Les raisons de la colère : paroles d'émeutiers

Les émeutes de novembre 2005 sont inédites dans l’histoire de la
France contemporaine : c’est la première fois qu’elles ne sont pas localisées,
propres au quartier où un drame (généralement la mort d’un
jeune) est survenu, et prennent au contraire un caractère national, de
Dunkerque à Nice, de Strasbourg à Toulouse.

Nous ne reviendrons pas ici sur les faits, connus par ailleurs au terme
d’une recherche collective récente sur laquelle nous nous appuierons
tout au long de ce texte (1). Nous voudrions en revanche nous interroger
sur les mécanismes de propagation des émeutes et sur les motivations
des émeutiers, car ce sont là deux questions méconnues. En effet, les
discours qui ont dominé le débat public durant les émeutes — et en
particulier le discours du ministre de l’Intérieur — ne coïncident ni
avec le résultat de nos observations ni avec les entretiens que nous
avons réalisés avec une douzaine d’émeutiers un mois après les faits
dans un quartier d’une ville du nord de la région parisienne classé
zone urbaine sensible.

Le rôle des bandes et celui des médias

La théorie de l’organisation des émeutes par les “bandes délinquantes”
a été très rapidement soutenue par le ministre de l’Intérieur,
Nicolas Sarkozy, et par le réseau des parlementaires proches de lui.
Elle n’est en réalité pas nouvelle et structure un certain discours policier
sur les “violences urbaines” depuis le début des années 90 (2). Réactivée
dès le début des émeutes, elle conduira le ministre de l’Intérieur à
déclarer devant l’Assemblée nationale que « 75 à 80 % » des émeutiers
interpellés sont des délinquants bien connus et que les émeutes traduisent
notamment « la volonté de ceux qui ont fait de la délinquance
leur activité principale, de résister à l’ambition de la République de réinstaurer
son ordre, celui de ses lois, dans le territoire » (3).

Or cette vision des choses sera d’abord démentie par les magistrats,
notamment ceux du tribunal correctionnel de Bobigny jugeant en
comparution immédiate la plupart des émeutiers poursuivis en Seine-
Saint-Denis. Pour eux, « la très grande majorité [des émeutiers jugés]
présentent un profil de primo-délinquants ». Et ce constat sera confirmé
par les parquets de Créteil, de Lyon, de Nice et de Nancy (4). La théorie
de l’organisation délinquante sera enfin démentie par un des propres
services du ministère de l’Intérieur, les Renseignements généraux (RG),
dont le journal Le Parisien révèlera un rapport sur les émeutes datant
du 23 novembre qui diagnostiquait « une forme d’insurrection urbaine
non organisée », « une révolte populaire des cités, sans leader et sans
proposition de programme », animée par des jeunes « habités d’un
fort sentiment identitaire ne reposant pas uniquement sur leur origine
ethnique ou géographique, mais sur leur condition sociale d’exclus de
la société française » (5). Le rapport ajoutait enfin que l’État s’était surtout
préoccupé de « la montée de l’islamisme radical et du terrorisme religieux »
et avait « négligé le problème complexe des banlieues ».

Au moment où l’extrême droite française et la presse étrangère soulevaient
la question du rôle de cet « islamisme radical », et alors que
le ministre de l’Intérieur avait évoqué la menace des « extrémistes » (6)
et annoncé sa volonté d’expulser les émeutiers de nationalité étrangère
même titulaires d’un titre de séjour en règle (7), ce sont à nouveau les
RG ainsi que la Direction de la surveillance du territoire (DST) qui ont
démenti toute implication des groupes musulmans radicaux (8). Ceci
pose la question de l’attitude du ministre de l’Intérieur qui semble avoir
adopté de longue date une stratégie délibérée de provocation et
de stigmatisation des jeunes des quartiers populaires. Nous y
reviendrons.

Une autre question a beaucoup agité le monde politico-médiatique
après l’extension des émeutes en province : celle du rôle de la télévision.
A-t-on encouragé la concurrence et la surenchère entre les
quartiers en montrant tous les jours des voitures qui flambent et des
groupes de jeunes caillassant les CRS ? La question est cette fois
pertinente, mais la réponse singulièrement plus complexe. Le problème
est en réalité régulièrement posé depuis au moins 10 ans, à l’occasion
de la nuit du réveillon du jour de l’an. C’est en 1995, à Strasbourg, que
les incendies de voitures prirent une ampleur nouvelle cette nuit-là. Et
depuis, force est de constater, d’une part, qu’une double concurrence
entre quartiers voisins, mais aussi entre chaînes de télévision l’a
amplifiée, et, d’autre part, que le phénomène s’est progressivement
étendu un peu partout en France (9). Ainsi, depuis 10 ans, brûler des
voitures est devenu un moyen d’expression banal dans les quartiers
populaires.

Cela étant, l’on ne saurait évidemment se contenter de dire qu’il
suffirait de ne plus montrer ces images pour que les incendies de
voitures cessent. De même que cacher la misère ne l’a jamais fait
disparaître… D’abord, ce n’est pas la première fois que des émeutes
éclatent dans un quartier et que la télévision en montre des images,
mais, jusqu’à présent, cela n’avait pas provoqué un tel effet de
contagion. Ensuite, dans l’esprit des émeutiers, la fonction de ces
incendies est avant tout locale, même si les mêmes causes produisent
les mêmes effets dans des quartiers très éloignés. Si compétition il y a,
c’est avec le quartier voisin et non avec des villes situées à l’autre
bout de la France. Par conséquent, c’est à ce niveau (local) qu’il faut
poser la responsabilité des médias. Et, dans certains cas, celle-ci ne
fait pas de doute. Lorsque certaines télévisions et certains journaux
diffusent notamment des cartes indiquant le nombre de voitures
brûlées dans des localités, voire des quartiers voisins, il est clair qu’ils
stimulent cette compétition et cette surenchère chez certains jeunes.

Encore une fois, il n’y a eu dans ces émeutes aucune structuration
idéologique et aucune organisation à l’échelle des quartiers, et encore
moins à l’échelle nationale. Tout au plus peut-on dire que les images
diffusées à la télévision ont montré à des jeunes “émeutiers potentiels”
que d’autres s’y étaient lancés et qu’elles leur ont servi de déclencheur.
Reste à comprendre d’abord la fonction locale de ces émeutes et les
motivations des émeutiers, ensuite les raisons de fond pour lesquelles
tant d’émeutiers potentiels existaient dans tant de villes françaises.

Paroles d’émeutiers
Durant le mois de novembre, de nombreux journalistes ont réalisé
quelques articles basés sur des interviews de jeunes habitants (dont
quelques émeutiers) des quartiers populaires de la région parisienne,
en particulier en Seine-Saint-Denis où les émeutes ont été les plus
intenses (10). Ces interviews indiquent, d’une part, que ces jeunes voulaient
surtout affronter la police et, d’autre part, qu’ils voulaient également
répondre aux provocations verbales du ministre de l’Intérieur, Nicolas
Sarkozy, qui, depuis plusieurs mois, avait choisi une stratégie de communication
consistant à stigmatiser fortement les jeunes habitant des
quartiers populaires : le ministre voulait ainsi « débarrasser la France
de ces voyous », « nettoyer au Kärcher » ces quartiers qui seraient terrorisés
par des « bandes de racailles ».

Nous avons voulu vérifier cette double hypothèse en réalisant, un
mois après la fin des événements, une douzaine d’entretiens dans un
quartier “sensible” de la région parisienne auprès de jeunes âgés de
15 à 20 ans ayant participé activement aux émeutes sans toutefois
être interpellés par la police. Que disent donc ces émeutiers ? Au
total, ils évoquent beaucoup de facteurs, mais tous n’ont pas la même
importance. Certes, d’aucuns évoquent le drame de Clichy-sous-Bois (11),
mais surtout pour dire que la police y était mêlée et que le ministre
de l’Intérieur a tenté de le dissimuler. En réalité, à une exception près
(un jeune ayant des amis à Clichy), le drame initial n’est qu’évoqué,
sans plus d’émotion. Certes encore, d’autres évoquent aussi la grenade
lacrymogène lancée vers la mosquée de Clichy (12), mais là encore c’est
moins la grenade en elle-même qui les a révoltés que l’absence d’excuses
de la part de la police.

Dans le jeu des sociabilités locales, certains évoquent aussi l’effet
de concurrence et de surenchère à la fois entre quartiers voisins et entre
jeunes d’un même quartier, certains “petits” voulant montrer leur courage
physique et ainsi s’élever dans la hiérarchie locale des réputations.
Enfin, certains évoquent des films qu’ils ont vus ou des chansons de
rap qu’ils ont écoutées, mais pour dire que ces films et ces chansons
étaient prémonitoires et non pour chercher à copier des modèles.
Tout ceci est donc présent mais annexe. Le coeur du sujet n’est pas
là. Ce n’est pas tout cela qui leur donne « la rage », « la haine », la
volonté de « tout péter ». C’est autre chose. Leur colère est avant tout
une révolte contre une situation d’humiliation. Certains racontent des
expériences de discriminations à l’embauche et parlent de l’absence
de travail. Mais la plupart font clairement remonter cette humiliation
à l’école. Enfin, tous, sans exception, considèrent que la source quotidienne
de leur sentiment d’injustice et d’humiliation est leur relation
avec la police. Les récits de ces jeunes se ressemblent beaucoup, nous
en livrons ici quatre extraits.

« Avant les émeutes c’était la routine, on reste avec les potes après les
cours, on charrie entre nous, on fait quelques sorties, on va manger au grec et
si y’a du gent-ar [de l’argent] à se faire on fait parce que la mère elle peut
pas tout assurer. Par exemple, des mecs ramènent des téléphones portables de
Thaïlande qu’ils achètent 50 euros ; ben nous on va les revendre 150 et ils
nous donnent notre bifton de 50 […]. On s’débrouille quoi. Les flics, quand ils
nous serrent avec ça, ils savent que c’est pas de la marchandise volée, mais ces
fils de p… ils nous les prennent pour les garder. C’est pour ce genre de truc
que j’ai la rage, parce qu’avec leur insigne de la police nationale ils se croient
tout permis, ils savent qu’on peut pas répondre et ils nous cherchent tout le
temps en attendant qu’on fasse la moindre faute, et après ils te mettent un
outrage ou autre chose pour que tu fasses une garde à vue. Moi, c’est ce qui
s’est passé. Une fois je vendais une Rolex, ils me l’ont prise et le keuf il m’a
dit : “Merci pour le cadeau, je vais la porter tout le temps”. Depuis ce jour-là
j’ai la haine. Les émeutes, c’était une vengeance par rapport à tout ça » [H.,
15 ans, en BEP].

« Pourquoi ils nous laissent pas tranquilles ? On est dans notre quartier en
train de discuter avec nos potes et ils viennent te faire chier deux ou trois fois
dans la même journée. Franchement, avant les émeutes, on était tranquille, on
jouait au foot entre potes, en plus c’était le ramadan donc on essayait de faire
le maximum attention à notre comportement, mais ils sont toujours là pour tout
casser. Et après ça a pété bien comme il faut. Toute façon, ça aurait pété à un
moment ou un autre […], avec ou sans la mort de ces deux mecs à Clichysous-
Bois […]. Ça m’a fait trop plaisir quand on leur a jeté des pavés dans la
gueule, pour une fois on a inversé les rôles. Si tu les avais vus, cette fois-ci ils
faisaient moins les malins. Moi je disais aux mecs : “Il faut pas brûler des
voitures ! Si on doit faire quelque chose, c’est bien taper un poulet !”, comme
ça, quand ils vont venir dans le quartier, avant de rentrer dedans ils vont se
chier dessus et ils vont tellement flipper qu’ils joueront plus les cow-boys […]. Y
a très peu de quartiers qui ont fait ça pour être solidaires de Clichy. Moi je te
dis que c’est la haine contre les keufs, parce qu’ils parlent trop mal […]. Je
sais que maintenant les Français ils vont avoir la haine contre les mecs des
cités, mais qu’est-ce que tu veux, c’est pas de notre faute. Nous on demande
juste du respect. Moi si le keuf il vient et me demande mes papiers poliment je
lui donne sans problème » [R., 16 ans, en BEP].

« On était posés et les keufs sont venus pour voir si on avait de l’essence
dans les mains, ils nous ont hagar [intimidé], ils sont venus à trois, ils se
prennent pour des chauds dans la cité alors qu’on avait rien fait. Moi je m’en
foutais des brûlés [de Clichy-sous-Bois], je voulais me taper avec les keufs […].
Ils commencent à crier et parlent pour rien dire alors que toi tu parles pas. Ils
t’insultent : “Ferme ta gueule !”, et ils sentent tes mains pour voir si y a de
l’essence. C’était en fin d’après-midi […]. J’ai ressenti la rage […]. Nous, on
voudrait que les keufs se comportent bien avec nous : “Bonjour, contrôle
d’identité, vous avez vos papiers ?”. Mais eux c’est : “Alors les gars, vous
galérez ? Alors on va pas s’ennuyer ! Passe-moi ta carte d’identité et ferme ta
gueule”. Alors tu lui donnes et tu fermes ta gueule. Y’a pas d’bonjour, pas
d’au revoir, ils nous traitent comme de la merde » [B., 17 ans, à la recherche
d’un emploi].

« Franchement, dans les émeutes y’avait de tout. Il y avait les mecs qui
avaient la rage contre les keufs, d’autres qui avaient la rage contre l’école
parce qu’ils ont plus d’école, d’autres parce qu’ils ont pas de taf, d’autres
pour s’affirmer dans le quartier. Tous les mecs qui avaient une rage contre
quelque chose ils ont profité des émeutes pour tout niquer. Mais la majorité
des mecs c’est la haine contre les keufs parce qu’ils se la racontent beaucoup.
Y’en a plein ils sont racistes et ils nous traitent comme de la merde […].
Quand un juif se fait taper, on en fait toute une histoire au journal de
20 heures et le président en personne il présente ses excuses, mais quand c’est
un Arabe ou un Noir c’est pas grave, et encore pire : Sarkozy, il a pas essayé
de camoufler quand le keuf il a jeté la grenade lacrymogène dans la mosquée ?
C’est un pays d’hypocrites » [T., 18 ans, à la recherche d’un emploi].

Ainsi, la vengeance envers les policiers peut être considérée comme la
première motivation des émeutiers, a fortiori lorsque — et de nombreux
témoignages convergent en ce sens (13) — cette police ne s’est pas contentée
de subir la violence des jeunes mais est parfois venue la provoquer
(par exemple en se déployant massivement et en multipliant les contrôles
dans des quartiers où il n’y avait pas encore d’émeute). Encore une
fois, ceci peut étonner tant le discours médiatico-politique dissimule
cette réalité de terrain, ces rapports de force, ces provocations, ces
violences et ces vengeances qui structurent au quotidien les relations
entre groupes de jeunes et groupes de policiers et qui constituent une
dimension majeure de l’expérience de vie de ces jeunes. Pourtant, méconnaître
cette réalité c’est s’interdire de comprendre le déclenchement
et le déroulement de certaines émeutes. Méconnaître cette réalité c’est
enfin s’interdire de comprendre pourquoi les discours du ministre de
l’Intérieur ont réellement un impact auprès de cette jeunesse : ils cristallisent
leur sentiment d’humiliation.

Cela étant, dans le discours de plus de la moitié des émeutiers rencontrés,
en particulier de ceux qui sont sortis du système scolaire, qui
se trouvent sans travail et souvent dans la délinquance de survie
comme le petit trafic de cannabis, une deuxième caractéristique
apparaît derrière la vengeance contre la police : l’agressivité et le
ressentiment manifestés à l’égard d’une autre institution nationale,
l’école. Ceci peut expliquer le nombre inédit de bâtiments scolaires
visés par les émeutiers. Ces derniers expriment ici une colère tout aussi
forte envers une institution qu’ils accusent d’avoir gâché leur avenir.

Nous en livrons là aussi quatre extraits significatifs.
« J’habite dans un quartier pourri, sale, dégradé et à l’écart du centre-ville.
Bref, là c’est la galère, il n’y a pas de taf, c’est la merde […]. À l’école,
les cours étaient des leçons dictées mot à mot par le prof. On dirait qu’on était
des robots, on ne devait pas parler ni intervenir sinon on se faisait punir
directement. En plus, dès qu’on ne comprenait pas une chose, le prof s’en
foutait, il disait qu’il fallait lire le livre et qu’après on comprendrait. Alors, à
quoi ça sert de venir en classe ? […]. Donc moi j’ai redoublé deux fois en
troisième, j’étais pas très bon, les cours étaient pourris et les profs aussi. Ah
ouais !, je veux rajouter une chose, c’est les conseillers d’orientation. Eux, c’est
des gros bâtards, ils ne savent même pas te conseiller, ils s’en foutent de ta
gueule. Après, ils m’ont proposé un BEP en plasturgie mais je n’ai pas voulu
car c’était un vieux truc. Donc, après j’ai mal tourné […]. Quand je vois des
amis et mon grand frère qui sont diplômés avec des bac + 5 et qui travaillent
dans des supermarchés comme agent de sécurité, c’est quoi ce truc de fou ? ?
Je comprends rien. Ils ont fait des études, ils se sont pris la tête, et après ils
terminent [comme ça], c’est pas juste. Donc, tu vois que l’école ça apporte que
la galère au final. Lors des émeutes j’ai voulu participer grave [fortement] car
ces bâtards de la société s’en foutent de nous, ils sont payés d es barres et des
barres et ils font même pas leur taf de soutien aux élèves en difficulté. Donc, je
te dis la vérité, j’ai brûlé des voitures près du lycée pour leur montrer qu’on
existe et qu’on ne va pas se laisser niquer comme des p… On va leur faire
peur, comme ça ils vont changer leur comportement et vont nous respecter […].
On a rien à perdre vu qu’ils ont baisé nos vies. Tu vois, je suis obligé de
vendre du shit pour aider mes parents, sinon qui va m’embaucher sans
diplômes ? […] Tu sais quand l’école va marcher ? C’est quand ça sera des
mecs des quartiers qui vont enseigner, parce qu’ils connaissent la merde dans
laquelle on est. Putain !, ils savent pas qu’on doit faire des p… d’efforts ! ! On
n’a pas papa et maman qui nous aident quand on rentre à la maison pour nos
devoirs. La plupart des mecs, leurs parents, les pauvres, ils savent même pas
lire et écrire. Alors si à l’école ils ne prennent pas le temps de nous expliquer,
ça sert à rien. C’est foutu d’avance [S., 20 ans, sans travail, petit dealer de
cannabis].

Dans ce deuxième extrait, le jeune rencontré fait directement le
rapprochement entre les policiers et les enseignants qu’il accuse de
provoquer les mêmes humiliations :

« Moi aussi, j’ai participé aux émeutes et j’en suis fier. C’était pour tout
retourner et enculer les keufs, ces sales bâtards qui se la racontent trop. Je suis
dégoûté parce que je voulais aussi qu’on brûle ce lycée de merde avec ces
profs racistes. Je te jure, je mitonne pas. Si j’ai réussi à avoir mon bac c’est pas
grâce à ces chiens de profs. Ils auraient préféré que je fasse un BEP. C’est
grâce à mes frères, qui m’engueulaient quand je ne bossais pas que j’ai eu
mon bac. Par exemple, je te jure, la prof, madame M., tu sais ce qu’elle m’a
dit ? : “Je suis déçue que vous ayez votre bac”. C’est pas un truc de ouf ?
Maintenant, je sais très bien que personne ne va me croire quand je dis que
certains profs sont racistes. Mais moi je sais de quoi je parle. Je l’ai vécu en
direct […]. J’ai vu plein de potes à moi se faire hagar [humilier] pour rien par
des profs juste parce qu’ils les aimaient pas. Je reconnais que certains
abusaient mais, ma parole, faut reconnaître aussi qu’il y a des profs qui usent
de leur autorité pour flinguer l’avenir de certains élèves […]. Le prof habituel,
tout ce qu’il veut, c’est terminer son programme, et tant pis pour celui qui ne
s’accroche pas. Et ouais !, c’est comme ça que beaucoup de mecs et même des
meufs ont lâché l’affaire. Alors voilà, tu sais ce que j’ai fait ? On est parti
avec des potes, o n a pris de l’essence et on a brûlé l’entrée du lycée. Mais les
keufs sont venus et on s’est sauvé. Dommage, sinon le lycée aurait brûlé. Mon
rêve, c’est que ces sales profiteurs de profs, qui prennent de l’argent pour
travailler dans des zones sensibles, dégagent de là parce que j’ai l’impression
qu’ils veulent vraiment que ça reste comme ça pour qu’ils touchent leurs primes
à la fin du mois […]. La hagra [humiliation] des keufs et celle des profs c’est la
même. C’est des gens qui abusent de leur putain de pouvoir sans peser les
conséquences de leurs actes. Les profs se disent pas : “C’est déjà un mec en
difficulté. Pourquoi je vais l’exclure et le mettre davantage en difficulté” ? Ils
en ont rien à foutre de son avenir ! […] Tous les mecs du quartier qui galèrent
sans école, ils ont tous pratiquement la même histoire, à savoir des profs qui
n’ont rien à foutre d’eux » [M., 20 ans, bachelier, chômeur].

« Pour moi, la grande faute de ces émeutes c’est surtout l’école ! L’école
c’est un endroit où on doit apprendre des choses, ils doivent nous expliquer,
mais en fait l’école est devenue un endroit où on jette les mecs comme moi, on
leur donne pas de chance de s’en sortir, on fait tout pour nous virer et garder
les Français. Même quand des gens comme moi réussissent, ils finissent par
travailler avec des personnes sous-diplômées ou bien dans des postes qui leur
conviennent pas. C’est ça la réalité, il faut arrêter de se cacher derrière. Autre
exemple : moi je travaillais normal, sans plus, mais j’étais un peu distrait avec
mes amis en cours. Mes profs se moquaient toujours de moi devant les autres
au lieu de m’encourager et de m’expliquer les choses. Dès fois les profs nous
calculaient même pas, ils nous laissaient seuls dans notre coin et faisaient
participer les meilleurs, ils parlaient entre eux, et souvent ils nous jetaient dehors
pour être tranquilles entre eux, tu vois. Moi je ressentais du dégoût […]. Ça
fait mal de voir qu’on est pris comme un idiot ! Après j’ai décidé de quitter le
lycée car je voyais qu’on m’aidait pas. Les conseillers voulaient que je fasse
pompier, moi je voulais pas. Alors après je suis allé de petit boulot en petit
boulot sans me retrouver vraiment. L’école ne sait pas qu’elle peut faire du mal
si elle n’est pas à l’écoute des autres. L’école a baisé ma vie, et ça j’oublierai
jamais ! […] Franchement, j’ai la rage contre les profs parce que s’ils avaient
pris le temps de nous prendre en main, on serait pas là aujourd’hui à bicrave
[revendre] des bouts de shit en risquant notre peau » [R., 18 ans, sans travail,
petit dealer de cannabis].

« Moi, ce que je voulais pendant les émeutes, c’était brûler le lycée parce
que c’est eux qui ont baisé mon avenir. En fait, moi, quand j’étais à l’école,
j’étais pas très bon, mais j’essayais de travailler de mon mieux. En classe
j’avais du mal à suivre certains cours car à la base j’étais passé avec des notes
très moyennes. Quand je demandais au prof de m’expliquer certaines choses il
me disait que j’avais qu’à voir les meilleurs de la classe et qu’il n’allait pas
prendre du retard sur son programme. Un jour je lui ai dit que je ne comprenais
pas un truc dans son cours, et il m’a dit : “J’ai pas le temps, et en plus toute la
classe sait ça. Qu’est-ce que tu fais dans cette classe ? Tu es vraiment nul et
irrécupérable”. J’avais la honte car tous les élèves se marraient et m’observaient
avec leurs regards. Moi j’avais la haine. Je lui ai demandé un vieux truc et lui il
me jette comme une merde. En plus, comme j’étais le seul rebeu [arabe],
j’avais honte d’aller voir les têtes de la classe surtout après les réflexions
humiliantes du prof sur moi. Ce qui fait que dans les contrôles j’avais des
vieilles notes. Quand je rentrais à la maison je me faisais savater par mon
père. Il me disait que l’école avait toujours raison et que c’était de ma faute.
Moi je sais qu’il fallait travailler à la maison, mais quand t’as pas compris le
cours en classe, comment tu veux réviser à la maison ? Très franchement, j’ai
baissé les bras à partir du quatrième mois, je ne faisais plus rien. J’allais en
cours pour mes parents, mais moi j’en avais plus rien à foutre […]. Et à la fin
de l’année, pour l’orientation, ils ne m’ont pas raté. J’étais bon pour le BEP
carrosserie […]. Avec du recul, j’ai la haine contre ces chiens du système
scolaire parce que oui, ils m’ont niqué mon avenir, et moi comme un con je suis
rentré dans leur jeu […]. L’école c’est derrière moi, mais si je revois un de mes
profs qui me cassait les couilles, je l’insulte ce bâtard » [S., 19 ans, sans
travail, petit dealer de cannabis].

Ainsi, l’école symbolise aux yeux de ces jeunes l’institution qui
leur a « gâché [leur] avenir », c’est-à-dire qui leur a fermé la possibilité
d’une insertion dans la société et les a fortement humiliés. Ils accusent
de surcroît les enseignants d’être des personnes hypocrites qui tiennent
un discours sur la réussite que dément leur pratique enseignante conduisant
à marginaliser ces jeunes issus de l’immigration dans les classes,
à ne pas leur apporter l’aide dont ils ont d’autant plus besoin que
leurs parents ne peuvent pas les soutenir sur le plan scolaire.

À travers ces entretiens avec les émeutiers, nous voyons ainsi apparaître
les raisons de leur colère, les différents types d’humiliations qu’ils
ressentent dans leur vie quotidienne : dans les relations avec la police,
dans l’absence de travail qui découle de leur échec scolaire précoce
et, en fin de compte, dans le sentiment d’être des citoyens de “seconde
zone”, presque des parias. Le fond de leur révolte est donc constitué
par des sentiments d’injustice, d’abandon, de rejet, d’absence d’avenir
et de cynisme de la part de la société, qui finissent par constituer une
mentalité de « victimation collective » (14) , qui justifie et qui libère leur
colère au moment de l’émeute.

Conclusions
Les trois semaines d’émeutes de l’automne 2005 ont surpris par leur
durée, leur ampleur géographique et la jeunesse de leurs acteurs.
Elles témoignent de la colère désespérée d’une certaine jeunesse, qui
se sent dans l’impasse et de surcroît méprisée (15). Et de fait, cette
jeunesse est confrontée à une double crise d’insertion dans la société
et dans la vie adulte.

La première crise est économique et sociale : l’accès à un statut social
est rendu particulièrement difficile pour des centaines de milliers de
jeunes hommes qui se trouvent disqualifiés et parfois discriminés par
rapport à la vie professionnelle, lors même que l’emploi est la clé de
l’insertion sociale et de l’entrée dans l’âge adulte (sans emploi, pas de
logement, pas de crédits bancaires, pas de perspective de pouvoir
fonder une famille, etc.).

La seconde crise est symbolique et politique : l’accès à la citoyenneté
est rendu particulièrement difficile pour ces jeunes hommes qui se considèrent
globalement disqualifiés par rapport au modèle dominant
dans l’ordre politique, qui ne sont plus sollicités ni représentés par les
forces politiques traditionnelles et qui sont relativement démunis pour
construire des actions collectives autonomes, durables et non violentes,
par opposition à ces déchaînements émotionnels passagers que sont
les émeutes.

À leur façon, ces jeunes nous envoient pourtant bien un message
de type politique : ils nous interpellent sur leur place et leur avenir
dans la société française. C’est dire si, plutôt que de s’effrayer de
leur violence, on ferait bien de se préoccuper de la légèreté de la
réponse apportée par la classe politique.

Après le « rétablissement de l’ordre », ni les réponses du gouvernement
de droite actuel et de sa majorité parlementaire ni les vagues
propositions du Parti socialiste ne témoignent d’une prise de conscience
de la profondeur du malaise et d’une volonté d’y changer fondamentalement
quelque chose. Au contraire, au moment où nous écrivons ces
lignes (quatre mois après les émeutes), le discours dominant sur les
quartiers populaires est redevenu le discours de la peur et de la
dénonciation de la délinquance. Dans ces conditions, on ne peut que
redouter d’autres explosions de colère dans les mois et les années à
venir.

Laurent MUCCHIELLI*
Abderrahim AÏT-OMAR**

NOTES
1. Cf. MUCCHIELLI, Laurent ; LE GOAZIOU, Véronique (sous la direction de), Quand les banlieues
brûlent : retour sur les émeutes de novembre 2005, Paris : Éd. La Découverte, 2006, 155 p.

2. Cf. MUCCHIELLI, Laurent, Violences et insécurité : fantasmes et réalités dans le débat français,
Paris : Éd. La Découverte, 2002, 142 p. (voir pp. 40-54).
3. « Violences : 75 à 80 % des interpellés “déjà connus” de la police », déclare Nicolas Sarkozy
(AFP du 15 novembre 2005). Il ajoutera quelques jours après que « la première cause de
désespoir dans les banlieues, c’est le trafic de drogues, la loi des bandes, la dictature de la
peur, la démission de la République » (AFP du 19 novembre 2005).
4. « Les juges ne confirment pas le portrait des émeutiers dressé par Sarkozy », AFP du 17 novembre
2005.
5. Le Parisien du 7-12-2005.
6. Propos tenus en Seine-Saint-Denis le 6 novembre 2005.
7. Propos tenus à l’Assemblée nationale le 9 novembre 2005.
8. « Directeur des RG : “La part des islamistes dans les violences a été nulle” », AFP du 23 novembre
2005 ; « DST : les islamistes “pas impliqués” dans les émeutes en banlieue », AFP du 24 novembre
2005.
9. Cf. MUCCHIELLI, Laurent, Violences et insécurité, op. cit., p. 19.
10. Par exemple : « À Clichy-sous-Bois, la “guerre à la police” pour se venger et se distraire », AFP
du 2 novembre 2005 ; « À Aulnay-sous-Bois, des jeunes des 3 000 narguent les CRS en pleine
nuit », AFP du 3 novembre 2005 ; « Des adolescents du 93 fascinés par les troubles : “Sarko
cherche, il trouve” », AFP du 5 novembre 2005.
11. Le 27 octobre 2005 à Clichy-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, deux adolescents fuyant un
contrôle de police trouvaient la mort dans un transformateur électrique où ils s’étaient réfugiés.
Deux décès qui devaient embraser les banlieues françaises durant plusieurs semaines [NDLR].
12. . Le dimanche 30 octobre 2005, à 21 heures, alors que les fidèles faisaient leur prière en plein mois du ramadan, une bombe lacrymogène qui appartiendrait à des CRS a explosé à la mosquée Bilal, à Clichy-sous-Bois [NDLR].
13. Le maire de Clichy-sous-Bois lui-même déclarait à l’AFP le 2 novembre 2005 que « le dispositif policier, cette nuit, serait adapté et nettement moins provoquant », et que pour cette raison les choses devraient mieux se passer. De même, notre équipe a constaté des provocations
policières dans plusieurs quartiers de la région parisienne.
14. MUCCHIELLI, Laurent, “Le rap de la jeunesse des quartiers relégués. Un univers de représentations structuré par des sentiments d’injustice et de victimation collective”, in : BOUCHER, Manuel ; VULBEAU, Alain (sous la direction de), Émergences culturelles et jeunesse populaire, Paris : Éd. L’Harmattan, 2003, pp. 325-355.
15. « Ces deux sentiments forts, la sensation de l’impasse et la conscience du mépris, sont
toujours à la racine des fureurs banlieusardes », écrivaient déjà Christian Bachmann et Nicole
Le Guennec en 1996. Voir BACHMANN, Christian ; LE GUENNEC, Nicole, Violences urbaine. Ascension et chute des classes moyennes à travers cinquante ans de politique de la ville, Paris : Éd. Albin Michel, 1996, 557 p. (voir p. 355).

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