Le Capital Volume I.

Bien de militants s’inspirent des idées de Karl Marx, et considèrent que le combat entre les patrons et les salariés est permanent et inévitable. Pourtant, l’ouvrage le plus important de Marx, Le capital, n’est pas souvent lu.

Cet article du militant révolutionnnaire américain Phil Gasper tente d’introduire en quelques pages les idées essentielles du Capital.

Vous pouvez lire en ligne Le Capital à http://le.capital.free.fr/
 

Le Capital est le chef-d’oeuvre de Marx, un travail auquel il s’est attelé pendant plus de trente ans mais qu’il n’a jamais terminé. Le premier volume, qui est d’abord paru en allemand en 1867 avec pour titre Das Kapital, analyse le processus de production capitaliste. Il est la seule partie publiée durant sa vie1.  Le Capital a la réputation imméritée d’être une oeuvre aride et difficile. En fait, comme l’a dit un universitaire, le Volume I est la « plus grande œuvre révolutionnaire du dix-neuvième siècle, une œuvre insurrectionnelle exceptionnelle. » 2

L’œuvre est pleine d’esprit mordant et de dénonciations passionnées de la brutalité du capitalisme du dix-neuvième siècle, fondées sur un compte rendu pénétrant de son mécanisme interne.  L’analyse du capitalisme de Marx dans Le Capital fournit la base théorique de ses conclusions – c’est-à-dire que le capitalisme ne peut pas être fondamentalement reformé mais qu’il doit être renversé par une révolution menée par la classe ouvrière. Il doit être remplacé par une société socialiste dans laquelle la production sera gérée démocratiquement pour pourvoir aux besoins de l‘humanité et non pas pour le bénéfice de quelques uns. Comme l’écrivain marxiste Hal Draper l’a succinctement dit :

Le capitalisme ne peut pas, à long terme, résoudre le problème économique de fournir une vie humaine pour les masses… Cette proposition est la base de l’approche de classe du Marxisme.  Sans elle il n’y a pas d’approche de classe, et il ne peut pas y en avoir. Si ce n’est pas vrai alors il n’y a aucune raison de ne pas être simplement un bon réformiste.3

Le Capital explique pourquoi il ne suffit pas d’être un bon réformiste.

Si le Capital est une œuvre difficile à lire c’est parce que les neuf premiers chapitres sont relativement abstraits, mais le reste du livre consiste en descriptions poignantes du fonctionnement du capitalisme et en une analyse historique de son origine.4 Les premiers chapitres traitent des biens, de leur valeur, de l’argent, du capital, de la plus-value, et de l’exploitation.  Ils sont nécessaires parce qu’ils établissent le cadre théorique qui montre que les problèmes décrits par Marx ne sont pas simplement des abus ou le produit de circonstances passagères ou accidentelles mais sont enracinés dans la nature même du capitalisme.

 Ce serait cependant simplifier la structure du Capital de suggérer que Marx établit d’abord un cadre théorique et abstrait qu’il appliquerait ensuite directement pour analyser et expliquer le fonctionnement et l’histoire du capitalisme dans sa réalité. Dans une (préface ou postface) de la seconde édition en allemand du volume I, publié en 1873, Marx insiste, en présentant ses résultats, qu’ il emploie la «méthode dialectique. »
 

En d’autres termes, le cadre théorique employé par Marx s’enrichit et s’articule au cours de son utilisation pour inclure les réalités concrètes du capitalisme. Il est important de se rappeler de cela, car bien que Marx pense que ses abstractions initiales illustrent les aspects les plus fondamentaux de l’économie capitaliste, on ne peut pas s’attendre à ce qu’elles prédisent ou expliquent toute la complexité de la vie économie moderne sans de considérables réserves, modifications et suppléments.6

Marchandises, valeur et argent

Le Capital commence par l’observation que la richesse des capitalistes nous apparaît comme une « immense accumulation de marchandises » (35)7. Marx débute son œuvre en examinant la nature des marchandises – en d’autres termes, tout ce qui peut satisfaire un besoin humain et qui est produit dans le but d’être échangé ou vendu. Empruntant la terminologie du philosophe et économiste écossais Adam Smith (1723-1790), Marx appelle l’utilité d’une marchandise (c’est-à-dire sa capacité à satisfaire un besoin humain spécifique) sa « valeur utile », qu’il compare avec sa « valeur d’échange », la quantité d’autres marchandises avec laquelle elle peut être échangée à un moment particulier.  Par exemple, une paire de chaussures pourrait avoir la valeur utile de me couvrir les pieds confortablement et une valeur d’échange, exprimée en euros, de 100 €, ce qui pourrait être l’équivalent de 25 boites de céréales, 20 litres de peinture, deux grille-pains, un skateboard, et ainsi de suite.

 Cependant cela pose une question évidente. Comment se fait-il que des objets si différents puissent avoir la même valeur d’échange ? Marx répond à cette question en faisant deux hypothèses qui ont généré beaucoup de controverse.  D’abord il propose que, sous jacente à sa valeur d’échange, toute marchandise a une valeur qui est la mesure du coût de sa production pour la société entière et qui est égale à la quantité socialement nécessaire de travail et de temps pour sa production.8 Par travail et temps « socialement nécessaires»

Marx veut dire le temps « nécessaire pour produire un article de consommation dans des condition normales de production, et avec le niveau moyen de qualifications et l’intensité de travail prévalant à cette époque. » (39) Deuxièmement, Marx propose que la valeur d’une marchandise détermine sa valeur d’échange, si bien que la valeur d’échange est en quelque sorte un reflet de sa valeur – « la seule forme selon laquelle la valeur d’une marchandise peut se manifester ou être exprimée » (38). Marx appelle cette deuxième hypothèse la « loi de la valeur », et son analyse de la valeur est généralement appelée pour des raisons évidentes, la « théorie de la valeur-travail » ( même si Marx n’a lui-même jamais utilisé cette expression dans ses œuvres).9

 Au premier chapitre du Capital, Marx discute d’une forme de production hautement abstraite dans laquelle il n’y a ni capitaliste ni travailleur, mais simplement des producteurs indépendants échangeant les marchandises qu’ils produisent sur le marché.  Dans ce modèle simplifié il y a concurrence parfaite, l’offre de quelque marchandise que se soit peut toujours être augmentée pour satisfaire une demande, il n’y a pas d’autres coût de production que le labeur. Dans ce modèle, la valeur d’échange ne reflétera pas tout simplement la valeur, elle lui sera, en moyenne, directement proportionnelle. Le fait que Marx démarre avec cette hypothèse simplificatrice a troublé beaucoup de ses critiques (et beaucoup de ses défenseurs aussi).  Une des critiques les plus communes de Marx est de citer des exemples de marchandises dont la valeur d’échange n’est évidemment pas proportionnelle au temps et travail socialement nécessaires pour les produire, tels que la terre en friche et les œuvres d’art.10  Mais le simple et premier modèle de Marx ne prétend pas couvrir ces cas.  Comme Allen Wood le remarque, « Marx restreint son modèle initial à des marchandises que l’on peut reproduire librement parce qu’il regarde la production de telles marchandises comme la forme dominante dans la société bourgeoise, et donc il pense que les lois de l’échange des marchandises servent de base pour comprendre les formes sociales dans lesquelles la terre, les denrées rares, et ainsi de suite deviennent aussi objets d’échange. »11

 Une autre critique commune est que l’argument donné par Marx pour la loi de la valeur, dans la première section du Capital Volume I, n’est pas valide.  On a l’impression que Marx prouve que la valeur d’échange doit être déterminée par la valeur puisque «  la valeur d’échange des marchandises doit être exprimable par quelque chose de commun à toutes » et que « [c]e ‘quelque chose’ de commun ne peut être ni géométrique, chimique ou tout autre propriété des marchandises ».(37)  Les critiques ont répondu que la valeur d’échange pourrait simplement être le reflet des préférences subjectives des consommateurs, plutôt que quelque chose de commun aux marchandises échangées, et que même si elles ont quelque chose en commun, Marx n’a pas prouvé que ce facteur doit être le travail et le temps socialement nécessaires.  Mais en fait Marx lui-même ne pense pas avoir prouvé la loi de la valeur par cet «argument».12

Comme il l’écrit dans une lettre à son ami Ludwig Kugelmann (1830-1902) juste après la publication du premier volume :  « Tout le jacassement sur le besoin de prouver le concept de valeur provient de l’ignorance complète du sujet discuté et de la méthode scientifique. » En fait, la loi de la valeur fait partie d’une hypothèse scientifique plus large qui ne peut être évaluée que par son aptitude à expliquer le fonctionnement du capitalisme – elle ne peut donc être vraiment prouvée avant d’avoir été appliquée.  Comme Marx l’a dit « même s’il n’y avait pas de chapitre sur la « valeur » dans mon livre, l’analyse que je donne des relations réelles contiendraient les preuves et la démonstration de la relation de la valeur réelle ».  Plus précisément, Marx voit des raisons très générales qui confirment la loi de la valeur, et la question pour la science c’est la forme que cette loi doit prendre dans des circonstances historiques particulières.  Chaque société doit distribuer d’une manière appropriée le travail vers différents secteurs de production, et sous le capitalisme cette distribution s’accomplit largement par le media de la valeur d’échange :

Tout enfant sait que si une nation s’arrêtait de travailler, non pas pour une année, mais seulement pour, disons, quelque semaines, elle périrait.  Et tout enfant sait bien aussi que les quantités de produits correspondant à des besoins différents demandent des montants  de travail social agrégé différents et quantitativement déterminés. Il est évident que cette nécessité de distribution du travail social en proportions spécifiques n’est certainement pas abolie par la forme spécifique de la production sociale ; elle ne peut seulement que changer la forme sous laquelle elle se manifeste. Les lois naturelles ne peuvent être abolies. La seule chose qui peut changer dans des conditions historiques changeantes,  c’est la forme par laquelle ces lois s’affirment. Et la forme sous laquelle cette distribution proportionnelle du travail s’affirme dans une société dans laquelle les interconnections du travail social s’expriment par l’échange privé des produits individuels du travail, est précisément la valeur d’échange de ces produits.  Où la science intervient, est dans sa capacité à montrer comment la loi de la valeur s’impose.  Donc si quelqu’un voulait « expliquer » à partir du début tous les phénomènes qui en apparence contredisent la loi, il faudrait fournir la science avant la science.15

Marx sait bien que dans une économie capitaliste la valeur d’échange (exprimée par le prix) et la valeur ont tendance à systématiquement diverger l’une de l’autre ( « le prix moyen ne coïncide pas directement avec la valeur des marchandises» [166]),  et il explique quelques-unes des raisons pour lesquelles il en est ainsi.16  Au contraire des économistes, le but de Marx n’est pas de développer une théorie qui peut prédire les prix sur le marché (en général un but sans espoir à cause de la multitude de variables) mais de rendre compte des relations sociales qui gouvernent le système capitaliste.  Marx prétend que dans une économie capitaliste, la marchandise sert de support aux rapports de production entre les humains, donnant ainsi l’apparence que les rapports sociaux de production sont des rapports entre les choses, « qui apparaissent comme des êtres indépendants pourvus de vie, entrant en relation avec eux-mêmes et aussi l’être humain. » (72)

 Marx appelle cette confusion le « fétichisme de la marchandise. » Un des buts de la loi de la valeur est de dissiper cette confusion et de rendre les relations sociales sous jacentes plus claires.17

Marx discute la valeur d’échange en longueur dans la partie I du Capital Volume I, démontrant qu’une société basée sur une simple production de marchandises développera le besoin d’une « mesure universelle de la valeur » (94), en d’autres termes l’argent.  Donc une société fondée sur l’échange directe de marchandises (ou troc) donnera naissance à une société dans laquelle les marchandises sont échangées contre de l’argent, qui à son tour peut être utilisé pour acheter d’autres marchandises.  Tous les éléments sont réunis pour expliquer comment l’argent devient capital.

Capital, plus-value, et exploitation

 Un des traits distinctifs du capitalisme est que, contrairement aux précédentes formes de sociétés, il est poussé par le besoin de créer de la valeur d’échange plutôt que des valeurs utiles.  Dans les économies précapitalistes, la majeure partie de la production est utilisée pour les besoins immédiats ou pour satisfaire les désirs des membres de la classe dirigeante, qu’ils soient maîtres d’esclaves, seigneurs féodaux, ou d’autres groupes d’exploiteurs. Les décisions sur ce qui doit être produit sont fondées sur les valeurs utiles spécifiques dont on a besoin. Bien sur il y a des articles qui sont produits pour être vendus, mais en règle générale ceci est pratiqué pour que le vendeur puisse acheter des produits qu’il est incapable de ( ou qu’il ne veut pas) faire lui-même. Ainsi un producteur peut produire des pommes et les vendre pour de l’argent qu’il utilisera pour acheter des pots ou du mobilier. Dans cette forme d’échanges, les marchandises sont vendues pour de l’argent, qui est ensuite utilisé pour acheter d’autres marchandises.  Suivant la notation de Marx, le processus est exprimé par M–A–M.  Le rôle de l’argent dans des transactions de ce type est de servir purement comme intermédiaire. «  Le résultat du processus entier est, en ce qui concerne les objets eux-mêmes, M–M, l’échange d’une marchandise pour une autre, la circulation du travail social matérialisé.  Quand ce résultat est obtenu le processus touche à sa fin. » (105-106)

 Sous le capitalisme, cependant, les choses sont différentes. Le but du capitaliste est de faire de l’argent et en général il achète des marchandises non pas pour les utiliser lui-même mais pour les revendre à profit.  Le processus général d’échange n’est plus M–A–M, mais plutôt A–M–A. En d’autres termes, l’argent est utilisé pour acheter des marchandises qui sont ensuite vendues pour faire plus d’argent.  Il est évident que ce type d’échange n’aurait pas de sens si la somme d’argent finale était la même que celle utilisée pour acheter les marchandises au départ.  Le capitaliste a pour but d’avoir plus d’argent à la fin du processus qu’au début – A’ plutôt que A, où A‘ est plus grand que A.  Donc dans une économie capitaliste, le processus d’échange prend la forme A–M–A’.18 Ainsi l’argent joue un rôle très différent dans une économie capitaliste comparé à une économie de production simple.  Comme le dit Marx, « La valeur avancée au départ…non seulement reste intacte pendant la circulation, mais ajoute sur elle-même une plus-value, elle s’agrandit. C’est ce mouvement qui la convertit en capital. » (150) En termes plus concis, «  l’argent qui engendre l’argent, tel est la description du Capital. » (155)

 Une des conséquences de la différence entre le simple échange de marchandises et l’échange sous le capitalisme, est que le capitalisme contient une force qui le pousse à s’accroître.

 La répétition ou le renouvellement de l’acte de vente pour l’achat est limité [dans une société gouvernée par la valeur utile] par l’objet même de son but, pour ainsi dire, la consommation ou la satisfaction de besoins définis, un but qui vit entièrement en dehors de la sphère de circulation. Mais quand nous achetons dans le but de revendre [comme c’est le cas dans le capitalisme], au contraire, nous commençons et finissons avec la même chose, de l’argent, de la valeur d’échange, et ainsi le mouvement devient interminable. (151)

 Comme l’écrit l’auteur (X), « dans la plupart des anciennes sociétés, étant gouvernées par la valeur utile, le désir sans limite pour la richesse est considéré comme un vice, en fait une perversion artificielle de la nature humaine.  La Bible et Aristote l’appellent pleonaxia (convoitise), et l’Europe du Moyen Age les suit.  Le bouddhisme et le taoïsme condamnent également ce vice. Mais dans le monde capitaliste, cela est regardé comme une vertu. »19 Dans l’Europe médiévale, l’avare qui amassait une grande richesse était considéré comme anormal et était ridiculisé, mais sous le capitalisme le même comportement est loué. « Cette avidité sans limite pour la richesse, cette course passionnée après la valeur d’échange, » Marx observe, « est commune au capitaliste et à l’avare ; mais si l’avare est simplement un capitaliste devenu fou, le capitaliste quant à lui est un avare rationnel. »(153)

 Comment, cependant, les capitalistes sont-ils capables de faire de l’argent en achetant et revendant ? D’où la plus-value qui rend A’ plus grand que A vient-elle ? Certains individus peuvent faire du profit en achetant légitimement à bas prix (quand il y a surabondance et que les prix sont bas) et revendre cher (quand il y a un déficit et que les prix augmentent).  D’autres utilisent des manigances pour arriver au même résultat.  Mais cela ne peut pas expliquer l’origine de la plus-value dans une économie entière, puisque si quelqu’un fait de l’argent en achetant à bas prix et en revendant plus cher, d’autres doivent perdrent en vendant à bas prix et en achetant plus cher. «  La création de la plus-value, et donc la conversion de l’argent en capital, ne peut être expliquée selon l’hypothèse que les marchandises sont soit vendues au-delà de leur valeur, soit achetées en deçà de leur valeur. » (161) Tout ce que ses transactions permettent c’est de redistribuer la valeur d’un individu à l’autre ; elles ne peuvent pas créer de la valeur.

 La source de la plus-value se trouve dans ce qui prend place après que le capitaliste ait acheté des marchandises et avant qu’il les revende.  La plus part des capitalistes ne font pas simplement qu’acheter et revendre les mêmes marchandises ; ils utilisent les marchandises qu’ils ont achetées pour produire quelque chose de nouveau. Du bois et des vis sont achetés pour produire une table. De l’acier, du caoutchouc, et du verre, et bien d’autres composants sont utilisés pour produire un avion.  Mais, bien sur, ce ne sont pas les capitalistes eux-mêmes qui produisent ces objets. Ils sont produits  par des ouvriers, qui sont embauchés pour intégrer leur travail dans le processus de production. Ainsi les capitalistes achètent des marchandises et emploient des ouvriers, et du travail de ces derniers sur les premiers découle une nouvelle marchandise et une valeur supérieure.

C’est ce qui permet aux capitalistes de faire des bénéfices.  Ce qu’ils achètent est la capacité de travail – la capacité que les travailleurs ont de fournir un travail.  Maintenant si nous acceptons la justification de Marx en ce qui concerne la valeur, la valeur de la capacité de travail est équivalente au temps socialement nécessaire pour la produire (et pas la quantité de travail qu’elle est capable de fournir) – en d’autres termes le travail nécessaire pour habiller, nourrir, éduquer, et ainsi de suite, les travailleurs pour qu’ils soient capables d’exécuter le travail pour lequel ils ont été engagé.20 La découverte clef de Marx est que la valeur de la capacité de travail est moindre que celle du travail qu’elle fournit.  Par exemple, il est possible qu’il ne faille que quatre heures de temps de travail socialement nécessaire pour préparer un travailleur qui réalisera huit heures de travail.  Pour cette raison, la capacité de travail est une marchandise qui ajoute plus que sa valeur initiale pendant le processus de production.  Au contraire, les autres marchandises ne peuvent pas ajouter au produit plus que leur valeur initiale, parce qu’elles ne fournissent aucun travail durant le processus de production – elles ne travaillent pas mais plutôt elles reçoivent du travail.

 L’explication de Marx quant à l’origine de la plus-value démontre que les profits du capitaliste sont le résultat de l’exploitation, c’est-à-dire payer les travailleurs en-dessous de la valeur qu’ils ajoutent aux marchandises qu’ils produisent.  L’exploitation fait ainsi partie intégrante de la nature du capitalisme, même si la façon dont cette exploitation prend forme est différente de (et souvent moins évidente) celle des sociétés antérieures.  Comme Marx le dit, « La différence essentielle entre les formes économiques variées des sociétés, entre, par exemple, une société fondée sur l’esclavage, et une fondée sur le travail salarié, réside seulement dans le mode d’extraction de la plus-value du véritable producteur, le travailleur. » (217) L’extraction de la plus-value est la forme spéciale sous laquelle l’exploitation prend place dans le capitalisme. « [L]a propriété privée capitaliste…repose sur l’exploitation du travail nominalement libre des autres, c’est-à-dire le travail salarié. » (762)

 Si les travailleurs sont exploités par les capitalistes, pourquoi leur vendent–ils leur capacité de travail en premier lieu ? La réponse la plus simple est qu’ils n’ont pas le choix.  Les travailleurs ont la faculté d’exécuter un travail, mais contrairement, disons, aux paysans (sous le régime féodal), ils ne possèdent pas les moyens de production, comme par exemple les outils, les matières premières ou un atelier. Afin de gagner l’accès à ces nécessités, les travailleurs n’ont pas d’autre choix que de vendre leur capacité de travail à ceux qui contrôlent les moyens de production, les capitalistes.  Du point de vue du capitaliste, la paye du salarié est juste, au moins tant que la capacité de travail des ouvriers est payée au prix moyen du marché. Mais ils sont quand même capables de profiter de la situation des travailleurs en les payant moins que la contribution de leur travail dans la production et ainsi ils extraient de la plus-value des travailleurs. Pour cette raison Marx écrit que même si les capitalistes achètent la capacité de travail « au prix comptant, si bien que l’échange est équivalent, la transaction revient à la vieille ruse de tout conquérant qui achète des marchandises aux conquis avec l’argent qu’il leur a volé. » (582)

Plus-value absolue et relative

 Marx appelle l’argent dépensé pour l’embauche des travailleurs « capital variable » (v), parce que le travail qu’ils fournissent ajoute de la valeur aux autres marchandises utilisées pour la production, et il appelle l’argent dépensé pour l’achat de ces marchandises « capital constant » (c), parce qu’elles n’ajoutent aucune nouvelle valeur durant la production.  Le taux de plus-value, ou d’exploitation, dans une industrie ou un atelier à un instant donné peut donc être représenté par s/v, où s est la valeur ajoutée durant la production.  Plus la proportion de plus-value par rapport au capital variable est grande, plus le taux d’exploitation est important.  On peut aussi penser au taux d’exploitation en terme de division de la journée de travail.  Durant la partie de la journée pendant laquelle les travailleurs produisent une valeur égale à leur paye quotidienne, ils effectuent le « travail nécessaire ».  Durant le reste de la journée, ils exécutent le travail supplémentaire, qui est la source de la plus-value.  Plus le temps de travail supplémentaire est grand, plus il y a d’exploitation.

 Ce qui concerne les capitalistes encore plus que le taux d’exploitation, cependant, est le taux de profit – le revenu qu’ils obtiennent sur leur investissement total, ou s/(c+v).  La compétition entre capitalistes oblige chaque entrepreneur à augmenter son taux de profit au maximum, ce qui, à son tour, veut dire qu’il essayera de maintenir le taux d’exploitation aussi haut que possible.  En d’autres termes, les capitalistes veulent obtenir la plus grande quantité de plus-value possible pour un investissement donné en capital variable (c’est-à-dire, en capacité de travail).  Ou, comme l’écrit Marx avec une métaphore expressive, «  le capital est du travail mort, qui, tout comme un vampire, ne vit seulement qu’en suçant du travail vivant, et vit d’autant plus qu’il suce du travail. » (233) Maintenant, il y a deux façons pour les capitalistes d’accroître le taux d’exploitation.  D’abord ils peuvent allonger la durée du temps journalier de travail ou diminuer les salaires, de telle manière que pour le même investissement initial ils obtiennent plus d’heures de travail. Marx appelle cela l’accroissement de la « plus-value absolue ».  La seconde manière d’augmenter le taux d’exploitation est de réduire le temps pendant lequel les travailleurs doivent travailler pour produire la valeur de leur propre capacité de travail.  Marx appelle cela l’augmentation de la « plus-value relative ».

 Dans un chapitre sur la « journée de travail », Marx explique de comment les capitalistes de son temps essayaient d’augmenter la longueur de la journée de travail au maximum et comment les travailleurs luttaient pour la réduire.  Les capitalistes ayant payé la capacité de travail pour une journée, prétendaient qu’on leur devait le plus d’heures de travail possible.  En réponse Marx cite « la voix du travailleur» :

 En augmentant la journée de travail sans limite, vous pourriez en un jour épuiser une quantité de capacité de travail que je ne pourrais restaurer qu’en trois.  Ce que vous gagnez en travail je le perds en substance. L’utilisation de ma capacité  de travail et sa dégradation sont deux choses différentes… vous me payez pour un jour de capacité de travail tandis que vous en usez pour trois jours. C’est à l’encontre de notre contrat et de la loi des échanges. (234)

Ainsi, selon Marx, il y a un conflit de « droit contre droit », avec chaque partie prétendant avoir la justice de son côté.

 Entre droits égaux la force décide.  Il en est ainsi dans l’histoire de la production capitaliste, la détermination de ce qu’est une journée de travail se présente comme le résultat d’une lutte, une lutte entre le capital collectif, c’est-à-dire la classe des capitalistes, et le travail collectif, c’est-à-dire la classe des travailleurs. (235)
 

Dans l’industrie de la dentelle contemporaine de Marx, qui était encore non réglementée, des enfants de neuf ans travaillaient jusqu'à vingt heures par jour. Dans l’industrie de la poterie, des enfants de sept ans travaillaient quinze heures par jour. Marx décrit comment les conditions de travail atroces détruisaient la santé des travailleurs dans beaucoup d’industries, par exemple l’empoisonnement au phosphore causé par la production d’allumettes – « Dante aurait vu les pire horreurs dans son Inferno surpassées dans cette manufacture ». (246)

 Au début du dix-neuvième siècle, la journée de travail en Angleterre était généralement considérablement plus longue qu’elle était au quatorzième siècle.  En effet, pendant quelques siècles, « des chartes avaient essayé de l’augmenter par la force » (271), mais ce ne fut pas avant la fin du dix-huitième siècle avec « la naissance du machinisme et de l’industrie moderne » que « toutes retenues de morale et de nature, d’age et de sexe, de jour et de nuit, furent démantelées ». (278) Les tentatives de limiter la journée de travail par la législation furent attaquées par les capitalistes et leur supporteurs intellectuels comme préjudices économiques, tout comme les efforts pour augmenter le salaire minimum sont attaqués par la droite d’aujourd’hui. En Angleterre, ce ne fut pas avant 1833 que le « Factory Act » restreignit la journée de travail dans l’industrie du textile à quinze heures pour les adultes, douze heures pour les enfants de treize à dix-huit ans, et huit heures pour ceux de neuf à treize ans.  La loi fut promulguée seulement après des années de luttes ouvrières, et après que de nombreux docteurs renommés aient témoigné à la  Chambre des communes contre la cruauté et les dangers du travail dans les manufactures.  Quand bien même, Marx remarque que la loi ne fut pas appliquée pendant plus d’une dizaine d’années.  Quand la journée de travail fut réduite à dix heures pour les femmes et les enfants en 1847, les employeurs réduisirent les salaires de 25% et forcèrent les employés à signer une pétition contre la loi.  Ce ne fut pas avant les années 1860 que la loi fut étendue aux autres industries.

 La description de Marx des conditions de travail brutales en Angleterre au début du dix-neuvième siècle n’est pas seulement d’intérêt historique.  D’une part, des conditions similaires existent aujourd’hui dans tous les pays en voie de développement y compris la Chine, l’Inde, l’Indonésie et le Brésil, et même dans quelque pays plus avancés économiquement, comme par exemple les Etats-Unis.  Selon un rapport,

 Un contrôle national effectué en 1989 par les inspecteurs du gouvernement révéla des abus très répandus sur les lois du travail des enfants [aux Etats-Unis]…Dans les grands centres urbains…les inspecteurs ont découverts des ateliers comparables au dix-neuvième siècle où de pauvres immigrées – des jeunes filles de douze ans et plus – ont un travail journalier et sont complètement exclues du système scolaire. Et entre un million et un million et demi d’enfants d’immigrés travaillant dans le secteur agricole – quelques-uns d’entre eux âgés de trois ou quatre ans – sont au travail dans les champs de la nation.

 D’autre part, Marx signale que cette tendance perdure au sein du capitalisme, qu’elle soit temporairement ou imparfaitement restreinte par la législation ou non.  Au milieu des années 70, quand le capitalisme américain commençait à faire l’expérience d’une crise de profitabilité, les patrons lancèrent une offensive  pour diminuer les salaires et le pouvoir des syndicats.  Buisness Week écrivait à l’époque que les travailleurs américains auraient à « avaler…l’idée de vivre avec moins pour que le grand capital ait plus ».  Aux États-Unis aujourd’hui, les salaires horaires ajustés de l’inflation sont plus bas que ce qu’ils étaient en 1973, et les travailleurs n’ont été capable de maintenir leur niveau de vie qu’en travaillant plus d’heures, ce qui représente un gain énorme en plus-value absolue pour les capitalistes américains.

 Mais les capitalistes peuvent aussi augmenter leur taux de profit en accumulant plus de plus-value relative. En fait, Marx prouve que, en même temps que le capitalisme se développe, il y a une tendance vers l’augmentation de la plus-value relative puisque de plus longues heures de travail finissent par menacer de détruire la main d’œuvre, par l’introduction de techniques de productions plus sophistiquées. La plus-value relative augmente quand le montant de travail requis pour produire les denrées et services dont les travailleurs ont besoin afin d’être prêts à travailler est en général réduit grâce à une innovation technique.  Quant les marchandises peuvent être produites avec moins de travail, leur valeur diminue. Puisque la valeur de la capacité de travail est égale à la valeur des produits qu’il faut pour la créer, si la valeur des produits diminue, alors la valeur de la capacité de travail diminue d’autant. Supposons qu’à un moment donné il faille quatre heures de travail pour produire un jour de capacité de travail, mais que due au développement de l’agriculture, qui permet de produire la nourriture plus efficacement, le montant de travail nécessaire soit réduit à trois heures.  Cela veut dire que maintenant il prend au travailleur une heure de moins pour remplacer la valeur de leur salaire, et donc ils peuvent produire une quantité plus grande de plus-value pour leur employeur pendant la même journée de travail.

 Puisque la plus-value relative est créée par l’augmentation de la productivité, Marx fait l’esquisse du développement de la production capitaliste de la technologie simple acquise dans la société pré-capitaliste à l’industrie moderne.  Il prouve qu’en même temps que la productivité et la mécanisation s’accroissent, le degré de contrôle que les travailleurs ont sur leur façon de travailler est de plus en plus restreint.  Marx montre aussi qu’à mesure que le capitalisme se développe, la plupart de la production en vient à être organisée dans de plus en plus grandes fabriques dans lesquelles les travailleurs sont de plus en plus dépendants les uns des autres selon une division du travail complexe.

L’accumulation et les crises

 Nous avons vu précédemment que le capitalisme est motivé par la poursuite de la valeur d’échange, ce qui le rend fondamentalement différent des sociétés précédentes.  Les capitalistes, selon Marx, obéissent à la maxime «accumulation pour l’accumulation, production pour la production ». (595) Ce n’est pas fondamentalement parce qu’ils sont des individus avaricieux (bien que la plupart d’entre eux le soient sûrement), mais parce que la logique de la concurrence avec les autres capitalistes les force à agir de cette manière.  C’est pour cela que Marx appelle les capitalistes les « avares rationnels ».

 Fanatiquement porté sur l’auto expansion de la valeur, [le capitaliste] force impitoyablement la race humaine à produire pour la production ; ainsi il force le développement de la capacité de production de la société…[I]l partage avec l’avare la passion de l’argent pour l’argent. Mais ce qui est une simple tempérament individuel chez l’avare est, pour le capitaliste, l’effet d’un mécanisme social, dans lequel il n’est qu’un des engrenages.  De plus, le développement de la production capitaliste rend constamment nécessaire d’augmenter le montant du capital investi dans un secteur industriel donné, ainsi la concurrence fait ressentir à chaque capitaliste individuel les lois immanentes du capitalisme comme si elles étaient des forces coercitives extérieures.  Cela le contraint à constamment augmenter son capital, à fin de le préserver, mais il ne peut l'accroître qu’avec l’accumulation progressive. (592)

 Aujourd’hui, les plus grandes entreprises capitalistes sont organisées, avec des conseils d’administration, une hiérarchie de gestion, et des actionnaires, mais elles continuent d’être motivées de la même manière « fanatique ».  En fait, les entreprises sont légalement obligées de maximiser leur profits au nom de leur actionnaires, sans regard pour les effets sur les autres (pour autant que ces effets ne compromettent pas leurs bénéfices), conduisant le lettré en droit Joel Bakan à les stigmatiser comme « institutions pathologiques ».  Ce qui les conduit à agir de cette manière cependant, ne sont pas des exigences légales mais le besoin d’être un concurrent vainqueur.  Le cadre légal dans lequel elles agissent est simplement une conséquence de la réalité économique.  C’est pour cela que le comportement des entreprises ne peut être fondamentalement changé qu’en transformant cette réalité économique.

 Les capitalistes qui ne poursuivent pas impitoyablement (ou au moins avec succès) les bénéfices, seront dépassés par la concurrence de ceux qui le feront et devront soit déposer le bilan soit être rachetés par leurs concurrents vainqueurs. Les firmes capitalistes ont donc tendance à s’agrandir (ou à se concentrer) avec le réinvestissement de leur plus-value, et à devenir de moins en moins nombreuses (ou plus centralisées) avec les rachats de celles qui sont au bord de la banqueroute.  Dans le monde contemporain cela est plus évident que jamais, avec une poignée de multinationales dont la richesse est plus grande que le produit intérieur brut de beaucoup de pays, dominant ainsi l’économie mondiale.

 La concurrence entre les capitalistes est le moteur de l’expansion phénoménale du capitalisme mais elle est aussi, selon Marx, sont talon d’Achille.  Marx ne répond à la question des crises capitalistes que dans les volumes II et III, où il prouve que la nature non-planifiée de la production capitaliste conduit inévitablement à un cycle de boom et de crise, et, puisque le travail est la source de valeur, à une tendance générale vers la baisse du taux de profit à mesure que l’industrie devient de plus en plus intensive en capital.  Cependant, au début du volume I, il offre une brève mais dévastatrice critique du point de vue selon lequel l’offre et la demande s’équilibreront toujours délicatement dans une économie de marché.

 Rien ne peut être plus enfantin que le dogme, qui dit que parce que chaque vente est un achat, et que chaque achat est une vente, la circulation des marchandises implique nécessairement un équilibre entre ventes et achats… Personne ne peut vendre à moins que quelqu’un achète.  Mais personne n’est obligé d’acheter, parce qu’il vient juste de vendre…Si l’intervalle en temps entre les deux phases complémentaires de la métamorphose d’une marchandise devient trop important, si l’écart entre la vente et l’achat devient trop prononcé, la connexion intime entre elles, leur union, s’affirme en créant  - une crise. (113-14)

 La forme caractéristique des crises sous le capitalisme est la surproduction – trop de marchandises sont produites et ne peuvent être vendues à profit sur le marché. En conséquence, des travailleurs sont licenciés, réduisant la demande de produits de consommation.  Les fabricants de telles marchandises doivent, à leur tour, diminuer leur production, licenciant d’autres travailleurs et réduire leurs commandes de moyens de production.  Le système est pris dans un cercle vicieux et tourne à la récession.  Paradoxalement cependant, le gaspillage que cela produit permet à l’économie de repartir.  La pression du chômage force les travailleurs à accepter des salaires réduits et des conditions de travail dégradée, tandis que les capitalistes plus petits, moins efficaces déposent leur bilan.  D’énormes sommes de capital accumulés sont soit annulées soit détruites.  Les entreprises qui survivent peuvent acheter des usines ou des machines moins chères, l’investissement reprend son essor, et le cycle de boom et de crise recommence.

 J’ai noté plus haut que l’ultime test pour l’économie marxiste est sa capacité à expliquer les événements réels.  Durant les trente cinq dernières années, les économies des Etats-Unis et du monde ont souffert d’une série de crises violentes, au sujet desquelles les économistes qui se fondent sur les idées de Marx ont pu fournir des explications claires. C’est sûrement un argument fort en faveur des idées de Marx, le fait  qu’elles puissent être utilisées pour offrir des analyses éclatantes des développements économiques à grande échelle sur les dernières dizaines d’années, ce que les économistes ordinaires ont été incapables de faire.

De l’accumulation primitive à la révolution socialiste

 La dernière section du volume I décrit en détail l’émergence du capitalisme en Angleterre, et comment en particulier une minorité de la population en est venue à contrôler les moyens de production, laissant la majorité en possession de rien de plus que leur capacité de travail.  Marx commence par rejeter le conte de fée bourgeois sur comment cela est supposé s’être passé.

 Il y a longtemps de cela il y avait deux sortes de gens ; les uns étaient assidus, intelligent et par-dessus tout une élite frugale ; les autres, des fripouillards fainéants, dépensant leur argent, et plus, en une vie tumultueuse…Et de ce péché originel date la pauvreté de la grande majorité qui, malgré son travail, a jusqu'à maintenant rien d’autre à vendre qu’elle-même, et la richesse de quelques uns qui augmente constamment bien qu’ils aient cessé de travailler depuis longtemps.  Cet enfantillage insipide est prêché chaque jour en défense de la pauvreté. (713-14)

 En réalité,  la naissance du capitalisme requit l’expulsion forcée et brutale de la paysannerie de ses terres, en réponse à de nouvelles opportunités économiques à la fin du quinzième siècle et au début du seizième siècle.

 L’essor rapide des manufactures de laine flamandes, et l’augmentation correspondante du prix de la laine en Angleterre, furent la cause directe de ces expulsions. La vielle noblesse avait été dévorée par les grandes guerres féodales. La nouvelle noblesse était un enfant de son temps, pour laquelle l’argent était le pouvoir de tous les pouvoirs. (718)

 Cette spoliation s’accéléra avec la confiscation des terres de l’Eglise pendant la reformation anglaise et reprit en Ecosse au dix-huitième siècle. Réduit au vagabondage, les anciens paysans furent maltraités par de dures lois édictées par les monarques successifs.

 Ainsi les paysans furent, d’abord, expropriés de leurs terres de force, chassés de leur maisons, tournés en vagabonds, et puis fouettés jusqu’au sang, torturés par des lois grotesques, pour qu’ils acceptent la discipline du système salarial. (737)

 Le processus d’expropriation créa ainsi les fondations de l’agriculture capitaliste dans les campagnes, tandis qu’il produisit de la main d’œuvre pour les industriels dans les villes et un marché national pour la nourriture, les vêtements, et autres marchandises.  L’accumulation primitive fut stimulée davantage par l’apport de richesses issues de la traite d’esclaves et de la première vague d’exploitation coloniale européenne.  Comme le remarque Marx, « l’esclavage voilé du travailleur salarié européen avait besoin, comme piédestal, l’esclavage pur et simple dans le nouveau monde. » (759-60)  Quiconque, ayant lu le compte rendu de Marx sur l’origine du capitalisme, ne peut repartir avec l’idée que le capitalisme soit un système « naturel ».  Le capital, écrit-il, vient au monde « dégouttant de sang et de boue des pieds à la tête ». (760)

 Ayant expliqué l’expropriation sur laquelle le capital était fondé, Marx continue et attend avec plaisir l’expropriation des capitalistes eux-mêmes.  Le capitalisme produit « misère, oppression, esclavage, dégradation et exploitation » mais il crée aussi une classe ouvrière disciplinée dont les intérêts sont de plus en plus en conflit avec ceux qui contrôlent le système.

 Le monopole du capital devient un obstacle au mode de production, qui est née et s’est développé sous son égide.  La centralisation des moyens de production et la socialisation du travail atteignent finalement un point où ils deviennent incompatibles avec le cadre capitaliste.  Le cadre doit être défoncé. Le glas sonne pour la propriété privée capitaliste.  Les expropriants sont expropriés. (763)

Conclusion

 Le Capital de Marx révèle la dynamique sous jacente de la production capitaliste et fournit aux socialistes révolutionnaires les concepts indispensables à la compréhension du développement de la société capitaliste. Mais ces catégories ne peuvent pas simplement être appliquées d’une manière mécanique. A mesure que le capitalisme se développe, il prend de nouvelles formes, et chaque nouvelle génération de marxistes doit faire face au challenge de développer et d’étendre la théorie de Marx pour comprendre ces changements.  Le Capital ne peut pas nous donner toutes les réponses, mais il nous offre un cadre scientifique indispensable pour essayer de les trouver nous-même.

1 Le tome 2 (1885) et le tome 3 (1894) étaient rédigés à partir des notes laissées par Marx, par son ami Friedrich Engels. Le présent article se concentrera sur les idées du premier tome.
2 Jonathan Wolff, Why Read Marx Today? (New York: Oxford University Press, 2002), 66.
3 Hal Draper, “Marx, 'Marxism,' and Trade Unions,” dans Socialism From Below (Atlantic Highlands, N.J.: Humanities Press, 1992), 209, http://www.marxists.org/archive/draper/1970/tus/1-marx-tus.htm.
4 Si on trouve le début du livre compliqué, on peut commencer au chapitre 10 et revenir en arrière plus tard.
5 Allen Wood, Karl Marx (New York: Routledge, 2004), 227.
6 Marx critique l’économiste anglais David Ricardo pour ce qu’il considère comme une abstraction excessive. http://www.marxists.org/archive/marx/works/1863/theories-surplus-value/ch10.htm.
7 Les numéros de page entre parenthèses se réfère à l’édition en anglais du livre : Capital, Vol. 1 (New York: International Publishers, 1967).
8 Plus précisément, c’est le « travail abstrait » qui sous-tend la plus-value (46)
9 Voir  Alfredo Saad Filho, The Value of Marx: Political Economy for Contemporary Capitalism (New York: Routledge, 2002).
10 On a souvent mal compris ce point.
11 Wood, Karl Marx, 234.
12 Wood voit dans la discussion au chapitre 1 une tentative de populariser les idées de Marx (Karl Marx, 236.)
13 Marx à Kugelmann, juillet 11, 1868. Available at: http://www.marxists.org/archive/marx/works/1868/letters/68_07_11.htm.
14 Si un secteur de l’économie manque de travailleurs, les biens produits par ce secteur deviendront rares, et leur valeur d’échange augmentera. Les profits supplémentaires conséquents attireront de nouveaux investissements dans le secteur. Ceci à son tour donnera lieu à une offre plus abondante, et les prix baisseront à nouveau.
15 Marx to Kugelmann, juillet 11, 1868.
16 Tome 3, Ch. 9
17 L’économiste italien Piero Sraffa (1898-1983) et d’autres commentateurs plus récents ont critiqué cette partie de la théorie
18 Parfois, bien sûr, le capitaliste ne réussit pas à vendre ses marchandises à profit. Mais sur le moyen terme, les capitalistes qui ne réussissent pas, font faillitee.
19 Andrew Collier, Marx (Oxford: Oneworld Publications, 2004), 74.
20 Marx dit que la valeur de la force du travail est constitués par les moyens de subsistence nécessaire pou l’entretien du travailleur. Il rajoute pourtant que contrairement au cas d’autres marchandises, la valeur de la force de travail contient un élement social, voire moral. C’est à dire que dans une société donnée, les travailleurs en viennent à s’attendre à un certain niveau de confort et n’accepteront pas le seul minimum de survie.
 

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