Les émeutes de novembre 2005, un an après.

Une révolte salutaire délaissée par la gauche

Les émeutes de novembre 2005 ont été, de par leur intensité et leur propagation sur tout le territoire national, un tournant dans l’histoire contemporaine des violences urbaines dans l’hexagone. Ainsi, elles ont fortement marqué une vie politique française majoritairement dominée par les questions d’insécurité ces dernières années. D’une part, le gouvernement de droite a exercé une répression sévère, sous la pression politique de l’extrême droite, notamment par l’utilisation de la loi d’exception dite de l’état d’urgence dans la lignée, au moins symbolique, des anciennes pratiques coloniales. D’autre part, les réactions de la gauche n’ont pas été à la hauteur et les organisations ouvrières se sont à cette occasion un peu plus coupées des émeutiers. Un an après, nous revenons sur ces évènements pour tenter de les caractériser et de les expliquer, mais aussi pour analyser ce que révèlent les réactions et les explications qu’en ont tirées des différentes organisations politiques.
 

La droite matraque

De leur côté, la droite et l’extrême droite ont tout fait pour orienter l’opinion vers l’analyse d’une crise ethnico-religieuse. La majeure partie du travail a été effectuée par l’UMP et le gouvernement, chassant sur les terres de l’extrême droite. Celle-ci n’a eu ainsi qu’à se féliciter de ce que ces idées et ses propositions (l’idée de l’état d’urgence a été lancée initialement par le FN) soient reprises par le gouvernement.

Ainsi, si Philippe de Villiers (MPF) explique les émeutes par « l’islamisation de la société » et la « déferlante migratoire », tandis que le Pen (FN) déclare que c’est « la France elle-même qui est attaquée par des hordes […] étrangères » (1).

 La droite attaque d’abord tous azimuts, par des interventions individuelles sans véritable concertation. Elle s’en prend à l’immigration subie, la polygamie, le rap anti-français, le chômage des jeunes, le laxisme de la gauche et la culture de « l’excuse systématique » (Nicolas Sarkosy, UMP), jusqu’au moment où ses chefs définissent la ligne générale.
Dans un premier temps, le premier ministre, tout en affirmant un combat sans faille contre les émeutiers jusqu’à l’arrêt des violences, annonce le 8 novembre une batterie de mesures qui permettent selon lui de répondre aux causes « socio-économiques ». Il s’agit cependant de dispositions très régressives : contre quelques concessions comme l’augmentation des bourses au mérite, il annonce notamment l’apprentissage à 14 ans et la réforme des ZEP (réforme contestée par les syndicats de l’éducation par la suite). Il poursuit ce faisant sa logique libérale d’attaque du code du travail et de l’éducation nationale qu’il appelle la « bataille pour l’emploi », arguée déjà au moment de la mise en place du CNE.

Dans un second temps, le ministre de l’intérieur déploie les mesures répressives, second volet complémentaire aux attaques sociales. Il déclare ainsi le 15 novembre que les émeutes sont menées par des groupes « extrêmement organisés », des trafiquants, des délinquants (sans tenir compte des conclusions inverses du rapport des Renseignements Généraux). Ainsi, il ment à l’opinion et aux députés en affirmant à l’assemblée nationale que « 75 à 80% » des émeutiers interpellés sont des délinquants, ce qui se révèlera faux (2).
Ce mensonge sert à bâtir sa version des faits, totalement imaginaire, selon laquelle les émeutes sont la conséquence du retour de la police dans des soi-disant quartiers de non droit auquel tentent de résister les trafiquants par ces violences urbaines : « Je le dis comme je le pense : le retour de l’autorité républicaine n’est pas indifférent à l’agitation de certaines cités, dont une minorité d’individus se pensaient les seuls maîtres. Entre le monde de la violence et celui de la paix publique, entre les codes qui régissent l’univers de certains quartiers et les règles qui orchestrent la République, l’heure de vérité a sonné. L’enjeu est considérable car, si ce n’est pas l’ordre de la République qui règne dans les quartiers, ce sera l’ordre des bandes ou celui des extrémistes, ce que nous ne voulons à aucun prix. »  (3)

C’est donc à une guerre définitive entre l’Etat et les « bandes » que le ministre de l’intérieur réduit ces émeutes. C’est ce qui lui permet de justifier le recours à l’état d’urgence. La question de l’intervention policière et de la répression devient alors la question centrale et permet ainsi de situer les positions de chacun.

Coup de barre à droite au Parti Socialiste

Les réactions dans les organisations du mouvement ouvrier montrent une fois de plus l’existence de deux gauches. Mais surtout, aucune de ces forces n’a pu publiquement exprimer combien cette révolte était nécessaire pour sortir ces populations de la spirale répressive mise en place par Sarkozy.

Le parti socialiste semble céder à la droite sur le terrain des idées en acceptant de fait les arguments de la droite sur l’intégration. Les réactions du PS ont évolué avec les évènements mais se sont principalement situées par rapport aux décisions passées ou présentes de Nicolas Sarkozy, dans une vision essentiellement électoraliste de la question. Dans un premier temps, les critiques se sont concentrées sur les provocations du ministre de l’intérieur et le manque de transparence sur la mort des deux adolescents de Clichy sous bois. Sont ensuite venus les coups portés contre l’inefficacité de sa politique de sécurité depuis 2002, pierre angulaire déclarée de son action (est notamment visée la suppression de la police de proximité instaurée par la gauche plurielle). Dès que les émeutes s’étendent à tout le pays, la position du PS devient la priorité du retour au calme et à la défense des habitants des quartiers contre les émeutiers.

Enfin, le 8 novembre, le discours de Jean Marc Ayrault, président du groupe socialiste, à l’assemblée nationale, contient deux reculades d’importance. En premier lieu, le parti socialiste pourtant dans l’opposition ne s’oppose pas au couvre-feu au nom de l’exigence du retour à l’ordre : « Quelles que soient les fautes et les erreurs qui ont été commises par les autorités de la République ces dernières semaines - et elles sont nombreuses  - il ne peut y avoir de justification à la violence.
Les habitants des cités en sont les premières victimes, alors même qu'ils sont parmi les plus défavorisés de notre société. Ils ont droit comme tous les Français à la sécurité, au calme et à l'apaisement. Les bandes doivent être mises hors d'état de nuire. Les casseurs doivent être punis. »  […] « Nous ne sommes pas hostiles, par principe, au couvre-feu. Il peut être utile dans certains cas et pour un temps limité, en concertation avec les maires. » (4) Le parti socialiste a, bien entendu, mainte fois été favorable à l’envoi des forces de l’ordre contre les travailleurs en lutte, y compris en utilisant la loi de l’état d’urgence en Nouvelle Calédonie. Cependant, à chaque fois, c’est qu’il était au pouvoir. Quand il est au gouvernement, et comme il se pose en gestionnaire du capitalisme, le PS est nécessairement amené à prendre position contre le mouvement social quand la situation ne permet pas de le satisfaire ou quand il n’a pas pu utiliser d’autres moyens (récupération et détournement du mouvement par exemple). Mais, en novembre 2005, le PS était dans l’opposition et avait ainsi la possibilité d’exprimer librement -gratuitement pourrait-on dire -des positions clairement de gauche. Le fait que, étant dans l’opposition, il rejoigne l’UMP et l’UDF dans une sorte d’union sacrée en faveur de l’état d’urgence marque de sa part un tournant vers la droite.

Ceci découle logiquement de son analyse de la situation. S’il ne renie pas les causes socio-économiques de ces émeutes, il reprend par contre à son compte les arguments de la droite sur l’intégration. En effet, dans le même discours, M. Ayrault déclare : « Les cités sont le reflet de notre crise nationale qui, vous le savez, est profonde et ne se réduit pas au chômage. Elle est aussi une perte de repères et de normes dans notre vie collective. Trop de jeunes Français, vous y avez fait allusion, titulaires d’une carte d’identité nationale, se sentent étrangers dans leur propre pays. »(4) Cette analyse des problèmes des banlieues comme provenant d’une intégration insatisfaisante dans la république des étrangers naturalisés figure d’ailleurs dans le programme électoral pour 2007 du PS : il propose en effet d’instaurer une journée annuelle où les personnes naturalisées seront reçues par les maires « pour leur rappeler les principes fondamentaux de la république».  Il ressort de cette analyse que les populations issues de l’immigration vivant dans les banlieues pauvres sont certes victimes de la « machine à faire des pauvres », mais n’en sont pas moins dissociées du peuple de gauche que le PS prétend encore représenter et défendre. Qu’il affirme qu’il existe une soi-disant fracture culturelle, montre la lepénisation des esprits qui le frappe.

Le PCF entre deux eaux
 
Le PCF fustige dans son communiqué du 1er novembre 2005 l’inefficacité de la politique du gouvernement (politique de la ville, de l’Ecole, de l’emploi) et notamment celle pour la sécurité revendiquée par le ministre de l’intérieur. Pour autant, aucune marque de solidarité avec les émeutiers n’est affichée, le but étant « l’arrêt de toutes les violences ». Comprendre celles des émeutiers et celles de la police, qui sont ainsi mises sur le même plan. La position est claire : « Le Parti communiste condamne la violence, quelle que soit son origine (5)».
Sur la question de la répression, le PCF salue l’action « courageuse » de la force publique – aussi bien d’ailleurs policiers qu’élus locaux – mais se positionne a contrario contre l’Etat d’urgence instauré par le gouvernement :

« N'avez-vous comme réponse que la loi du 3 avril 1955, une véritable loi d'exception attentatoire aux libertés, pour ramener la paix et la tranquillité dans les quartiers populaires ? Votre gouvernement réactualise, cinquante ans après, l'une des plus sombres pages de l'histoire de notre pays : celle d'une guerre colonialiste. […]Le parti communiste français s’élève vigoureusement contre cette loi d’exception. (6) »

Dans ce sens, le PCF signera un appel commun contre les mesures répressives d’exception et pour des mesures d’urgence sociales.

Par ailleurs, les discours du PCF mettent cependant en avant les conditions sociales désastreuses des quartiers de relégation et la destruction du pacte républicain par ce gouvernement. Il dénonce l’autisme du gouvernement aux appels populaires conventionnels - victoire du Non au traité pour une constitution européenne, défaite de la droite aux élections régionales, mobilisation massive pour la défense des retraites – qui finit par engendrer des moyens d’expression plus violents. « C'est donc bien le libéralisme qui est montré du doigt aujourd'hui, et non notre modèle social. Si ce dernier est en panne, la faute en incombe aux politiques qui ont promu ou accompagné un libéralisme destructeur de toutes les solidarités. Ces politiques ont vidé de tout sens notre République et ses valeurs.(6) » Pour le PCF, donc, un gouvernement qui refuse tout compromis avec la classe ouvrière, qui revient même sur les compromis précédents, ne peut que récolter ce genre de violences à force d’exaspération. Il met dos à dos les émeutiers et le gouvernement, car il estime que dans les deux cas, on sort du pacte républicain : la classe ouvrière doit se conformer aux lois de la République, en échange les classes dirigeantes doivent lui concéder une part des richesses nationales.

L’extrême gauche : qu’est-ce qui aurait été possible ?

Lutte ouvrière rejoint le reste PCF sur un point : elle condamne les moyens qu’ont choisi les émeutiers pour exprimer une colère légitime : « Cette flambée de violence est stérile. Brûler les voitures de ses propres parents ou voisins, brûler des autobus qui desservent les quartiers populaires, saccager des écoles maternelles témoigne de la part de ceux qui le font d'une absence de conscience sociale et de solidarité. » (7) Mais, quand il s’agit d’offrir une alternative à ces jeunes (« voire des gamins »), elle ne trouve pas de mot d’ordre immédiat. Son invective est, elle, stérile sur le court terme : « Pour que la jeunesse pauvre n'en soit pas réduite à l'alternative entre la résignation dans l'exploitation et la violence stérile, il faudrait que le mouvement ouvrier retrouve sa capacité de lutte et surtout la volonté politique d'incarner vis-à-vis de cette jeunesse un espoir de transformation sociale. » (7) Si elle les arguments  et les mesures racistes de la droite et du gouvernement, LO n’appelle cependant pas au rassemblement unitaire qui s’est tenu à Paris contre les pratiques coloniales, les lois d’exception et pour l’urgence sociale (8).

La LCR de son côté a, dès le début, lancé un appel à l’ensemble des forces de gauche et démocratiques pour former un rassemblement unitaire demandant la démission de Sarkosy et des mesures d’urgence sociale. Son analyse de la crise est en effet que les émeutiers sont les victimes des politiques libérales doublées du racisme et de la répression d’Etat, comme l’indique son communiqué du 7 novembre 2005 :
« La réalité de tous les jours c’est le chômage de masse, la destruction des services publics, les contrôles d’identités à répétition, les propos insultants et discriminants de Sarkozy. Tout cela renforce un sentiment d’exclusion et de tension qui ne trouve, pour l’instant, d’exutoire que dans la violence, le désespoir, le désarroi, engendrant de nouveaux drames humains. Politique sécuritaire et libéralisme sont les deux faces d’une même politique. C’est pourquoi, les jeunes et les populations des quartiers doivent, non pas s’opposer, mais retrouver le chemin de la solidarité. La mobilisation populaire contre le gouvernement est indispensable pour faire toute la lumière sur le drame de Clichy, faire cesser les provocations policières, exiger le départ de Sarkozy, stopper les réformes libérales et revendiquer que la priorité soit donnée à la satisfaction des besoins sociaux. La LCR en appelle à la population, aux jeunes, aux forces de gauche et démocratiques pour construire ce front de résistance (9)».

Ceci montre une compréhension et un soutien avec la révolte des émeutiers. Surtout, sont données des perspectives politiques, le départ de Sarkozy et l’arrêt des contre-réformes libérales - on se situe alors quelques mois après la défaite sans combat du CNE, qui a suivi de près la victoire contre la constitution européenne. Le mot d’ordre sur le départ de Sarkozy était un message clair, accessible et qui symbolisait en premier lieu le refus de la violence policière, mais aussi celui du tournant libéral du gouvernement. Il correspondait au besoin de réunir les émeutiers et les autres habitants de quartiers pauvres, voire, au-delà, parmi le reste de la classe ouvrière, choquée par les propos du ministre d’Etat ou la situation sociale des cités. Pour ce faire, il fallait en effet que ceux-ci n’aient pas peur de se mobiliser aux côtés des émeutiers : ce qui impliquait l’arrêt des violences tournées vers les civils au profit d’une mobilisation contre les vrais responsables. Dans ces conditions, ce mouvement aurait sans doute été capable d’obtenir des acquis concrets pour les banlieues et aurait permis de combattre idéologiquement la « pensée unique » sur l’immigration et l’intégration.

La fédération anarchiste quant à elle, dans un communiqué du 8 novembre 2005, reconnaît aux émeutiers la légitimité de leur révolte et le besoin imminent de combattre ce « gouvernement fascisant ». Ses positions contre les lois d’exception et les poursuites engagées contre les jeunes révoltés sont sans appel. Mais elle marque une distance avec ce mouvement : « frapper au hasard ne fait que du tort et ne fait que renforcer tous les replis identitaires (qu’ils soient nationalistes ou religieux). »  (10)

Bilan d’un mouvement isolé politiquement

Pour expliquer le peu de soutien aux émeutiers face au dédain du gouvernement face à la mort de deux adolescents et à la répression policière, il faut rappeler le contexte médiatique des émeutes. Outre l’union sacrée des partis de gouvernement pour l’arrêt des violences, tout est fait pour faire croire à une sorte de guerre civile. Ainsi des extraits des journaux télévisés étrangers qui montrent de véritables images de guerre. De même, Alain Finkielkraut, comme il fallait s’y attendre, parle de « pogroms contre la République », fidèle en cela à sa logique réactionnaire, tandis que de son côté, l’UOIF émet une fatwa contre les émeutiers, précisant que le type d’action choisi est « interdit par la religion » : « Il est formellement interdit à tout musulman recherchant la satisfaction et la grâce divines de participer à quelque action qui frappe, de façon aveugle, des biens privés ou publics, ou qui peut attenter à la vie d’autrui » (11). Ce faisant, elle se fait l’auxiliaire du ministère de l’intérieur dans les quartiers où ses représentants sont présents.

Etant donné cet isolement politique, le mouvement avait peu de chances de remporter des victoires franches. Avec le recul, elles sont en effet assez limitées. La première fut cependant de mettre un terme à la surenchère provocatrice et finalement meurtrière du ministre de l’intérieur. Ce mouvement a par ailleurs fait avancer le débat sur les minorités visibles et  a engagé une prise de conscience du vote et donc de l’inscription sur les listes électorales. TF1 a, par exemple, engagé pour la première fois un présentateur noir pour son journal télévisé de l’été. Et des artistes populaires (Djamel et Diams notamment) ont joint à leur CD ou DVD des formulaires expliquant comment s’inscrire sur les listes électorales. Mais ceci est faible face au retour de bâton législatif du  gouvernement : apprentissage à 14 ans, CPE, réforme des ZEP, loi pour la prévention de la délinquance.

Au total, on voit donc, d’un côté, l’utilisation de la répression policière par le gouvernement de droite, sur fond de discours raciste et islamophobe, qui, si elle évite qu’il y ait à déplorer d’autres morts, conduit à de très nombreuses arrestations. De l‘autre côté, à gauche, les réactions sont hétérogènes mais globalement très mauvaises. Même la LCR, qui est la seule composante à s’être montré ouvertement dans le camp des émeutiers, n’a pas clairement exprimé que cette révolte était nécessaire pour contrer l’arrogance et les menaces d’un Sarkosy en pleine confiance. Cette attitude de la gauche révèle pour le moins une mécompréhension des évènements et des populations qui se sont révoltées à cette occasion.
 

Une population pauvre et en but à un racisme quotidien

Cette flambée de violences urbaines ne fut pas une surprise pour les sociologues qui ont menés des enquêtes de terrain dans ces quartiers populaires, ni d’ailleurs pour les populations qu’ils ont interrogées par la suite. Alexandre Piettre cite le témoignage d’un habitant qui participait aux rondes pour préserver les édifices publics : « Nos mômes voulaient en découdre. Tout le monde le sentait. [ …] Il n’y pas de réseau dirigés par une mafia. Les mômes qui sont dans la rue se sont nos propres mômes. » (12)

Si ce ne fut pas une surprise, c’est que les facteurs structurels sont en place longtemps et sont bien connus. En effet, la localisation de la pauvreté dans des quartiers populaires définis est très ancienne (voir à ce sujet l’article d’ Alexandre Achrafieh dans le présent dossier). Mais depuis 25 ans, l’offensive néolibérale a aggravé cette situation. Les effets les plus marquants sont liés à la discrimination territoriale accrue : il est par exemple difficile de trouver un emploi quand l’adresse d’une cité mal réputée apparaît sur le CV. Ceci est d’autant plus mal vécu que le prolétariat en général a connu une précarisation massive et une déstructuration importante.

Dans ce contexte, les habitants de ces quartiers, la fraction la plus pauvre du prolétariat a doublement senti les effets des attaques néo-libérales : accroissement de la pauvreté, montée du racisme et de l’islamophobie. Il est important de comprendre ce phénomène, auquel les deux gouvernements du quinquennat en cours de Jacques Chirac ont pris un part notable.

Les effets de la transformation du salariat ont notamment été décrits par Michel Pialoux et Stéphane Beaud. Concernant les habitants des cités, celle-ci influe sur les liens qui peuvent se former entre jeunes scolarisés dans des filières dévalorisés, chômeurs et jeunes actifs précaires qui subissent une discrimination spatiale et raciale, à l’embauche, puis, le cas échéant, au travail : « Karim, 22 ans raconte comment dans son travail les ouvriers de son secteur ne l’ont jamais appelé par son prénom, mais par son surnom censé faire rire tout le monde : Al Quaïda.» Les auteurs concluent de tous les témoignages de ce type que « [les jeunes des cités, arabes ou noirs] n’ont pas l’impression d’être bienvenus dans le monde du travail. C’est peut-être là une grande différence avec leurs aînés ouvriers (appartenant à la génération de la marche des beurs) qui entraient dans un monde ouvrier peut-être aussi méfiant voire hostile vis-à-vis des « jeunes Arabes », mais qui était plus structuré, plus syndiqué. Le monde des ouvriers d’après la « classe ouvrière » est plus anomique, miné par la précarité mais aussi par les jalousies et les luttes de concurrence exacerbées par la nouvelle organisation du travail. Conséquence : se faire sa place au travail pour les jeunes de cité exige toujours plus d’efforts, d’abnégation, de retenue... Or ils appartiennent à une génération sociale, marquée par la vie en cité, qui ne veut pas jouer les « rabaissés », qui ne veut pas reproduire les logiques d’humiliation vécues par leurs parents.» (13)

Ce racisme est l‘expérience quotidienne des habitants des cités, majoritairement immigrés ou descendants d’immigrés, ou du moins perçus comme tels.

Il provient en premier lieu de l’Etat, notamment de la police. Laurent Mucchielli et Marwan Mohammed écrivent dans Quand les banlieues brûlent, parus après les émeutes que : « De fait, la police est au contraire omniprésente dans ces quartiers : elle y intervient tous les jours et sur tous les registres de l’action répressive : du simple contrôle d’identité jusqu’à l’opération de maintien de l’ordre massive, en passant par les opérations de police judiciaire (interpellations, perquisitions, etc.). […] De surcroît, la totalité de ces modes d’intervention sont enfermés dans la violence latente qui parfois explose au grand jour.» (14)

Une révolte politique

Les émeutes de novembre 2005 sont avant tout une révolte autonome et spontanée d’une fraction particulièrement précarisée de la classe ouvrière, tournée contre les symboles de sa propre exclusion de la société ; et exprimée avec des moyens non conventionnels pour le mouvement ouvrier contemporain.

De fait, cette crise de pauvreté, de précarité, voire de misère, est bien une révolte de la fraction la plus pauvre et la plus discriminée du mouvement ouvrier. Contrairement à ce que certains discours laissent entendre, il ne s’agit pas de membres d’un soi-disant lumpenprolétariat, et qui n’auraient ainsi plus aucune chance de rejoindre le prolétariat. Les opposer aux autres habitants des quartiers populaires est donc une erreur : ils ont objectivement les mêmes intérêts, bien que les émeutiers s’en soient pris entre autres à leurs voisins (voir à ce sujet l’article de Claude Meunier dans le présent dossier). De plus, cette idée signifie insidieusement que cette révolte n’était pas politique. Or, le message général de ces nuits de révolte – au-delà des moyens particuliers utilisés, frôlant parfois l’autodestruction – est bien un message politique : celui d’une colère contre les assauts racistes et antisociaux de Nicolas Sarkozy, devenu, à force d’omniprésence médiatique, le symbole caricatural d’une société qui exclut les pauvres et les punit.

De fait, les lieux des émeutes sont les quartiers appelés par les pouvoirs publics les « zones urbaines sensibles ». Toutes ces zones n’ont pas connues d’émeutes, mais elles en ont eu l’exclusivité. Les traits socio-économiques communs de ces quartiers sont le taux de chômage deux à trois fois supérieur, une proportion largement plus élevée d’emplois précaires, des familles monoparentales et nombreuses plus courantes qu’ailleurs ou encore des problèmes de santé plus marqués (15).

Si à gauche, ce contexte est largement admis, il ne suffit pas à excuser la forme qu’ont revêtues les émeutes, notamment l’attaque contre les écoles et les autres habitants ou encore les marques « d’autodestruction », c'est-à-dire la destruction de biens matériels censés leur être destinés. En effet, une école brûlée est une régression particulièrement aigue pour les habitants des cités où les écoles et le service public en général sont déjà trop rares. Mais, s’ils les ont choisi pour cibles, c’est précisément pour ce qu’ils symbolisaient : l’Etat répressif. « Il est fort possible que les jeunes n’aient pas gardé un si bon souvenir de ces structures et qu’ils les aient vécues bien davantage comme des lieux d’exclusion ou de répression que comme des lieux d’accueil et d’éducation. », écrit Laurent OTT dans Quand les banlieues brûlent. (16) Ainsi brûler une école serait plus un acte politique qu’un acte d’autodestruction ; ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en a pas eu.  Ceux-ci ont une autre signification et il est important de les distinguer.

La classe ouvrière divisée

La violence de cette révolte a donc eu pour conséquence que les organisations ouvrières se sont largement désolidarisées des émeutiers. En effet, elles ne se reconnaissaient pas dans leurs modes d’actions jugés « stériles » voire « barbares ». Une fracture existe bel et bien : les normes du mouvement ouvrier traditionnel ne sont pas reprises à leur compte par les jeunes des cités, qui en retour n’arrivent pas à imposer les leurs, contrairement à d’autres aspects de leur mode de vie, comme le rap qui se trouve maintenant bien en vue dans les supermarchés. L’ancien groupe ouvrier, quant à lui, a perdu son pouvoir symbolique, du fait de son éclatement et des ravages du chômage de masse : il n’est plus un modèle pour les jeunes révoltés des cités. On constate donc une désaffiliation des jeunes des cités aux organes de la classe ouvrière à la quelle la gauche possède sa part de responsabilité. Par exemple, les municipalités de gauche (PS et PCF) ont bien fait émerger, dans les années 80 et 90,  des responsables issus des quartiers défavorisés et d’origine immigrée, mais la plupart du temps en les cantonnant à la sphère associative. Ces partis n’ont pas empêché la fracture entre la fraction des anciens ouvriers et les populations récemment immigrées peuplant les cités les plus pauvres parce qu’ils ont  fait le choix de défendre les anciens ouvriers – leur base traditionnelle – qui se voyaient mis en concurrence et se méfiaient de ces nouveaux travailleurs.
Pour ces différentes raisons, la révolte de novembre 2005 n’a pas eu de représentation stable et à grande échelle par un parti politique, pour autant elle n’était pas dépolitisée.

Laurent Mucchielli et Abderrahim AÏT-OMAR ont recueilli des témoignages d’émeutiers qui montrent cette caractéristique du mouvement, que les émeutiers veulent changer leur place dans la société : « Lors des émeutes j’ai voulu participer grave [fortement] car ces bâtards de la société s’en foutent de nous […] j’ai brûlé des voitures près du lycée pour leur montré qu’on existe […] on va leur faire peur comme ça ils vont changer leur comportement et vont nous respecter. » (17)
 

Conclusion

Nourri de la pauvreté et de l’absence de perspectives, déclenché par la colère contre un gouvernement et une police provocateurs et insultants, ce mouvement a été avant tout une révolte salutaire des jeunes des quartiers populaires contre un gouvernement de plus en plus policier, jusqu’à tuer deux adolescents innocents de Clichy. Il est en ce sens à inscrire au nombre des combats menés par la classe ouvrière contre les attaques du néo-libéralisme. Ce fut une grave erreur d’opposer artificiellement les composantes traditionnelles du mouvement ouvrier et les jeunes des cités, comme le firent le PS, le PCF et LO. Ce fut une erreur également de ne pas soutenir ces émeutiers, de ne pas affirmer publiquement et largement que ces émeutes étaient une révolte légitime et importante d’une fraction extrêmement pauvre et désorganisée du  prolétariat, que commirent l’ensemble des organisations ouvrières. Leurs réactions à ces émeutes montrent une fois de plus que nous avons besoin d’un parti large qui reconnaisse ces combats – nombreux et massifs dans la phase actuelle (retraites, référendum européen, banlieues, CPE, Ceseda) - comme participant de la même logique anticapitaliste et offre à ceux qui luttent une perspective crédible de remise en cause du capitalisme.

Romain Szecinski
 

Notes :

1 Citées par Véronique le Goaziou dans Quand les banlieues brûlent… sous la direction de Laurent Mucchielli et Véronique le Goaziou, édition La Découverte, Paris, 2006.
2 Voir la dépêche AFP du 17 novembre 2005 : « Les juges ne confirment pas le portrait des émeutiers dressé par Sarkosy.»
3 Intervention de Nicolas Sarkosy à l’Assemblée nationale. Compte rendu de la première séance du mardi 15 novembre 2005 (http://www.assemblee-nationale.fr)
4 Jean-Marc Ayrault, président du groupe socialiste, débat à l’assemblée nationale du 8 novembre 2005
5 Communiqué du 1er novembre 2005, www.pcf.fr.
6 François Asensi, représentant du groupe « communistes et républicains », débat à l’assemblée nationale du 8 novembre 2005
7 Editorial de Lutte ouvrière, du 11 novembre 2005
8 à l'initiative de : MRAP, Droits devant, ATMF, FASTI, Act Up Paris, Coordination Anti-vidéosurveillance d'IDF, LCR.
Samedi 12 novembre 2005 de 17h30 à 19h00 sur la Place Saint-Michel. Rassemblement « Pour l'Egalité des droits, Contre les logiques coloniales et contre les lois d'exception, Urgence sociale dans les Banlieues »
9  Communiqué du 7 novembre 2005, www.lcr-rouge.org/breve.
10 Communiqué du 8 novembre 2005, http://public.federation-anarchiste.org
11  www.oumma.com
12  Piettre, Alexandre, revue Mouvement n°43
13 Beaud, Stéphane, Pialoux Michel, Critique d’une vision binaire du monde des cités, article publié sur le site www.liens-socio.org
14 Mohammed, Marwan, Mucchielli, Laurent,  La police dans les quartiers « sensibles », in Quand les banlieues brûlent, Ed. La découverte, Paris, 2006
15 cf. Mucchielli, Laurent, Le Goaziou, Véronique, Quand les banlieues brûlent, Editions La Découverte, Paris, 2006
16 OTT, Laurent, Pourquoi ont-ils brûlé les écoles ?, Quand les banlieues brûlent, Editions La Découverte, Paris, 2006
17 Mucchielli, Laurent, AÏT-OMAR, Abderrahim, Les raisons de la colère, paroles d’émeutiers, revue Migrations Société, volume 18, n°105-106, mai - août 2006
 

Socialisme International

  Revue trimestrielle publiée par des militant(e)s anticapitalistes

N° 1  novembre 2001  N°  2 février 2002
Dossier : Palestine
Supplément "Comment battre Le Pen"
N° 3 mai 2002
N° 4  juillet 2002 N° 5 octobre 2002
Dossier : Quel parti nous faut-il ?
N° 6 février 2003
Dossier : Economie
N° 7 juin  2003
Dossier : la Socialdémocratie
N° 8 septembre 2003
Dossier : la Libération des femmes
N° 9 janvier 2004 
Dossier Islam et politique
N° 10 juin 2004
Dossier : En défense de Lénine
N° 11 novembre 2004
Dossier : Combattre l'impérialisme
N° 12 mars 2005
Dossier : Ecole et capitalisme
N° 13 août 2005
Dossier : Altermondialisme et anticapitalisme
N° 14 janvier 2006
Dossier : Que faire de l'Etat?
N° 15/16  juillet 2006
Dossier : Homosexualité et révolution
 N° 17/18  mars 2007
Dossier : Banlieues et lutte de classes
N° 19/20 janvier 2008
Dossier : Quel modèle pour les anticapitalistes ? 
Bibliothèque anticapitaliste Bulletins électroniques de S.I.  Site web de la LCR 
Blogs 
Liens Accueil Archive des editoriaux