« Le guévarisme peut-il nous servir de modèle ? »

Les grandes étapes de la vie de Che Guevara sont connues et font partie de sa légende : tour de l'Amérique latine en moto, héros de la révolution cubaine au côté de Castro, puis, laissant un poste confortable de dirigeant à Cuba, engagement dans la lutte armée au Congo puis en Bolivie où il sera finalement arrêté et abattu. Chacun sait combien son exemple, internationaliste et anti-impérialiste, est répandu aujourd'hui encore, en Amérique latine, mais aussi parmi la jeunesse de nombreux autres pays.

A l'occasion du quarantième anniversaire de sa mort en octobre 2007, deux tendances sont apparues dans le traitement de son souvenir. La première, menée par la presse bourgeoise, vise à salir sa légende en le faisant passer pour un sanguinaire chef révolutionnaire. La seconde, en réaction, menée notamment par la Ligue communiste révolutionnaire en France, idéalise le modèle qu'il incarne et utilise son image populaire pour rallier la jeunesse radicalisée autour d'un « socialisme du XXIème siècle » qu'il pourrait inspirer. Ainsi, le nouveau parti anticapitaliste voulu par la majorité de la LCR sera selon certaines versions d’inspiration « mi-guévariste, mi-libertaire ».

A Socialisme International, nous nous inscrivons en faux contre ceux qui veulent salir son image - extrêmement populaire donc potentiellement dangereuse - de révolutionnaire et, avant tout, l'image même de la révolution. En revanche, nous affirmons qu'il est absolument nécessaire de tirer un bilan politique de son action et non pas de l'idéaliser.

Jeunesse

Ernesto Guevara est né en 1928 dans la petite bourgeoisie argentine. Son père est  constructeur civil et sa mère est issue d'un milieu aisé, pétrie de culture européenne. Toutefois, la famille Guevara du fait de l'engagement politique des parents se trouvera plusieurs fois au bord de la précarité.

Dès l'enfance, Guevara se trouve au contact d'expériences militantes importantes : son père est anti-franquiste puis anti-nazi militant. En 1937il organise dans sa ville un comité de soutien à la République espagnole et plus tard un comité anti-nazi dans la région. Sa mère sera par la
suite une opposante virulente au dirigeant argentin Juan Perón. Les discussions politiques sont légion dans le foyer du jeune Guevara et Pierre Kalfon, auteur de la biographie la plus connue de Guevara pourra écrire à ce sujet :

« Il est probable que le gamin déjà sensibilisé au combat des « bons » contre les « méchants » par les prises de postions familiales a dû être séduit par le côté un peu clandestin de contre-espionnage d'aventure des opérations menées par son père » (1).

Son milieu familial lui permet toutefois de mener une vie confortable qui tranche avec l'ascèse dont il fera preuve plus tard pendant les années de guérilla. Il lui serait même donné d'entreprendre des études supérieures ; il choisit la médecine, sans doute parce qu'il souffre depuis l'enfance de crises d'asthme assez violentes.

Quand il part découvrir l'Argentine profonde puis l'Amérique latine, lors de ses grands voyages à partir de 1950, son engagement et ses idées politiques sont encore embryonnaires. A Buenos Aires, il n'a participé que de loin aux mouvements étudiants contre Perón et il n'a pas encore étudié le marxisme bien qu'il fréquente depuis 1947 une étudiante membre de la Jeunesse Communiste Argentine, qui restera une amie très chère, Berta Gilda Infante.

Formation politique

Ces voyages sont importants dans la formation politique de Guevara, puisqu'au terme d'une maturation progressive, il décidera de ne pas revenir en Argentine pour s'engager auprès de Castro.

Les rencontres qu'il fera lors de ces voyages - mendiants, journaliers agricoles, mineurs, malades pauvres des léproseries - forgeront tout d'abord une conscience de classe. Il écrit dans son journal à propos d'un mineur communiste qui a été emprisonné pour avoir voulu former un syndicat :

« Dans son parler simple et expressif, il raconta ses trois mois de prison, sa femme affamée qui l'avait suivi avec une loyauté exemplaire, ses enfants laissés chez un voisin compatissant, son errance infructueuse en quête et ses compagnons mystérieusement disparus dont on disait qu'ils avaient été jetés à la mer. Ce couple transi et blotti dans la nuit du désert était la vive représentation du prolétariat  de n'importe quelle partie du monde. Ils n'avaient pas la moindre couverture pour se protéger et nous leur avons donné l'une des nôtres, nous enveloppant tant bien que mal, Alberto et moi, dans celle qui restait. C'est l'une fois où j'ai le plus souffert du froid mais aussi où je me suis le plus senti en fraternité avec les hommes » (2).

Au fur à mesure des rencontres et des expériences de voyages, son attirance pour les idées communistes – c'est-à-dire, à l'époque, profondément marquées par le stalinisme – se confirment. Cette attirance était au début intuitive puis elle devient de plus en plus évidente, comme le montre cette lettre qu'il écrit à sa tante en décembre 1953 : « J'ai eu l'occasion de passer devant des domaines de l'United Fruit [multinationale US qui exploite les terres
agricoles d'Amérique latine et pour les intérêts de qui les Etats-Unis interviendront à plusieurs reprises pour renverser les gouvernements démocratiques]. J'ai juré devant une image du vieux et regretté camarade Staline de ne pas prendre de repos tant que ne seront pas annihilés ces poulpes capitalistes. Au Guatemala je me perfectionnerai et obtiendrai ce qui me manque pour être un révolutionnaire authentique » (3).

C'est au Guatemala en effet, que Guevara commence véritablement à étudier le marxisme, notamment au contact de Hilda Gadea. C’est une réfugiée péruvienne qui profite de l'asile offert par le gouvernement du président Arbenz, et plus tard la première femme de Guevara. C'est elle qui rapporte les lectures théoriques qu'ils partageaient :

« Nous avions déjà lu tous deux les romans précurseurs de la révolution russe Tolstoï, Gorki, Dostoïevski, les Mémoires d'un révolutionnaire de Kropotkine. Par la suite, nos sujets habituels de discussion portaient sur Que faire ? et l'Impérialisme, stade suprême du capitalisme de Lénine, L'Anti-Dühring, le Manifeste communiste, L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat et autres travaux de Marx et Engels, et aussi Du socialisme
utopique au socialisme scientifique d'Engels, ainsi que le Capital de Marx, avec lequel j'étais plus familiarisée en raison de mes études d'économie » (4).

Le marxisme de Guevara est toutefois très imprégné de cette vision stalinienne qui était majoritaire à l'époque. Nous sommes, il est vrai, dans les années d'après-guerre et à cette période, les illusions des travailleurs dans les régimes de type ‘soviétique’ sont encore grandes. Emancipation socialiste semble rimer avec libération du pays par les chars russes. En effet, l'armée rouge a écrasé les Nazis et leurs satellites dans la moitié de l'Europe ; elle a pu être perçue au moins dans un premier temps comme des libérateurs. Partout dans le monde les partis staliniens ont gagné grâce à la lutte anti-nazie une légitimité aveuglante.

Par la suite, dans le contexte de la guerre froide, Staline apparaît comme l'opposant principal à l'impérialisme US, masquant ainsi pour beaucoup de gens qu'il s'agissait d'une lutte entre deux impérialismes. En réalité, dans de nombreux pays dominés comme c’est encore le cas en Amérique latine, les partis communistes ne proposent plus qu'une collaboration avec les capitalistes locaux contre l'impérialisme. Ceci implique une certaine vision du communisme à l'opposé de l'auto-émancipation des travailleurs. Le socialisme est imposé par le haut et non par en-bas par la lutte des travailleurs, qui sont réduits dans le meilleur des cas à une force d’appui. L’idéalisme de Guevara, qui prend le parti des plus opprimés mais ne s’identifie pas à ceux qui ont le pouvoir de renverser la domination capitaliste, est donc tout à fait compatible avec le stalinisme.

Sur les aspects militants aussi, le Guatemala d'Arbenz est un tournant, puisque pour la première fois Che Guevara se range ouvertement du côté des communistes, lui qui tenait jusqu'alors avant tout à son indépendance : « J'ai pris délibérément position en faveur du gouvernement guatémaltèque et, dans ce cadre, au sein du groupe PGT qui est communiste », écrit-il à sa famille. (5) Ce changement s'explique sans doute par le fait que le Parti communiste argentin collaborait au régime péroniste, ce qui faisait fuir plus d'un révolté, tandis que les communistes guatémaltèques s'engagent contre le renversement d'un gouvernement de gauche par les Etats-Unis.

Malgré ces évolutions survenues au cours de ces voyages – cette « entrée en marxisme »  comme écrit Pierre Kalfon –, sa conscience sud-américaine reste fondamentale. Une fois encore ce sont ces lettres à sa famille qui témoignent de ses positions idéologiques. A sa mère qui cherche à le ranger de ses errances perpétuelles, il répond : « Je suis sûr [...]  que l'Amérique sera le théâtre de mes aventures dans un sens beaucoup plus important que je ne l'aurai cru. [...] Je me sens plus américain que n'importe quoi au monde » (6). Ce sentiment d'appartenance se traduit idéologiquement par le fait qu'il pense que l'origine de la misère des populations qu'il croise lors de ses voyages est la mainmise par des
multinationales nord-américaines sur l'économie des pays du Sud. A cet égard, Guevara se rapproche des nationalistes sud-américains pour qui si les Boliviens, les Péruviens ou les Chiliens pouvaient exploiter leurs richesses à leur profit, la situation des habitants de ces pays s'améliorerait immédiatement.

Rencontre avec Castro

C'est au Guatemala également que Guevara est présenté à Fidel Castro et à ses compagnons en exil. Cette rencontre sera bien sûr décisive puisqu'elle entraînera l'expérience politique la plus importante du révolutionnaire et sur laquelle nous fondons l'essentiel de ce bilan politique : la participation à la révolution cubaine de 1959.

Le projet de Castro à l'époque est un projet de libération nationale doublée de justice sociale. Il ne vise pas l'instauration d'une société socialiste. Ce n'est que plusieurs années après sa prise de pouvoir qu'il dira que la révolution qu'il a menée était socialiste. Comme ses prédécesseurs José Marti ou Simon Bolivar, Castro veut libérer le pays du joug de la domination étrangère et en l'occurrence faire tomber la dictature de Fulgencio Batista ouvertement inféodée à l'impérialisme américain.

Le théoricien marxiste Tony Cliff, dans son article intitulé La révolution permanente déviée, a montré cet aspect à travers les interviews de l'époque : « Dès le départ, le programme castriste n'allait pas au-delà de la perspective de réformes libérales acceptables pour les classes moyennes. Dans un article du magazine Coronet de février 1958, Castro déclarait qu'il n'avait pas l'intention d'exproprier ou de nationaliser les investissements étrangers : "J'en suis venu personnellement à considérer les nationalisations comme, au mieux, un instrument encombrant. Elles ne semblent pas renforcer réellement l'Etat, alors qu'elles affaiblissent l'entreprise privée. Et, plus important encore, toute tentative de nationaliser globalement mettrait en difficulté l'élément principal de notre programme économique - l'industrialisation au rythme le plus rapide possible. C'est la raison pour laquelle les investissements étrangers seront toujours les bienvenus et seront toujours ici en totale sécurité ".

En mai 1958, il assurait à son biographe, Dubois : " Le Mouvement du 26 Juillet n'a jamais parlé de socialiser ou de nationaliser les industries. II n'y a là qu'une peur stupide de notre révolution. Nous avons proclamé dès le premier jour que nous luttons pour faire respecter la constitution de 1940, dont les règles établissent des garanties, des droits et des obligations pour tous les éléments qui prennent part à la production. Ceux-ci comprennent la liberté pour les entreprises et le capital investi, en même temps que nombre d'autres droits économiques, civils et politiques ".

Dès le 2 mai 1959, Castro déclarait au Conseil Economique de l'Organisation des Etats Américains à Buenos Aires: " Nous ne sommes pas opposés à l'investissement privé... Nous croyons à l'utilité, à l'expérience et à l'enthousiasme des investisseurs privés... Les sociétés comportant des investissements internationaux auront les mêmes garanties et les mêmes
droits que les firmes nationales". » (7)

Par ailleurs, Pierre Kalfon rapporte dans sa biographie de Guevara que celui-ci ne savait pas jusqu'au dernier moment si, lors d'une interview qu'il donnait à un journaliste américain depuis la Sierra Maestra en 1957, Castro affirmerait que la guérilla était anti-impérialiste. La réponse sera positive, mais cette interrogation de Guevara sur une question aussi importante révèle le flou du programme politique du mouvement du 26 juillet.

La victoire de la guérilla à Cuba

Si le programme politique est encore flou, la démarche est très claire pour Castro. Il s'agit de prendre le pouvoir militairement en partant des campagnes pour enfin défaire le gouvernement dans les villes. Dans ces débats avec les cadres du mouvement, Castro n'aura de cesse de répéter en évoquant la répartition des moyens militants mobilisables : « Rien pour les villes, tout pour la montagne ».

Che Guevara partage ce point de vue quand il affirme que « Les campesinos, avec une armée formée de leurs semblables et luttant pour des objectifs qui leur sont propres, essentiellement une juste distribution des terres, viendront du pays profond pour prendre les villes... Cette armée, créée dans les campagnes, où mûrissent les conditions subjectives de la prise du pouvoir, s'emploiera à conquérir les villes de l'extérieur » (8).

Et de fait, les partisans du mouvement habitant dans les villes sacrifieront leurs moyens pour aider la guérilla à l'emporter, par leur soutien logistique et les renforts qu'ils apporteront au fur et à mesure.  « Cette question de l'approvisionnement en armes a été soulevée à maintes reprises par Castro lui-même qui dans une lettre à Célia Sanchez [membre du mouvement
du 26 juillet établissant le lien entre la guérilla et les villes] s'est plaint dès le mois d'août de n'avoir comme armes et comme munitions que celles qui, pour la plupart,  avaient été prises à l'ennemi. Carlos Franqui qui cite ce document [Carlos Franqui, Journal de la révolution cubaine] précise toutefois : « Sur les deux cent armes que comptaient approximativement l'armée de la Sierra à cette époque, plus de cent, dont les mitrailleuses, avaient été envoyées par le Mouvement de Santiago et de La Havane » (9).

La guérilla sera également aidée durant ses deux années de lutte par les paysans qui la ravitailleront souvent et l'informeront sur les mouvements de l'armée régulière.

Malgré un soutien venu des villes et une sympathie réelle des paysans, les combattants ne rallient pas les masses urbaines parmi ces soutiens.
La guérilla est composée au départ d'intellectuels petits-bourgeois qui veulent rendre une indépendance politique à leur pays par rapport aux USA et leurs multinationales omniprésentes. Leur combat trouve un écho dans une large couche de la population qui vit difficilement la dictature de Batista.

Les paysans sont souvent très pauvres car les meilleures terres sont confisquées par les compagnies étasuniennes comme la United Fruit. La victoire de la guérilla leur donnerait la perspective d'une réforme agraire qu'ils appellent de leurs vœux. Cette revendication sera d'ailleurs appliquée par les guérilleros avant même leur victoire finale, au fur et à mesure qu'ils se rendent maîtres de territoires.

Les ouvriers des villes sont quasiment absents de la guérilla : les seuls qui y participeront sont des militants du mouvement du 26 juillet qui sont envoyés dans la guérilla pour échapper aux menaces qui pèsent sur eux en ville. Les masses dans les villes ne soutiennent pas les guérilleros ; c'est ce que constatera avec amertume Castro lors du cuisant échec de son appel à la grève générale lancé le 9 avril 1958.

Pourtant, la participation des habitants des villes sera décisive dans la victoire contre Batista, dès que la lutte de la guérilla s'étend à la plaine puis aux  cités. Lors de la bataille de Santa Clara, notamment, Guevara s'appuie sur la population pour pallier le sous-nombre des rebelles face à l'armée régulière. Guevara se sert en effet de la radio pour appeler la population à dresser des barricades pour stopper l'avancée des tanks.

Plus généralement, les victoires de la guérilla, assez spectaculaires, donne confiance au peuple pour espérer un renversement de la dictature de Batista. A partir de la victoire de Santa Clara, les masses s'identifieront au combat des rebelles, d'autant mieux que Castro a pris soin de ménager les susceptibilités d'un spectre large de courants politiques dans ses discours
et son programme.

Une fraction de la bourgeoisie cubaine souhaite aussi la chute de Batista. Elle espère être mieux lotie lors de la redistribution des cartes que permettrait un nouveau régime ; le régime de Batista bénéficiait beaucoup à son clan et ses soutiens états-uniens à un point parfois grotesque : ainsi du revenu des parcmètres de la Havane  qui va directement dans les poches de sa femme.

Le gouvernement de Batista tombe essentiellement parce qu'il n'y a presque personne dans la population qui choisisse de se battre pour le défendre, y compris chez les soldats de l'armée régulière qui sont démotivés au fur à mesure des victoires de la guérilla et qui perdent confiance en observant la détermination des guérilleros. A quoi bon risquer sa vie pour maintenir en place un régime où une poignée de dirigeants profitent du pouvoir pour s'enrichir personnellement ? La victoire militaire n'aurait pas été possible sans la défection de nombreux soldats de Batista et celle-ci s'explique par le rejet quasi général de la population cubaine envers ce dirigeant.

Il s'agit donc d'une révolution menée par des intellectuels de la petite bourgeoise avec le soutien, in extremis, d'une majorité des paysans, des ouvriers et de la fraction de la bourgeoisie nationale non pas pour un projet de société précis mais contre Batista. Le nouveau pouvoir aurait d'ailleurs bien pu échapper aux guérilleros sans l'habileté politique de Castro et son don pour la mise en scène et la  fabrique de héros : lui-même et Guevara, dans la lignée de Marti ou Maceo, les grands héros historiques de Cuba.

Les guérilleros au pouvoir

Guevara pense qu'il est possible de réussir la révolution pour le peuple, si quelques révolutionnaires aux commandes se mettent au travail sans relâche, si les  mêmes chefs guérilleros qui ont souffert dans la Sierra Maestra ne cèdent pas au confort du pouvoir. Pour lui, cela dépend essentiellement du comportement des quelques dirigeants, de leurs concessions sur leur vie privée, de leur détermination. De fait, il se donnera corps et âme à sa cause et donc à son travail et fustigera ses collègues qui ne le suivent pas dans cette voie.

Il mène sa révolution de bonne foi, sans s'apercevoir que le peuple est totalement absent du pouvoir.  En 1961, dans un article de l'organe officiel du mouvement M-26, Revolucion, il peut encore écrire « Puisque nous sommes tous des ouvriers et que le pouvoir est entre les mains de la classe ouvrière, il serait normal que, tous, nous travaillons ensemble, au moins
une fois par semaine, pour mieux nous intégrer, mieux nous comprendre. »

Le prolétariat n'a pas mené cette révolution et se trouve ainsi naturellement exclu du pouvoir, contrairement à ce qu'affirme Guevara. Lors d'une conférence face à des étudiants enthousiastes de Montevideo en 1961, c'est ainsi qu'il décrit ce qu'il considère être un processus de prise de décision par le peuple, en vigueur à Cuba : « Il y a des moments où la foule silencieuse est pendue aux lèvres de Fidel. Mais il y a d'autres fois où le peuple demande sa participation à la discussion collective : il crie, il danse quelquefois, il saute, il acclame, il démontre enfin de mille manières ses émotions, de sorte qu'au gouvernement nous savons ainsi ce qui est le mieux, ce qui intéresse le plus le peuple, ce qui lui plaît davantage,
quelle est la route la plus juste qu'il faut suivre. » (11)

Si le peuple avait eu le pouvoir à Cuba, ce n'est certainement pas en se contentant de danser lors des meetings de Fidel Castro qu'il aurait exercé son pouvoir mais en prenant collectivement les décisions, sous forme d'assemblées, sur tous les lieux de production, dans tous les quartiers et, par le biais de délégués, sur le plan national. Si le peuple avait eu le pouvoir, ces assemblées auraient élu des dirigeants révocables sur la base d'un programme politique discuté. Les modalités de la réforme agraire, pour reprendre une des premières mesures du nouveau régime - et sans doute la plus emblématique - auraient été longuement débattues au lieu d'être tranchées dans le secret de la chambre à coucher d'un Che Guevara alité, par une poignée de dirigeants qui s'en arrogent le droit.

La conception du parti est également édifiante et montre à quel point cette révolution est le contraire d'un socialisme par le bas. Il s'agit du parti unique (l'ORi puis le PURSC) qui est principalement la fusion du parti communiste (PSP) et du Mouvement du 26 juillet. Les membres du parti sont en effet sélectionnés et leur rôle est de montrer l'exemple des sacrifices
révolutionnaires à accomplir pour faire triompher la révolution, comme par exemple se porter volontaire pour travailler aux récoltes le dimanche en plus du travail à l'usine toute la semaine. Les militants de ce parti en sont si peu maîtres que ce sont les dirigeants de la révolution qui expliquent ce qu'on attend des membres. Pierre Kalfon relève une intervention de Guevara en mars 1962 devant des cellules du parti - les « nucleos » : « Le Che leur demande en effet de ne pas sortir de leur rôle d'animateur politique, de ne pas se substituer à l'administration » (12). Quelques jours plus tard, il se sent obligé d'expliquer à des ouvriers, lors d'une visite d'une usine textile, que ce n'est pas pour obtenir des privilèges particuliers qu'il faut espérer entrer au parti.

C'est de cette manière, par le haut, en imposant les décisions aux masses, sans leur contrôle,  que sera menée la politique du gouvernement de Castro, dont Guevara est un des principaux dirigeants. De la politique économique et industrielle (doter le pays d'une industrie lourde le plus vite possible), à la coopération active avec le bloc soviétique, le peuple subira les
orientations de ses dirigeants au gré des évènements historiques (tentative d'invasion de la Baie des Cochons, embargo commerciale des Etats-Unis ...) jusqu'à la crise des fusées nucléaires soviétiques.

Contraire absolu du socialisme, cette crise reflète bien la nature du régime cubain, car il s'agit du paroxysme des décisions prises par le haut. Castro demande - ou accepte - à l'URSS de placer sur son sol des missiles nucléaires afin de se protéger d'une invasion américaine. A la fin du mois d'octobre 62, le monde est passé tout près d'une guerre atomique. Dans cette affaire, Castro a donc négocié en secret des accords militaires pouvant avoir des conséquences mortelles pour tout le peuple cubain, voire plus largement. S'il avait été consulté le peuple cubain aurait-il été d'accord pour prendre un risque aussi terrifiant ? Seul, la folie d'un chef sans contrôle peut aboutir à de telles aberrations. Pour finir, Castro est pris à son propre piège : les dirigeants russes négocient en secret avec le président américain Kennedy sans le consulter et retirent finalement leurs fusées du sol cubain. Castro et Guevara ne décolèrent pas d'avoir été ainsi mis à l'écart : c'est pourtant le modèle qu'ils appliquent à leur peuple au quotidien.

« Disparition »

Au début de l'année 1965, Guevara prend ses distances avec la politique cubaine, avec l'URSS, reconnaît de nombreuses erreurs, notamment un alignement sur l'URSS, mais sa manière de quitter la vie politique cubaine, alors qu'il est le personnage le plus populaire du pays, donne sa vision - déplorable - de la direction de la révolution.

Au retour d'un long voyage, il décide de repartir mener une guérilla pour allumer d'autres feux contre l'impérialisme US. Il prend seul cette décision très importante, sans concertation, sans débat politique avec quiconque. Ce changement d'orientation politique primordial, il ne s'en explique  pas au travers d'un texte qui aurait été discuté par les travailleurs, mais dans une lettre à Castro destinée à n'être lue qu'après sa mort ! [13] De fait, sa participation à la guérilla devant restée secrète, il disparaît littéralement,  inspirant ainsi les plus folles rumeurs : emprisonnement par Castro, mort à Saint Domingue lors de l'attaque de l'île par les Etats-Unis...

Rien de tel pour semer le trouble, pour désorienter voire décourager le prolétariat que d'imaginer des intrigues de la sorte parmi les leaders les plus en vue. Ce n'est vraiment pas l'attitude d'un dirigeant révolutionnaire responsable devant la classe de ses choix politiques, que cette démarche du fait accompli à l'endroit des travailleurs.

L'illusion des « focos » ou le dogme de la lutte armée

Après les quelques mois d'une tentative avortée de guérilla au Congo, et un intermède à Prague et à Cuba en qualité de clandestin, c'est enfin en Bolivie que Guevara décide de porter le fer contre l'impérialisme. En effet, son analyse est qu'il est possible d'affaiblir les Etats-Unis, en difficulté au Vietnam, en multipliant les fronts de résistance, les « focos ». Sa stratégie n'ayant pas changée depuis la Sierra Maestra - elle est même de plus en plus dogmatique - c'est par la guérilla que ces fronts doivent être ouverts : « Je crois en la lutte armée comme unique solution pour les peuples qui veulent se libérer » note-t-il dans ses ultimes carnets. Il choisit la Bolivie car elle est selon lui une position géographique favorable pour devenir une base arrière afin de former une armée de guérilleros capable de prendre le pouvoir dans les pays limitrophes, comme au Pérou ou en Argentine. En partant à la tête de moins d'une vingtaine de combattants, il a déjà des visées à l'échelle du continent entier ! Mais très rapidement, cette guérilla apparaîtra comme un échec, cette fois-ci
fatale pour Guevara..

Quelles sont les principales raisons de cet échec ? Ce qui est frappant dans cette aventure c'est l'isolement de cette guérilla. Contrairement à celle victorieuse à Cuba, Guevara et ses camarades ne s'appuient sur aucun mouvement dans les villes, ce qui hypothèque tout ravitaillement et à terme toute survie.

Castro s'était en effet appuyé sur son Mouvement du 26 juillet dont le réseau était important à Cuba et aux Etats-Unis chez les exilés cubains. Guevara, lui, ne dispose pas d'un tel soutien. C'est pourquoi il tente d'obtenir celui du Parti communiste bolivien de Mario Monje. Mais cette entreprise est vouée à l'échec d'avance, la majorité du parti étant contre cette politique de lutte armée. Cependant Monje fait croire à Guevara qu'il parviendra à renverser la tendance à coup de chantage - ce qu'il ne fera pas. De son côté, Guevara se joue de lui en ne lui révélant pas la réalité de ses objectifs : il lui promet de ne pas se livrer à la lutte armée sur le territoire bolivien, ce qu'il avait pourtant décidé de faire. Cette manière de négocier de dirigeant à dirigeant, sans aucune sincérité sur les objectifs, et non pas sur la base d'orientation politique mais de coup bas et de mensonges, est totalement contraire à l'idée de socialisme.  Même si
la négociation aurait aboutie pour Guevara, la rupture aurait été consommée dès que les objectifs réels seraient apparus au grand jour.

L'isolement de Guevara et de ses hommes est également patent vis-à-vis de la population locale. Alors qu'à Cuba la guérilla avait bénéficié du soutien des masses paysannes, en Bolivie le révolutionnaire a choisi une région, très peu peuplée, ou les rares paysans vont surtout servir d'indicateurs à l'armée et à la CIA.

Ce que Guevara n'a pas pris en compte c'est la différence entre la situation des paysans cubains sous Batista et celle des boliviens en 1967. La guérilla castriste rencontrait des paysans qui voyaient dans son combat un moyen de mettre fin à la confiscation de leur terre par les multinationales de l'agro-alimentaire. Les paysans boliviens ont  bénéficié d'une réforme agraire en 1954 et la dépendance vis-à-vis des Etats-Unis est beaucoup moins visible que sous le gouvernement fantoche renversé par Castro.

Un exemple de cette méprise survient dès le début du « focos » bolivien. Que peut bien inspirer en effet à un paysan bolivien l'arrivée dans la maison voisine d'un groupe d'hommes armés, qui agissent toujours en cachette ? Ce voisin du quartier général où sont installés les guérilleros les prend pour des trafiquants de drogue et fait intervenir la police. Les guérilléros doivent fuir en laissant sur place du matériel important.

Ce premier obstacle d'une longue liste montre bien la difficulté pour une guérilla de rallier la population à sa cause. Dans ses carnets tout au long de sa bataille bolivienne, Guevara se plaint du manque de contact et de soutien des masses, sans se rendre compte que c'est son mode d'action qui est en cause et non la frilosité de la population.

Au mois de juin 1967, alors que les syndicats ouvriers se déclarent en état d'urgence, que quelques jours plus tard les districts miniers sont déclarés « territoire libre » par les travailleurs et qu'à partir du 23 juin une répression brutale s'abat sur les grévistes, Guevara constate: « Le manque d'engagement de la part des paysans continue à se faire sentir. C'est un cercle vicieux : pour amener les paysans à s'engager, il faut que nous puissions exercer notre action de façon permanente sur un terrain habité et pour cela, nous avons besoin de plus d'hommes ».

Guevara a donc commis une erreur fondamentale en pensant que les travailleurs boliviens s'identifieraient dans sa lutte armée et qu'il parviendrait à les attirer progressivement au sein de sa guérilla, en commençant par les paysans. Or, d'une part, il a choisi  une région montagneuse et dépeuplée (pour se protéger de l'armée régulière) ce qui hypothéquait le ralliement des paysans et, d'autre part, les ouvriers qui menaient des luttes dures au même moment, dans les régions des mines notamment, n'ont jamais perçu cette guérilla - quand ils connaissaient son existence et ses objectifs - autrement que ce qu'elle était : un élément non significatif qui ne déterminerait en rien l'issue de leurs actions en cours contre le patronat.

A ce double isolement, qui fait que les guérilleros furent beaucoup plus faibles en Bolivie que dans la Sierra Maestra à Cuba, s'ajoute un renforcement de la détermination de leurs adversaires. Les années 1965-67 voient en effet une intensification de l'intervention impérialiste dans le sillage de l'engagent de plus en plus massif des USA au Vietnam. Ainsi, la CIA se montre beaucoup plus coopérative avec le gouvernement bolivien dans sa lutte contre la guérilla qu'avec Batista contre Castro. Le rapport de force devient évidemment trop déséquilibré au détriment de ces quelques guérilléros. Guevara sera ainsi rapidement repéré par des agents spéciaux de la CIA et livré aux autorités boliviennes qui l'exécuteront aussitôt.

Conclusion

La légende de Che Guevara donne aujourd'hui de l'espoir à une bonne partie de la jeunesse révoltée alors qu'une telle fin – dramatique et pathétique à la fois – pourrait contribuer à inspirer du pessimisme.  Il faut défendre cette image positive et populaire qui est évidemment un atout pour les révolutionnaires contre la récupération commerciale, d'une part, et le dénigrement par la presse bourgeoise, d'autre part.

Mais s'inspirer de Guevara pour bâtir la théorie du « socialisme du XXIème siècle », comme l'envisage bien des camarades de la LCR pour le nouveau parti anticapitaliste qu'elle entreprend de construire, paraît également dangereux. S'il est vrai qu'il a mené courageusement ses combats pour ce qu'il pensait être bien pour le peuple en fonction de ce qu'il avait compris des livres de la tradition marxiste, il a pêché sur un élément essentiel : même s'ils sont moins opprimés que les paysans, même s'ils ne sont pas dans une phase combative, les ouvriers des centres
économiques sont les seuls, du fait de leur place dans la production, à pouvoir installer le prolétariat au pouvoir. Tout substitut, aussi séduisant soit-il pour des révolutionnaires pressés d'en découdre, mène soit à l'échec dans la prise du pouvoir comme en Bolivie, soit à un régime qui n'a rien à voir avec le socialisme, comme à Cuba. C'est cette leçon qu'il faut retenir pour que le socialisme du « XXIème siècle» évite les écueils que l'on a connus sous des formes tragiques au XXème siècle, de Staline à Castro, en passant par Guevara.

Romain Szencinski
 

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Dossier : Banlieues et lutte de classes
N° 19/20 janvier 2008
Dossier : Quel modèle pour les anticapitalistes ? 
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Notes :

(1)                 Kalfon, Pierre, Che Ernesto Guevara, Une légende du
siècle, Seuil, 2007.

(2)                 Ibidem

(3)                 Ernesto Guevara Lynch, .Aqui va un soldado de America

(4)                 Ibidem

(5)                 Kalfon, Pierre, Che Ernesto Guevara, Une légende du
siècle, Seuil, 2007

(6)                 Ernesto Guevara Lynch, .Aqui va un soldado de America

(7)                 Tony Cliff, La révolution permanente déviée,
International Socialism 12 (1st serie), Spring 1963

(8)                 E. Che Guevara, Cuba : exceptional case ?, Monthly
Review, New York, juillet-août 1961

(9)                 Kalfon, Pierre, Che Ernesto Guevara, Une légende du
siècle, Seuil, 2007

(10)            Kalfon, Pierre, ibidem

(11)            Kalfon, Pierre, ibidem, page 389

(12)            Kalfon, Pierre, ibidem, page 406

(13)            En fait cette lettre sera rendue publique par Castro avant
la mort du Che mais plusieurs mois plus tard.