La grande guerre pour la civilisation

« La grande guerre pour la civilisation, l’Occident à la conquête du Moyen-Orient (1979-2005) »
 de Robert Fisk, Editions la découverte, 2005, 933 pages.

Familier depuis plus de 20 ans des nombreux foyers de tension de cette région du monde, cette célébrité de la presse britannique a notamment couvert pour le « Times » et l’« Independant » la guerre civile libanaise, la révolution iranienne, l’invasion de l’Afghanistan par les soviétiques, celle du Koweït par l’Irak après les huit ans de conflit entre l’Irak et l’Iran, le génocide commis au Kurdistan par les soldats de Saddam Hussein, etc… tous les événements qui ont secoué le Moyen-Orient depuis un quart de siècle, et fait de l’existence de ses habitants un martyrologue permanent. Nul n’était mieux placé que lui pour replacer dans son arrière-plan historique l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis et leurs alliés. Le récit de cette guerre de conquête  n’occupe d’ailleurs en fait que les deux derniers chapitres de ce gros ouvrage, mais, comme dans une tragédie grecque, tous les événements relatés auparavant semblent conduire au drame final. Même s’il s’arrête à la chute de Bagdad, le récit de l’auteur laisse bien pressentir que l’épopée libératrice vantée par G Bush et consorts ne pouvait déboucher que sur une insurrection générale contre l’occupant, à peine atténuée par une guerre civile larvée.

 L’analyse historique de Robert Fisk s’articule en effet en deux étapes qui s’enchaînent avec une logique imparable :

- Il dresse un bilan catastrophique d’un siècle d’ingérences impérialistes européennes puis soviéto-américaines dans un Moyen-Orient qui, avant 1914, sommeillait tranquillement à l’ombre de l’empire ottoman et des autres monarchies traditionnelles. L’ouvrage contient à ce sujet bien des rappels historiques utiles pour le lecteur, pas forcément au fait de tous les méandres du cours tortueux de l’histoire de cette région du monde. Qui pense encore aujourd’hui en Occident au coup d’état organisé en Iran en 1953 par les services secrets anglais et américains contre le gouvernement légal de Mossadegh ? Son souvenir nourrit pourtant encore aujourd’hui méfiance indéracinable dans ce pays à l’égard des occidentaux. Inutile d’ajouter qu’elle ne s’est pas apaisée depuis que ce pays voit stationner à ses frontières avec l’Irak et l’Afghanistan les soldats de deux corps expéditionnaires américains. Est-il étonnant que certains iraniens voient à tort ou à raison dans l’énergie nucléaire le secret de la sécurité dans l’indépendance? Le cynisme des occidentaux pendant la guerre Irak/Iran n’a pas été non plus oublié, ni des iraniens ni des irakiens. Les USA n’ont ils pas approvisionné en armes les deux camps, cependant que les européens, comme les américains, ne voyaient pas d’inconvénients à équiper Saddam Hussein d’armes de destruction massive, tant qu’il en réservait l’usage aux soldats iraniens, ou, éventuellement à ses propres concitoyens. La plus profonde de toutes les plaies laissées par l’histoire demeure cependant celle ouverte par la promesse d’indépendance faite aux arabes par les Britanniques pendant le premier conflit mondial, en même temps que celle d’un foyer national aux juifs sans qu’il ait été prévu comment cela pouvait se concilier…

- De là, R Fisk en vient à soutenir - en filigrane - la thèse que tous les conflits et crises de la région sont plus ou moins liés. L’interminable conflit israelo-palestinien, où les terroristes des uns sont  les héros de la résistance des autres, ne serait finalement que le plus révélateur du comportement des Occidentaux, et tout particulièrement des USA, vis à vis de tous les peuples musulmans de la région. Ceux-ci, victimes d’une application très déséquilibrée du droit international, des agissements barbares de dirigeants qu’on leur impose tant qu’ils ne nuisent pas aux intérêts occidentaux, et des guerres déclenchées pour renverser ceux de ces sous-ordres qui désobéissent, se considèrent comme victime d’un mépris collectif confinant au racisme. De là est né un ressentiment gigantesque, et sans cesse accru, contre l’ensemble du système occidental, son hypocrisie, et  son usage systématique d’un double système de poids et de mesures. Cette rancœur est tout aussi vive dans les milieux aisés, occidentalisés mais aussi humiliés que tous leurs compatriotes, ces classes privilégiées auxquels appartenaient les auteurs des attentats du 11 Septembre. Comme l’écrit l’auteur, le choc des civilisations a été soigneusement préparé.

Au milieu d’un amoncellement de faits toujours intéressants, parfois stupéfiants, qui illustrent ces deux constatations, il y a malheureusement peu de place pour une analyse qui aille au-delà de l’indignation morale, même si la sincérité de celle-ci rend souvent attachante la personnalité de l’auteur. Les dimensions de l’ouvrage auraient pourtant dû permettre de passer de l’éditorial d’actualité à l’article de fond. Au lieu de cela, R Fisk reste au seul niveau du politique, tout en suggérant que toute action politique ou politico-militaire n’est, peut-être, que vanité. Toute « grande guerre pour la civilisation » comme on a qualifié le conflit de 1914-18, même menée avec les meilleures intentions du monde, ne ferait finalement que préparer les guerres suivantes.

Rien ou peu de choses dans ce livre sur l’arrière-plan économique des événements évoqués, notamment sur les motivations pétrolières des agressions impérialistes. On constate pourtant, dans le champ géographique de l’étude de R Fisk, des évolutions bien étranges. En Irak il y a les secondes réserves pétrolières mondiales et 150 000 soldats américains. En Afghanistan il y a, sans doute, Ben Laden et à peine 10 000 soldats américains. Cherchez l’erreur… En outre, les USA s’efforcent de plus en plus de faire relever ce contingent stationné en Afghanistan par les troupes de leurs alliés européens de l’OTAN. Voilà qui offre aux militants révolutionnaires et pacifistes de ces pays un thème de mobilisation et d’action politique que R Fisk ne devrait pas juger inutile.

Franck Drici
 

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