Les révoltes populaires sous l’Ancien Régime XVIe-XVIIIe siècles
La culture contestataire, entre continuités et ruptures

L’une des grandes modes en politique est de se plaindre des « incivilités », de la montée de l’ « irrespect », voire de la violence croissante exercée par des groupes de jeunes. Les politiques, qui en usent, en rajoutent ensuite avec des déclarations guerrières et même martiales dans lesquelles ils prétendent redresser la situation et les jeunes. Le « thème du respect qui se perd nourrissait déjà les lieux communs pédagogiques au temps des Grecs et des Romains». (1) Voilà qui ne rajeunit pas les principaux candidats à l’élection présidentielle de 2007, qui, à gauche et à droite, se présentent comme des « modernes », incarnant la « rupture », etc. Pour le vérifier, il suffit d’allumer la radio ou la télé. Justement, en 2005, lors des émeutes en banlieue, une partie des médias les ont qualifiées d’irrationnelles, d’explosions de violences gratuites.

Elles n’ont rien d’irrationnelles pour nous, qui pensons que la lutte des classes est le moteur de l’histoire, que seule l’auto-organisation des travailleurs compte et permet une transformation sociale radicale. Tous les soulèvements, les révoltes, les émeutes qui se sont déroulés par le passé ont eux-mêmes été disqualifiés par ceux qui écrivent l’histoire, à savoir les vainqueurs. Cela étant dit, à quoi peut bien servir l’histoire dans la compréhension des événements présents ?

Le rôle de l’histoire doit être de permettre d’éclairer le présent, de tirer des leçons. En ce qui nous concerne, sous l’Ancien Régime, il est certes important de savoir ce qui se passe au sommet de la société, mais là n’est pas notre propos. L’histoire, comme toute création humaine, n’est pas neutre ni inerte. Nous allons essayer dans le présent article de montrer qu’elle peut être une source d’optimisme, dès que l’on se penche sur les sans-voix de toutes les époques. Nous espérons susciter l’intérêt (et pourquoi pas l’enthousiasme) pour la culture populaire, la créativité, les solidarités et les luttes des millions d’anonymes et de dominés. L’ambition est grande : faire revivre le « festival des opprimés ».

Notre objectif, par l’évocation de grandes révoltes populaires d’une part, et par des exemples significatifs d’émeutes et de luttes moins connues d’autre part, est de restituer les « mécanismes » des mouvements sociaux sous l’Ancien Régime. Grâce à l’analyse de la composition sociale des groupes révoltés, de leurs modes d’organisation, de leurs leaders, de leurs revendications, et des moyens d’action employés, nous pensons répondre à notre but. Nous ferons état aussi des réactions des contemporains, témoins et acteurs officiels, et plus particulièrement de celles des classes dominantes.

La révolte des « Pitauts » en 1548
Le XVIe siècle, en son milieu, connaît une rupture du point de vue des mouvements sociaux : il fait suite à un plat XVe siècle, qui lui-même succède à une vague de troubles populaires de 1330 à 1420 (2). Le premier maillon, c’est la révolte des Pitauts en 1548, qui annonce « le formidable ébranlement social des guerres de religion, tout comme à partir de 1624 » les soulèvements qui se développent forment le prologue de la « quasi-révolution de 1648 ; tout comme en 1775 “la guerre des farines” préfigure, dans la région parisienne, 1789 et la Grande Peur*. » (3)
Le royaume de France est l’un des pays les plus peuplés du continent et pour l’essentiel ses habitants sont des ruraux*. (4)

Cette « immense sédition populaire » que constitue la « révolte de la gabelle en Guyenne [...] en 1548 » (5) est exemplaire et historique à plus d’un titre. C’est un mouvement, à dominante paysanne, dont le caractère fiscal constitue la colonne vertébrale. Ce qui représente un grand classique de la période, si l’on peut dire. La révolte contre les impôts (directs ou indirects) et la question financière occupent une place considérable sous l’Ancien Régime. Au xvie et au xviie siècle, « rassemblés par milliers dans les campagnes, Pitauds, Gauthiers, croquants et va-nu-pieds donnaient la chasse aux hommes du fisc (et autres “gabeleurs”ou “chevaucheurs du sel”). Ils assiégeaient les villes où les commis avaient trouvé refuge, ils étripaient les agents et menaçaient les bourgeois, pour se disperser sous le choc des troupes royales après des mois de résistance et de raids meurtriers». (6)
Selon Marcel Marion, historien et grand spécialiste des finances de l’Ancien Régime, « une vie d’homme [alors] aurait à peine suffi pour acquérir une connaissance exacte de tous les droits ayant cours dans un coin quelconque de la France ». (7)

La concision s’impose. La monarchie française fonctionne sans budget, au sens où nous l’entendons. Au xvie siècle, le roi et son gouvernement ne disposent d’aucun outil leur permettant une « connaissance précise (statistique) du royaume, de ses possibilités financières, elles sont supposées être illimitées » ; (8) il en va de même pour les mécanismes régissant l’économie. Jusqu’en 1695, le seul impôt direct, c’est la taille. Elle est perçue depuis 1439 par le roi au titre de rachat du service militaire, ce qui implique que la noblesse en est dispensée, puisque son devoir est précisément de combattre, et que le clergé n’est pas concerné, ses membres ne pouvant porter les armes ni faire couler le sang. Ces deux « ordres* » sont dits privilégiés. Reste le dernier ordre du royaume, le tiers état. Si les deux premiers sont relativement homogènes, le dernier à l’inverse présente bien des visages. Disons que cela représente environ 95 % de la population française, gens des villes et gens des champs, qui ne sont ni clercs, ni seigneurs (et/ou nobles). En ce qui concerne la taille, au xvie siècle et après, en raison des exemptions et des rachats, elle pèse uniquement sur les paysans qui sont dits « taillables et corvéables à merci » dans le langage de l’époque.
À cela il faut ajouter les impôts indirects, comme les « aides », sur certaines boissons alcoolisées, acquittables par tous les ordres, ou encore la « gabelle » (voir la carte), taxe sur la consommation du sel, élément essentiel pour la conservation des aliments. La commercialisation du sel est un monopole royal et le souverain prélève le « droit du roi». Cet impôt sur le sel « connaît d’incroyables disparités de son assiette » (9) selon les régions.
 
Le prologue de l’insurrection du siècle

La gabelle est l’exemple même des inégalités de traitement sous l’Ancien Régime. Dans les pays de grande gabelle (ancien domaine royal, voir la carte) les consommateurs achètent le produit dans des greniers à sel, tenus par des officiers royaux*, à des prix élevés et toujours croissants. Par contre dans les pays de petite gabelle (Languedoc, Dauphiné, Provence et Bourgogne) le sel vaut beaucoup moins cher, en raison de privilèges provinciaux*; il y a les régions de « quartage » ou quart de sel, où les habitants paient une taxe équivalant au quart du prix payé (Guyenne). De quoi déjà donner le tournis à plus d’une personne, voire de faire naître une phobie fiscale. En définitive, la gabelle repose surtout sur le monde rural, et encore de manière très inégale. Cela donne lieu à une intense contrebande et à une répression non moins sévère. Le clergé et la noblesse, pas en tant qu’ordres mais individuellement, participent très largement à la fraude sur le sel, et nombreux sont ceux qui sont impliqués directement dans la contrebande. Les châteaux, monastères et presbytères sont des lieux sûrs pour entreposer la marchandise frauduleuse. (10). Le prix du muid (1 850 livres de poids) de sel varie selon les régions de un à trois, ici on l’achète à 15 livres tournois*, et à quelques kilomètres à 45 livres, l’année de référence étant 1537. (11)

François Ier (1494-1515-1547)  cherche à accroître ses recettes fiscales. Car s’il aime les arts, il les aime tous y compris celui de la guerre, une divinité fort ancienne et qui exige toujours plus d’or, à mesure que l’art guerrier se perfectionne et se transforme du fait de l’évolution technique. Ainsi, le prince du XVIe siècle doit armer flottes et forces terrestres de canons, tandis que les arquebuses équipent une partie de l’infanterie. En 1541, le roi de France décide d’unifier le système de la gabelle : dès l’année suivante, le littoral français sur sa façade atlantique s’enflamme. C’est la révolte et les émeutes. Le roi et ses troupes viennent rétablir l’ordre, mélangeant répression et menaces. Le gouvernement recule et, un an après, amnistie les mutins. En 1544, en pleine guerre, durant l’hiver, il décide d’étendre la grande gabelle aux pays de quartage. Dans le même temps, les sanctions pénales contre la contrebande sont alourdies. (12)

En fait de révolte, il faut parler de guerre paysanne. À son apogée, le mouvement rassemble au moins dix mille hommes en armes, il dure le temps d’un été, celui de 1548, et deux armées royales sont nécessaires pour châtier cette « sédition ». (Remarque : les garnisons permanentes dans les villes, les casernes, datent de la fin du XVIIe siècle.) En termes d’espace, elle touche une bonne partie du quart sud-ouest de la France, la Guyenne d’alors (voir carte). Enfin, et c’est là l’essentiel, l’objectif central des insurgés est atteint. Une lutte qui paie, en somme. Le roi de France est alors Henri II (1519-1547-1559), il prolonge la « pratique autoritaire de gouvernement » ainsi que la politique extérieure – la guerre – de son prédécesseur. En 1548, le royaume est en « paix armée » (13)

L’étincelle
La conséquence immédiate pour les habitants des pays de quartage, la Guyenne entre autres, c’est qu’ils vont devoir payer chèrement un produit dont ils disposent à foison. Il y a des manifestations en 1545 en Périgord, des troubles bien plus graves éclatent l’année suivante dans le pays de Saintonge. Cependant, il manque encore un élément pour que l’explosion se produise. L’étincelle va venir du pouvoir royal avec la décision d’affermer les greniers à sel. L’affermage est un mode de prélèvement des impôts, taxes, traites et autres droits, courant à l’époque. Ce qui a peut-être motivé le gouvernement, c’est la faiblesse des rentrées fiscales depuis 1544, par rapport à ce qui était attendu, malgré l’extension de la gabelle. Le système de la ferme présente l’avantage, au moment où elle est signée, de faire entrer une très grosse somme dans le trésor royal, le montant estimé du produit de l’impôt affermé. La mise en place des greniers à sel affermés en 1548 dans les pays de Saintonge et d’Angoumois se traduit par une nouvelle hausse du prix du muid. En effet, l’inconvénient de la ferme c’est qu’elle alourdit considérablement la facture pour le redevable ou contribuable. Les fermiers (financiers et commanditaires), prélèvent leur bénéfice, paient des commis, des agents et entretiennent une milice privée. (14)

Les acteurs du prologue sont des personnages récurrents de l’Ancien Régime : les faux-sauniers ou fraudeurs et les « chevaucheurs du sel » ou « gabeleurs » (mais le second terme désigne aussi les agents civils). Les chevaucheurs  procèdent à plusieurs arrestations de paysans fraudeurs, qui sont emprisonnés à Châteauneuf, dans la région d’Angoulême. Cela déclenche la réaction de « trois ou quatre mille paysans, bonnes gens des champs » (15) accompagnés de leurs curés*, qui se rendent à la prison pour en délivrer leurs camarades et donnent la chasse aux gabeleurs. Cette première action se prolonge par le tocsin, qui, de clocher en clocher, donc de paroisse* en paroisse, sonne l’alarme et se répand dans tout le pays d’Angoumois.

Comme une traînée de poudre
Chaque paroisse se mobilise, l’assemblée de la communauté* se réunit sur la place ou dans l’église, élit un « capitaine » ; une partie des hommes s’arme, et prend le chemin du lieu de rassemblement des communes, derrière son enseigne et au son du tambour, accompagné d’un prêtre. Au lieu dit, les communes, les insurgés, élisent un « colonel d’Angoumois, Saintonge et Périgord ». La révolte gagne du terrain. Peu après, pour cette raison, un deuxième « colonel » est choisi, d’origine noble. Le Limousin rejoint la danse contestataire. Le pouvoir n’est pas sans réagir. Localement, les forces de l’ordre en Guyenne se composent alors d’une centaine de cavaliers royaux, et décision est prise de les envoyer, appuyés par un contingent de la noblesse, à la rencontre des rebelles, des bandes de paysans de leur point de vue. L’affrontement se produit et « ô stupeur les rustres » tiennent bon et mettent en déroute les troupes royales. Leur nom est connu désormais, ils se nomment les « Pitauds ». (16)

Les colonels donnent l’ordre aux curés de Guyenne (entendue cette fois au sens de Gironde) d’ « embastonner leurs ouailles », c’est-à-dire de les armer de bâtons. (17) Les vignerons du Bordelais sont les premiers à réagir, et début août, les villes et les bourgs de la rive droite de la Garonne se soulèvent et élisent un troisième colonel. Le 18, c’est au tour de la ville de Bordeaux d’être le théâtre d’une émeute urbaine conduite par le « bas peuple, les artisans et une partie des classes moyennes », qui organisent « une révolte urbaine de très grand style » (18) ; le « bas peuple » est maître de la cité. Là, comme à Cognac, l’ennemi du communalisme paysan c’est le gabeleur.

Deux exemples sont des archétypes des intentions sinon toujours des actions rebelles : tel le sort d’un fermier du grenier à sel de Cognac pris par les émeutiers, qui est « déshabillé, rompu vif ; le corps jeté à la rivière aux cris de “va, méchant gabeleur, saler les poissons” ! » Mêmes scènes à Bordeaux, où, par représailles et dérision, on sale les cadavres de certains agents de la gabelle. (19)

Répression et bilan
La réaction d’Henri II est prompte, les deux armées, commandées par deux grands seigneurs, se hâtent pour converger vers Bordeaux et la reprendre. La ville punie, les troupes royales n’ont aucun mal à réprimer les paysans. Le seul « bien né » de la révolte, hobereau et sans doute bâtard, est décapité selon l’usage. Les autres chefs, roturiers, après leur jugement « sont rompus vifs ; leur tête est couronnée de fer rouge, tout comme s’ils étaient (…) les “très hauts et puissants seigneurs” qu’ils prétendaient être dans leur correspondance ». (20)

La vigueur de la répression est bien plus importante à Bordeaux que dans l’Angoumois, pour plusieurs raisons. La plus évidente, c’est d’abord la peur sociale ressentie par les élites bordelaises ; il y a surtout qu’une ville révoltée est plus dangereuse que plusieurs campagnes soulevées. Si les paysans d’Angoumois souffrent moins que les habitants de Bordeaux - ils bénéficient de l’intervention de leurs seigneurs (qui n’est pas désintéressée) –, le roi entend bien les châtier. Il fait « déclocher » les églises de la province (21), réduisant ainsi la région au silence, et loge ses soldats chez l’habitant pour plusieurs mois, ceux-ci étant comme « en territoire conquis ». Le mouvement des Pitauts, comme tous les mouvements essentiellement paysans, a pour destinée la répression finale par le pouvoir en place. Il ne s’agit pas d’une fatalité, mais, pour que les campagnes remportent une victoire dans leur lutte, l’appui des villes est une condition impérative de succès. Quel bilan en tirer ? On assiste à une « rigueur exceptionnelle, mais rigueur ponctuelle », car « le gouvernement ne possède pas tout à fait les moyens de sa politique autoritaire ». L’amnistie est décrétée dès 1549, la gabelle est supprimée après de longues tractations (la province rachète l’imposition), la Guyenne devient alors (1553) pays « rédimé » et ce privilège perdure jusqu’en 1789, c’est-à-dire que le sel y est très bon marché.  (22)

Organisation et leaders de la révolte
Le socle de la révolte c’est la coalition des laboureurs* et des prêtres. Ceux-ci jouent le rôle de médiateurs entre la communauté villageoise et la société dans son ensemble. Ils sont souvent les seuls à savoir lire et écrire (même si leur niveau d’instruction n’est pas toujours élevé). Intermédiaires, vicaires et curés le sont, ils font aussi office de leaders, et à l’occasion de chefs militaires. Ainsi, le vicaire de Cressac prend la tête de ses paroissiens, costumé d’ « un bonnet verd, d’un plumar, de chausses de bleu découpés, d’une grande barbe et d’une épée à deux mains ». (23) À l’automne, il est arrêté et déclergifié, pour être torturé avant de périr brûlé vif. Dans ce bas clergé, il y a plus d’un prêtre qui « suit les bandes » et qui dépouille de ses vêtements un gabeleur assassiné par les Pitauts.
Mais les chefs de la rébellion sont d’humbles roturiers, « de basse extraction et de médiocre fortune », tel Boismeunier, colonel de Saintonge ; Tallemagne, colonel de Guyenne, a peut-être été un maréchal-ferrant, ce qui en ferait un bourgeois* de bourgade. L’insurrection « est authentiquement roturière dans sa direction; elle est, qui plus est, paysanne et villageoise quant à ses cadres moyens ou paroissiaux ». (24)

L’armement est le point faible, rarement les Pitauts ont un peu plus que des fourches ou des arcs. « Ce ne sont que communes et n’ont point d’artillerie », écrit avec tout le dédain possible le comte de Lude, grand seigneur de la région et militaire de naissance. (25) La noblesse n’a guère de considération pour les assemblées paysannes, surtout quand elles prennent un caractère insurrectionnel. Néanmoins, il faut garder à l’esprit que nombre de révoltes paysannes ont eu pour chefs des nobles. En Bretagne, où les châteaux et les nobles pullulent, les paysans se tournent naturellement vers eux. Ils se rendent au château et demandent à leur seigneur de les diriger. Celui-ci a alors deux possibilités, soit il tente de calmer les rustres, soit il se met à leur tête avec la même intention. Il arrive aussi que les paysans viennent le trouver et que leur colère soit telle qu’ils ne laissent à leur maître que le choix de les commander ou de prendre un coup de fourche dans la gorge.

Cette cellule de base de la société qu’est la communauté paroissiale forme alors dans le cadre d’une révolte un rassemblement. Ici ce sont les communes de Guyenne qui rédigent des « Réclamations » : « En leurs premières assemblées, ilz se promettoint fidélité les uns aux autres […], escrivoint des lettres contenant leurs griefz, et les envoyant de bourg en bourg et de ville en ville. Chaque paroisse, après s’estre déclairée, faisoit une compagnie, eslizoit son capitaine, son lieutenant et autres membres, provoyoit d’avoir une enseigne et un tambour et, allant aux assemblées, marchoint en ordre de bataille, le tambour battant et l’enseigne déployée. » (26)

Les revendications des insurgés
La révolte des Pitauds atteint sa véritable dimension quand on la considère dans sa globalité,  mais aussi à travers ses « Réclamations » : « Les articles des habitants et communes de Guyenne demandés au Roi. » Dans la forme, il s’agit d’une ordinaire protestation en trois parties. Elle détaille les exigences fiscales du pouvoir, puis dresse la liste des effets pervers des nouveaux impôts ; enfin elle instaure un dialogue avec le roi, en énumérant les revendications, dont l’amnistie, et menace d’une nouvelle rébellion. Dans le fond c’est un « mélange de conservatisme et de conscience claire de la progression étatique ». (27) Les « articles » s’insurgent contre l’invasion de l’État, la marée de ses agents, leur présence physique « intolérable » : « …ont été créés… leurs officiers », « se sont élevés d’autres officiers », « autre oppression faite sur le peuple par les gens de pied (la gendarmerie) » ; ils dénoncent les « bien aisés », les riches, qui profitent du système (exemption fiscale, achat d’offices et de parts de ferme), ce qui leur donne « une belle puissance et autorité ». Les rustres et leurs porte-parole « s’éprouvent (…) assez libres pour négocier avec le roi lui-même, certains qu’ils sont de détenir un bon droit et que leurs Articles (…) freineront le processus engagé ». (28) D’un autre côté, et c’est en cela que l’on peut parler de « conservatisme », les paysans acceptent les tailles comme ils acceptent l’autorité du roi, celle de l’Église ou de la classe nobiliaire. L’autorité du seigneur est rarement contestée, elle est considérée comme naturelle – le château comme l’église font partie du paysage –, c’est ce que dit et répète le clergé, c’est parole d’Évangile.

Le grand historien Emmanuel Le Roy Ladurie définit le mouvement de 1548 comme « un conflit fondamental entre les paysans organisés sur une base communautaire, d’une part, et l’appareil militaro-financier » de la monarchie d’autre part. Il est antifiscal et antimarchand et va servir de modèle pour « tout l’Ouest atlantique » et notamment pour les Croquants*. (29)

La culture populaire sous l’Ancien Régime
Les élites, en particulier ceux de leurs membres qui ont la tâche de lui fournir son idéologie, persistent « à classer en trois catégories complémentaires la société humaine, vision harmonieuse de la société » (voir encadré) : si les hommes d’Église et l’aristocratie sont bien définis, il en va tout autrement de la « masse énorme et composite des dominés rassemblés dans la troisième catégorie ». « Leur principal et réel souci n’est pas de produire pour assurer le fonctionnement du système social idéal ainsi défini mais de survivre dans un monde hostile, dangereux, rendu inhumain par les conditions naturelles et par les hommes eux-mêmes. » (30) Le paysan doit affronter un climat angoissant, né de l’insécurité physique et de l’insécurité psychologique. La grande prière du XVe au XVIIe siècle, qui s’élève de tout le royaume et qui est dite et répétée dans les chaumières, c’est le Libera nos a peste, fame et bello (31) (« Libère nous, [Dieu] de la peste, de la famine et de la guerre »).

Parmi les menaces physiques qui pèsent sur les populations rurales et urbaines, il y a la faim, bien sûr, « hantise essentielle des masses populaires, alors qu’y échappent riches et privilégiés ». Deux peintres illustrent parfaitement cette situation : Jérôme Bosch (1453-1516), peintre flamand, qui représente au début du XVIe siècle des « corps déformés, visages édentés », est le « témoin de la misère physiologique » ; tandis que Bruegel l’Ancien (1525-1569) est l’auteur du Pays de cocagne, c’est-à-dire d’« utopies gargantuesques »,  d’« univers de mangeaille et de boissons. Les gras paysans qui s’y vautrent (...) sont surtout des personnages de rêve. Rêve d’hommes mal nourris » (32). Le froid est plus égalitaire, car chauffer un château durant les nombreux hivers glaciaux est impossible. Les paysans grelottent de froid, comme le seigneur et ses gens. Le petit âge glaciaire qui s’étend de la fin du XVIe jusqu’au milieu du XIXe siècle est suffisant pour provoquer des hivers rigoureux avec leurs conséquences dramatiques sur les activités humaines. (33)

L’insécurité physiologique, ce sont les maladies de tous ordres, qui trouvent un terrain favorable dans des populations qui vivent sous la menace permanente de la mauvaise récolte. La sous-alimentation est alors chronique, affaiblissant des organismes que les « malignités » achèvent souvent. (34) La mort est omniprésente dans l’esprit et dans la réalité. Il règne une effroyable mortalité infantile, surtout durant les premiers mois et les premières années de la vie, l’espérance de vie à la naissance est de 22 ou 23 ans. L’adolescent qui survit aux fléaux énoncés dans la prière peut espérer atteindre la quarantaine.

Veufs et veuves abondent comme les enfants, et le remariage est une pratique très courante. Face aux épidémies, les hommes ne connaissent alors aucun remède efficace. Aussi, les « fièvres » et autres « flux de ventre » ou encore les « mortalités » appelées « pestes » représentent-elles un « mystère [qui] les affole, leur fait croire à une véritable expression de la malédiction divine ». (35)

Un tel climat engendre une angoisse permanente, une insécurité psychologique, des peurs multiples. Ce sont des « peurs très réelles […] de la part d’hommes physiquement faibles, sous-alimentés, luttant […] contre le froid, une nature hostile, des maladies sans remèdes ». (36) La peur de la maladie et de la mort s’incarne aussi dans les animaux sauvages (loups et renards porteurs de la rage) et même parmi les animaux domestiques (chiens enragés, cochons qui dévorent les enfants). Les hommes eux-mêmes sont source de peurs, pour peu qu’ils appartiennent aux catégories que la société a marginalisées : mendiants, lépreux, pestiférés, bohémiens et brigands. Enfin, l’incapacité des hommes à comprendre et à maîtriser leur environnement est source de peurs imaginaires, le monde se pare de teintes magiques. Là naissent des peurs irrationnelles. (37) Tout cela modèle le comportement humain.

Solidarités communautaires
Rappelons que la culture des classes populaires est une culture essentiellement orale. Elle se nourrit aux mythes et légendes de toujours, pourrait-on dire, tant il y a des thèmes qui se perpétuent sur le long terme historique  et ce surtout dans les zones rurales. Bien que le christianisme soit dominant depuis près de mille ans, le paganisme survit toujours sous différentes formes : la sorcellerie, la pratique religieuse populaire (culte des saints et des reliques, goût pour le spectaculaire), la licence, les plaisirs, les jeux, certains rites et fêtes…

Pendant le XVIe siècle, cette culture est autonome par rapport à l’idéologie dominante (ce qui ne veut pas dire qu’elle ne subit pas son influence et elle en exerce tout autant en retour) ; dans le même temps, une partie des élites partage les valeurs culturelles du peuple, d’autant plus qu’elles vivent près de ceux qu’elles dominent socialement.
La donne change du tout au tout au cours des siècles suivants. La classe dominante tend à se distinguer de plus en plus du reste de la société et prend ses distances avec les pratiques culturelles populaires, surtout celles des rustres, les paysans. Peu à peu, les érudits, les hommes de lettres ébauchent une théorie qui oppose nettement les « mœurs civilisées » des citadins aux coutumes de « sauvages » des ruraux. L’Église, les autorités locales et centrales se liguent pour lutter contre les « débordements », les « superstitions » (la chasse aux sorcières). On assiste à une répression de la culture populaire. (38)

La culture et les comportements populaires ruraux sont très dépendants de leur environnement, nous l’avons déjà dit. Cela se traduit par un espace cloisonné, la communauté villageoise et ses terres ; au-delà c’est autre chose et c’est déjà inquiétant. Les ruraux ont une conception du temps cyclique – ce qui ne cadre pas avec les enseignements de l’Église –, conforme à leur réalité, l’écoulement des saisons et les travaux des champs correspondants. Ce temps est rythmé par les fêtes dont l’importance ne saurait être trop soulignée ; les fêtes religieuses, bien sûr, mais nombre d’entre elles sont en réalité des festivités païennes christianisées. (39)

Le roi et les mouvements sociaux
Le XVIIe siècle marque pour la centralisation du pouvoir l’âge de l’achèvement. Sa forme définitive se fixe au milieu du siècle, entre 1653 et1661. Le roi est l’incarnation de l’État, il dispose des trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire), cependant il est tenu de respecter trois lois : celle de Dieu, celle dite naturelle et enfin les lois fondamentales du royaume.

Les rébellions populaires ne se font jamais contre la personne du roi ; ceux qui en sont les cibles, ce sont les représentants locaux du pouvoir et, surtout, les agents du fisc. Il est aisé de l’expliquer : tous les rois, ou presque, créent des impôts « extraordinaires » pour faire face aux dépenses militaires. À chaque fois, ils promettent, dès que les circonstances le permettront, de supprimer les « novelletés » fiscales.

L’image du roi pour ces sujets est celle d’un père, justicier et nourricier. « C’est un droit royal de pourvoir aux besoins du peuple. […] L’obligation d’avoir soin du peuple est le fondement de tous les droits que les souverains ont sur leurs sujets. C’est pourquoi dans les grands besoins, le peuple a droit d’avoir recours à son prince. » Ainsi s’exprime l’évêque Bossuet (1627-1704) dans sa Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte et il illustre le droit des catégories populaires par cet exemple : « Dans une extrême famine, toute l’Égypte vint crier autour du roi, lui demandant du pain. Les peuples affamés demandaient du pain à leur roi comme à leur pasteur ou plutôt leur père. » (40) Le pain, nous l’avons vu, est une question vitale pour les gens du peuple ; pour le pouvoir il s’agit d’une affaire d’État. L’approvisionnement des villes est la préoccupation première des autorités tant locales que centrales. Le commerce des grains et des farines est strictement réglementé, on ne vend pas où on veut et comme on veut, ni à qui on veut. La police des grains est tout à la fois l’administration et le maintien de l’ordre. (41)

Quand les récoltes sont mauvaises et que les prix ont alors tendance à monter, le pouvoir royal intervient, mais les « jours sans pain » reviennent très souvent alors. De là, les multitudes d’émeutes que l’on appelle souvent à tort des « révoltes de la faim » et qu’il convient de qualifier de troubles frumentaires : agitation contre la cherté, l’accaparement ou le départ des grains. (42) Dans ces périodes, tous ceux qui de près ou de loin sont impliqués dans le commerce des grains, mais en général ce sont des négociants, des propriétaires gros producteurs d’excédents, sont visés. De tout temps, ils jouissent d’une mauvaise réputation au sein des classes populaires.

Si les choses vont mal, c’est que le roi est mal conseillé, il ne sait pas ce qui se passe réellement, dit-on. Pour les paysans, les « maltôtiers », ceux qui prélèvent les taxes, sont des étrangers, une « race maudite », les « novelletés » sont leur œuvre. Les mutins s’en prennent à eux sans ménagement aucun. Ils affirment leur bon droit en se défendant contre un corps étranger, assurés qu’ils sont de l’appui du roi. Pourquoi en douteraient-ils ? La monarchie entretient le mythe, elle y a tout intérêt. Ainsi, même le Roi-Soleil (1638-1661-1715), dont le règne marque pourtant un tournant décisif dans la répression (dans un sens terroriste, la machine militaro-policière est perfectionnée), à l’occasion ne dédaigne pas d’apporter sa caution à certains troubles. Louis XIV, en son conseil, le 27 avril 1709, proclame que l’« augmentation subite [du prix des blés] doit estre attribuée non pas au défaut [manque] des grains mais à l’avidité de ceux qui veulent profiter de la misère publique ». Il faut préciser que l’année 1709 est particulièrement désastreuse et que les révoltes frumentaires se multiplient. (43)

La « crue fiscale »
Qui dit centralisation, dit pression fiscale. Si elle augmente au XVIe siècle, elle reste très modérée. Cependant, en la matière, ce n’est pas tant l’importance de la pression qui compte mais bien plutôt l’impression que s’en font les contribuables. Globalement, entre 1597 et 1630, il y a une augmentation lente des dépenses, régulière jusqu’en 1614. Après, les dépenses croissent plus vite et décollent véritablement à partir de 1634. Dans le même temps, les revenus fiscaux stagnent jusqu’en 1634, puis s’élèvent de 1637 à 1643, conséquence du tour de vis fiscal. L’historien Yves-Marie Bercé parle d’une « extraordinaire crue fiscale » à partir de 1632 : « La croissance des taxes prit des proportions inouïes, parmi les plus brutales de l’histoire de la fiscalité », qui est multipliée par deux ou trois en l’espace de quelques années. (44) Mais, dès l’année 1636, les tailles se révèlent irrécouvrables en différents pays du royaume et les arriérés s’accumulent. Le gouvernement se lance alors dans le terrorisme fiscal pour « venir à bout des résistances antifiscales » par l’envoi des intendants dans les provinces. (45)

Les agents gouvernementaux disposent des anciennes voies de contrainte : saisie des biens des principaux taillables d’une paroisse en retard, selon le principe de la solidarité de la dette entre les habitants d’une même paroisse, et emprisonnement personnel des redevables. Ce sont des « procédés, réputés jusque-là extrêmes », qui se multiplient et perdurent, et « la levée de l’impôt » prend de plus en plus la forme d’une « guerre civile larvée » qui réclame des « moyens militaires spécifiques ». (46)

En 1636, les intendants organisent des compagnies de cavaliers, appelés fusillers ou carabins des tailles. Elles accompagnent et protègent les huissiers porteurs de contraintes, prennent logement dans les paroisses redevables et y demeurent à leur frais jusqu’au paiement complet. À ce compte, le roi peut aligner aux frontières des forces armées considérables. Sous le règne de Louis XIII (1601-1614-1643) et le ministère de Richelieu (1585-1624-1642), les effectifs des armées passent de moins de 30 000 hommes en 1620 à environ 100 000 en 1634 et le double en 1640.
Le « phénomène de refus de la fiscalité touche toute l’Europe de l’Ouest » (47), et le programme des révoltés peut être résumé par le mot d’ordre : « Vive le roi sans gabelle ». Il y a des solidarités entre les notables et les catégories populaires contre la fiscalité royale. Les grandes rébellions, comme les moins connues, ont souvent pour chefs des nobles, des membres des élites locales, l’opposition à la fiscalité étant répandue dans toute la société.

D’avril à juin 1636, les communes d’Angoumois et de Saintonge se soulèvent contre les tailles. En 1637 éclate en Périgord, de mai à juillet, l’un des soulèvements les plus importants de l’époque, rassemblant plusieurs dizaines de milliers de paysans dirigés par des nobles. Ils sont battus une première fois en juin 1637 et laissent plus de mille morts. La Normandie, de juillet à novembre1639, est confrontée à la révolte des Nu-pieds, c’est ainsi qu’ils se nomment. Ils organisent des contingents forts de quatre mille hommes, appelés « armée de souffrance ».pour mener des raids contre les agents du fisc, La répression sera très sévère. (48)

Culture contestataire, une typologie des révoltes
Au printemps de 1707, dans le Quercy, un homme de loi en voyage est le témoin d’une révolte à son commencement : « ... j’appris qu’il y avoit à deux lieues de là des troupes de païsans assemblés qui s’étoient mis sous les armes du côté de Cahors et qui avoient déjà bruslé ou démoly quelques maisons de controlleurs. » (agents royaux ou fermiers) « Le lendemain en chemin […] arrivé à un village […] Uzech (Uzerches), j’entendis tirer deux coups, battre une caisse et sonner deux cloches l’une après l’autre. Je demandois à deux paysans ce que c’étoit: ils me répondirent brutalement qu’ils se devoient tous assembler pour brûler et piller tous les contrôleurs […] et qu’ils ne vouloient plus payer autre chose que la taille, à cause – disoient-ils – qu’ils mouroient de faim. » Le juriste affirme qu’il leur a recommandé « d’estres sages et qu’ils pourroient bien se faire pendre en tenant de tels discours », mais déjà il voit arriver « deux troupes de gens d’environ cent cinquante hommes armés différemment [pioches, hallebardes et autres outils] avec deux tambours et deux drapeaux, l’un noir, l’autre blanc et ils crient hautement : Vive le Roy sans gabelle, et autres discours dignes de ces bandits ».

Par prudence l’homme met pied à terre ainsi que son valet et avance avec les bêtes « car le chemin étoit trop étroit […]. Nous marchâmes sans affectation tout près les uns des autres, et ces bandits crioient toujours comme des enragés. À deux cents pas de là, nous rencontrâmes plus de deux cents femmes qui crioient comme des diablesses et qui disoient qu’elles estoient  faschées que leurs maris n’eussent plutôt commencé cette affaire ». (49) Un siècle, pour ainsi dire, après les troubles fiscaux du XVIIe siècle, on retrouve ici les mêmes gestes, les mêmes paroles (« Vive le roi sans gabelle ! »), la même organisation, alors que dans le même temps l’âge des guerres paysannes est terminé depuis les années 1675. L’intérêt réside aussi dans la vision de ce témoin, prudent mais pas neutre. Les femmes jouent ici les aiguillons. Il est assez fréquent de les rencontrer non pas derrière les hommes mais avant eux, en ce sens que nombre de troubles sont déclenchées par les femmes.

Le rôle des femmes
Un intendant écrit le 9 septembre 1691 depuis Montauban : «  Avant-hier, le commis préposé pour exercer les charges de jurés crieurs ayant fait afficher un placart pour la vente de ces offices qui contenoit les droits de ce qui devoit être payé, il se répandit un bruit parmi le menu peuple, et surtout parmi les femmes de la plus basse condition qu’on vouloit leur faire payer 6 deniers pour chaque chemise qu’elles feroient blanchir, 10 sols pour chaque garçon dont elles accoucheroient et 5 sols pour une fille, sans qu’on aye pu découvrir d’autre origine de ce bruit séditieux. » Cette rumeur de l’impôt sur la naissance est un mythe insurrectionnel classique. Cette taxe scandaleuse sur la vie incarne toute l’iniquité du fisc pour les classes populaires.

Mais les « femmes s’estant attroupées hier au nombre de deux ou trois cents, elles vinrent sur les 11 heures et demie du matin, quelques unes ayant des perches et des bâtons […] entrèrent dans la ville ainsi attroupées et furent au devant du logis du Rendez-vous où loge ce commis le cherchant pour le maltraiter ». L’intendant envoie les soldats (il y a une garnison en ville), « lesquels fuirent retirer en un moment toutes ces femmes, à l’exception de quelques unes des plus mutines qui furent arrêtées et qu’on mit dans les prisons ». Il conclut son rapport : « J’ai cru dans le temps présent qu’il ne falloit pas négliger ce commencement d’émotion et qu’il etoit nécessaire pour le bien du service du Roy de faire faire le procès […] aux plus coupables de ces femmes […] pour faire ordonner quelque punition exemplaire » Enfin, il ajoute que cela est sûrement un complot : « On peut au surplus avec quelque fondement attribuer ces bruits séditieux aux nouveaux convertis qui souhaiteroient de voir du désordre dans l’Estat. » En fidèle et zélé serviteur, notre homme ne manque pas d’accuser les protestants, convertis par la force depuis la révocation de l’édit de Nantes en 1685. (50)

Remontons dans le temps pour nous situer en 1639, pendant l’été, en Basse-Normandie, c’est-à-dire durant la révolte des Nu-pieds. Arrêtons-nous sur la matinée du 12 août : nous sommes alors en pleine crue fiscale, les tailles augmentent de manière spectaculaire, elles font encore figure de nouveauté pour les paysans et concentrent sur elles bon nombre de troubles. Depuis un mois, venue de Paris, circule la rumeur d’une extension de la gabelle à toute la province, l’« opinion populaire la transforme en une menace imprécise où toutes sortes d’impôts royaux réels ou imaginaires » sont mêlés. Des agents de recouvrement, depuis quelques semaines, ont été victimes d’assassinats ou de violences collectives. Ce matin-là, les paysans affluent au marché de Vire, ils racontent qu’ils ont vu un membre de l’élection (juridiction fiscale) entrer en ville et qu’il avait dans ses sacoches « les mandements pour la publication des gabelles et que, ce jour-là, on devoit les lire en l’élection ». (51) Peu importe que le conseiller en question soit venu assister à une séance ordinaire, les élus sont réunis comme d’habitude pour examiner des procès sans grande importance et  ne se doutent de rien. L’inquiétude et la colère diffuses, qui couvent depuis un moment de marché en marché, de village en village, vont se cristalliser en quelques minutes : aux paysans se joint la « populace » urbaine. « Le peuple des faubourgs attaque en plein auditoire les officiers de l’élection qui étoient tout en séance […], après leur avoir demandé où estoient les paquets de la gabelle […], ils firent greler tant de coups de pierre et de baton sur le sieur de Sarcilly, président, qu’il demeura comme mort. » Les autres conseillers se sont enfuis par les fenêtres. Les mutins emportent tous les papiers, qu’ils brûlent dans des feux de joie. (52)

Exemple rare, où la colère populaire frappe un membre de l’élite ; d’ordinaire, les victimes sont des huissiers, greffiers, notaires, agents subalternes. Mais c’est surtout que les éléments essentiels de la révolte contre l’impôt sont représentés. Notamment, deux traits caractéristiques de la conscience populaire apparaissent : en brûlant les papiers, les révoltés pensent empêcher la publication des nouveautés fiscales ; enfin, le rôle de la violence collective, son caractère festif, qui est la justice populaire. (53)

La fin du XVIIe siècle marque l’« effacement des révoltes de type traditionnel » ; la « longue série des révoltes antifiscales et des guerres paysannes […] dirigée […] contre la machine fiscale et militaire de la monarchie » s’achève ; « À partir de 1675, dans les régions catholiques on ne rencontre presque plus de guerre paysanne. » (54)

Révoltes entre traditions et ruptures
Le XVIIIe siècle forme une nouvelle phase dans les mouvements sociaux : on assiste à une dissémination de la contestation, à la ville comme à la campagne. Les villes, qui dominent le « plat pays » depuis longtemps, sont des centres économiques, politiques, religieux et culturels incontournables. Elles sont aussi des foyers pour les idées nouvelles, qui vont se multiplier et se diffuser de plus en plus largement.

À partir de 1711, la France connaît un lent rétablissement après l’épuisement de la fin du règne de Louis XIV. L’agriculture demeure routinière et incapable de fournir au-delà de la demande immédiate. Aux « froidures », aux sécheresses, aux pluies et inondations, les « mercuriales* […] réagissent, le pain renchérit, les affamés des campagnes déferlent sur les villes qui murmurent ». Cela commence toujours comme auparavant par une « kyrielle d’insultes, de menaces, de femmes hurlantes, de boutiques forcées », mais ces troubles s’accompagnent aussi et « souvent de griefs formulés, d’ordre soci politique ». (55)

Ainsi, à Caen en 1725, la troupe intervient dans la halle en ébullition, un passant est blessé à mort. L’intendant se rend sur place pour calmer les esprits, la foule l’insulte et le frappe, car on l’accuse de pactiser avec les « accapareurs », il trouve refuge au château du gouverneur militaire. Le lendemain, le peuple des faubourgs saccage dans le centre la demeure d’un négociant, puis s’attaque avec joie à l’hôtel du lieutenant de police : destruction du mobilier, vaisselle, argenterie, nippes et tableaux sont volés ou jetés à la rivière, de même que deux carrosses. Les émeutiers mettent en scène une « image forte de meurtre symbolique : bonnet de nuit, robe de palais, portrait même du maître des lieux sont exhibés “en cérémonie”, mis en pièces » et jetés à l’eau. (56)

Pendant l’hiver rigoureux de 1739-1740, le pain est devenu si cher que, dans Paris même, les désordres se multiplient. Le 18 septembre 1740, Louis XV peut mesurer l’angoisse de ses loyaux sujets, le « menu peuple ne crie pas “Vive le roi” à son passage, mais “Misère! Du pain, du pain!” ». Son principal ministre connaît quelques jours après une « mésaventure » quasi identique. Sur la place Maubert, le carrosse du cardinal de Fleury, est « entouré par deux cents femmes, elles l’interpellent, saisissent les brides des chevaux, vont jusqu’à ouvrir la portière en criant : “Du pain, du pain! Nous mourrons de faim.” ». Le marquis d’Argenson, qui ne devait guère aimer le cardinal, écrit qu’il « mourait de peur, il a jeté quelques écus, ce qui a amusé ces pauvres, et il s’est échappé ». (57) Entre 1713 et 1740 on peut déjà noter une évolution sensible dans les cibles des révoltes, et cela va aller en s’accentuant ; de même pour le fossé qui va en s’élargissant entre les élites et les classes populaires, une fracture s’installe, lourde de conséquences pour l’avenir.

Les Lumières
Le XVIIIe siècle connaît une poussée démographique, car il est marqué par la fin des famines et des épidémies à l’échelle du royaume (ce qui n’exclut pas les phénomènes régionaux). Ainsi, le seuil fatidique des 20 millions d’habitants, atteint plusieurs fois entre le XIVe et le XVIIe siècle, est allègrement franchi avant 1789, avec 26 millions au minimum d’âmes, soit un quart de plus à nourrir. Cela est rendu possible par l’augmentation de la production, dans certaines régions et sur les terres détenues par les bourgeois, les nobles et les laboureurs aisés, grâce à une amélioration sensible des techniques agricoles. C’est le siècle aussi où est déclarée la guerre au communautarisme paysan, avec ses méthodes de répartition collective des terres. (58)

Les conséquences sont « les maisonnées foisonnantes », la croissance du nombre de cadets, le mouvement migratoire de la jeunesse rurale (des deux sexes) vers les villes, donc l’afflux de main d’œuvre, qui contribue au développement commercial et industriel qui prend alors son essor. Le niveau général d’instruction s’élève peu à peu, et sur le marché apparaît une « pléthore de petits lettrés frottés de latin et de juridisme, habiles à manier la plume comme la parole ».

Changement d’atmosphère global, à la ville donc, mais aussi à la campagne, où l’argent circule plus et avec lui les idées nouvelles. Ainsi, dans les campagnes, tout en poursuivant obstinément leur résistance, y compris par des violences individuelles (ou de petits groupes), les paysans s’organisent et contestent en justice les droits et redevances multiples des seigneurs, surtout quand il n’y a pas de documents pour leur donner un fondement.
Là sont réunis les « éléments d’une crise de société grosse de violence potentielle », qui bouleversent « le fonctionnement social antérieur en modifiant les relations » entre générations, « sans même parler des verrouillages constitutifs de l’Ancien Régime, toujours crispé sur la naissance et le privilège ». (59)

Rôle de la jeunesse
La catégorie « jeunesse » n’apparaît pas brusquement au XVIIIe siècle, ce sont les conditions démographiques qui la renforcent et lui donnent une  autonomie de fait. Nous l’avons déjà indiqué, les jeunes jouent un grand rôle dans l’organisation festive : fêtes patronales, cortèges burlesques de carnaval, feux de la Saint-Jean. Dans les classes populaires, les associations ou corps de jeunesse, dont les noms varient selon les lieux et les époques, ont par ailleurs un rôle reconnu dans le contrôle sexuel et dans le respect des normes, avec des formes associant grotesque et violence, dès que se produit une transgression des normes (masculin/féminin ou jeunes/vieux).

Dans ces cas, les jeunes (garçons et filles, même si les corps sont réservés aux hommes) organisent des tapages, des chahuts, que l’on appelle « charivari, conduite de l’âne, paillades ».

Il faut pour obtenir une réaction plusieurs ingrédients. La période est traversée par une opposition croissante entre la culture élitaire et la culture populaire, l’affirmation de l’individualisme face à l’esprit communautaire. Les élites, aristocratie et bourgeoisie, sont « incommodées par la licence ancestrale » des classes populaires. (60)
Voici un exemple concret, qui révèle la fracture qui va s’aggravant. En janvier 1786, dans une bourgade de Savoie, un homme revient dans son pays après s’être enrichi dans le bâtiment pour y jouer les bourgeois et il ramène sa seconde épouse, femme de bonne naissance. Il s’attend à tout le moins au respect, à la considération voire à l’admiration. Mais en lieu et place, le couple a droit au « charivari » traditionnel, avec force sonneries, violons, chansons malicieuses, paroles licencieuses, jets de pierres et bagarres. En effet, « à son insu, le parvenu a fauté par trois fois : en allant se marier dans une classe d’âge qui n’est pas la sienne, en prétendant grâce à sa fortune se marier au-dessus de sa condition initiale, enfin en attaquant le cortège charivaresque à coups de cailloux, au lieu de garder profil bas et d’amadouer le groupe » des jeunes. L’incident révèle la coupure entre les notables, désireux de rompre avec la culture communautaire et de se démarquer de leurs origines, et le populaire, défendant sa cohésion, ses principes, ses coutumes. (61)

Opposition à la libéralisation de l’économie
Entre 1764 et 1774, selon l’étude de Jean Nicolas, La Rébellion française, 1661-1789, on dénombre 367 « émotions» frumentaires. En 1766, le gros des troubles est situé aux limites extérieures du grand bassin de Paris (Maine-Anjou, Bretagne, Picardie, Orléanais-Berry et Champagne) ; la « pointe » de 1773 est originale, car marquée par de nombreuses rébellions dans le Midi, qui n’a pas vécu de « grands émois frumentaires depuis 1748 ». (62) Cette vague émeutière forme comme un prélude méridional à la « guerre des farines ». La répartition entre ville et campagne des émotions se décompose ainsi : une moitié se déroule en ville, un tiers dans les bourgs et un peu moins de 20 % dans les villages. Il y a une décrue légère des actions les plus importantes et une intensification des petits coups de main (de dix à cinquante individus). En milieu rural, l’objectif est d’intercepter les grains au départ des fermes ou au passage des convois (charrettes ramenées ou pillées, bateaux arraisonnés), sur les marchés, dans les bourgs et les villes, le mot d’ordre est la « taxation ».

En mai 1774, Louis XV meurt, après un long règne personnel commencé en 1720, lorsqu’il était alors le « Bien-Aimé ». En ce printemps 1774, alors que la cour crie « Vive le roi » en saluant Louis XVI, les grands dignitaires jugent plus prudent de faire enterrer Louis XV de nuit pour éviter les troubles au passage du cortège qui se rend de Versailles à Saint-Denis. La crise politique de l’Ancien Régime a déjà commencé, le règne s’achève dans une atmosphère délétère : tous les indicateurs virent au rouge, les finances, la dette de l’État, les dépenses fastueuses de la cour, du roi et de ses favorites ; le crédit de la monarchie s’amoindrit dans tous les domaines, son prestige est détérioré. Un exemple : le jeune roi Louis XVI se voit proposer l’archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne (1727-1794), comme candidat à l’archevêché de Paris ; il répond, non sans humour : « Il faudrait au moins que le candidat crût en Dieu. » Loménie est connu comme athée et grand libertin, il sera l’un des derniers ministres des Finances de la monarchie en1787-1788, et c’est lui qui convoquera les états généraux.

Le noyau des problèmes, c’est bien sûr l’état désastreux du Trésor. Le défunt roi aurait répondu à ses conseillers qui l’alertaient sur la gravité de la situation : « Après moi, le Déluge ! » Tous les espoirs déçus de réformes sont reportés sur Louis XVI. Ses premières décisions vont dans ce sens : en août 1774, il appelle Turgot (1727-1781) au contrôle général des Finances. Jusqu’à la Révolution, les hommes qui occupent ce poste font office de ministre principal. Turgot est un ancien intendant, un administrateur donc, un économiste adepte des idées libérales et un philosophe. Voltaire, un de ses amis, s’affirme heureux et avec lui le « parti philosophique » s’enthousiasme. Le ministre ne perd pas de temps et lance simultanément de grandes réformes économiques et politiques.

La « guerre des farines »
Les ordonnances économiques suppriment les corporations de métiers et donc instaurent la liberté d’exercice des métiers, et dans le même temps, en abolissant la réglementation étatique, créent la liberté du commerce des grains et de la viande. Dans le domaine politique, Turgot crée des assemblées provinciales élues par le peuple (c’est-à-dire par « les plus notables », les élites) sans tenir compte de la traditionnelle distinction en les trois ordres. Enfin, il décide de mettre sur pied l’impôt territorial, pesant sur la terre et proportionnel à la terre possédée, sans exception. Ce qui est une atteinte aux privilèges de la noblesse et du clergé.

Une partie de l’aristocratie, à l’image du cousin du roi, le duc d’Orléans (1747-1793) (l’homme le plus riche du royaume, dit-on) soutient les réformes. À l’opposé, dans l’entourage de la reine (1755-1793) se constitue une fraction d’ultras, pour qui l’égalité devant l’impôt est intolérable. Privilégiés ils sont et ils entendent le rester, et les projets de Turgot ne peuvent que les menacer, comme ils menacent la monarchie absolue. Les réformes vont transformer le gouvernement du royaume en monarchie à l’anglaise ! L’Église et la noblesse figurant parmi les plus grands propriétaires du pays ne peuvent qu’être hostiles à l’impôt territorial. De même, les maîtres des corporations s’opposent à la liberté des métiers. L’addition des mécontentements va se cristalliser sur la liberté du commerce des grains et donner lieu au printemps 1775 à la « guerre des farines ». Ce ne sont pas moins de cent vingt-trois émeutes qui éclatent dans les plaines de grandes cultures du bassin de Paris, formant un « gros bloc rébellionnaire ». (63- Nicolas p. 253) Elles vont marquer, dès l’été, le gel des réformes. Turgot est confronté à l’hostilité des élites, il est congédié en mai 1776.

L’édit sur la liberté du commerce des grains date du 14 septembre 1774. Le commerce des « bleds », comme on dit alors, concerne toutes les céréales panifiables ; le pain représente 80 % de l’alimentation de base des classes populaires. Les partisans du libéralisme sont de fervents opposants à l’administration des grains, depuis plus de trente ans. Ils dénoncent sa corruption, ses lourdeurs, et lui reprochent de freiner la production. Le système ne pousse pas les paysans à produire plus. Turgot, en disciple fidèle du libéralisme, pense que la libéralisation du commerce va provoquer une hausse de la production céréalière, ce qui entraînera une baisse des prix, car l’offre sera supérieure à la demande. L’objectif est de pouvoir nourrir les villes et éviter les disettes. Mais pour que son projet réussisse, il faut un marché national établi sur un réseau de voies de communication développé. Ainsi, de grands travaux sont entrepris pour l’aménagement des canaux, mais ceux-ci ne deviennent pas navigables avant le début du XIXe siècle.
Les intempéries s’en mêlent à la fin de l’année 1774, et la récolte est médiocre. Durant l’hiver 1774-1775, les prix montent. Certaines villes « commencent à frémir » (Reims, Meaux, Montlhéry…) à la fin de la saison hivernale. En avril, entre l’Oise et la Seine, les bourgs sont agités par des émeutes. Les 27 et 28 avril, Beaumont-sur-Oise, grand relais céréalier pour la capitale est touché. Le 28 à la Roche-Guyon, « cinq cents mutins » attaquent sur la Seine un bateau de grain. Le lendemain, à Beauvais, les rues sont dépavées et l’hôtel de ville est lapidé. Les troubles se propagent, à Pontoise le 29 avril, à Meulan le 1er mai, où il y a « six heures de désordres affreux », à Argenteuil le 2 avec des pillages, à Saint-Germain-en Laye, où les marchands sont contraints de céder la farine à bas prix ou dévalisés, à Senlis, où le marché est mis à sac. (64)

À l’est de la capitale, c’est la même situation de pénurie avec les mêmes conséquences sur les prix, et toute la Brie est secouée par l’agitation. Le prix du setier* de grain oscille entre 26 et 36 livres sur les marchés. Les émeutiers, quand ils exigent la « taxation », signifient qu’ils veulent bien payer au maximum entre 12 et15 livres le setier. Soit le détenteur des grains accepte, soit il est délesté de toutes ses réserves. Cependant, et en dépit de l’ampleur du mouvement, on ne déplore pas de morts. Tôt ou tard, les troubles devaient gagner les deux capitales que sont Versailles et Paris, c’est chose faite le 2 mai. Une « foule prodigieuse de paysans et de petites gens des bas quartiers » envahissent la cité royale ; sur le marché, en vue du château, les émeutiers crèvent les sacs de grain et pillent les boulangeries. Un responsable se hâte d’annoncer que le prix de la livre de pain est autoritairement baissé, l’agitation retombe.

La décision connue de la cour, le roi la désavoue aussitôt. Le lendemain, des « bandes rurales » pénètrent dans Paris, elles sont rejointes par la « populace » (mendiants, porteurs d’eau, compagnons, garçons de boutique, ménagères, enfants), elles pillent les marchés et les boulangeries. Les forces de l’ordre ne réagissent pas et on voit même des mousquetaires qui libèrent une femme arrêtée par la police. Le 4 mai, le gouvernement décrète l’état de siège. La répression va être sévère mais dosée, associant pardon et rigueur (548 arrestations, 62 prévenus jugés dont 14 femmes, deux d’entre elles sont condamnées à mort mais par grâce royale sont bannies). Cette « guerre des farines » se décompose en mouvements brefs, en troubles spontanés motivés par une pure exigence de survie, durant lesquels les riches et les « affameurs » sont accusés d’organiser un « pacte de famine ». (65) Un abbé écrit à son propos, exprimant un sentiment d’étrangeté : « Il est impossible de trouver dans aucun monument historique un exemple d’émeute populaire comme l’ont été celles qui ont eu lieu […] Les détails [de cette insurrection] ne seront pas crus vraisemblables […]. Une troupe de gens sortis d’on ne sait où, qui se sont réunis on ne sait par quel instinct, paraît avoir suivi une marche combinée de lieux en lieux, et dans les jours de marché, comme l’aurait fait un corps de troupe réglée. »

L’abbé érudit est absolument incapable de saisir ce qui se passe sous yeux : « une troupe de gens sortis d’on ne sait où ». Les élites se sont à ce point éloignées des dominés qu’elles restent perplexes face aux mouvements sociaux, où se mêlent, il est vrai, éléments traditionnels et nouveaux.

L’esprit des Lumières rayonne alors dans les sphères supérieures de la société – les élites en général –, et de là redescend vers les niveaux inférieurs, mais rares sont les lueurs qui parviennent aux masses. Les préoccupations des philosophes, toutes nobles qu’elles soient, ne se portent qu’épisodiquement sur les conditions de vie des classes populaires. Ce qui va changer, c’est l’existence de cette couche de plus en large de jeunes gens lettrés, qui vont être les vecteurs des idées de liberté politique et d’égalité des droits, puis se feront les porte-parole de la république sociale sous la Révolution.

Les derniers temps : ruptures
L’été 1775 marque une pause, la récolte est en effet excellente. Mais ce n’est qu’un répit. L’hiver 1775-1776 est rude, il est suivi d’un mauvais printemps, froid, le chômage agricole s’accroît et avec lui la misère. En 1777, alors que Turgot a été remplacé par Necker (1732-1804), qui rétablit l’administration des grains et gagne en popularité, la situation continue de se dégrader, avec des grêles orageuses et des inondations qui provoquent de graves dégâts. L’année suivante est marquée par la sécheresse et le retour des violences. Les convois de grain sont attaqués sur la Loire (Berry et Touraine), et dans le Midi les troubles prennent un tour bien plus grave. (66) À Toulouse, l’agitation multiforme, avec pour déclencheur la cherté, éclate sur fond de crise municipale : les capitouls, très contestés, décident une augmentation du prix du pain. Le soir du 9 juin 1778, une foule disparate envahit la place du Capitole, à l’heure où « les gens de biens font leur promenade ». Le guet charge sans faire de tri et dégage la place à coups de fusil : « Affreuse boucherie » écrit un témoin, il y a sept ou huit morts et de nombreux blessés, sur les pavés traînent ombrelles, perruques… La noblesse est en fureur, l’intendant arrive et blâme aussitôt le guet puis démet les capitouls. Les démunis et les mendiants sont pris en charge par l’archevêché, qui distribue des bons de pain, jusqu’à 18 000 par jour, et encore 12 000 à la fin du mois. (67)

La période 1787-1789 change de rythme et de qualité. La conjoncture climatique reste mauvaise, l’automne 1787 est bourbeux et les semailles sont détrempées. Le printemps 1788 voit les calamités se poursuivre, pluies et inondations, l’été commence par des orages et des grêles très dévastatrices entre Seine et Loire, et se poursuit par une sécheresse. Des gels extrêmes rendent l’hiver 1788-1789 très pénible, d’autant plus qu’ils se poursuivent jusqu’au printemps. Cette série néfaste cause une grave pénurie alimentaire. Les villes, qui sont déjà affectées par le ralentissement de l’activité manufacturière, voient arriver des cohortes de miséreux. Seules les provinces périphériques sont épargnées par la crise, Corse, Alsace, Roussillon et Savoie. Partout ailleurs les prix ne cessent de monter. On compte 58 émeutes frumentaires en 1788 et 231 pour les quatre premiers mois de 1789, 11 en janvier, 16 en février, 99 en mars et 105 en avril.

À Caen, le commandant militaire de la province, le duc de Beuvron, a fait planter des gibets en pleine ville, afin de dissuader d’éventuels fauteurs de trouble. La foule s’en gausse, elle accroche aux gibets des chats avec des pots remplis de farine détrempée et un écriteau insolent pour gens de police : « Bouillie pour les chats. » (68)
 
 

Stéphane Lanchon
 
 
Les encadrés :
Le lexique de l’Ancien Régime :
* Les guerres de religion se déroulent dans le dernier tiers du XVIe siècle, voir bibliographie ainsi que pour la Fronde. La « guerre des farines » en 1775 est abordée dans la troisième partie de l’article.
* Population française : vers 1560, entre 18 et 21 millions ; 1640-1669, entre 18,9 et 21,8 millions ; 1700-1729, environ 23,5 millions ; 1750, 24,6 millions ; 1770, 27,1 millions et 28,1 millions en 1780. La population rurale représente entre 90 % et 85 % de la population totale pour la période, la population urbaine atteint son maximum (15 %) au XVIIIe siècle.
* Nu-pieds, Croquants, Gauthiers, Pitauts : noms des paysans révoltés des XVIe et XVIIe siècles, qu’ils se sont donnés ou qui leur ont été donnés.
* Les ordres ou états: voir encadré sur « Une organisation sociale idéale ». Les états généraux, convoqués par le roi, pour qu’il leur demande conseil, sont la représentation institutionnelle de la société dite d’ordres. Le souverain reçoit les députés séparément, en premier ceux du clergé, puis ceux de la noblesse et enfin ceux du Tiers. Ils ne siègent ensemble que pour l’ouverture et la conclusion des états, chacun a le même nombre d’élus, ce qui importe peu puisque le vote se fait par ordre et non par tête. Dans la réalité, il y a des clivages au sein de chaque ordre : haut et bas clergé (évêques, abbés, nobles… et une base formée par les curés et les vicaires) ; l’aristocratie est tout aussi divisée entre les princes du sang, les « grands » et leur clientèle (quelques milliers de familles vivant à la cour, monopolisant les hautes fonctions et les pensions royales) et la noblesse provinciale, partagée entre les seigneurs qui imitent le style parisien et les hobereaux (petite noblesse) qui vivent à peine mieux que leurs paysans. Le tiers état regroupe les paysans, les artisans, les bourgeois (boutiquiers, négociants…), ceux que l’on appelle les « roturiers ».
* Officiers royaux : la notion de fonction publique existe sous l’Ancien Régime, cependant elle reste imprégnée par les conceptions médiévales. Il y a d’un côté les officiers et de l’autre les commissaires. Les premiers ont acheté leur office de justice ou  de finance (on parle de vénalité des offices). Ils en sont propriétaires, cela devient un élément de leur patrimoine. Certains offices permettent d’accéder à la noblesse. Les seconds sont nommés par le pouvoir pour une durée limitée et avec des compétences spéciales, comme les intendants.
* Pays d’élection et pays d’état : une des divisions principales sous l’Ancien Régime. Contrairement aux apparences, les pays d’élection sont ceux où le pouvoir royal s’exerce directement. Les pays d’état, à l’inverse, sont ceux qui ont conservé leurs institutions au moment de leur rattachement au royaume de France.
* Livre tournois : c’est une monnaie de compte, qui se divise en vingt sous, chaque sol (singulier) se subdivisant en douze deniers, il y a ainsi deux cent quarante deniers dans une livre. Au XVIIIe, le salaire journalier est d’une livre. Un pain de 500 grammes vaut trois sous.
* Curé : à la tête d’une paroisse, il a la charge des âmes, il tient les registres paroissiaux (état civil religieux) depuis l’ordonnance de François Ier en 1539, enfin, en chaire, il lit le prône c’est-à-dire qu’il annonce les mariages et naissances royaux, les lois et proclamations. Précisons qu’il est le détenteur des secrets intimes des paroissiens, par la confession.
*Paroisse : elle regroupe la communauté des habitants dépendant d’une église. Elle est la cellule de base du diocèse (évêché) dans l’Église, et, par ailleurs, elle est une circonscription administrative et fiscale. Voir communauté.
*Communauté, commune : à l’origine c’est la communauté d’exploitation du sol. Elle règle la vie des champs et fait respecter les contraintes collectives et les « usages » consacrés par la coutume, elle se charge de l’administration locale (voirie, ordre public, assistance aux démunis). En cas de danger, c’est dans son cadre qu’est levée la milice sur la base des défilés (« monstres ») des jours de fête.
*Laboureurs : ce sont les paysans dits aisés, ceux qui possèdent un train de labours.
*Mercuriales : bulletin reproduisant les cours officiels des denrées vendues sur les marchés.
*Setier : variable selon les régions, dans le Bassin parisien, un setier est égal à environ 156 litres, soit 115 à 120 kilos.

Encadré
Une organisation sociale idéale
Au XIe siècle, l’évêque de Laon écrit : « La maison de Dieu, que l’on croit une, est donc divisée en trois : les uns prient, les autres combattent, les autres enfin travaillent. » Il conclut à l’harmonie de la société ; cependant, dans un éclair de lucidité sociale, il remarque : « La […] classe […] des serfs : cette malheureuse engeance ne possède rien qu’au prix de sa peine. Qui pourrait […] faire le compte des soins qui absorbent les serfs, de leurs longues marches, de leurs durs travaux ? Argent, vêtement, nourriture, les serfs fournissent tout à tout le monde […] ; le maître est nourri par le serf, lui qui prétend le nourrir. » (cité par Jacques Le Goff, La Civilisation de l’Occident médiéval, Champs Flammarion, 2004, p. 234-235.)
Remarque : il n’y a plus de servage au XVIe siècle, néanmoins, cette vision de la société est le fondement idéologique de l’Ancien Régime jusqu’à sa chute. La société est divisée en ordres ou en états : ceux qui prient oratores, ceux qui combattent bellatores et ceux qui travaillent laboratores.
 

Notes
1- Jean Nicolas, La rébellion française, Seuil, 2002, p 479.
2- Yves-Marie Bercé, Croquants et nu-pieds, Gallimard, 1991, p 16-17.
3- Emmanuel Le Roy Ladurie, Histoire des paysans français, PUF, 2002, p 430.
4- E. Le Roy Ladurie, idem, p 111 – 112.
5- Janine Garrisson, Royauté, Renaissance, Réforme, Seuil, 1991, p261.
6- J. Nicolas, La rébellion française, p 37.
7- J. Nicolas, idem, p38.
8- Françoise Hildesheimer, Richelieu, une certaine idée de l’État, Publisud, 1985, p 87.
9- J. Garrisson, Royauté, Renaissance, Réforme, p 258.
10- J. Nicolas, op. cit., voir chapitres II (p 37-68) et IV (p 69-90).
11- J. Garrisson, Royauté, Renaissance, Réforme, p 259.
12- J. Garrisson, idem, p 256-257.
13- J. Garrisson, p 258.
14- J. Garrisson, p 259-260.
15- E. Le Roy Ladurie, op. cit., p 431.
16- J. Garrisson, op. cit., p 261.
17- E. Le Roy Ladurie, op. cit., p 432.
18- E. Le Roy Ladurie, p 437.
19- E. Le Roy Ladurie, p 436.
20- E. Le Roy Ladurie, p 437.
21- E  Le Roy Ladurie, p 432 et 434.
22- J. Garrisson, p 262.
23- E. Le Roy Ladurie, p 432.
24- E. Le Roy Ladurie, p 432.
25- E. Le Roy Ladurie, p 433.
26- E. Le Roy Ladurie, p 730, extrait des « Chroniques » début du XVIe.
27- J. Garrisson, p 263.
28- J. Garrisson, p 264.
29- E. Le Roy Ladurie, p 438.
30- Robert Muchembled, Culture populaire et culture des élites dans la France moderne, Champs Flammarion, 1978, p 21-22.
31- R. Muchembled, idem, p123 : « Libère nous, [Dieu] de la peste, de la famine et de la guerre ».
32- R. Muchembled, p 24-25.
33- Jean-Yves Grenier (dir.), Dictionnaire de la France moderne, Hachette Supérieur.
34- R. Muchembled, op. cit., p 123.
35- R. Muchembled, p 30.
36- R Muchembled, p 31.
37- R. Muchembled, p 33 – 34.
38- R. Muchembled voir 2e partie chapitres I à V.
39-R. Muchembled, voir première partie chapitre III.
40- J Nicolas, op. cit., p 221
41- J. Nicolas, chapitre VII p 221-265. Voir Steven L. Kaplan, Le pain, le peuple et le roi. La bataille du libéralisme sous Louis XV, Perrin, 1986 ; et Le complot de famine. L’histoire d’une rumeur au XVIIIe siècle, Armand Colin, 1982.
42- J. Nicolas, p 223
43- Y.-M. Bercé, Croquants et nu-pieds, p 113.
44- Y.-M Bercé, La naissance dramatique de l’absolutisme, p 143.
45- Y. –M. Bercé, idem, p 146
46- Y.-M. Bercé, p 147.
47- F. Hildesheimer, Richelieu, une certaine idée de l’État, p 90.
48- Y.-M. Bercé, Croquants et nu-pieds, p 64.
49- Y.-M. Bercé, idem, p 74 et 75.
50- Y.-M. Bercé, p 92 et 93.
51- Bercé, p 120.
52- Bercé, p 121.
53- Bercé, p 122.
54- E. Le Roy Ladurie, op. cit., p 662.
55- J. Nicolas, op. cit., p 246.
56- J. Nicolas p 247.
57- J. Nicolas p 249-250.
58- J. Nicolas p 441.
59- J. Nicolas p 442.
60- J. Nicolas p 450.
61- J. Nicolas p 452.
62- J. Nicolas p 252.
63- J. Nicolas p 253.
64- J. Nicolas p 254-255.
65- J. Nicolas p 256-257.
66- J. Nicolas p 257-258.
67- J. Nicolas  p 259.
68- J. Nicolas  p 263.

Bibliographie:
1 – Ouvrages généraux
Grenier (Jean-Yves), Dictionnaire de la France moderne, Hachette Supérieur, 2003.
Deregnaucourt (Gilles) et Poton (Didier), La vie religieuse du XVIe au XVIIIe siècle, Paris, éditions Ophrys, 1994.
Le Roy Ladurie (Emmanuel), Histoire des paysans français, de la peste noire à la révolution, Paris, éditions du Seuil, P.U.F, 2002.
Duby (Georges) (dir.), Histoire de la France rurale, tome 2 : L’Âge classique des paysans de 1340 à 1789, éditions du Seuil, 1975.

2 - Périodes historiques
1. Nouvelle Histoire de la France moderne, Collection « Points Histoire » :
2. Garrisson (Janine), Royauté, Renaissance et Réforme 1483-1559, Paris, éditions du Seuil, 1991.
3. Garrisson (Janine), Guerre civile et compromis 1559- 1598, Paris, éditions du Seuil, 1991.
4. Bercé (Yves-Marie), La naissance dramatique de l’absolutisme 1598-1661, Paris, éditions du Seuil, 1992.
5. Lebrun (François), La Puissance et la Guerre 1661-1715, Paris, éditions du Seuil, 1997.
6. Zysberg (André), La Monarchie des Lumières 1715-1786, Paris, éditions du Seuil, 2002.
7. Hildesheimer (Françoise), Richelieu, une certaine idée de l’État, Paris, éditions Publisher, 1985.

3 - Culture populaire et contestation
1. Bercé (Yves-Marie), Croquants et nu-pieds, les soulèvements paysans en France du XVIe au XIXe siècle, Paris, éditions Gallimard, 1991.
2. Bercé (Y.-M.), Fêtes et Révoltes, Paris, Hachette, 1978.
3. Bercé (Y.-M.), Histoire des Croquants, Genève, Paris, Droz, 1974, 2 vol.
4. Muchembled (Robert), Culture populaire et cultures des élites dans la France moderne (XVe- XVIIIe siècle), Paris, éditions Flammarion, « Champs », 1978.
5. Nicolas (Jean), La Rébellion française, mouvements populaires et conscience sociale 1661-1789, Paris, éditions du Seuil, 2002.
 

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