Débat

Sur l’isolement tragique des « banlieues »

NDLR : Nous avons demandé à différents groupes de contribuer leur point de vue sur « la crise des banlieues. » Le Mouvement pour l’Egalité nous a envoyé la contribution suivante.

En préalable, quelques mots pour présenter le Mouvement pour l’égalité (MPE), une organisation récemment créée, donc peu connue. Ce qui nous permettra par la même occasion d’introduire la question au centre de cette contribution, par nécessité limitée sur un sujet qui ne l’est pas : la « révolte des banlieues » – un an après – et plus globalement la question du racisme, son rapport avec les questions coloniale et sociale, et notamment sa place dans la lutte pour la transformation de la société.

Le MPE plonge ses racines dans les mobilisations et les mouvements qui, par le passé, ont lutté contre les violences et les discriminations racistes. Il n’y a pas lieu ici d’en retracer l’histoire. Nous en avons tiré un bilan que nous pouvons résumer comme suit : La rupture par rapport à une conception « sectorialiste » du combat contre le racisme et pour l’égalité. Le combat contre le racisme n’est pas l’affaire des seuls « indigènes » - pas plus que le combat contre les discriminations sexistes est l’affaire des seul(e)s femmes et homosexuel(le)s, etc. C’est l’affaire de tou(te)s. Et le combat à mener n’est pas contre les seules discriminations racistes mais contre toutes les discriminations produites par le présent système socio-économique – et concerne donc toutes les couches qui vivent une oppression ou/et une exploitation. De ce fait, le combat est fondamentalement un combat politique, pour une transformation radicale de la société. Pour l’égalité – non l’égalité formelle qui est gravée sur les frontons de « notre » République mais une égalité réellement réelle, dans tous les domaines : culturel, juridique, social, économique, politique... C’est sur cette base, exprimée dans  l’« Appel à un mouvement pour l’égalité » (que vous trouverez sur notre site http://www.mouvement-egalité.org), que s’est constitué le MPE, avec la double volonté de poursuivre la clarification politique et de nous enraciner dans la réalité sociale.

Racisme, colonialisme, transformation sociale

C’est dans ce cadre et avec ce bagage que nous abordons la « révolte des banlieues » de l’automne 2005 – et les différentes explosions qui, régulièrement et plus localement, secouent ce qui est nommé par euphémisme les « banlieues ». Personne ne parle évidemment là de Neuilly-sur-Seine ou du Raincy mais de ces cités paupérisées, ravagées par le chômage et la précarité, plus ou moins délabrées, plus ou moins ghettoïsées socialement et « ethniquement », où ont été parquées les familles des travailleurs les plus pauvres, et plus particulièrement la main-d’œuvre originaire des anciennes colonies et/ou de l’esclavage (les « DOM »). Le racisme, qui avait accompagné l’esclavage et la colonisation et imprégné toute la société française (rapports sociaux, institutions, culture, mentalités…), a trouvé un nouveau fumier où prospérer : dans la surexploitation de cette « force de travail », méprisée, discriminée, réprimée - véritable nouveau « réservoir de main-d’œuvre industriel » du « boom » d’après-guerre. (Un racisme marqué d’un « exceptionnalisme » bien français : la haine à l’égard des personnes originaires d’Afrique du Nord, « coupables » de l’humiliante défaite qui a chassé la France de « sa » colonie phare algérienne, en 1962 …) Loin de se réduire à une répétition ou à une survivance du passé colonial (qui finirait par s’éteindre plus ou moins naturellement), il en est un héritage qui a trouvé à se réinvestir dans la réalité présente comme élément constitutif, s’enracinant dans les  rapports sociaux actuels, et qui a développé ses formes modernes spécifiques.

Le patronat espérait une « force de travail » créatrice de surprofits faciles, docile, bon marché et temporaire : surtout pas intégrée dans ce pays et, notamment, dans son mouvement ouvrier, politique et syndical. Mais, au fil des ans, ces travailleurs se sont installés, ont fait venir leur famille, ont eu des enfants. Les « enfants non désirés de la République » ! Ce pays est devenu le leur – mais ils continuent à être appelés « immigrés » : la plus pure expression du refus de leur droit à l’existence dans ce pays (l’Allemagne parle même d’« invités » !) La crise économique, endémique depuis les années 70, a exacerbé ce racisme post-colonial. Pendant que les travailleurs « issus » de l’immigration servent de boucs émissaires pour le chômage chronique et sont parmi les premières victimes des licenciements, leurs enfants, désormais économiquement superflus, se voient de plus en plus exclus de ce monde du travail qui avait été celui de leurs pères. Marginalisés par la société capitaliste (qu’elle soit gérée par un gouvernement de droite ou de gauche n’y change pas grand-chose), cette même société les stigmatise comme les nouveaux « sauvageons » inassimilables à la « République », les nouvelles « classes dangereuses » : des graines de terroristes islamistes, des jeunes filles voilées à exclure d’une école qui ose encore se dire « publique », de la « racaille » à nettoyer au Sarko-Kärcher – à défaut de pouvoir les déporter de l’autre côté de la Méditerranée ! La révolte des banlieues d’octobre-novembre 2005 est une réaction à cette situation, faite d’un quotidien de mépris, d’échecs scolaires, de discriminations, d’exclusion, de harcèlement policier, de galère, de désoeuvrement, de misère…

Ce bref rappel historique permet comprendre concrètement pourquoi et en quoi, aujourd’hui dans ce pays, la « question raciste » est inextricablement liée à la question coloniale/post-coloniale et à la question sociale. De ce fait, il permet aussi de comprendre pourquoi et en quoi elle possède un aspect stratégique à incorporer consciemment dans tout projet/programme de transformation radicale de la société.

Combat antiraciste et combat social

Nous insistons sur l’importance d’avancer centralement des revendications spécifiques en relation avec une situation oppressive spécifique (en ce qu’elle diffère notamment de l’exploitation économique) ; mais cette situation – ainsi qu’il ressort du rapide tableau brossé précédemment – s’enracine au plus profond de cette société et de son histoire, en est le produit. Il importe donc de ne pas se limiter à « un programme pour les banlieues » ni même à « un programme contre le racisme », mais de partir d’une situation concrète, avec ses spécificités – en y répondant avec des revendications spécifiques - pour remettre en cause la société qui génère toutes ces injustices, discriminations et inégalités. Aucune proposition ne sera réaliste si elle ne s’attaque pas résolument à la racine de l’oppression et si elle ne s’intègre pas à une perspective globale de transformation sociale. Une perspective qui mobilise non les seules « banlieues » ou les seules populations « issues » de l’immigration, mais toutes les victimes de ce système socio-économique.

Pour préciser notre propos. Nous contestons toute conception qui réduirait le racisme à de « mauvaises idées » sans rapport avec la nature de la société existante. Mais reconnaître que les discriminations racistes – tout comme les autres discriminations, sexistes, homophobes… - ont leur source dans le capitalisme n’implique aucunement qu’il faille s’en remettre passivement à la sacro-sainte « lutte de classe» économique. Cette conception a longtemps dominé le mouvement social de ce pays et causé des dommages incommensurables, et aujourd’hui encore. (Notre contribution « Egalité économique, égalité réelle et conscience », que vous pourrez consulter sur notre site Internet, en traite plus longuement.) Disons simplement ici que cette conception « économiste » rejoint paradoxalement la conception « libérale » (qui pense combattre le racisme sur le seul terrain des idées) pour nier que le racisme soit devenu un facteur de la réalité sociale, un rouage indispensable du système, servant activement à la défense des rapports de production. Notamment par la surexploitation qu’il légitime, par la division qu’il crée.

Les classes possédantes utilisent consciemment toutes les divisions (nationales, racistes, sexistes…) pour régner. Ces divisions doivent donc être consciemment combattues dans le concret. (« Consciemment » implique la médiation et l’intervention d’une organisation politique luttant par son action et son programme contre ces divisions.) Sinon, les appels à une unité abstraite – qui revient à nier la réalité des divisions existantes - ne sont que des prêches moralisateurs vides de sens, ou un moyen de couvrir le refus de les combattre.

Cette question vitale est à double face. D’un côté, les populations « issues » de l’esclavage et de la colonisation (qui constituent une part importante de la « force de travail » et qui, ainsi, représentent une puissance sociale en soi - même si le chômage actuel les frappe plus durement) franchiront le pas de s’engager pleinement dans un combat commun uniquement si la lutte contre l’oppression qu’elles subissent – et qui ne se réduit pas à une inégalité liée à leur condition de salarié  – en est explicitement partie intégrante. Mais se battre contre les discriminations n’a pas pour seul objet de les entraîner, elles, dans un tel combat. C’est l’autre côté de la face : il importe aussi de lutter contre toute expression d’arriération politique et d’élever le niveau de conscience non seulement de couches du « lumpen-prolétariat autochtone » (souvent gangréné de préjugés) mais surtout des couches les moins défavorisées – celles qui, tout en subissant aussi une forme d’exploitation, pourraient néanmoins se considérer comme une « caste privilégiée », parce que « blanches » (? !), de langue maternelle française, de culture chrétienne et de sexe masculin… C’est une condition nécessaire pour réaliser une unité d’action solide, profonde et durable.

Sans sous-estimer aucunement le rôle d’un patient travail d’éducation quotidien et de la bataille idéologique contre la « fausse conscience » dominante, c’est avant tout au travers des luttes sociales que mûrira la conscience. Mais cela ne s’accomplira pas spontanément, par la seule lutte elle-même, mais par une intervention politique introduisant la question des violences et discriminations racistes (et de toutes les autres formes d’oppression) dans toutes les luttes, y compris économiques. Pour préciser ce point important : Nous nous démarquons également d’une autre conception qui, cette fois, reconnaît l’existence d’oppressions spécifiques et la nécessité de les combattre, mais qui prône la fausse alternative de l’« autonomie » des luttes (luttes pour les femmes uniquement par les femmes ; pour les « immigrés » uniquement par les « immigrés », etc.) et qui, au mieux, se contente d’une solidarité. Nous estimons qu’il faut certes affirmer activement sa solidarité mais aussi la dépasser en oeuvrant en faveur d’un combat commun, global, pour l’égalité, dans lequel devront s’intégrer (et non coexister ou même juste s’additionner) toutes les luttes.

Isolement tragique des « banlieues »

La « révolte des banlieues » est une des expressions les plus dramatiques de l’urgente nécessité de promouvoir un tel combat global. Soulignons qu’il va de soi pour nous que nous sommes face à mouvement social et non à de purs actes de vandalisme commis par des « voyous ». Partant de là, nous refusons de mettre oppresseurs et opprimés dans le même sac d’une dénonciation indistincte de la « violence », comme l’a fait une certaine « gauche ». Il est inconcevable de renvoyer dos à dos les brutalités et arrestations policières et les réactions violentes à cette violence d’Etat de la part de jeunes qui expriment - même si c’est de façon déformée et erronée - leur rage contre les souffrances personnelles et sociales qui leur sont infligées, et dont la police est à la fois acteur et symbole. Une rage légitime mais une rage impuissante : quels poids ces jeunes, pour la plupart hors du monde du travail ou en totale précarité, ont-ils dans la société, tout seuls ? En arriver à brûler des voitures simplement dans l’espoir de se faire enfin entendre des « pouvoirs publics » sourds à leur détresse mais pas muets pour les stigmatiser! ! Pour autant, il ne s’agit pas de prendre le simple contre-pied de la droite et de la gauche pour glorifier la violence vaine et aveugle, qui en plus est souvent tournée contre eux-mêmes ou les leurs (voitures brûlées, gymnases incendiés…) et qui se retourne contre eux en donnant des prétextes à une recrudescence de la violence d’Etat. C’est une impasse.

Mais n’allons pas nous ériger en donneurs de leçons !  Nous avons d’abord à entendre leur terrible hurlement de désespoir. Quelle alternative ont-ils ? Que peuvent-ils attendre des politiciens de tout bord qui ont multiplié autant de promesses non tenues que de mesures ségrégationnistes et inégalitaires ? Qu’ont apporté les mobilisations pacifiques et autres marches de leurs grands frères et grandes sœurs ? Manipulation, récupération, démoralisation ! Et qu’ont-ils vu de la gauche et même de l’extrême gauche pendant leurs trois semaines de révolte ? Il faudrait un article entier pour en faire un bilan circonstancié. Nous pouvons renvoyer à l’excellent article, détaillé et documenté, de Véronique Le Goaziou dans l’ouvrage collectif qu’elle a codirigé avec Laurent Mucchielli Quand les banlieues brûlent… (La Découverte). Le bilan qu’elle dresse est accablant, depuis un  PS qui a conclu un « pacte de non-agression » avec le gouvernement, appelé à « restaurer l’ordre », jusqu’à une « extrême gauche [qui] brillera par son absence et ses silences durant ces premiers jours d’émeutes… [s’exprimant] pour la première fois le 8 novembre et [disant] ‘Non à l’état d’urgence’… » Le 8 novembre, alors que les émeutes avaient commencé le 27 octobre, pour s’éteindre le 17 novembre !! Et, en termes d’action, il faudra attendre le couvre-feu pour voir quelques manifestations de protestation bien parisiennes, loin des banlieues encerclées par les forces de police et survolées par les hélicoptères… A notre connaissance, aucune organisation ne s’est inquiétée à l’époque de briser l’isolement fatal dans lequel étaient enfermés les jeunes. Leur désespoir n’a rien d’inéluctable – il est aussi le produit de ces politiques.

Aujourd’hui, rien n’a changé dans les « banlieues », si ce n’est en pire. Des explosions sporadiques montrent que les jeunes ne sont toujours pas résignés à être sacrifiés, méprisés, persécutés. Un nouvel « automne chaud » s’annonce-t-il ? Nous n’avons pas la prétention de prédire l’avenir mais les ingrédients en sont réunis… Tous ceux qui veulent sincèrement combattre l’oppression raciste doivent tirer le bilan de 2005. Cette fois, les jeunes révoltés ne devraient pas rester seuls dans leurs cités assiégées. Les associations, organisations, syndicats – qui, eux, ont un réel poids social – devraient être à leurs côtés, dans les cités. Pas pour prendre la parole à leur place mais pour permettre que leur parole soit plus forte, que leur colère légitime ne se fourvoie pas dans des actions désespérées et que l’on s’engage ensemble dans une puissante action contre le harcèlement, les discriminations et les injustices de toutes sortes qui les frappent.

Eléments pour un programme

Une des conditions d’une telle action est de définir des revendications qui répondent aux besoins et au ressenti des jeunes et de leurs parents. Il ne s’agit pas de plaquer quoi que ce soit mais de proposer (par exemple, dans le cadre de réunions de quartier qui discuteraient et voteraient démocratiquement les revendications, les actions et les porte-parole, trop souvent autoproclamés...) Que proposons-nous aujourd’hui ? Quelques pistes (non exhaustives) que nous livrons à la discussion : Une éducation de qualité (ce n’est pas un hasard si des établissements scolaires ont été pris pour cible : ils symbolisent leur échec). Et une école pour tous et toutes : Abrogation de la loi raciste « anti-foulards » ! Des dispensaires et des services sociaux de qualité (pour prendre l’exemple de la santé, le manque de médecins est aujourd’hui criant et la mortalité supérieure dans les « banlieues »). Et aussi des logements sociaux à loyers vraiment « modérés », correctement conçus, construits et entretenus. Par ailleurs, dans les cités (et ailleurs), vivent nombre de travailleurs et de jeunes non français, en situation régulière ou non, qui n’ont pas les mêmes droits que les citoyens français. C’est de la simple décence humaine que de réclamer qu’ils en bénéficient totalement. (Nous voulons profiter de cette contribution pour attirer l’attention sur la récente grève avec occupation de Modéluxe, dans la région parisienne, qui a rassemblé travailleurs français, immigrés en situation régulière et sans-papiers contre le licenciement de ces derniers et pour leur régularisation. Une première dans les grèves ouvrières de ce pays et un exemple qui, espérons, fera tâche d’huile !)

L’emploi est au cœur de la « crise des banlieues » : le droit au travail pour tou(te)s est un droit élémentaire, indispensable à l’existence, mais sans cesse bafoué, se heurtant constamment aux bases mêmes de cette société soumise à l’inhumaine loi du profit. Chacun(e) doit pouvoir obtenir un emploi, et un emploi stable : les CDD et autres « petits boulots » précaires, qui sont le lot des jeunes, doivent être transformés en CDI. Et rémunérés de façon égale, quels que soient son « origine », son sexe... La lutte pour l’emploi occupe aujourd’hui une place centrale. Elle est loin, en effet, de ne concerner que les « banlieues ». Elle a notamment été au centre de la mobilisation victorieuse contre le CPE, elle est au cœur de la crise de ce pays et nous concerne tous (et pas seulement notre petit hexagone : c’est un mal inhérent au monde capitaliste). Par-là même, une mobilisation pour arracher le droit au travail pour tous est susceptible de réunir différentes couches sociales, différents secteurs aujourd’hui dispersés, isolés, voire divisés – Français dits « de souche » (!) aussi bien que Français descendants de colonisés et d’esclaves, immigrés, sans-papiers, hommes et femmes, jeunes et adultes -  et de décupler ainsi nos forces.

Nul doute que nous ferions là un grand pas en avant vers l’instauration d’une société réellement tournée vers les êtres humains !

Germain Gillet,
Pour le MPE
23 octobre 2006
 

 

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