Effondrement

« Effondrement » de Jared DIAMOND, nrf Editions Gallimard, 582 pages.

Avec autant d’aplomb qu’il en avait eu en 1976 pour prédire l’éruption de la Soufrière de Guadeloupe…qui ne se  produisit pas, Claude Allègre vient de minimiser les dangers du phénomène de réchauffement climatique.

Pendant ce temps, d’autres scientifiques se consacrent à une réflexion approfondie sur les dangers que fait courir à l’humanité le stade de développement aujourd’hui atteint par la société industrielle.
Jared Diamond, un professeur de médecine californien, a ainsi, dans cet essai,  fait la synthèse des données fournies par de multiples branches des sciences pour déterminer comment des sociétés humaines ont pu transformer leur environnement naturel au point de « décider de leur disparition ou de leur survie » selon qu’elles l’endommageaient irrémédiablement ou parvenaient à le gérer de façon raisonnable. En dépit d’un accompagnement et parfois d’une récupération publicitaires massifs, il vaut la peine de lire et de méditer cet ouvrage qui a valu à son auteur d’être considéré par beaucoup de commentateurs comme le créateur d’une discipline nouvelle, l’histoire de l’environnement.

Il offre d’abord au lecteur curieux d’histoire une plongée fascinante dans l’univers de civilisations qui ont disparu pour avoir épuisé des ressources non renouvelables tels que les forêts et les sols cultivables (Mayas, Polynésiens de l’île de Pâques) ou pour s’être obstinément refusés à adapter leur mode de vie à leur environnement (Vikings du Groenland). Rien à voir, bien sûr, avec l’humanité d’aujourd’hui qui consomme à grande allure les irremplaçables réserves de combustibles fossiles du globe, élevant ainsi, par ses émissions de gaz carboniques et autres, le niveau moyen des températures. Les conséquences qui peuvent en résulter ont été abondamment décrites, disparition sous les océans d’une bonne partie des terres habitées, pénuries d’eau douce, crises alimentaires, progrès de la désertification… Jared Diamond poursuit son étude par une sorte de tour du monde des problèmes d’environnement, tant sont nombreux aujourd’hui, de l’Australie à la Chine, les pays qui souffrent d’une crise écologique ouverte ou larvée. Sont aussi cités des exemples de succès ou de demi-succès écologiques obtenus dans le passé ou le présent, tels la gestion des forêts au Japon ou en Allemagne, ou encore celles des terres cultivables en Islande et dans certaines îles du Pacifique, sans oublier la maîtrise de la démographie, paramètre toujours essentiel. Il en vient alors à son véritable propos. L’unification de l’humanité dû aux techniques modernes a fait de la planète un système économique et écologique soumis à des contraintes communes. Comment éviter que des décisions catastrophiques conduisent cette société humaine globale à un effondrement aussi complet que celui jadis vécu par les Mayas ou les Pascuans ?

Jared Diamond  ne recherche pas la cause de ces décisions, ni celle de l’absence de décisions salutaires, dans les inégalités sociales et les conflits de classes. Sauf dans son analyse du Groenland viking, ces facteurs n’occupent qu’une place périphérique dans sa réflexion. Il sous-entend même dans des remarques concernant des sociétés plus contemporaines (Indonésie, Nouvelle-Guinée, Saint-Domingue…) que la réussite ou l’échec en matière de gestion de l’environnement sont assez largement indépendants de la nature des régimes politiques. La donnée essentielle serait l’adaptation du mode de gestion à la taille des sociétés concernées.

La caractéristique frappante de la situation mondiale dans ce domaine est malheureusement l’absence ou la quasi-absence d’une gestion commune quelconque. Son apparition et son efficacité supposeraient un dépassement des égoïsmes nationaux, que dans tous les pays la droite conservatrice ou libérale cultive jalousement. Est-il vraiment abusif de penser que l’idéal socialiste avec sa tradition d’internationalisme prolétarien constitue le meilleur terreau possible pour l’apparition et le triomphe de cette indispensable prise de conscience universelle ? Les autres qualités collectives jugées indispensables par J Diamond à une bonne gestion environnementale sont un climat de confiance générale entre les intéressés, une bonne circulation de l’information, la capacité de l’ensemble des acteurs « à se surveiller et s’organiser eux-mêmes », et surtout bien sûr l’existence chez chacun d’un sens développé de son intérêt à long terme. Qui peut croire que de telles caractéristiques peuvent prévaloir dans le cadre du  système capitaliste contemporain ? Tout un chacun peut constater quotidiennement à quel point celui-ci est plus obnubilé que jamais par la recherche du profit, et d’un profit de plus en plus recherché à brève échéance, que ce soit au niveau des individus, ou d’entreprises toujours plus dominées par des logiques financières de court terme. J Diamond estime également que l’élite dirigeante doit être immergée dans la société pour être consciente des effets de ses actions. Rien n’est plus étranger à la logique inégalitaire des systèmes capitalistes autoritaires que continuent à subir la plupart des habitants de la planète.

Une démocratisation des processus de décision pourrait aussi avoir l’avantage d’orienter la réflexion collective sur les questions d’environnement dans des directions plus prometteuses que celles qui sont actuellement suivies. Les classes dirigeantes ont en effet toujours tendance à privilégier des politiques rigoureuses et économiquement malthusiennes, comme la réduction autoritaire de l’activité économique pour limiter le volume des émissions gazeuses, parce qu’elles sont certaines d’échapper aux restrictions qui en résulteront pour les masses. Il est vrai que si des résistances sont à prévoir dans les rangs des victimes de ces injustices, elles peuvent renoncer en pratique à tout effort de sagesse à long terme. Cela conduit à penser que J Diamond écarte sans doute trop rapidement l’idée que des solutions techniques puissent être trouvées au problème du réchauffement climatique.

Certes, les pistes qui s’offrent à la science dans ce domaine, n’ont jusqu’à présent suscité que bien peu d’efforts de recherches. Il est peut-être cependant plus réaliste de s’intéresser à des projets aux allures de science-fiction que de croire à une réduction volontaire du niveau des émissions de gaz, au moment où l’industrie française vient d’obtenir un net assouplissement des normes résultant des accords de Kyoto. Les deux catégories de solutions ne sont d’ailleurs pas incompatibles, mais encore faut-il que le débat mené à leur sujet soit franc et ouvert, et que nul ne voit ses intérêts méprisés, y compris ceux dont le niveau de consommation est encore bien faible.

En fait, même si l’auteur ne veut pas se l’avouer, les critères de bonne gouvernance écologique dégagés par cet ouvrage constituent un plaidoyer des plus convaincants en faveur d’un système socialiste démocratique, combinant le minimum de centralisation indispensable au niveau mondial avec une large diffusion des responsabilités jusqu’à la base du corps social. Faute de quoi le capitalisme et le nationalisme, après avoir attiré de multiples malheurs sur l’humanité, pourraient bien provoquer sa disparition pure et simple.

Franck Drici
 
 

poing rouge Socialisme International

Revue trimestrielle publiée par des militant(e)s anticapitalistes

Cliquez ici pour vous abonner au bulletin électronique mensuel gratuit

N° 1  novembre 2001  N°  2 février 2002
Dossier : Palestine
Supplément "Comment battre Le Pen"
N° 3 mai 2002
N° 4  juillet 2002 N° 5 octobre 2002
Dossier : Quel parti nous faut-il ?
N° 6 février 2003
Dossier : Economie
N° 7 juin  2003
Dossier : la Socialdémocratie
N° 8 septembre 2003
Dossier : la Libération des femmes
N° 9 janvier 2004 
Dossier Islam et politique
N° 10 juin 2004
Dossier : En défense de Lénine
N° 11 novembre 2004
Dossier : Combattre l'impérialisme
N° 12 mars 2005
Dossier : Ecole et capitalisme
N° 13 août 2005
Dossier : Altermondialisme et anticapitalisme
N° 14 janvier 2006
Dossier : Que faire de l'Etat?
N° 15/16  juillet 2006
Dossier : Homosexualité et révolution
Nouveau
N° 17/18  janvier 2007
Dossier : Banlieues et lutte de classes
Bulletins électroniques de S.I.  Blogs etc                      Bibliothèque anticapitaliste