Banlieues – mensonges, mythes et combats
 

Au centre des discours  sur « les banlieues » se trouve une série de mensonges et de mythes, qui cachent les combats nécessaires pour pouvoir mieux vivre dans les quartiers populaires de la France du XXIème siècle.
 
 
 

Si, dans les quartiers, il est courant de ressentir une solidarité ou une compréhension envers les émeutiers, les militants des organisations de gauche qui disent ouvertement « Ils ont raison de se révolter »  (1) restent peu nombreux. Les événements d’octobre 2006, où, exceptionnellement, dans quelques quartiers, les humiliés et les frappés étaient les policiers, sont presque unanimement accueillis par des cris d’horreur. Les morts des jeunes entre les mains de la police à intervalles réguliers depuis dix ans, les brimades, l’impossibilité d’être Noir ou Arabe dans une gare parisienne sans être soupçonné par la police, tout cela choque beaucoup moins que les violences envers les policiers. La comparaison entre le sort médiatique qui a été fait à la victime des violences à Marseille le 28 octobre dernier, à celui fait au jeune homme qui a perdu l’usage d’un oeil le même soir après qu’un policier lui ait tiré dessus à bout pourtant, donne la mesure de la manipulation politique des informations.

Il faut oser le dire : si la police a désormais peur d’entrer dans certains quartiers populaires, il faut sans doute  s'en réjouir, étant donné le racisme et les humiliations quotidiennes qui constituent l’essentiel de leur contribution à la vie du quartier ! (Voir le texte de Laurent Mucchielli dans ce dossier.) Calmer des conflits entre bandes ou  réduire la violence intra-communautaire, quand cela a été possible, n'est d'ailleurs presque jamais le fait de l'action des policiers. C'est bien plus souvent le résultat de l'action de différentes structures associatives, comités de quartier et autres.

L’oppression des populations en banlieues constitue une version plus aigüe de la souffrance des travailleurs en général. Les luttes « des banlieues » – pour de meilleurs logements, contre le racisme (policier et patronal notamment), pour de meilleures écoles, etc. – s'intègrent totalement dans la lutte des classes, même si une bonne partie de la gauche ne leur donne pas la priorité qu’il faudrait. Réduire une situation dégradée et les réactions qu'elles génèrent à un « problème des banlieues », c'est masquer un conflit de classe, en le transformant en un problème de géographie.

Nous voulons dans cet article déconstruire certains des mythes et mensonges les plus courants.

Mensonges sur le communautarisme et les ghettos

La droite cherche des boucs émissaires pour dévier l’attention des vraies causes de la misère. Ils n’en sont pas à une contradiction ni à un amalgame près : rejeter la faute un jour sur les islamistes, puis sur la polygamie, puis sur les « petits caïds », ne les gêne pas.

L’establishment policier en particulier est hanté par une véritable idéologie paranoïaque, qui privilégie le mensonge d’un danger islamiste majeur en France. Suite aux attaques du 11 septembre, le Directeur des Renseignements Généraux, M. Yves Bertrand, constatant que, dans les mosquées, les musulmans ne chantaient pas les louanges des terroristes, l’expliquait ainsi : « Curieusement, les responsables des mosquées et des associations ont très bien contrôlé leurs troupes ... Cela signifie (...) que la communauté est très bien contrôlée par ces associations. »  (2)
On voit dans cette citation toute la profondeur du stéréotype raciste. Les musulmans sont représentés comme des « troupes » qui suivraient aveuglément les ordres des prêcheurs. Aussi, selon les RG, les musulmans constituent un ennemi, et quand ils ne se comportent pas en ennemis... ça doit être parce qu’ils sont plus malins qu’on ne pensait !

Prémisse du fantasme de soulèvement islamiste, le « repli communautaire » est devenu un des mensonges les plus courants. Un rapport des Renseignements Généraux de 2004 liste comme facteurs dangereux la présence de «commerces ethniques» (épiceries africaine etc.), et la présence de vêtements venus d’ailleurs... comme l’explique très bien Sylvie Tissot   (3):

Ce rapport est symptomatique car s’y déploient trois figures récurrentes de la rhétorique sur les quartiers sensibles. La première consiste à sélectionner des indicateurs du caractère « sensible » de tel ou tel territoire : certains phénomènes sont ainsi érigés en « problèmes », dont on peut se demander en quoi ils sont (plutôt que d’autres passés sous silence) problématiques.

C’est d’abord le cas des pratiques vestimentaires évoquées par les Renseignements Généraux. En quoi porter un habit de telle ou telle couleur, un couvre-chef de telle ou telle longueur est-il un facteur d’aggravation pour les quartiers populaires ? S’ils marquent une absence d’intégration, quels sont les habits qui sont signes, eux, d’intégration (un costume trois pièces, un tailleur ?). De la même manière, le rapport des RG mentionne la présence de commerces dits ethniques : à ce compte, combien de quartiers (même de centre-ville), dont les épiceries « arabes » sont ouvertes tard le soir, sont menacés de ghettoïsation ? S’inquiète-t-on, par ailleurs, de la concentration des crêperies à Montparnasse, ou de la vente de falafels dans le Marais ?

Ces critères paraissent tout d’abord dérisoires face à la persistance du chômage et de la précarité et à la croissance des inégalités : rappelons simplement que le taux de chômage a davantage augmenté entre 1990 et 1999 dans les zones urbaines sensibles qu’ailleurs ; il est de 24,4% en 1999 (au lieu de 18,9% en 1990, avec un pourcentage de 14,3% pour l’ensemble des agglomérations où sont situées les Zones Urbaines Sensibles). Ces critères prêteraient simplement à rire s’ils ne révélaient, derrière la volonté affichée de repérer les situations les plus dramatiques, la force de l’idéologie assimilationniste en France : le maintien, chez les immigrés et leurs descendants, de toute référence au pays « d’origine » est une fois de plus considéré comme un déficit d’intégration.

Les mythes de ce genre ne sont pas réservés aux sources policières. Au sein du Parti socialiste, si le discours sécuritaire de Ségolène Royal est souvent contesté, on agite pourtant le « communautarisme » comme grande menace - Delphine Batho, secrétaire nationale chargée de la sécurité, commente en novembre 2005 :

Sur fond de montée du chômage et de misère sociale, le gouvernement a accéléré la ghettoïsation ethnique et favorisé le développement  du communautarisme. Notre pays en paie aujourd’hui au prix fort les conséquences. Quand la banlieue brûle, les pouvoirs publics s’appuient désormais sur les Frères musulmans pour tenter de ramener le calme…  (4)

Remarquons que – selon le cas – les musulmans sont coupables ou bien de semer des troubles, ou bien d’essayer de les calmer !

Le tract du Parti socialiste édité en novembre 2006 « Pour la solidarité urbaine » s’en prend aux «communautés » comme premiers responsables du mal vivre. « Nous refusons la société communautaire promise par la droite. Cette société de ghetto est porteuse de toutes les injustices et de toutes les violences. »  (5)

SOS-Racisme a fait connaître depuis bien des années maintenant le slogan « Il faut casser les ghettos ». Déjà l’organisation s’était éloignée du slogan basique (mais correct) « Touche pas à mon pote » pour chanter les louanges de « l’intégration », qui n’est pas en soi un concept antiraciste. Introduire « Casser les ghettos » comme slogan marginalise l’idée d’un combat contre les organisations et les préjugés racistes, et met l’accent sur une question de politique de la ville. C’est un énorme recul par rapport à un discours directement antiraciste. Personne n’accuse les villes où il y a une population presque entièrement blanche d’être une cause de problèmes !   (6)

Si certains groupes ethniques ou culturels se retrouvent à vivre ensemble, c’est surtout que les populations issues de l’immigration occupent souvent des postes mal payés et doivent se loger dans les quartiers pas chers. Et, lorsqu’il s’agit d’un choix, il manifeste avant tout le désir d’éviter le pire du racisme au quotidien. Il faut souligner aussi que la plus grande partie des quartiers populaires n’est pas du tout dominée par une ethnie homogène, on y voit au contraire la présence de populations d’origines extrêmement variées.  (7)

Les plus déterminés – souvent (anciennement) de gauche – à nous fourguer des mensonges sur le danger communautariste, sans fournir les preuves de ce qu’ils avancent, se réfugient sans gêne dans la fiction revendiquée « plus vraie que vraie ». Ainsi le dernier roman de Thierry Jonquet, Ils sont votre épouvante, et vous êtes leur crainte, décrit une banlieue parisienne actuelle sous la terreur islamiste, exploit qui lui vaut les louanges du Nouvel Observateur pour son « courage ». L’héroïne de l’histoire est une enseignante qui:

découvre l'agonie des banlieues rouges, devenues des enclaves dans lesquelles la loi islamique se substitue à la loi républicaine, les petits truands locaux se partageant le territoire, l'antisémitisme banalisé, l'oppression des femmes. Elle découvre les habitants des cités humiliés, insultés, soumis à la tyrannie de quelques « jeunes ». Contre tout cela, un système éducatif en ruines ne peut plus rien, ou presque rien. Au moment où l'on menace de mort un professeur qui critique l'islam...  (8)

A la suite de la publication de son roman, Jonquet a été interviewé un peu partout sur ‘la vérité que personne n’ose révéler’. Selon Télérama  (9) le roman de Jonquet constitue un « Tableau sans concession d'une ville de banlieue livrée à la délinquance et à la montée de l'intégrisme religieux, ... un livre qui cogne, qui bouscule notre représentation de l'aujourd'hui. »

Quel courage en effet de nous livrer des fantasmes qui ne peuvent que servir l’ordre établi et renforcer les préjugés!

On remarquera, dans le compte rendu ci-dessus, que le personnage principal « découvre... l’oppression des femmes» en s’installant dans ce quartier. Cette oppression, on voudrait nous faire croire, n’existe pas ou plus ailleurs : au fond, tout indiquerait que le dernier enjeu de la lutte pour des idées éclairées et progressistes consiste dans la mise au pas des quartiers populaires « ethniques ».

Ceci correspond à l’idéologie d’un des mouvements les plus en vue ces dernières années - Ni Putes ni Soumises. Constituée à partir d’une marche « Contre les ghettos et pour l’Egalité », cette organisation s’est attelée à défendre « la République », organisant en 2004 un Tour de France républicain. Ni Putes ni Soumises dénonce avant tout « la pression intégriste et communautariste sur la mixité des espaces publics ». L’organisation a su mettre la cause des femmes au service d’une conception de l’oppression qui accuse avant tout la culture des minorités en France.  (10)

Au passage, elle fait l'impasse sur le fait que les salaires plus bas des femmes, les services publics qui ferment, le manque de ressources pour les personnes âgées qui donne aux femmes une masse de travail supplémentaire, tout cela n'est pas dû aux jeunes des quartiers populaires, machos ou autres.

Le mythe du danger communautariste accompagne des mythes plus traditionnels sur les immigrés. Certains durent depuis des siècles – les responsables du mal vivre de tous seraient les immigrés et leurs enfants. Ceci malgré toutes les statistiques qui montrent que l’immigration constitue un cadeau extrêmement généreux des pays pauvres envers les pays riches. Quand les immigrés sont de jeunes adultes, comme souvent, la France profite du travail d’immigrés dont il n’a pas eu à payer l’éducation. Quand les immigrés à la retraite retournent au pays, la France n’a pas à payer les frais médicaux des personnes âgées qui ont donné leurs meilleures années pour construire l’économie française. Le film récent « Indigènes » montraient des jeunes d’Afrique donner leur vie pour la guerre de la France. En temps de paix les sacrifices ont été aussi nombreux, et le manque de reconnaissance aussi flagrant.

Si nous laissons de côté les exagérations sensationnalistes de certains médias, et les manipulations classiques de la droite, il reste vrai que dans certains quartiers un repli communautaire peut exister comme réaction au racisme et à la misère sans issue. Si certains veulent que ces quartiers soient davantage « intégrés », la première solution est de combattre le racisme et la misère pour convaincre qu’on peut être en sécurité sans s’enfermer.
 

Mensonges sur l’islam

Dans un pays où la gauche est très attachée à la marginalisation de la religion, et où elle confond souvent la contestation des visions religieuses du monde avec le mépris pour les travailleurs croyants, les mythes racistes sur les musulmans ont pu se joindre aux mythes antireligieux pour constituer une islamophobie qui fait quasiment consensus parmi les organisations politiques, y compris celles de la gauche radicale.

L’islamophobie dans ses différentes versions couvre l’ensemble du paysage politique. De Villiers déclare mi-octobre «Nous savons que la troisième guerre mondiale est déclarée (...) nous ne pouvons pas continuer à assister impuissants à l'islamisation progressive de la société française.» Il préconisait de «créer une garde nationale» pour «rétablir les frontières», «investir les quartiers islamistes», «contrôler les mosquées». Mais il n’est pas le seul à attaquer les musulmans.

L’organisation SOS-Racisme, lors de l’affaire des caricatures de Mahomet, a rejoint Charlie Hebdo pour présenter la publication de dessins insultants comme un grand pas en avant pour la liberté, face au danger principal – l’intégrisme musulman en France. Ni Putes ni Soumises oeuvre dans le même sens.  (11)

Et si la gauche radicale ne croit pas ouvertement à l’influence décisive de l’intégrisme musulman dans les quartiers populaires, elle ne se fatigue absolument pas à défendre les musulmans contre les attaques dont ils sont l’objet. Les incidents récents, où des bagagistes à Roissy se sont vus retirer leur autorisation d’entrer dans certaines zones de l’aéroport après des entretiens qui portaient sur leur pratique religieuse, le montrent à nouveau. La réaction de la gauche et de l’extrême gauche n’a pas été à la hauteur des enjeux.  (12)

Le refus de la gauche de défendre les musulmans contre la loi islamophobe de 2004 qui interdit le port du foulard à l’école, de protester lors de son application abusive (dans les universités, pour les mères d’élève qui se voient refuser l’accompagnement des sorties scolaires, pour les témoins de mariage...), constituait une première erreur grave, alimentée par « d’épaisses couches de mentalité archéo-coloniale», selon l’expression de Catherine Samary  (13). L’attitude de la gauche lors de l’affaire des caricatures de Mahomet montrait à nouveau l’abandon de la lutte antiraciste . (14)

Une section de l’extrême gauche, Lutte Ouvrière, fait, selon nous, une très grave erreur politique en considérant que les banlieues sont contrôlées par les islamistes : « ... ce sont les travailleurs de culture musulmane qui sont les plus menacés. Les islamistes ne feront pas la loi chez les autres. Mais ils la font déjà dans certaines banlieues, faisant pression pour imposer le voile aux femmes, le respect du ramadan, l’interdiction de l’alcool, à tous. »  (15) Ils se gardent bien de citer une source ou un exemple quelconque pour corroborer ce qu’ils disent ! Certains courants au sein de la LCR défendent des positions similaires.
 

Mensonges sur l’insécurité

Les mensonges sur l’insécurité reviennent régulièrement, surtout en période électorale. Les statistiques sont présentées de façon à alimenter les peurs. Ainsi les délits et les crimes sont mélangés d’une manière plus que douteuse – le vol à l’arraché d’un téléphone portable et des attaques violentes contre les personnes sont regroupés pour faire artificiellement du chiffre. Par ailleurs on ne nous montre quasiment jamais des statistiques comparables sur une longue période. Le fait qu’on ait vu « 12% de plus » de tel type de délit depuis l’année dernière a peu de sens en dehors des informations sur une période plus longue.

A écouter les hommes politiques, on croirait que la violence des jeunes en banlieue est le danger principal pour nos vies à tous, et avant tout pour les habitants de ces quartiers. Les statistiques terribles sur les accidents de travail, dus à la course pour le profit, font beaucoup moins parler d’elles. Qui sait qu’en 2005 il y eut 541 décès par accident du travail, et 700 000 arrêts de travail suite à un accident ?  (16) Dans le seul secteur du Bâtiment et Travaux publics, il y eut 157 morts en 2002 et 181 en 2003. Ces accidents pourraient presque tous être évités s’il y avait la volonté politique. Dans le BTP en 2003, il y eut 119 681 arrêts de travail suite à des accidents. 2 729 chutes de hauteur ont provoqué une incapacité permanente chez l’accidenté.  (17)

De façon similaire, la misère causée par la crise du logement, dont par exemple l’incendie dans un immeuble vétuste à Paris en août 2005, qui a tué 17 immigrés africains, est vite oubliée et ne fait pas partie des priorités politiques du gouvernement. Ceci sans parler du chômage de masse et de la montée de la grande pauvreté. Dans la presse en novembre dernier on se félicite que le nombre de pauvres en France n’est « que » de 6 800 000 ! Le nombre d’allocataires du RMI a atteint un record en 2005 de 1 266 000 personnes. Pendant l’hiver 2005-2006, les Restaurants du Coeur ont accueillis 670 000 personnes et ont servi 75 millions de repas dans 1 900 centres. Parmi les personnes aidées, vingt trois mille bébés de moins de douze mois.  (18)

Les plus grandes violences de notre société, causées par la course au profit, sont ignorées ; seules les violences individuelles font la une, car traitées sur un mode spectaculaire. Les hommes politiques donnent l'impression de s'attaquer à ces problèmes et de montrer leur efficacité. La communication de Sarkozy repose ainsi sur une généralisation des faits divers et sur la possibilité de les éliminer en jouant aux cow-boys de la « tolérance zéro ».
N’oublions pas que les statistiques reflètent aussi, très largement, les choix de déploiement de la police. Si on mettait deux mille policiers à enquêter sur la fraude fiscale, les statistiques sur les délits fiscaux monteraient en flèche. Si on envoie dix mille policiers supplémentaires dans les cités, on arrête beaucoup plus de « jeunes délinquants ». S’il est certain que dans des quartiers populaires où le chômage de masse dure depuis des décennies on voit des éléments de désintégration du tissu social, il est plutôt surprenant qu’il n’y ait pas davantage de crimes et violences.

Violence policière

Une des bandes usant de la violence la plus débridée est la police elle-même ! Blesser un policier en lançant des pierres vaut une mise en accusation pour « tentative de meurtre avec préméditation »  (19). Un policier qui tabasse un jeune le fait en toute impunité, et même quand un jeune maghrébin meurt entre les mains de la police, il est très rare de voir une sanction sérieuse.

Ce n’est pas seulement l’extrême gauche qui le dit – un rapport en avril 2005 de Amnesty International a découvert que « En France, le gouvernement, les magistrats et les responsables de la police nationale laissent les policiers faire un usage excessif de la force, voire recourir à la force meurtrière, à l'encontre des suspects d'origine arabe ou africaine, sans qu'ils aient à craindre de sanctions sévères... » . (20) Il en conclut au sujet des violences policières : « Un nombre important d'affaires ne sont jamais déférées à la justice; quant à celles qui sont jugées, elles se soldent rarement par des condamnations et les peines sont souvent symboliques. »  (21)

Les mythes sur l’insécurité galopante peuvent convaincre une partie des travailleurs, surtout les plus âgés, et particulièrement si le manque de combats sur leurs conditions de vie et de travail les laisse dans l’amertume. Un travailleur qui souffre de la précarité, dont les enfants sont au chômage ou sont surexploités dans des stages à répétition, face à des problèmes de manque de services publics – l’hôpital local a fermé ses portes, les maisons de retraite sont trop chères... – peut pourtant trouver que la délinquance des jeunes est le problème le plus grave dans sa vie. Cette vision surgit souvent du fatalisme : le chômage, les coupes dans les services publics et les retraites peuvent être vus comme une fatalité contre laquelle le gouvernement ne peut rien. Mais quand les phares de la voiture ou la cabine téléphonique ont été cassés à nouveau, on peut imaginer immédiatement des coupables. Ainsi, le sentiment d’insécurité peut venir d’une insécurité sociale, mais s’exprimer dans un discours sécuritaire.

La gauche électoraliste, n’ayant pas de solutions au chômage, au racisme, à l’austérité, et craignant de perdre un électorat sensible aux préjugés racistes et aux mythes sécuritaires, propose la répression, couplée de quelques subventions, pour que le calme revienne vite. Ségolène Royale, début novembre, déclare qu’elle n’entend  « pas laisser des gamins de 12-15 ans faire la loi dans le pays. »

L’affaire des « tournantes »

Les accusations contre les « jeunes de banlieue » changent régulièrement et alimentent tous les préjugés. Un mois on entend que les jeunes sont des fanatiques musulmans à la vie triste et étriquée ; le mois suivant, les jeunes sont des violeurs en série, organisant des « tournantes » tous les vendredi soir. Cette dernière question a été démontée par Laurent Mucchielli de façon exemplaire. Son livre  Le scandale des tournantes montre que le viol collectif n’est pas en hausse en France, et que ce genre de crime n’est pas concentré parmi les jeunes « issus de l’immigration.»  (22) Bien sûr, un démenti, basé sur un travail sérieux de sociologie, n’empêche pas une idée de continuer à faire des ravages dans la presse et à alimenter les pires préjugés. Il est toujours très facile d’inventer une nouvelle accusation dès que la précédente ait été démontrée comme fausse – les mots du dramaturge Beaumarchais, « Calomniez, calomniez ! Il en restera toujours quelque chose », pourrait être le slogan des forces « anti-banlieue ».
La cause des femmes est mise à contribution pour alimenter les préjugés contre les jeunes « de banlieue ». Comme l’écrit Alain Gresh :

« Dans la campagne de stigmatisation des « banlieues » et des populations immigrées, les viols collectifs, ou « tournantes », jouent un rôle central. Ces pratiques barbares, de plus en plus médiatisées, dévoileraient la nature profondément machiste des populations issues de la culture musulmane. Il faut un immense courage pour oser s’attaquer à ces lieux communs, tant est grande la peur de se voir accusé de justifier la violence contre les femmes. »  (23)

Où se trouvent les banlieues?

Nous avons résumé quelques uns des mensonges principaux au sujet des « banlieues ». Mais peut-être le mensonge le plus influent est la conception que la banlieue constitue des zones homogènes, sur lesquelles on peut poser un regard unique, et qui permet toutes les généralisations.

L’invention « des banlieues » comme un espace imaginaire conçu comme entièrement séparé du reste de la société, absolument déprimant et terriblement dangereux, permet par un procédé d’exagération de cacher la dynamique réelle. Au sens le plus littéral, « la banlieue » - les zones à l’extérieur des grandes villes – contient un très grand pourcentage de la population française. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit quand Sarkozy parle de « nettoyer » les banlieues, ou quand des revues de droite appellent à « reconquérir » la banlieue.  (24)

Il s’agit plutôt d’un endroit à géographie variable, largement imaginé. On a construit pour nos esprits une banlieue « typique », où les vieilles personnes n’osent pas marcher dans la rue, où personne ne travaille, et le crime organisé a comme seul concurrent l’intégrisme musulman. Mais il y a une très grande variété de cités et quartiers populaires, plus ou moins pauvres, plus ou moins mélangés socialement, plus ou moins blancs ou noirs, et plus ou moins touchés par les révoltes de novembre 2005. Si on prend les « Zones Urbaines Sensibles » inventées par une loi de 1996, on y trouve 5 millions d’habitants. L’Observatoire national des zones urbaines sensibles a été mis en place par le gouvernement se servant d’un discours issu directement du mythe des classes dangereuses : on lui demandait de « mesurer le retour de ces quartiers dans la République ». Mais son rapport souligne la variété et la complexité de leur situation :

Les constats du rapport 2005 confirment ce qui apparaissait déjà dans le tableau tracé en 2004 : un cumul de problèmes de même ordre mais une grande diversité des situations d’une ZUS à l’autre, et sans doute au sein d’une même ZUS. Revenus, délinquance, emploi et chômage, équipements, transformation du peuplement, ressources et charges des communes, autant de caractéristiques par rapport auxquelles les ZUS ne se rangent pas de façon homogène. (25)

L’invention de « la banlieue » comme endroit séparé permet de jeter la confusion sur l’analyse sociale en général. « La question de la banlieue » et des « jeunes des cités » ne recouvrent pas d’autres problèmes sociaux. Le racisme est ressenti aussi en centre ville, la pauvreté sévit à la campagne comme en ville, et autant chez les personnes âgées que chez les jeunes... Nous obliger à parler « des banlieues » en tant que telles nous empêchent de parler des classes sociales.

Que faire : solutions mythiques

A problématique inventée, solution mythique. La tendance est de présenter certaines réformes, éventuellement utiles, comme la solution au « problème des banlieues ». Ainsi par exemple le discours consensuel de la droite et de la gauche réformiste sur l’échec scolaire. « Le chômage des jeunes est d’abord un problème d’échec scolaire » est le titre d’un article de Michel Godet dans Le Figaro  (26).

Tout le monde à gauche est d’accord pour demander de l’argent et des postes supplémentaires pour les écoles dans les quartiers les plus pauvres. Et les associations enracinées localement – laïques, religieuses ou culturelles – font du soutien scolaire une de leurs activités principales. Les jeunes qui décrochent le bac ont plus de chances d’éviter le chômage de longue durée, en ayant quelques chances de gagner un salaire décent après quelques années de précarité. On est tous contre l’échec scolaire. Mais il faut combattre les mythes à son sujet. Le chômage n’est pas causé par l’échec scolaire. Si 100% des jeunes décrochaient leur Bac l’année prochaine, cela ne créera aucun emploi supplémentaire. Le mythe de l’échec scolaire comme cause du chômage permet par ailleurs au gouvernement de droite d’accélérer ses attaques : ce mythe fournit la base idéologique à la réintroduction de l’apprentissage à 14 ans, à la mise en place d’un enseignement au rabais sous prétexte de « socle commun »  (27), et aux restructurations des cursus universitaires « pour les rapprocher du monde du travail » - lire « pour qu’elles servent encore mieux les intérêts à court terme des entreprises. »

En réalité, c’est plutôt une dynamique contraire qui est à l’oeuvre – la banalisation du chômage de masse produit l’échec scolaire, car une partie des jeunes ne voit plus l’intérêt d’étudier si c’est pour préparer une vie de chômage et de précarité.

Vous avez dit « ascenseur social » ?

Un mythe similaire est celui de l’ascenseur social qui serait en panne, et qu’il faudrait faire réparer. De Villepin, tout en supprimant des postes dans les écoles, déclare : « N'oublions pas une évidence : l'école, c'est le moyen privilégié de l'ascenseur social... et les Français ont l'impression qu'il ne fonctionne plus.»  (28) Pendant l’état d’urgence de novembre 2005, Le ministre délégué à la Promotion de l'égalité des chances, Azouz Begag a déclaré « En trente ans, la démonstration a été faite que la réponse sécuritaire ne suffit pas. Les jeunes ont plus besoin d’un ascenseur social que d’un car de CRS ».  (29)

Ce concept peut séduire aussi au sein du mouvement ouvrier : « il n’y a pratiquement plus de progression de carrière ni de perspective d’ascenseur social... », se plaint Maryse Dumas.  (30) Le Manifeste pour un nouveau syndicalisme, de la CGT, déclare :

 Le droit à l'emploi est tout sauf assuré, l'exclusion et la pauvreté s'étendent, l'ascenseur social est en panne prolongée, le vieux système de solidarité redistributive est à la peine; la jeunesse souffre, et l'on n'investit plus guère dans l'avenir.  (31)

En réalité, l’ascenseur social contenait depuis toujours bien peu de places à l’intérieur ; la majorité était condamnée à rester sur le palier, voire risquait de recevoir l’ascenseur sur la tête. Le capitalisme condamne des millions de travailleurs à des emplois avec peu d’intérêt et peu de responsabilité, et ne peut pas faire autrement. Il est affligeant de voir les millions de personnes écrasées par l’exploitation dans les sous-sols du capitalisme demander... un ascenseur, pour pouvoir vivre dans l’espoir. L’ascenseur avec des millions de places n’a pas encore été inventé – il va falloir plutôt reconstruire le bâtiment entier. L’ascenseur social qui continue à bien marcher, c’est celui dans lequel fonctionne uniquement le bouton « sous-sol ». Ainsi, bien des enfants de travailleurs se trouvent en chômage longue durée, au RMI, ou carrément à la rue.

Nous voyons d’ailleurs facilement pourquoi l’idée d’un ascenseur social n’effraie pas les capitalistes modernes (contrairement aux capitalistes du XVIIIème ou XIXème siècle). Ils imaginent les masses des travailleurs bossant loyalement, tout en faisant la queue dans leur temps libre pour prendre un petit ascenseur, qui d’ailleurs ne monte qu’un étage ou deux. Les derniers étages, tout en haut de l’immeuble, où on vit dans le luxe, sont servis par un autre ascenseur privé, interdit au public (il faut une clé spéciale qu’on hérite de ses parents).

L’idée d’un « ascenseur social » est une arme idéologique importante qu’il ne faut pas sous-estimer. Les Grandes Ecoles se sont mises à intégrer récemment, en grande fanfare, quelques dizaines de jeunes issus des quartiers défavorisés. Polytechnique accueille 20 élèves de trois lycées ZEP, l’ENS s’y est mis dès la fin des émeutes, avec un  programme flambant neuf. La directrice, en présence du ministre de l’Education, déclare :

« Nous voulons que notre école, qui fut pendant des décennies la plus ouverte des grandes écoles, retrouve cette vocation… Si nous échouons, il faudra en conclure que le monde scolaire est définitivement cloisonné, et que là où on naît, on reste. »   (32) « Il faut briser la barrière psychologique qui interdit à ces élèves de s’y intéresser », rajoute un étudiant de l’ENS qui sert de tuteur à des élèves des quartiers pauvres.

La droite et la gauche applaudissent. Un sondage récent a posé la question ainsi : « Certaines grandes écoles réservent des places à des jeunes issus des quartiers défavorisés. Souhaitez-vous que ce système soit étendu à d’autres établissements scolaires ? ». 90% des femmes et 86% des hommes ont répondu favorablement.

Quelle terrible preuve de la démoralisation face à la perspective de changer la situation des populations des quartiers populaires ! Le programme de l’ENS est prévu pour quatre vingt élèves, plus tard pour trois cents élèves. Nous devrions montrer de la gratitude car ils laissent trois cents des nôtres flâner dans leurs couloirs sacrés pour y apprendre à être élitistes ! Qui plus est, ils nous expliquent que le problème de fond... c’est « les barrières psychologiques » dans la tête des jeunes des quartiers pauvres ! Si on ne peut pas en vouloir aux jeunes qui veulent améliorer leurs perspectives en s’inscrivant dans ce genre de programme, on doit dénoncer  la propagande qui entoure ces programmes. « Ce projet vise à relancer l’ascenseur social et à refaire de l’ENS un lieu de mixité sociale. », commente Libération. Ils font remarquer qu’il y a eu à un moment, au début des années 1950, jusqu’à 29% d’étudiants venus de milieux modestes. On peut supposer qu’une partie d’entre eux est actuellement en train de gérer la société, alors on ne peut pas dire que ce fut un grand succès pour la classe ouvrière !

Modèle républicain et mixité sociale

Le troisième mythe, dans la même série, est celui du « modèle républicain d’intégration » qui aurait bien fonctionné dans le passé mais qui serait aujourd’hui en crise. L’historien Gérard Noiriel démontre bien qu’il s’agit d’une vision ridicule de la générosité de l’Etat français :

« Toute réflexion sérieuse sur la question devrait (...) commencer par prendre en compte un fait élémentaire (...) : la grande majorité des étrangers qui ont immigré vers la France dans le passé n’y sont pas restés. (...) Si l’on veut bien admettre l’idée que le premier stade d’une politique d’intégration consiste à accueillir dignement les étrangers pour qu’ils aient envie de rester, force est de constater que la République ne l’a pas atteint dans la majorité des cas.
Même si l’on ne prend en compte que la minorité des immigrants qui se sont fixés définitivement en France, parler d’un ‘modèle républicain d’intégration’ c’est occulter la dimension conflictuelle et douloureuse de cette histoire. Confinés dans les secteurs les plus dévalorisés du marché de l’emploi, surexposés aux accidents de travail, privés des droits élémentaires accordés aux citoyens, en butte à la xénophobie, à la répression policière et aux expulsions, les immigrants ont payé leur intégration au prix fort.»  (33)

Bien souvent les discours qui regrettent « le modèle républicain d’intégration » regrettent en vérité simplement le fait que les travailleurs et les jeunes issus de l’immigration ne souffrent plus en silence comme au bon vieux temps.

Dans son article dans ce dossier, Alexandre Achrafieh critique l’utilisation du concept de « mixité sociale » dans la politique de la ville. Cette conception est souvent élitiste et gestionnaire, et considère que seules les classes moyennes fournissent un apport culturel et social intéressant à la vie d’un quartier. La politique de la mixité sociale est poursuivie dans l’espoir qu’une dilution du nombre de non-blancs réduira la possibilité de révoltes.
Si le mélange de travailleurs de différents milieux et de différentes origines dans un même quartier est dans l’intérêt de la classe ouvrière car il peut contribuer à réduire les préjugés et faciliter des luttes unies, la mixité sociale des gestionnaires peut devenir une arme contre les plus pauvres. Et bien sûr, la mixité sociale ne pourra jamais améliorer de façon significative les conditions de vie des ouvriers et des chômeurs. On a beau se mélanger tous ensemble, ce n’est qu’en luttant ensemble qu’on avancera.

Combats

Tous les combats de classe concernent les quartiers populaires. La lutte pour la construction de logements sociaux de qualité, pour faire appliquer la loi (largement inappliquée) qui oblige chaque commune à en construire. La défense de la carte scolaire qui permet un minimum de mélange social et donc rend plus difficile aux autorités de laisser certaines écoles à l’abandon. La lutte pour des postes dans les établissements scolaires, qui à la fois permettent à des jeunes d’acquérir un emploi, un salaire et de la dignité, et facilitent l’éducation de nos enfants. La lutte contre la politique fiscale du gouvernement, qui réduit les impôts pour les plus riches, et transfère vers les collectivités locales et régionales des responsabilités de l’Etat. La lutte contre le racisme et contre l’islamophobie, des armes dont la classe dirigeante se sert de plus en plus, car ils ont de moins en moins de réponses aux problèmes de la population.

La violence contre les populations des quartiers populaires fait partie de la violence de la classe dirigeante dans ses multiples formes. Ce sont les patrons et pas les travailleurs qui profitent de la relégation des quartiers populaires. Les réductions des budgets publics permettent la réduction des impôts surtout pour les plus riches. Et le gouvernement n’hésite pas à utiliser les quartiers populaires pour sa politique ultra-libérale. Ainsi l’apprentissage à 14 ans, les zones franches urbaines, le défunt CPE, sous prétexte d’aider les quartiers défavorisés, profitent de la relégation de ces quartiers pour faire plus de profits. Mais l’intérêt de l’ensemble des travailleurs réside dans le combat qui permet d’améliorer les conditions de vie, réduire le chômage et la précarité, faire reculer le racisme policier et la discrimination sur les lieux de travail.

Le fait qu’une bonne partie des jeunes précaires ou des jeunes chômeurs des quartiers populaires ressentent peu de sympathie avec les luttes syndicales ou politiques menées par les organisations établies du mouvement ouvrier ne signifie pas que ces luttes ne sont pas dans leur intérêt. Il n’y a pas d’unité automatique de l’ensemble de la classe, il faut la construire. Germain Gillet et Monique Crinon, dans leurs contributions à notre dossier, ont raison de souligner les limites énormes de l’intervention de la gauche, y compris la gauche radicale, lors des émeutes de 2005, et la distance entre les préoccupations de la gauche et celles de habitants des quartiers populaires. Toute l’histoire de la lutte des classes montre que les opprimés ne s’unissent pas automatiquement. Les intérêts des femmes n’ont pas été automatiquement pris en compte par le mouvement syndical – il a fallu une longue lutte. La prise en compte par les syndicats de l’oppression des homosexuels a également pris beaucoup de temps.

Pourtant, toutes les classes populaires ont des intérêts cruciaux en commun. Prenons l’exemple de la lutte contre le CPE. Certes, le mouvement a été mené par les universités, une partie de la jeunesse pas forcément la plus pauvre et la plus opprimée. Mais le CPE aurait frappé de plein fouet les habitants des quartiers populaires, comme l’a fait le CNE. L’intérêt de classe était le même sur ce sujet, qu’il s’agisse du jeune sans diplôme ou un étudiant avec un BTS ou une Licence – le démantèlement du code de travail nous menace tous. La forte implication dans le mouvement de certains lycées professionnels, comme des étudiants issus des banlieues en est témoin.

Les réactions de la gauche aux émeutes de 2005 n’ont pas fait apparaître une solidarité réelle avec les quartiers populaires, contre la répression et le racisme policier. Même l’extrême gauche n’a pas dit clairement et publiquement en première page de leurs journaux « Ils ont raison de se révolter ». C’est une faiblesse.

Alors que l’Islam est l’un des boucs émissaires préférés de la droite, le refus de la gauche de défendre les musulmans ne peut pas être vu comme une petite erreur. Un sondage récent vient démontrer la véritable catastrophe que fut la politique de la gauche radicale et révolutionnaire pendant le débat sur le foulard islamique : 48% des sympathisants de l’extrême gauche, et 48% également des sympathisants du PCF, seraient « favorables à l’interdiction du port du voile dans la rue et dans les espaces publics. » Les musulmanes croyantes ne font plus partie du « public » si elles portent un foulard ! L’abandon de la lutte antiraciste sur cette question a eu de très graves conséquences.
 

Désert politique

Lorsqu’on parle du fossé entre les partis établis et les populations des quartiers populaires, on entend souvent que les banlieues populaires constituent « un désert politique ». Certainement il y a une grande méfiance à l’endroit des forces politiques établies. Vis à vis d’une gauche qui a déçu au gouvernement, et d’une gauche radicale qui n’a pas su juguler le Front national ni défendre les musulmans, les travailleurs immigrés ou les jeunes issus de l’immigration sont très méfiants, et on les comprend.

Mais il est tout à fait faux de voir les banlieues populaires comme un désert politique. En plus des réseaux associatifs souvent très importants et des nouvelles organisations directement nées dans les banlieues, on voit une implication de ces quartiers dans l’action politique quand les enjeux sont clairs. Alors, s’il est vrai que pour choisir entre une droite et une gauche gestionnaire du capitalisme, ces quartiers ne se mobilisent pas souvent, ils se sont beaucoup mobilisés pour les manifestations massives contre Le Pen en avril 2002. Ces manifestations, dans des dizaines de villes, ont vu une forte participation de jeunes « issus de l’immigration » ainsi que de leurs parents, travailleurs, chômeurs ou retraités.
 

Qui va se battre pour les banlieues populaires ?

Le résultat de la méfiance et des faiblesses de la gauche est que de nombreuses associations de terrain restent confinées à un rôle local, extrêmement utile et garant de crédibilité peut être, mais limité quant aux résultats.  (34)

Ainsi nous voyons des initiatives telles que le collectif AClefeu lancé à Clichy-sous-Bois (en Seine-Saint-Denis). D’un côté, c’est évidemment une bonne chose qu’il existe des militants pour faire ce travail de recueil de doléances :

Nous avons parcouru 120 villes. Nous partions pour une semaine à chaque fois. Les gens fuient les institutions. Faire venir la population vers les institutions, c’est impossible. Le meilleur moyen est de se déplacer, d’aller à l’écoute et d’échanger. Les personnes qui ont écrit dans nos cahiers de doléances ne sont nullement partie prenante de réseaux militants. Ce sont des personnes lambda. Nous avons aussi rencontré pas mal d’étudiants qui se sont battus contre le CPE, etc. Nous nous sommes arrêtés dans les quartiers, dans les zones rurales et les centres-villes. Pas seulement dans les cités. Pour nous, un centre-ville ou une zone rurale, c’est aussi un quartier. Nous avons donc vu un panel de population très large. Nous arrêtions notre caravane, nous sortions des tables et des tréteaux, avec une sono. On expliquait notre démarche : que nous voulions faire des choses avec eux et pas sans eux, pour une politique choisie et non plus subie. Cette politique, il faut la construire ensemble.  (35)

D’un autre côté, c’est quand même une tragédie que, plus de deux siècles après la révolution française, on en soit encore à une démarche de tenter de se faire écouter par les puissants, plutôt que d’obliger les puissants à faire des concessions. Autrement dit, il est terrible de constater qu’aucune organisation politique n’a la puissance, les idées et la crédibilité pour attirer de grands nombres de militants des quartiers populaires pour transformer à la fois l’organisation et le potentiel du combat politique.

La démarche d’AClefeu sur cette action a également l’inconvénient de conforter l’idéologie dominante qui réduit la misère à l’idée que « les puissants n’écoutent pas les opprimés », et prévoit une solution dans un changement de méthode ou de psychologie chez les puissants obtenu grâce à un lobbying sur les parlementaires, plutôt qu’à travers la construction d'un réel rapport de force. Qui croit vraiment que le gouvernement et le patronat ne sait pas quels sont les désirs des classes populaires ? Un logement décent, un emploi pour tous, l’arrêt des brimades policières –  pas besoin de cahiers de doléances pour le savoir.

D’autres organisations locales, parfois plus radicales que AClefeu, se concentrent néanmoins sur une perspective qui nous semble, au fond,  (36) similaire - « donner une voix autonome aux populations des banlieues » (voir l’interview de Abdelaziz Chaambi dans ce dossier). Ce sont pourtant quasiment les seules organisations qui ont organisé des manifestations et des meetings au sujet du racisme policier, et de la violence policière dans les quartiers.

Les initiatives qu’ont voulu coordonner au niveau national ces organisations locales, telles que le Mouvement de l’Immigration et des Banlieues (MIB), ont eu de grandes difficultés pour dépasser les quelques centaines de sympathisants. Le site web de ce dernier explique leurs perspectives :

Le MIB est l'émanation des acteurs qui luttent sous différentes formes, localement et quotidiennement auprès des populations concernées. Il a pour fonction de désenclaver, de soutenir et de rassembler les acteurs qui, souvent, sont isolés et très peu épaulés, mais aussi de " regrouper " sous un même chapitre les différentes questions relatives au vécu des habitants, que les médias, la justice et la police essaient de renvoyer dans le particularisme ou dans la rubrique des faits divers.
Il s'agit de transformer notre exigence de vivre dignement, en stratégie d'action politique durable et non plus au coup par coup.
C'est la volonté du MIB.   (37)

C’est une perspective qui a permis d’entreprendre un travail utile, mais les grandes questions politiques restent entières. Si les associations «  de banlieues » dénoncent avec raison les différentes trahisons de la gauche, encore faut-il trouver une explication pour ces trahisons, qui ne relève pas de faiblesses ou de défauts des individus. De telles explications politiques peuvent seules permettre d’aller plus loin et d’éviter le sectarisme.

D’autres organisations telles que les Indigènes de la République ont permis une expression publique et populaire de questions largement négligées. Mais la démarche qui peut permettre une mobilisation de masse nous semble difficile à mettre en oeuvre tant que les questions de liens avec l’ensemble des travailleurs ne sont pas résolues.  (38)

Au sein de tous les réseaux de militants il y a besoin à la fois d’organiser du monde pour lutter et de continuer des débats sur les conceptions politiques qui permettent d’avancer : le poids du réformisme, le rôle de l’Etat, etc. Le poids du réformisme vient aussi du fait que concrètement les mobilisations sociales des dernières années ont eu du mal à remporter des victoires. La nouvelle combativité n'est encore majoritairement que dans sa phase de résistance et peine à proposer des alternatives crédibles remportant l'adhésion d'une majorité de citoyens. D'où l'importance de la convergence des mouvements sociaux dans les différents forums mondiaux, européens, locaux qui ont permis de tisser des liens et qui sont un lieu d'élaboration d'alternatives mais qui peine à se traduire sur le plan politique du fait du poids faible des organisations. Cette dynamique était à l'oeuvre au sein des comités pour le « non » à la constitution européenne et se poursuit aujourd'hui avec la campagne pour des candidatures unitaires aux élections de 2007.

Le lieu de pouvoir des travailleurs c’est le lieu de travail, et à moyen terme toute avancée sérieuse passe par le rapport de forces entre les classes. Un débat est nécessaire entre les militants de quartier et la gauche radicale, débat qui existe mais reste isolé ou fragile. Parfois parce que les organisations de la gauche radicale ne prennent pas suffisamment au sérieux les questions de ces quartiers, parfois parce qu’elles ont une approche timide, et préfèrent cacher les idées marxistes au nom de l’unité, parfois parce que les militants « de terrain » choisissent une approche « apolitique » ou ne croient plus à la possibilité de détruire le capitalisme dans son ensemble.

Mais les faits sont têtus -  les organisations « du terrain » souffrent d’une réalité incontournable : la solution ne se trouve pas au niveau local. A cause de ceci, elles peuvent facilement se voir instrumentalisées peu à peu par le PS ou le PCF, ou se voir cantonnées à des activités culturelles et caritatives qui ne sont pas à la hauteur des enjeux. Si l’idée de « l’autonomie » peut permettre une libération de la parole et de l’action bien nécessaire, l’autonomie efficace doit être une autonomie par rapport aux institutions, et non par rapport aux classes populaires dans leur ensemble. Il faut au contraire travailler à l’unité de l’ensemble des travailleurs, où qu’ils habitent, où qu’elles habitent.

Les différents combats – contre le racisme et la violence des policiers, pour un logement décent, contre l’islamophobie, contre les discriminations au travail, doivent tous être liés. La gauche radicale et les organisations des quartiers ont un grand défi devant elles.
 

John Mullen  (LCR 47)

Ce qui ne constitue évidemment pas une approbation pour chaque action.
2  Rapport de M. Jean-Louis Debré sur la question du port des signes religieux à l’école (n° 1275), Assemblée nationale, décembre 2003. Cité dans « Quand les services de renseignement construisent un nouvel ennemi » par Laurent Bonnelli Le Monde Diplomatique avril 2005
3   Sur le site web Les mots sont importants , « Le  ‘repli communautaire’ : un concept policier, Analyse d’un rapport des Renseignements Généraux sur les ‘quartiers sensibles’ » publié le 28 octobre 2004
4   Disponible sur le site web du Parti socialiste www.parti-socialiste.fr
5   Ibid.
6       Notre désaccord absolu avec ces idées défendues par SOS-Racisme ne signifie pas que nous rejetons l’ensemble de leur travail. A titre d’exemple, les « testings » des discothèques, la revendication des CV anonymes pour les embauches dans les entreprises constituent des initiatives de SOS-Racisme que nous soutenons.
7   Les mythes sur les ghettos attirent aussi souvent ceux qui sont actifs « sur le terrain » dans l’intérêt des jeunesses des classes populaires. Par exemple, les émeutes de 2005 ont donné lieu à un appel par des enseignants de Bobigny « Cinq propositions pour briser les ghettos  ( http://www.cahiers-pedagogiques.com/article.php3?id_article=2044 ) L’appel se résume à demander beaucoup plus de moyens pour le soutien scolaire.
8   « Les nouveaux fascistes ». Présentation du roman de Thierry Jonquet Ils sont votre épouvante, et vous êtes leur crainte », Le Nouvel Observateur 26 octobre 2006. Le tchat de Thierry Jonquet en ligne sur le site Le Nouvel Observateur donne d’innombrables exemples des amalgames et d’autres horreurs.
9   Télérama du 4.10.2006
10   Ceci ne fait pas de NPNS une organisation sans utilité pour le combat contre l’oppression - voir par exemple leur implication dans la lutte contre l’expulsion de jeunes immigrés scolarisés, avec le Réseau Ecoles sans Frontières.
11   L'appel pour un nouveau combat féministe! disponible sur le site web www.niputesnisoumises.com
12   Ailleurs dans cette revue nous traitons de la réaction de la gauche anglaise à la montée de l’islamophobie outre-manche, réaction qui nous semble bien plus appropriée.
13  Voir son article « Au delà du voile... » reproduit dans Socialisme International N° 15/16
14   Voir l’article de Claude Meunier « Affaire des caricatures - la gauche abandonne le combat antiraciste. » dans Socialisme International N° 15/16, juillet 2006, en ligne sur www.revue-socialisme.org
15   Lutte Ouvrière 17 février 2006
16   www.risquesprofessionnels.ameli.fr
17   Institut de recherche et de sécurité www.inrs.fr
18   Bilan chiffré détaillé sur www.restaurantsducoeur.com
19   Le Figaro 21 octobre 2006
20   Une bonne partie du rapport est disponible en ligne http://www.amnesty.fr/index.php/amnesty/agir/actions_en_cours/france#resume
21   Ibid.
22   L’ensemble des recherches de Laurent Mucchielli sur le crime et la délinquance nous semble indispensable pour tout militant de gauche. Une partie est en ligne à l’adresse suivante : http://laurent.mucchielli.free.fr/Sociologie.html
23   Dans sa présentation du livre de Laurent  Mucchielli, Le monde diplomatique avril 2005
24   Version plus soft : Jean-René Doco, secrétaire national du Syndicat national des officiers de police déclare « Il faut reconquérir les quartiers en redéveloppant les contacts avec les différents partenaires des quartiers.»
25   Observatoire national des zones urbaines sensibles synthèse du rapport 2005
26   Du 19 janvier 2006
27   Le lecteur intéressé peut se référer à notre dossier Ecole et capitalisme dans Socialisme International N° 12
28   Cité dans Libération le 25 août 2006
29   Cité dans L’Humanité, le 14 novembre 2005
30   Meeting Ile de France 15 septembre 2005, intervention disponible sur  www.cgt.fr
31   Dans Demain le changement - manifeste pour un nouveau syndicalisme J C Le Duigou, Armand Colin Paris 2005
32   Libération du 12.10.2006
33   « Il n’y a pas de modèle » Gérard Noiriel, dans Manière de Voir N° 89 octobre-novembre 2006.
34   On pense à « Bouge qui bouge », « Divercité », « AClefeu ». Voir l’article suivant pour un récit du travail de « Bouge qui bouge ».
 http://www.lcr-rouge.org/archives/071102/champli.html
35   Interview dans Rouge 19/10/2006
36           Et au risque d’offusquer des amis qui trouvent qu’il y a une grande différence.
37   http://mibmib.free.fr/historique1.html

38     Voir article de Alexandre Achrafié dans Socialisme International N° 14 : Fracture coloniale et/ou luttes des classes.
 

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