après les premiers échecs de la période guévariste, toute sa stratégie de développement reposait largement sur les prises de bénéfices maximales dans la seule exportation.

Les exigences du marché mondial oblige l’Etat à s’engager dans « l’accumulation progressive » - l’expansion de la plus-value – pour pouvoir ensuite réinvestir et développer l’économie cubaine. Comme avec le capitalisme privé, à Cuba « le travail vivant n’est qu’un moyen d’augmenter le travail accumulé ». Bien sûr, en tant que fournisseur de services sociaux, l’Etat est responsable du maintien d’un certain niveau de vie minimum pour les travailleurs cubains, mais les limites de l’amélioration de ce « salaire social » sont déterminées par les besoins d’accumulation. C’est ce que veulent dire Castro et Cie quand ils exhortent les travailleurs à faire des sacrifices aujourd’hui pour des lendemains qui chantent. « Il ne faut pas dire que l’on améliore les conditions de vie »,  a dit Castro lors de son discours commémorant le vingtième anniversaire de la Révolution cubaine. « Le devoir le plus sacré de cette génération est de porter ses efforts au développement du pays… Cette génération doit faire des sacrifices… Les autres générations vivront mieux. » (66) Le fait que la bureaucratie n’a jamais pu régler la crise du logement – il manquait un million de logements à la fin des années soixante-dix, et encore 700,000 aujourd’hui (67) - est le résultat non seulement de pénuries, mais reflète « la priorité donnée aux autres programmes de construction dans d’autres secteurs ». (68) Mais ce sacrifice n’a jamais été un sacrifice partagé. Comme toute classe dirigeante, la nomenklatura cubaine se réserve aussi les privilèges matériels pour elle, même si les écarts salariaux à Cuba (Dumont les recense à environ 9,4 à 1 en 1969) (69) ne sont pas comparables à ceux des Etats-Unis, par exemple. Mais l’argent n’est pas un indicateur adéquat des privilèges de la classe dirigeante à Cuba. Dans les économies staliniennes, l’accès politique aux marchandises et aux services a toujours été plus important que l’accès à l’argent.
Comme l’écrit Louis Perez Jr., alors que beaucoup de denrées durables pour les travailleurs et les pauvres cubains ont été rationnées - des marchandises comme des frigidaires et des téléviseurs ne sont souvent alloués qu’aux travailleurs les plus “productifs” et “consciencieux’ - « aux échelons supérieurs… le gouvernement mettait à disponibilité des techniciens supérieurs, des dirigeants syndicaux et des hauts fonctionnaires des marchandises et des services très recherchés comme des automobiles, de meilleurs logements et l’accès à des vacances à l’étranger ». (70) Il y a aussi des magasins spécialisés et des cliniques pour les riches.
Quoi que certains supporters de Castro concèdent que ces inégalités existent, ils nient que la bureaucratie cubaine est une classe dirigeante ou que Cuba est capitaliste, affirmant qu’il n’y a pas de propriétaires privés (mais même cette vision des choses est caduc au vu des joint ventures). Les classes sont définies par la relation qu’elles entretiennent avec les moyens de production, et de ce fait, par qui contrôle les surplus. A Cuba, l’Etat possède la plupart de l’économie, et les cadres dirigeants du CCP contrôlent l’Etat, et donc le surplus ; la classe ouvrière, qui est dépourvue de contrôle, et donc de la propriété, des moyens de production, ainsi que du surplus qu’il génère, est une classe exploitée.

L’Eglise catholique était le plus grand propriétaire féodal en Europe. Elle exploitait les paysans même si aucun haut fonctionnaire du Vatican individuellement n’en possédait. Le fait que les évêques ne pouvaient hériter ni donner des terres n’enlevait rien au fait que l’Eglise en tant qu’institution exploitait les paysans sur les terres qu’elle possédait collectivement. (71) Le parallèle est vrai pour Cuba. Ce qui rend Cuba capitaliste sont les pressions des marchés mondiaux sur les priorités et les décisions prises par la classe dirigeante cubaine. Le socialisme sur une île n’est pas plus possible que le socialisme dans une seule usine.

Le fait que la discipline au travail doit constamment être renforcée est suffisamment de preuve que les travailleurs cubains ne se sentent pas propriétaires des moyens de production. En réponse à l’écart entre les salaires et la disponibilité limitée des produits de consommation, les travailleurs souvent ne font que ce qui est nécessaire pour acheter leurs rations. Diverses méthodes coercitives sont nécessaires pour augmenter les efforts pour convaincre les travailleurs de travailler dans des conditions aussi austères. L’absentéisme et le vol sont des thèmes récurrents dans les discours des dirigeants de l’Etat. N’ayant pas les moyens de lutter (comme faire grève) contre leurs conditions de vie déplorables, les travailleurs cubains trouvent d’autres formes de résistance passive. Ils s’absentent de leur travail officiel pour s’occuper de diverses activités officieuses pour augmenter leurs revenus. Ce comportement s’est accéléré ces dernières années à cause de l’introduction d’une économie parallèle du dollar liée au tourisme et à l’argent envoyés par les émigrés aux Etats-Unis.

Conclusion
Aucun pays ne peut échapper aux effets du marché mondial, surtout une petite île comme Cuba. Des petites nations peuvent s’affranchir politiquement du joug impérialiste – Cuba en est la preuve vivante – mais l’idée d’indépendance économique a toujours été un rêve nationaliste impossible.
L’inextricable dépendance de Cuba aux exportations d’un ou deux produits (le sucre, puis le tourisme) et aux investissements étrangers et aux importations pour le capital, les matières premières et même la nourriture – d’abord de l’Europe de l’Est, aujourd’hui d’ailleurs – en est la preuve. Si Cuba arrive à diversifier ses exportations en biotechnologies, nickel, pétrole et services (les docteurs pour le Venezuela), elle n’aura pas renforcé le ‘socialisme’ à Cuba. Ce serait plutôt le fait d’investissements significatifs de capital canadien, chinois, espagnol, italien et vénézuélien.

L’utilisation de la planification d’Etat pour développer les produits qui ont donné aux Cubains « l’avantage comparative » sur le marché mondial est une stratégie de développement utilisée par des dizaines de pays moins développés, de la Corée du Sud à Singapour. Cela n’a pas plus à voir avec le socialisme que l’entreprise nationalisée de pétrole mexicaine.
Le caractère de classe de Cuba doit être séparé de la question de la défense de Cuba contre l’impérialisme américain, car ce ne sont pas des questions identiques. Trop souvent les progressistes américains ont pris partie pour les objectifs déclarés des Etats-Unis et ont oublié de défendre ceux qui subissaient ses assauts – comme témoigne par exemple, la démission de la gauche américaine face aux interventions en Somalie et au Panama – parce qu’ils ne pouvaient pas s’identifier politiquement avec les régimes en place. La défense sans critique du règne de Castro est le revers de cette même médaille.

Tous les anti-impérialistes sincères devraient condamner le blocus économique cruel de Cuba par les Etats-Unis, mais nous devons nous garder d’illusions quand aux conséquences du lever de l’embargo. La proximité de Cuba des Etats-Unis et la force et la taille de ces derniers signifient que Cuba serait rapidement intégré à l’économie américaine. Avec des lois spéciales qui leur permettent de contourner les lois très strictes contre le commerce et l’investissement à Cuba, l’industrie agro-alimentaire a exporté 1,6 milliards de dollars de produits entre 2001 et 2005, faisant de Cuba le troisième importateur de produits alimentaires américains en Amérique latine. (72) L’administration Bush a aussi autorisé une entreprise de San Diego de commercialiser trois vaccins anti-cancérigènes développés par le Centre d’immunologie moléculaire de La Havane. (73) Le lever de l’embargo ne mènera aucunement à l’épanouissement du socialisme. Les services sociaux de Cuba – sa sécurité sociale gratuite et son système éducatif en particulier – seraient largement menacés.

La maladie récente de Fidel a poussé certains commentateurs aux Etats-Unis à s’attendre à une crise immédiate dont pourraient profiter les Etats-Unis. Ils se sont trompés. Il est très possible que Raul Castro, le successeur désigné de Fidel, dirigera Cuba vers des réformes à la chinoise pour introduire plus de formes privées de capitalisme sans pour autant lâcher le contrôle du CCP sur l’Etat. Les administrateurs de l’Etat seraient tentés par ce choix non seulement à cause des taux de croissance chinois faramineux, mais aussi à cause des liens économiques que Cuba a établi avec ce pays, et les fortes augmentations des investissements chinois dans l’île, en particulier dans l’industrie du nickel.

Dans ce contexte, la tâche de la gauche  est de s’opposer à l’embargo, résister toute tentative américaine d’imposer sa volonté sur l’île et soutenir la résistance légitime cubaine à la domination américaine. Mais le mécontentement des travailleurs va sûrement s’accroître à Cuba à cause du fait que ce sont eux qui ont été les premières victimes de la dévastation économique du pays. Etant donné que toute résistance est dénoncée comme inspirée par Miami et le fait que la gauche américaine accepte cette logique, il n’y aura pas de place pour cette résistance de faire le lien entre l’opposition à l’exploitation à Cuba et l’opposition à l’impérialisme américaine à l’étranger.

L’importance pérenne de la révolution cubaine – et ce qui rend la classe dirigeante américaine furieuse – est qu’elle reste un exemple d’une résistance réussie contre l’impérialisme américaine. Le message de la révolution cubaine est que l’on peut défier les Etats-Unis et gagner. Les Etats-Unis maintiennent l’embargo sur Cuba et le dépeignent comme une menace aux intérêts américains, et pas seulement pour faire « un cadeau aux supporters conservateurs de Bush en Floride », comme le titrait récemment une analyse du Congrès nord-américain pour l’analyse de l’Amérique latine. Washington a clairement peur des relations qu’entretient Cuba avec le Venezuela et d’autres pays de l’Amérique latine ainsi que le partenariat avec la Chine. Daniel Fisk, conseiller américain pour la sécurité dans l’hémisphère nord, « a clairement articulé la nature de la menace perçue ».
En fin de compte, la menace est politique, explique Fisk, à cause des « tentatives cubaines et vénézuéliennes de semer la discorde entre les Etats-Unis et ses partenaires des Caraïbes ». En effet, il dit que les deux pays mettent en péril la domination traditionnelle des Etats-Unis dans l’hémisphère occidental et sont perçus comme agissant en tandem. C’est pourquoi défendre Cuba de l’ingérence américaine reste si important. De plus, si Cuba emprunte le chemin de l’Europe de l’Est ou la Chine, les privatisations vont surtout bénéficier aux bureaucrates et aux hauts fonctionnaires, tandis que les pauvres et les travailleurs cubains perdront les acquis sociaux de la révolution, comme l’assurance maladie universelle. Ces acquis doivent être défendus.

Ces dernières années, une nouvelle période politique a vu le jour en Amérique latine – une période de luttes de masse autant que de grandes transformations politiques au Venezuela, en Bolivie et ailleurs. Dans ce contexte, les idées politiques qui en sortiront pour guider ces luttes détermineront le succès ou l’échec. Le stalinisme (ou le néo-stalinisme) est l’héritage du passé – le reflet dénaturé de l’échec de la révolution russe et sa substitution par des idées totalement étrangères au marxisme et au mouvement ouvrier. L’importance de cette question n’est pas seulement historique (la nature des anciens Etats staliniens) – elle conditionne les choix politiques et le type de mouvements qui émergeront dans les années à venir. Ceux qui cherchent des solutions dans des groupes minoritaires ou dans des Etats pour amener la transformation social admettent qu’ils ne sont pas convaincus par la possibilité d’une transformation révolutionnaire par en bas, guidée par les masses elles-mêmes.

La révolution cubaine n’est pas la première fois que les militants de gauche américains et autres ont donné « une coloration communiste à des tendances bourgeois-démocrates de libération ». (75) M. McInerney défend tous les prétendus régimes communistes parce qu’ils ont (ou avaient) tous les mêmes caractéristiques. Mais ces caractéristiques – l’absence de contrôle par les travailleurs, l’exploitation du travail salarié, stratification sociale et adoration du chef – sont précisément les choses que les anticapitalistes devraient combattre.

Le socialisme est l’émancipation de la classe ouvrière sinon rien. Il y a longtemps, le stalinisme fut reconnu par les vrais marxistes comme une tragédie pour le mouvement ouvrier mondial. Aujourd’hui, ces illusions sont, pour citer Marx, passées de la tragédie à la farce.
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Paul D’Amato est rédacteur en chef de l’International Socialist Review.

Cet article est tiré du numéro 51 de International Socialist Review, janvier-février 2007; c’est la raison pour laquelle toutes les notes se réfèrent à des livres en anglais. Le texte a été légèrement modifié pour un public français par John Mullen.  La traduction a été assurée par Greg Williams.
 
NOTES
1 638 ways to kill Castro, Guardian (UK), August 3, 2006.
2 Leon Trotsky, The Revolution Betrayed (New York: Pathfinder Press, 1945), 307.
3 Ibid., 305.
4 Ante Ciliga, The Russian Enigma (London: Ink Links, 1979), 249.
5 Ibid, ix.
/…/
10 Andy McInerney, “China’s Tiananmen Square: History clarifies what happened in 1989,” June 20, 1996, available at http://www.workers.org/ww/tiananmen.html.
11 Les estimations divergent sur la taille exacte de l’armée de guérillas
12 Cité dans  René Dumont, Is Cuba Socialist? (New York: Viking Press, 1974), 15.
13  Il ne s’agit pas d’un phénomène isolé. Nasser et son parti se sont emparés du pouvoir en Egypte en 1952. Ils avaient de bons rapports avec les Etats Unis jusqu’à la signature d’un accord sur les armements avec la Czechoslovakie. Avant 1962, Nasser avait nationalisé 51% de l’industrie en Egypte.
14 Samuel Farber, Origins of the Cuban Revolution Reconsidered (Chapel Hill, NC: University of North Carolina Press, 2006), 49–50.
15 James O’Connor, “On Cuban Political Economy,” Political Science Quarterly, Volume 79, Number 2, Summer 1964, 236.
16 Quoted in Samuel Farber, Revolution & Reaction in Cuba 1933–1960 (Middletown, Connecticut: Wesleyan University Press, 1976), 230–31.
17 O’Connor, 237.
18 Quoted in Louis Pérez, Jr., Cuba: Between Reform and Revolution (London: Oxford University Press, 1988), 323.
19 Maurice Zeitlin, Revolutionary Politics and the Cuban Working Class (New York: Harper Torchbooks, 1970), xli.
20 René Dumont, Is Cuba Socialist?, 52.
21 Ibid., 59.
22 Fidel Castro, “This is Democracy,” discours du 1er mai 1960, in Our Power is That of the Working People: Fidel Castro Speeches Vol. II (New York: Pathfinder Press, 1983), 32.
23 Nigel Harris, The Mandate of Heaven: Marx and Mao in Modern China (New York: Quartet Books, 1978), 170.
24 Ibid., 175.
25 Francisco Sobrino, “Reflections on ‘really imaginary socialism’: Socialism, democracy and Cuba,” Against the Current 94, September–October 2001.
26 Louis Pérez, Jr., 333.
27 Juan M. Del Aguila, Cuba: Dilemmas of a Revolution (Boulder, Col.: Westview Press, 1984), 155.
28 Alfred Padula, Lois M. Smith, Sex and Revolution: Women in Socialist Cuba (New York: Oxford University Press, 1996), 50–51.
29 Ibid.
30 “Cuba today: An interview with Sam Farber,” New Politics, Vol. 9, No. 3, Summer 2003.
31 Sobrino.
32 Marifeli Pérez-Stable, The Cuban Revolution: Origins, Course, and Legacy (New York: Oxford University Press, 1993), 124.
33 Cité dans Carrollee Bengelsdorf, The Problem of Democracy in Cuba: Between Vision and Reality (New York: Oxford University Press, 1994), 126.
34 Guevara quoted in Zeitlin, li.
35 Pérez-Stable, 116.
36 Ibid., 102.
37 Cité dans Carmelo Mesa-Lago, Cuba in the Seventies: Pragmatism and Institutionalization (Albuquerque: University of New Mexico Press, 1974), 80.
38 Ibid., xlii.
39 Granma, September 20, 2006, available at http://www.granma.co.cu/2006/09/20/nacional/artic05.html.
40 Sam Farber, “Castro’s Cuba in Perspective,” International Socialist Review 36, July-August 2004.
41 Quoted in Janette Habel, Cuba: The Revolution in Peril (London: Verso, 1991), 60–61.
42 Quoted in Perez-Stable, 121.
43 Quoted in Ibid., 128–29;.
44 Carmelo Mesa-Lago, The Economy of Socialist Cuba: A Two-Decade Appraisal (Albuquerque, New Mexico: University of New Mexico Press, 1981), 10–32; Frank W. Thompson, “Cuban economic performance in retrospect,” Review of Radical Political Economy, Volume 37, Number 3, Summer 2005, 311–19.
45 Thompson, 314.
46 Susan Eva Eckstein, Back from the Future: Cuba under Castro (London: Routledge, 2003), 62.
47 Ibid., 66.
48 Ibid., 68.
49 Ibid., 111.
50 Richard Gott, Cuba: A New History (New Haven, Connecticut: Yale University Press, 2004), 287–88.
51 Ibid., 295.
52 Ibid.
53 Jorge F. Pérez-López, “Islands of capitalism in an ocean of socialism: Joint ventures in Cuba’s development strategy,” in Jorge F. Pérez-López, ed., Cuba at a Crossroads: Politics and Economics After the Fourth Party Congress (Miami: University Press of Florida, 1994), 190–91.
54 Eckstein, 102.
55 Carmelo Mesa-Lago, “The Cuban economy today: Salvation or damnation?” Cuba Transition Project, University of Miami, 2005.
56 Eckstein, Back from the Future, 103.
57 Jorge F. Pérez-Lopez, 193.
58 Matías F. Travieso Díaz, “Cuba’s perfeccionamiento empresarial: A step toward privatization?” Paper at the Eleventh Annual Meeting of the Association for the Study of the Cuban Economy (ASCE), Miami, Florida, August 2–4, 2001.
59 Philip Peters, “International tourism: The new engine of the Cuban economy,” Lexington Institute, December 2002.
60 Ibid., 317.
61 Eckstein, 105.
62 Mesa-Lago, “The Cuban economy today: Salvation or damnation?”
63 Karl Marx, Capital, Vol 1, Marx-Engels Collected Works, Vol. 35 (New York: International Publishers, 1996), 588.
64 Quoted in Carrollee Bengelsdorf, 126–27.
65 Pérez, Jr., 338.
66 Carmelo Mesa-Lago, The Economy of Socialist Cuba, 198.
67 Louis A. Pérez, Jr., 358; Patricia Grogg, “Si quiere casa, pórtese bién,” TerraViva, http://www.ipsterraviva.net/tv/ny/viewstory.asp?idnews=273.
68 Pérez, Jr., 267.
69 Dumont, 58.
70 Pérez, Jr., 358.
71 L’exemple de l’Eglise est tiré de Tony Cliff, State Capitalism in Russia (London: Pluto Press, 1974), 272.
72 Mesa-Lago, “The Cuban Economy Today: Salvation or Damnation?”
73 Ibid.
74 Philip Brenner and Marguerite Jimenez, “U.S. policy on Cuba: Beyond the last gasp,” NACLA Report on the Americas, Vol. 39, No. 4, January–February 2006, 21–22.
75 V. I. Lenin, “Draft theses on national and colonial questions,” pour le deuxième congrès de l’Internationale communiste, 5 juin 1920, disponible à http://www.marxists.org/archive/lenin/works/1920/jun/”05.htm.
 

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