La violence, le mouvement ouvrier, et les théories du "lumpenproletariat"

Claude Meunier

Lors des émeutes de novembre 2005, la gauche a globalement rejeté les thèses réactionnaires les plus fantaisistes. Elle a néanmoins montré des failles face à un phénomène qui n’entrait pas dans le schéma classique des luttes ouvrières et qui semblait avoir des aspects  irrationnels – comme les attaques contre des travailleurs (conducteurs de bus, agents d’EDF ou pompiers) ou contre des équipements publics.

Une partie de la gauche s’est désolidarisée avec les jeunes révoltés à tel point qu’elle les a assimilés à ce qu’on appelait autrefois dans le jargon marxiste le « lumpenprolétariat ». Concrètement, ils auraient été essentiellement des « dealers » ou  des « petits caïds » - ou bien des gens manipulés par de tels éléments - qui faisaient régner la terreur pour mieux protéger leur fond de commerce. Paradoxalement, la même explication a été utilisée pour expliquer le calme qui régnait dans d’autres quartiers. Attirés par la violence et imprégnés de « machisme », ils étaient des « proto-fascistes » ou bien des « alliés objectifs » des fascistes. Le fait que beaucoup des émeutiers étaient d’origine ou de culture musulmane a permis des amalgames hasardeux entre l’utilisation de la violence et l’islam et renforcé une islamophobie qui petit à petit gagne du terrain à droite comme à gauche.

On transformait ainsi en quelques tours de main, consciemment ou de façon confuse, des jeunes victimes du chômage, de la crise du logement et de la discrimination en une menace pour la démocratie, et on n’hésitait pas à appeler à la fermeté, voire à cautionner l’état d’urgence. Pour cette fraction de la gauche, la priorité était le rétablissement de « l’ordre républicain ». Les incendiaires étaient des ennemis de la République et de la classe ouvrière. Peu importe qu’ils étaient, sinon des travailleurs eux-mêmes, au moins les enfants et les petits frères de travailleurs, de chômeurs et d’ouvriers à la retraite.

Pour justifier cette position, on avançait comme preuve supplémentaire le fait que les émeutiers ne semblaient se référer ni aux valeurs traditionnelles de la gauche, ni aux idées du mouvement altermondialiste. Où étaient-ils, donc, au moment de la campagne pour le Non au TCE ou pendant les manifestations contre la réforme de la sécurité sociale ? Pourquoi ne venaient-ils pas dans les réunions publiques des partis et associations de gauche ou dans les manifestations syndicales ? Ce sont malheureusement des questions que la gauche traditionnelle s’est rarement posée par le passé, alors que sa domination par des « blancs » souvent membres des classes moyennes intellectuelles est flagrante – à tel point que certains se croient justifiés à la qualifier de « gauche blanche ».

En y réfléchissant un peu, il n’est pas difficile à relativiser ces critiques. La destruction ou la menace de destruction des biens (celle contre les personnes est évidemment beaucoup plus rare) et l’utilisation de la force, si elles ne sont pas la norme, sont utilisées régulièrement en France par d’autres catégories sociales. De ce point de vue, l’exemple a bien été donné ces dernières années par, entre autres, les agriculteurs et les viticulteurs qui n’hésitent pas à déverser des produits sur les routes, voire à brûler des camions ou à dévaster des magasins. Encore très récemment, les pompiers – que cela soit pour se défendre ou pour marquer les esprits – n’ont pas hésité à utiliser des moyens pas toujours très pacifiques. Le blocage des routes et des ports, s’il n’entraîne pas nécessairement de la violence, est souvent vécue comme une agression par ceux qui en souffrent les conséquences. Pourtant, il est devenu si courant qu’on l’appelle dans les pays anglo-saxons la « French tactic ».

Si l’on le déplore, ce fait est largement admis, et ne conduit pas à considérer que ses auteurs ne sont pas « intégrés » ou qu’ils sont des « marginaux » en dehors des classes sociales reconnues. La même chose est vraie pour d’autres formes d’action spectaculaire comme la séquestration de patrons « voyous » par des grévistes ou des occupations d’usine avec menaces de destructions. La violence exercée par les patrons sous forme de licenciements sauvages ou déménagement clandestin d’entreprises est considérée par beaucoup, et avec raison, comme plus grave que les réactions musclées des travailleurs qui en sont les victimes.

Des émeutes plus ou moins graves ont jalonné l’histoire récente, y compris dans des pays où les conflits sociaux sont habituellement pacifiques. Les grèves victorieuses des mineurs britanniques en 1972 et 1974 et leur longue grève défensive de 1984-85 ont été marquées par des confrontations parfois massives avec les briseurs de grève et les forces de l’ordre. Des débordements sous forme de violences individuelles ont parfois eu lieu. L’émeute contre la Poll Tax à Londres en 1990 a provoqué des réactions semblables à celles que nous avons vues en France en 2005. Pourtant, l’histoire a surtout retenu les raisons profondes qui ont poussé les mineurs à résister « par tous les moyens nécessaires » et la nature fondamentalement injuste de l’impôt voulu par Margaret Thatcher (un impôt qui a d’ailleurs conduit à sa chute).

Les violences dites « raciales » en Angleterre dans les années 1980 ont vu des jeunes de toutes origines se battre des nuits durant contre la police. Il y avait parmi eux, bien sûr, des personnes qui avaient des activités pas très légales. Une fois le « calme » revenu, cependant, l’Etat britannique a reconnu officiellement le problème du racisme dans la police et des mesures ont été prises pour éviter de nouvelles explosions – avec des résultats mitigés, bien sûr. (1)

Ces exemples démontrent que la violence n’est pas limitée à des groupes sociaux « marginaux » comme les jeunes déscolarisés ou les squatters. Sans remonter jusqu’aux révoltes paysannes de l’Ancien Régime ou les émeutes populaires qui ont précédé la révolution française de 1789 on peut également démontrer qu’elle a une longue histoire. Les ouvriers anglais du début du dix-neuvième siècle menacés par l’introduction d’une nouvelle organisation du travail cassaient les machines et détruisaient les usines qu’ils considéraient comme responsables de la baisse des prix. Ils ont été condamnés à l’époque et dans les livres d’histoire comme des « primitifs » menant une résistance inutile contre le « progrès », alors que les recherches montrent qu’ils agissaient consciemment et avaient une organisation très sophistiquée. D’autres formes de sabotage ont longtemps été considérées comme un outil légitime par les syndicalistes révolutionnaires à l’origine de la CGT. (2)

Des luttes ouvrières plus classiques et plus récentes, comme celle des sidérurgistes français en 1979, ont parfois donné lieu à des incidents graves (émeutes de Denain, de Longwy, apparition de « casseurs » dans les manifestations parisiennes …). En 2000, les ouvriers ardennais de l’usine Cellatex ont bien versé des centaines de litres de l’acide sulfurique dans une rivière et menacé de faire sauter l’usine. Pourtant, si la gauche a souvent condamné leurs « erreurs » et leurs « excès », elle ne considère jamais que ces ouvriers ne fassent pas partie de la famille, comme elle fait avec les jeunes des cités. Serait-il parce que ceux-ci ont le tort d’être majoritairement d’origine non-européenne et souvent de culture musulmane ? Ce n’est pas pour autant vrai qu’ils soient totalement extérieurs à la classe ouvrière, d’un point de vue économique et sociologique, même si de nombreux jeunes n’ont pas accès à un travail stable (ou à un travail tout court) et sont obligés de vivre dans les interstices d’une économie capitaliste libéralisée.

Qualifier automatiquement ceux qui commettent des actes violents de « voyous », de « racaille », d’ « imbéciles » ou de « réactionnaires », c’est faire des concessions à l’idée que la violence est répréhensible en soi, quelques soient les circonstances. Pourtant, la gauche a toujours fait la différence entre des actes racistes, sexistes ou homophobes (ceux commis par des groupes de supporters néonazis de PSG, par exemple) et ceux qui sont dirigés contre les représentants, les symboles ou la propriété de la classe dirigeante, la violence utilisée lors de mouvements sociaux de masse, des actions « aveugles » exprimant une colère contre l’injustice et l’absence d’avenir – et bien d’autres formes de violence encore. Sans parler de la violence étatique délibérée ou sous forme de « bavures » qui est une constante de toute société de classe.

Ceci ne signifie pas, bien évidemment, que même justifiées ou compréhensibles les actions violentes en question soient la meilleure réponse possible aux problèmes posés. La violence individuelle ou de petits groupes, en particulier quand elle est mal ou pas ciblée, est rarement l’expression d’un mouvement collectif bien structuré qui se trouve en position de force. Elle annonce souvent la naissance d’un mouvement qui n’a pas encore de repères, ou la défaite d’un mouvement qui se sait sur le déclin. Elle est souvent synonyme de rage, de désespoir, d’isolement et d’absence de perspectives. Elle peut aussi être le produit naturel d’une politique basée sur le nationalisme ou sur l’idée d’une élite révolutionnaire dont la mission est d’éclairer le peuple par des actions violents « exemplaires ».

Après la violence, la deuxième « faute » des jeunes incendiaires est qu’ils ne se reconnaissaient en aucune organisation ouvrière ou antiraciste, ni même en aucun collectif local. Ce mépris ou cette ignorance des formes traditionnelles d’organisation politique ou de protestation sociale est une forme exacerbée d’un rejet qui touche toutes les couches populaires du pays et qui prend entre autres la forme d’une abstention massive lors des élections. La dépolitisation au sens formel du terme, si elle prend chez les jeunes des cités des formes extrêmes, est courante y compris chez les étudiants et une grande partie du salariat : taux de syndicalisation très bas, désaffection vis-à-vis des partis politiques y compris les plus radicaux, mouvements sociaux explosifs mais épisodiques, votes de protestation …. Des locaux sont parfois saccagés, des patrons pris en otage, des machines détruites ou des produits polluants déversés. Des employés en col blanc sabotent le système informatique en introduisant des virus ou en pratiquant le « hacking ». Prendre sa « revanche » peut prendre de multiples formes, et n’est sûrement pas limité aux couches les plus défavorisées de la population. Le suicide, si fréquent chez les salariés victimes de harcèlement ou de licenciements et chez les jeunes en général, est le reflet de la faiblesse des réactions collectives à la crise économique et sociale de ces dernières années.

Cependant, une grande partie de la population a acquis ou gardé suffisamment de traditions de lutte collective pour qu’elle retrouve dans l’action les réflexes des générations précédentes. Les organisations syndicales, délaissées en temps normal, retrouvent une vitalité lors des grands mouvements sociaux, comme cela a été le cas lors du combat contre le CPE en 2006. Des électeurs ayant envoyé un message de dépit en délaissant leurs partis traditionnels y reviennent en masse quand un ennemi les menace. C’est cette mémoire politique, ce lien quasi-ancestral avec les organisations de masse, ainsi que la capacité des acteurs sociaux à s’exprimer dans un langage adapté, qui les différencie des jeunes des cités, et non la prétendue extériorité de ceux-ci à la classe ouvrière. Ceci ne signifie pas, bien sûr, que les jeunes soient complètement ignorants ou qu’il n’existe pas de traditions de lutte auxquelles ils pourraient en certaines circonstances se référer (la tradition des luttes anticoloniales menées par certains de leurs pères ou grand-pères en est une possible, tout comme celle des luttes syndicales des travailleurs immigrés dans l’automobile).

Quant à l’absence souvent notée de toute revendication concrète de la part des jeunes – si ce n’est implicitement le retrait de la police et la fin des provocations dont ils étaient l’objet, ce qu’ils résumaient par le seul mot « respect » – n’est pas une particularité de la révolte des banlieues. De nombreux observateurs du mouvement de mai-juin 1968 ont insisté sur le fait que, très souvent, des groupes de travailleurs se mettaient en grève sans plate-forme revendicative. Ce n’était qu’après que, sous l’influence des militants syndicaux plus expérimentés, ils avançaient des mots d’ordre concrets. Malgré ce « nihilisme » dénoncé à l’époque par la droite et même jusque dans les rangs du PCF et de la CGT, personne ne songe aujourd’hui à nier que ce mouvement avait des causes précises et un sens profond.

Par la force des choses, il était impossible pour les jeunes des cités en pleine révolte et face à un dispositif policier impressionnant de s’organiser ouvertement, de se donner un programme et de choisir une quelconque « direction ».

Les jeunes de novembre 2005 ont cumulé, donc, plusieurs handicaps aux yeux d’une partie de la gauche pour laquelle rien ne pouvait justifier les méthodes utilisées – même pas la discrimination qui est devenue malgré tout un leitmotiv des commentaires, y compris dans les médias et la fraction la moins réactionnaire de la classe dominante. Ainsi, le philosophe et enseignant – tendance gauche républicaine – Denis Collin fustige, dans La Sociale, les « gauchistes » et les « Indigènes », coupables selon lui d’idéaliser les émeutiers :

« Sauf à se boucher volontairement les yeux et les oreilles, il y a dans les évènements de novembre une forte composante “lumpen”, c’est-à-dire quelque chose qui n’a plus rien à voir avec la révolte légitime contre le harcèlement policier et les brimades mais qui ressortit de la décomposition sociale et morale d’une partie de la société. Là on a brûlé des écoles, mais en temps ordinaires on caillasse les pompiers ou les médecins et on fait régner la crainte sous toutes ses formes. Seuls ceux qui n’habitent pas ces quartiers, qui ne fréquentent pas leurs habitants peuvent ignorer cette réalité. » (Nous ignorons dans quelle cité HLM habite l’auteur).

A partir de cet exemple nous voyons qu’il est nécessaire d’examiner de plus près le concept de « lumpenprolétariat » qui est redevenu à la mode dans cette fraction de la gauche. Il avait déjà été évoqué quelques mois auparavant, au moment des incidents survenus pendant les manifestations lycéennes – un problème qui a donné lieu à des débats intéressants et parfois passionnés dans la gauche et l’extrême gauche  (je peux en témoigner en ce qui concerne la section de Saint-Denis de la Ligue communiste révolutionnaire). Une réaction assez typique – et qui ne manque pas de nuance – est celle des auteurs d’une tribune publiée dans Le Monde (1er avril 2005) au sujet des « casseurs » :

« Les agresseurs ne sont pas plus proches du prolétariat que les agressés [les manifestants] de la bourgeoisie. Ils appartiennent plutôt à cette couche d’exclus née de la délocalisation massive du travail ouvrier à partir des années 1970 et de l’éclatement des anciennes solidarités qui y étaient liées. Discriminés par leurs origines sociales et ethniques, relégués dans des ghettos, orientés malgré eux dans des filières sans avenir, certains de ces jeunes plongent dans les mirages de l’économie parallèle et assouvissent leur fantasme de toute-puissance dans l’hyperviolence à la Orange mécanique, dernier réceptacle d’un capital corporel qui ne trouve plus à s’employer.

Exclus du système éducatif, ils le sont aussi des combats pour sa transformation et n’entretiennent plus avec ceux qui luttent que ressentiment et jalousie sociale. Loin de contester le système, les identités refuges qu’ils se fabriquent au sein de leur sous-culture de ghetto le reproduisent jusqu’à la caricature : conquête de territoires, consommation effrénée de marques, haine de la différence, machisme, cynisme, business, guerre de tous contre tous. Plus que les « prolétaires », ces exclus des exclus rappellent le lumpenprolétariat, cette « armée de réserve du capital » décrite par Marx, qui constituait la « phalange de l’ordre » de Bonaparte ou qui servait d’auxiliaire de choc aux troupes d’Hitler et de Mussolini. » (Souligné par nous, SI). (3)

Les auteurs de ce texte décrivent un processus de «lumpenprolétarisation » qui rappelle en effet des descriptions de cette masse d’individus sans foi ni loi qui habitaient les bas fonds des grandes villes européennes du dix-neuvième siècle. Elle n’est certes pas un simple fantasme. Mais rien ne justifie – même les rapports et chiffres officiels concernant les jeunes arrêtés lors des émeutes la contredisent – la thèse selon les émeutiers dans leur ensemble constituent un tel lumpenprolétariat. On est frappé également par le fait que de telles analyses rejettent toute possibilité que les auteurs des violences puissent atteindre un autre niveau de conscience. Ils font définitivement partie des « classes dangereuses » (comme on disait autrefois) et ne peuvent au grand maximum prétendre qu’au statut de « victime », un peu comme les malades mentaux qu’on renferme pour « protéger la société».

En étudiant de plus près la question, nous découvrons qu’il existe, selon Marx et Engels, une distinction importante – que les auteurs du texte semblent ignorer – entre l’armée de réserve du capital et le lumpenprolétariat. (4)

La première est composée de chômeurs, de femmes au foyer, de travailleurs précaires, de salariés à temps partiel etc. qui jouent un rôle clé dans le système d’accumulation de capital, servant, d’une part, de main d’œuvre d’appoint en cas de besoin, et d’autre part, de force de pression vers le bas des salaires et des conditions de travail. Les membres de cette armée de réserve sont indispensables au maintien du système, même quand ils ne travaillent pas. Beaucoup d’autres individus sont exclus, temporairement ou définitivement, du système de production – les jeunes et les étudiants, bien évidemment, mais aussi des millions de travailleurs âgés, d’handicapés ou de malades de travail vivant du revenu minimum. Ils ne font pas pour autant partie du lumpenprolétariat.

La deuxième n’est d’aucune utilité économique pour le capital et a des rapports purement parasitaires avec lui (les parasites, c’est bien connu, peuvent aussi rendre certains services à leur hôte). En ce qui concerne ce lumpenprolétariat, Marx et d’Engels faisaient des remarques d’une certaine violence, comme quand ils ont écrit : « Le lumpenprolétariat - cette lie d’individus déchus de toutes les classes qui a son quartier général dans les grandes villes /…/.  Cette racaille est parfaitement vénale et tout à fait importune. Lorsque les ouvriers français portèrent sur les maisons, pendant les révolutions, l’inscription : “ Mort aux voleurs !”, et qu’ils en fusillèrent même certains, ce n’était certes pas par enthousiasme pour la propriété, mais bien avec la conscience qu’il fallait avant tout se débarrasser de cette engeance. Tout chef ouvrier qui emploie cette racaille comme garde ou s’appuie sur elle, démontre par là qu’il n’est qu’un traître. » (F. Engels, La guerre des paysans allemands, préface à l’édition de 1870. Cité par D. Collin dans la Sociale.)

Sans contexte historique et théorique, on pourrait presque conclure de ce passage que pour Marx et Engels comme pour Sarkozy, « même racaille, même combat ». En réalité, la majorité des références à ce concept dans leurs écrits se trouvent dans les pamphlets historiques où ils analysent la naissance et l’échec des révolutions européennes de l’époque (celles de 1848 notamment). Ils distinguent les émeutiers de la faim, les sans culottes et les ouvriers parisiens de 1830 et 1848 de ce lumpenprolétariat composé de paysans déracinés et de déclassés des villes qui formait le terrain de recrutement de forces qui combattaient pour le rétablissement de l’ordre. Ces éléments étaient à la solde du roi de Prusse, de l’empereur autrichien et du tsar. Marx et Engels employaient couramment le mot « lazzaroni » comme synonyme de «  lumpenprolétariat ». Or, les lazzaroni étaient des mercenaires payés pour écraser la révolution démocratique à Naples en 1848.
Ce passage de La Lutte des classes en France donne une bonne idée de l’opinion qu’avaient Marx et Engels de ce groupe à la solde des classes dominantes :

« La révolution de Février [1848] avait rejeté l'armée hors de Paris. La garde nationale, c'est-à-dire la bourgeoisie dans ses nuances variées, constituait la seule force. Cependant, elle se sentait à elle seule inférieure au prolétariat. Au surplus, elle était obligée, non sans y faire la résistance la plus acharnée, non sans susciter cent obstacles divers, d'ouvrir peu à peu ses rangs et, partiellement, d'y laisser entrer des prolétaires armés. Il ne restait donc qu'une seule issue : opposer une partie des prolétaires à l'autre partie.

Dans ce but, le Gouvernement provisoire forma 24 bataillons de gardes mobiles, de 1000 hommes chacun, composés de jeunes gens de 15 à 20 ans. Ils appartenaient pour la plupart au lumpenprolétariat qui, dans toutes les grandes villes, constitue une masse nettement distincte du prolétariat industriel, pépinière de voleurs et de criminels de toute espèce, vivant des déchets de la société, individus sans métier avoué, rôdeurs, gens sans aveu et sans feu, différents selon le degré de culture de la nation à laquelle ils appartiennent, ne démentant jamais le caractère de lazzaroni.

Étant donné que le Gouvernement provisoire les recrutait tout jeunes, ils étaient tout à fait influençables et capables des plus hauts faits d'héroïsme et de l'abnégation la plus exaltée, comme des actes de banditisme les plus crapuleux et de la vénalité la plus infâme. Le Gouvernement provisoire les payait à raison de 1,50 F par jour, c'est-à-dire les achetait. Il leur donnait un uniforme particulier, c'est-à-dire qui les distinguait extérieurement de la blouse. Comme chefs, ou bien on leur attacha des officiers pris dans l'armée permanente, ou bien ils élisaient eux-mêmes de jeunes fils de bourgeois dont les rodomontades sur la mort pour la patrie et le dévouement à la République les séduisaient.

C'est ainsi qu'il y avait face au prolétariat de Paris une armée tirée de son propre milieu, forte de 24 000 hommes, jeunes, robustes, pleins de témérité. Le prolétariat salua de ses vivats la garde mobile au cours de ses marches à travers Paris. Il reconnaissait en elle ses combattants d'avant-garde sur les barricades. Il la considérait comme la garde prolétarienne en opposition avec la garde nationale bourgeoise. Son erreur était pardonnable. »

Il existe de nombreux autres exemples historiques de troupes de choc recrutées parmi ce groupe social et organisées soit dans des unités régulières soit dans des forces supplétives comme les Black and Tans qu’on voit à l’œuvre dans le film de Ken Loach « Le vent se lève » sur la guerre d’indépendance irlandaise. Il est notoire que les troupes envoyées dans les colonies étaient souvent composées des éléments les plus débauchés, des officiers recrutés parmi les jeunes aristos et bourgeois désœuvrés jusqu’au simple soldat d’origine paysanne ou ouvrière. La Légion de volontaires français (LVF) formée par J. Doriot en 1941 pour combattre sur le front de l’est à côté des troupes allemandes était également composée de gens ayant perdu tout sens d’appartenance à leur classe. En Afrique aujourd’hui, des « enfants soldats » enrôlés de force ou se battant pour une assiette de riz nous fournissent un exemple particulièrement choquant. (5)

Les classes dirigeantes n’ont jamais eu trop de difficulté à trouver des gens prêts à attaquer des piquets de grève, à participer à des pogroms ou à adhérer à des milices fascistes. Marx lui-même cite les cas des « blancs pauvres » du Sud des Etats-Unis et des « lumpens irlandais » employés comme briseurs de grève en Angleterre. Tous ces gens ne viennent pas des couches les plus « basses » de la société, car il existe des gens déclassés originaires d’autres classes sociales que le prolétariat, ce qui a amené Marx et Engels à user (ou abuser) de l’épithète « lumpen aristocrate » ou « lumpen bourgeois » ou à parler de la « bohème ». Louis Napoléon, cet aventurier corrompu, quant à lui, était « le chef du lumpenprolétariat ». Même des fractions de la classe ouvrière proprement dite peuvent être amenées à s’identifier avec les classes dirigeantes contre une autre fraction des travailleurs, comme les ouvriers protestants en Irlande du Nord qui se vouent souvent une haine extraordinaire pour les ouvriers catholiques.

Quoiqu’il en soit, il est clair que le parallèle établi par certains entre le lumpenprolétariat de Marx et les jeunes des banlieues françaises est pour le moins hasardeux.

Le lumpenprolétariat est-il une fraction de la classe ouvrière ? Certaines formulations de Marx, comme celle citée plus haut sur les gardes mobiles, peuvent le laisser entendre. Il ne fait en tout cas pas partie du « prolétariat industriel » : « Le lumpenprolétariat forme une masse strictement différenciée du prolétariat industriel recrutée dans les bas fonds, voleurs et criminels de toutes sortes, vivant en marge de la société, des gens sans travail défini, sans foi ni loi ». (K. Marx, Les luttes de classes en France 1848-1850)

L’ambiguïté s’explique par le fait que Marx utilisait parfois le mot « prolétariat » pour l’ensemble de la population pauvre, y compris les couches les plus précaires. Tout comme aujourd’hui, il existait des individus se trouvant dans un « no man’s land » entre le prolétariat et le lumpenprolétariat – comme ces « pauvres diables » de « chômeurs », « essentiellement des gens qui ne cherchent même pas du travail », décrits par Engels comme participant à une émeute et pillant des magasins à Londres en 1886. (6)

Le prolétariat lui-même n’étant pas homogène, les couches les plus pauvres et vivant des les conditions les plus instables ont souvent été traitées comme un sous-prolétariat, voire comme des sous hommes peu différenciés du lumpenprolétariat. La différence essentielle entre ces deux catégories est que les ouvriers non-qualifiés, les chômeurs et les précaires sont plus ou moins intégrés dans le marché du travail et peuvent, sous certaines conditions, rejoindre les rangs de la classe ouvrière organisée – d’où la possibilité et l’importance aujourd’hui de soutenir la syndicalisation des salariés précaires. Du temps d’Engels, les « sous prolétaires » de la banlieue Est de Londres (souvent d’origine irlandaise et de plus est de religion catholique) étaient considérés comme impossibles à organiser et potentiellement dangereux pour les ouvriers qualifiés organisés dans des syndicats de métier. Beaucoup de ces gens travaillaient à la journée et dépendaient de la bonne volonté du patronat et de leurs agents recruteurs. Mais la grande série de grèves dans ce secteur dans les années 1880, dont une des organisatrices était Eleanor Marx, a transformé ce « sous prolétariat » en fer de lance du mouvement ouvrier.

Le premier souci de Marx et Engels était de réaffirmer le principe que seul le prolétariat  – les travailleurs concentrés, organisés et formés par le développement de l’économie capitaliste – était capable de transformer et réorganiser la société sur de nouvelles bases. La masse hétéroclite de victimes individuelles du système (« colporteurs, mendiants, indicateurs, filous … ») ne pouvait pas remplir ce rôle, et encore moins constituer une « avant-garde » révolutionnaire, comme avait tendance à croire les gens influencés par l’anarchiste Bakounine. Mais l’hostilité de Marx et d’Engels au lumpenprolétariat n’avait rien à voir avec un quelconque préjugé en faveur des travailleurs qualifiés – ils se méfiaient au contraire des attitudes conservatrices de ceux-ci, de leur tendance à se considérer comme une « aristocratie du travail ».

L’idée que le lumpenprolétariat pouvait constituer une force révolutionnaire n’a pas disparu avec le mouvement anarchiste du dix-neuvième siècle. Elle réapparaît, par exemple, chez les Black Panthers aux Etats-Unis et dans les écrits d’intellectuels anticolonialistes comme le Martiniquais Frantz Fanon. (7)

Nous n’avons pas assez de place ici pour analyser cette stratégie dans le contexte de la communauté noire des Etats-Unis ou dans les pays dominés – là en fait où la classe ouvrière industrielle est faible ou n’existe pas. La question est complexe : des leaders noirs comme Huey Newton ou Malcolm X (converti à l’islam en prison) ont vécu dans la misère et la précarité et basculé dans la criminalité. Ce qui ne les a pas empêchés de s’en sortir (dans le cas de Malcolm, par sa conversion à l’islam) et de lutter de façon exemplaire contre l’oppression. Ils étaient également anticapitalistes. Les plus théoriciens parmi eux avaient une position sophistiquée. Ainsi pour Eldridge Cleaver, « Même si nous sommes des lumpens, nous faisons toujours partie du prolétariat ». Il considérait les travailleurs, y compris les travailleurs noirs, comme « l’aile droite » du prolétariat et le lumpenprolétariat comme « l’aile gauche ».

Quant à Fanon, il a clairement reconnu le caractère ambigu du lumpenprolétariat, tout en proposant une stratégie pour le recruter au camp des colonisés : « Le lumpenprolétariat. Cette cohorte d’affamés détribalisés, déclanisés constitue l’une des forces le plus spontanément et le plus radicalement révolutionnaire d’un peuple colonisé. /…/ Le colonialisme va trouver également dans le lumpenprolétariat une masse de manœuvre considérable. Aussi tout mouvement de libération nationale doit apporter le maximum d’attention à ce lumpenprolétariat. Celui-ci répond toujours à l’appel de l’insurrection, mais si l’insurrection croit pouvoir se développer en l’ignorant, le lumpenprolétariat, cette masse d’affamés et de déclassés, se jettera dans la lutte armée, participera au conflit, aux côtés cette fois de l’oppresseur ». (8)

Pour Marx et Engels, le lumpenprolétariat constitue un groupe que le mode de vie encourage à rallier la classe des possédants, dans la mesure où ils vivent des miettes que celle-ci leur jette. Il n’est pas exclu que des individus rallient la cause du prolétariat, cependant. Ainsi, pour Engels, la classe ouvrière allemande, qui ne constitue pas à l’époque la majorité de la population, doit chercher des alliés, qu’ils peuvent trouver soit chez les petits-bourgeois (« il y a /…/ parmi eux quelques éléments excellents qui se rallient spontanément aux ouvriers »), soit chez les petits paysans et travailleurs journaliers agricoles, soit chez le lumpenprolétariat des villes. Mais de tous ces groupes, c’est le lumpenprolétariat qui est « de tous les alliés possibles, le pire ».

C’est ce qu’ils écrivent également dans Le Manifeste communiste (1848) : « Quant au lumpenprolétariat, ce produit passif de la pourriture des couches inférieures de la vieille société, il peut se trouver, çà et là, entraîné dans le mouvement par une révolution prolétarienne; cependant, ses conditions de vie le disposeront plutôt à se vendre à la réaction. »

Peut-on légitimement tirer des conclusions pour aujourd’hui de cette dénonciation par Marx et Engels d’un lumpenprolétariat dont les caractéristiques le différencient à bien des égards des jeunes de nos cités? Les catégories marxistes doivent être maniées avec précaution, et en tenant compte des faits tels qu’on les connaît. Nous devons sans doute garder à l’esprit l’idée que la misère ne conduit pas automatiquement à une prise de conscience révolutionnaire, et que seule la lutte collective menée par différentes fractions de la population sous la direction d’une avant-garde ouvrière (9)  a le potentiel d’y mettre fin définitivement. Il est cependant certain que, si la gauche, qui a déjà, dit-on, largement « abandonné » les quartiers populaires, traite ceux qui se révoltent – même confusément – comme des ennemis, elle ne contribue pas à une telle prise de conscience. Si la révolte n’est pas une solution en soi, elle est une des conditions d’une transformation sociale radicale devenue plus que jamais nécessaire.

Notes
1. Voir l’interview de A. Sivanandan dans ce numéro de Socialisme International.

2. Le terme « luddisme » a été donné à ce mouvement de destruction des machines qui a éclaté dans le nord et le centre de l’Angleterre à partir de 1799. « Ned Ludd » ou « le roi Ludd » était le nom utilisé par les conspirateurs pour menacer les industriels responsables de l’introduction des nouvelles machines, un peu dans la tradition de Robin des Bois (originaire d’ailleurs de la même région). Des historiens marxistes comme E.P. Thomson ont montré que, loin de détruire de façon indiscriminée, les « luddites » choisissaient sciemment leurs cibles en fonction de l’attitude des patrons. A l’apogée du mouvement, les rebelles devaient faire face à une force de répression plus importante que l’armée anglaise qui combattait les troupes de Napoléon en Espagne à la même époque, et plusieurs de leurs dirigeants furent pendus. Des mouvements de ce type eurent lieu également en France. Voir l’article de Jacques Wajnsteyn dans Temps Critiques n° 12, hiver 2001.
 

3. « Nouveau lumpenprolétariat et jeunes casseurs », par Brigitte Larguèze, Frédéric Goldbronn et José Reynes. Tribune publiée dans Le Monde, 1 avril 2005.

4. Sur tous ces points, comme sur d’autres, il existe un livre indispensable : Karl Marx’s Theory of Revolution, tome 2 : Social Classes in Revolution – en particulier le chapitre 15, The Lumpen Class versus the Proletariat, qui fait partie d’un ouvrage magistral du marxiste américain Hal Draper. Il n’est malheureusement pas disponible en français, à notre connaissance.

5. Dans sa vision de la collaboration, le cinéaste Louis Malle a revendiqué une approche marxiste. Pour le personnage de Lucien Lacombe, il a déclaré en effet s'être inspiré de la réflexion de Marx sur le lumpenprolétariat, cette classe sociale qui n'avait d'autre choix que de collaborer avec les forces de la répression parce qu'elle ne disposait d'aucune culture politique. Ainsi, dans l'esprit du cinéaste, Lucien, en s'engageant dans la milice, n'a pas fait le choix de l'idéologie mais celui du confort matériel et de l'ascension sociale.

6. Ces manifestants avaient été rassemblés par H.M. Hyndman, un riche agent de bourse qui portait un chapeau haut de forme et dirigeait (à leur grand dégoût) un des premiers partis en Angleterre se réclamant des idées de Marx et Engels, la Social Democratic Federation.

7. Peter Worsley a écrit un long article sur ces questions, « Frantz Fanon and the lumpenproletariat », dans la publication annuelle Socialist Register (édition de 1972). Sa position est très proche de celle de Fanon ou d’un révolutionnaire africain comme Amilcar Cabral et opposée à ce qu’il appelle les analyses « démodées » de ceux qui continuent à suivre Marx et Engels. Il propose l’idée que les masses d’ex-paysans habitant les villes en plein essor des pays pauvres sont mieux caractérisées comme des semi- ou sous-prolétaires, plutôt que des lumpens. Voir le site http://www.socialistregister.com/

8. Extrait de Les Damnés de la terre. Cité dans Hassan Remaoun, «Frantz Fanon et le marxisme : Une approche de la dynamique sociale et politique en Afrique coloniale et post-coloniale ».

9. Nous ne confondons pas « avant-garde ouvrière » et « parti d’avant-garde » qui est une conception bureaucratique du rôle du parti.
 

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