Dossier : Homosexualité et Révolution
Des émeutes de Stonewall à 2006
- le combat pour l'émancipation
 
 
En l’espace de quarante années seulement, nous, homosexuels-les, gays et lesbiennes, sommes passés du statut de parias à celui d’acteurs sociaux et de personnes juridiques en France. Nos couples ont reçu un début de reconnaissance avec le Pacte civil de solidarité (PACS) et il est question de pénaliser l’homophobie. Quelques dates symbolisent et donnent une idée de l’ampleur des changements. En 1960, l’Assemblée nationale, dominée par le parti gaulliste, classe l’homosexualité comme «fléau social»; en 1982, les députés de gauche majoritaires abrogent les articles homophobes du Code pénal; en 1999, la «gauche plurielle» vote le PACS. «Nous avons changé de monde. Dans une certaine mesure et jusqu’à un certain point.(1)»

Aujourd’hui en France, le débat porte désormais sur le mariage et l’adoption par des couples homosexuels, ce qui est déjà une réalité dans plusieurs pays européens . (2)  Les gays et les lesbiennes n’ont jamais connu une telle liberté ni joui de tant de droits et de reconnaissance, surtout dans les pays capitalistes développés. Cet accroissement de la liberté individuelle profite tant aux homosexuels qu’aux hétérosexuels. Les règles rigides de comportement pour les hommes et les femmes se sont assouplies avec la reconnaissance qu’on peut être homme ou femme différemment, et ceci représente un progrès social considérable. Néanmoins, l’oppression homophobe si elle a reculé n’a pas disparu pour autant. Cette oppression prend sa source dans l’institution de la famille.

Les racines de l’oppression: la famille

La famille contemporaine est fille de la révolution industrielle. Au XIXe siècle, le capitalisme triomphe en Europe. Si l'industrie lourde se compose pour l'essentiel de travailleurs, l'industrie textile, à l'inverse, emploie surtout des femmes. Les enfants, quant à eux, servent aussi bien dans les mines que sous les métiers à tisser. Les villes grandissent, s'étendent, les faubourgs ouvriers se forment (ancêtres de nos banlieues). La prostitution féminine se développe à grande échelle (certains parlent même d'un «âge d'or de la prostitution»). Les horaires de travail allant jusqu'à 18 heures par jour menacent l'existence même de la génération suivante. La famille traditionnelle, patriarcale et nucléaire, dans laquelle l'homme contrôlait le travail de sa femme et ses enfants, entre en crise.
Philanthropes et politiciens bourgeois se scandalisent  de cette dislocation de l’institution multiséculaire. Ils ont peur qu’il n’y ait pas de nouvelle génération de travailleurs en état de produire. Dans le camp des travailleurs, les syndicats, dont l’essentiel des membres sont des hommes, revendiquent la limitation, voire l’exclusion, des femmes et des enfants dans certaines professions, et dans certaines conditions (travail dans les mines, travail de nuit). Une bonne partie de la classe ouvrière, hommes et femmes, voit dans la reconstruction de la famille la possibilité d’atténuer les conditions de vie terribles. On revendique que l’homme soit rémunéré à un niveau qui lui permet de subvenir aux besoins de sa famille. Il y a donc convergence dans la volonté de restaurer la famille, élément fondamental de l’ordre social et économique, cellule de base de la société de classe. Les intentions des travailleurs et celles des politiciens libéraux sont très divergentes.

Les pouvoirs publics remettent au goût du jour l’image de la «femme au foyer», de la «ménagère», des manuels à son usage sont édités. Ses tâches consistent à entretenir la maison, s’occuper de son mari après sa journée de travail, et bien sûr élever les enfants. Ce que la propagande familialiste ne dit pas c’est que bien souvent, en plus, les femmes travaillent à domicile pour des entreprises privées. De même, si la scolarisation des enfants progresse, le travail de ces derniers continue d’être une réalité et un complément de revenus pour la famille.

La famille n’est donc pas une institution immuable ou naturelle, elle est le produit d’une société, selon ses besoins matériels et idéologiques; il en est de même des idées sur la sexualité. La famille nucléaire, telle qu’elle apparaît au XIXe siècle, assimile les conceptions forgées dans l'Antiquité et à l'ère chrétienne. La famille moderne crée les rôles de père et de mère, elle recycle les vieilles idées, avec leurs devoirs et leurs caractéristiques propres: attitudes, comportements, voire sentiments respectifs sont standardisés.

Dans ces circonstances, il n’y a pas de place pour celui ou celle qui ne parvient pas à endosser le rôle de l’hétérosexuel-le. L’homosexuel-le est exclu de la famille, tandis que la femme s’y trouve enchaînée. Cette vision du rôle de la famille est toujours dominante en ce début du XXIe siècle. En 2006, la mission parlementaire de l'Assemblée nationale sur «la famille et les droits de l’enfant» dominée par les élus de droite, a rejeté dans son rapport le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels «au nom du principe de précaution et dans l’intérêt supérieur de l’enfant» car ce serait «mettre en cause les principes fondamentaux du droit de la filiation fondés sur le triptyque un père, une mère, un enfant»  (3) .

Cependant, dans d’autres pays d’Europe, où les mêmes conceptions prévalent, cela n’a pas empêché la reconnaissance du mariage homosexuel et le droit à l’adoption. L’égalité des droits est un objectif à portée de main, ce qui n’avait rien d’évident il y a quinze ou vingt ans.

Les Trente glorieuses: une nouvelle crise de la famille

La période qui s’ouvre après la seconde guerre mondiale  connaît des transformations sociales sans précédent. L’accès à l’éducation se démocratise, la scolarité s’allonge: comme les enfants vont à l’école, les femmes mariées peuvent travailler. On assiste en effet entre 1946 et 1962 à un accroissement continu de la proportion de femmes mariées dans la population active féminine (non-agricole) qui passe de 39,1 à 50%  (4) . Comme le dit Hobsbawm dans son Histoire du Court XXe siècle: «la participation massive des femmes mariées sur le marché du travail et l’expansion frappante de l’enseignement supérieur forme la toile de fond, tout au moins dans les pays occidentaux développés, du regain impressionnant des mouvements féministes à partir des années soixante. (5) »

Tout cela provoque une nouvelle crise de la famille, comme en témoigne la montée des divorces, des naissances hors mariage, des familles monoparentales. Le nombre de celles-ci par rapport à l’ensemble des familles est passé de 9,3 % en 1968 à 17,4% en 1999.

La crise de l’institution familiale n’a pas pris fin avec le «grand bond en avant» de l’après-guerre. L’autre aspect c’est la scolarisation massive et l’allongement des études qui a pour conséquence l’autonomie de la jeunesse. C’est la naissance de ce que l’on appelle le conflit des générations. Il y a une remise en cause des rôles sociaux, de la place des femmes et des hommes dans la société, la sexualité féminine cesse d’être un fantasme masculin pour devenir objet de débat et de revendications. L’idéologie de la domination de l’homme en vogue depuis le XIXe siècle, tout comme celle de l'Européen seul représentant de la civilisation, est ébranlée. Lui seul avait bénéficié jusqu'alors d'un semblant de liberté individuelle.

Désormais, les femmes, les jeunes revendiquent leur place et l’occupent; derrière eux, tous les groupes opprimés s’engouffrent dans les brèches. Les minorités nationales et les minorités sexuelles tendent à s’affirmer, à se constituer en communauté, à créer des sous-cultures. Bien souvent, elles nourrissent la sous-culture jeune qui tend à devenir internationale. Sans ces bouleversements, les émeutes de 1969 à New York, qui démarrent au bar The Stonewall et qui voient pour la première fois les homosexuels et les travestis se battre avec la police, n’auraient pu se produire. De même, les multiples luttes qui secouent les Etats-Unis alors ont permis à l’un des groupes les plus opprimés de trouver l’énergie de résister. Deux ans plus tard, en France, le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire se crée s’inspirant directement des Gay Liberation Front américains.

1960-1982: «Ne rasons plus les murs!»

La France jusqu’en 1942 ne connaît pas de législation homophobe. Le gouvernement de Vichy qui criminalise l’avortement, remédie à cette «lacune» par la loi du 6 août 1942. Elle punit de six mois à trois ans d’emprisonnement les relations sexuelles entre une personne de vingt et un ans et plus et une personne de moins de vingt et un ans, ainsi que les relations entre deux personnes de moins de vingt et un ans. Elle condamne les «actes impudiques et contre-nature». A la Libération, le nouveau pouvoir renforce le dispositif, les atteintes à la pudeur entre personnes de même sexe deviennent un facteur aggravant. En 1949, le préfet de police de Paris interdit aux hommes de danser entre eux.

Un nouveau pas est franchi en 1960: le 18 juin la Chambre des députés autorise le gouvernement à prendre toutes les mesures visant à lutter contre l’homosexualité. Le député Paul Mirguet, membre du parti gaulliste, propose de classer l’homosexualité comme un des «fléaux sociaux» au même titre que la tuberculose, l’alcoolisme et la prostitution. L’Assemblée vote l’amendement «Mirguet» et dans la foulée une ordonnance ajoute la circonstance aggravante d’homosexualité en matière d’outrage à la pudeur. En 1968, la France adopte la classification de l’Organisation Mondiale de la Santé selon laquelle l’homosexualité est un dysfonctionnement psychique.

Premiers mouvements

Alors que le dispositif législatif homophobe est renforcé, il existe en France, depuis 1954, un journal et une association, Arcadie, qui s’adresse aux «homophiles». Elle compte 1300 abonnés la première année, 4 000 en 1957, 15 000 en 1972 et 30 000 en 1975; il y a des «délégations» dans les grandes villes de province avec des groupes thématiques. Les fondateurs sont des membres de l’élite, catholiques, ancrés à droite, et ils proposent aux homophiles de «sublimer dans l’ascèse son orientation sentimentale et sexuelle (6) ». C’est donc proposer l’abstinence comme solution à la misère sexuelle et affective. Cependant, jusqu’en 1971, cette association a été le seul refuge, le seul point d’ancrage, et bon nombre de ceux qui joueront un rôle dans le mouvement homosexuel des années soixante-dix sont passés dans ses rangs.

Pour tous ceux qui ne peuvent se satisfaire d’une telle non-vie, que reste-t-il? Pour les Parisiens il y a le «choix» entre deux zones de la capitale: Saint-Germain des Prés et Pigalle. La première est plus chic et la seconde plus populaire. Dans les deux cas on y rencontre des gigolos (300 en 1970 à Paris). A noter que de nombreux cafés acceptent la clientèle homosexuelle, sans être des établissements exclusifs, ce sont souvent des lieux fréquentés  par les personnalités du music-hall, des arts, de la chanson…

Pour le plus grand nombre, il y a (depuis l’Ancien Régime d’ailleurs), la fréquentation des jardins et parcs publics. Surtout, depuis le XIXe siècle avec la création des vespasiennes s'ouvre l'univers dit de «la tasse». Tant à Paris qu'en province, où les lieux de tolérance sont rarissimes, «la tasse» devient le lieu de drague par excellence. Mais comme les jardins publics, elle comporte un double risque: les rondes policières et les casseurs de pédés. A noter par ailleurs que les descentes policières se produisent aussi dans les établissements.

On peut dire qu’il existe alors deux ghettos pour les homosexuels qui sont fonction de leur lieu de résidence et de leur niveau social. Dans les tasses, les parias homosexuels rencontrent aussi d’autres opprimés, les immigrés: «L’amour avec les Arabes, c’est la rencontre de deux misères sexuelles. Deux misères qui se branchent l’une sur l’autre… C’est aussi ma misère sexuelle. Parce que j’ai besoin de trouver un mec tout de suite. On est obligé parce que l’on est dans une situation pourrie… Et quelquefois je me dis: dans quelle situation, Bon Dieu, on est obligé de se foutre pour jouir(7) », raconte Philippe Guy, cofondateur du FHAR.

Sans les féministes, le FHAR, le Front homosexuel d’action révolutionnaire, n’aurait sans doute pas vu le jour, ou alors bien plus tard et son importance n’aurait pas été la même. Sa première manifestation se déroule en 1971, c’est en quelque sorte son acte de naissance.

Le 10 mars 1971, dans la salle Pleyel, l’animatrice Ménie Grégoire consacre sa célèbre émission de radio (sur la station RTL) à: «L’homosexualité, ce douloureux problème». Le ton est donné, les institutions sont représentées, l’Eglise, la justice et la médecine. Mais l’improbable se produit. Au prêtre qui explique: «A cette souffrance-là, on ne peut pas être insensible», du fond de la salle les militantes répondent en criant: «Ne parlez plus de votre souffrance», puis elles enchaînent: « Ce n’est pas vrai, on ne souffre pas!» . Le brouhaha s’installe, et sans doute l’inquiétude monte-t-elle du côté de la tribune car les militantes s’agitent et quittent le fond de la salle pour se porter de l’avant en clamant: «Les travestis avec nous!», «Nous sommes un fléau social!», les manifestants montent à l’assaut de la tribune et on entend encore: «A bas les hétéros-flics!». Grégoire bafouille: «Il y a une chose tout à fait extraordinaire qui se passe… La foule… Les homosexuels… ont envahi la tribune…» . Ce sont les dernières paroles, les responsables coupent net la retransmission en direct (8) .

Tout au long de sa brève existence, les membres du FHAR, portés par le souffle de mai 68 vont déployer un activisme incessant. Nous ne pouvons ici retracer l’ensemble de ces actions. On pourrait résumer l’apport du FHAR par l’une de ses apostrophes: «Ne rasons plus les murs!», appel à toutes et tous à sortir du placard, du ghetto. Il faut ajouter qu’ils participent au premier mai 1971 protégés par les militantes féministes. Jean-Paul Sartre ouvre les colonnes de sa revue Tout aux militants du FHAR, qui tend à devenir très majoritairement masculin (les lesbiennes militent plutôt dans les associations féministes). Ils publient une première fois la déclaration de Huey Newton du Black Panther Party où il affirme que les luttes des Noirs, des femmes et des homosexuels doivent converger et s'unir. C'est en avril 1973, dans ce même journal, que paraît l'appel «arrêtons de raser les murs», diffusé à cinquante mille exemplaires. (9)

L’impact dépasse largement l’influence directe de l’organisation, exclusivement parisienne, comme le prouvent les lettres reçues après la publication. La distance qui sépare le FHAR d’Arcadie connaît une croissance dans les années soixante-dix. Face à l’«homosexualité de papa» comme on disait alors pour désigner les homophiles d’Arcadie, et dont on pourrait résumer les idées par la formule «vivre heureux, vivons cachés», le FHAR oppose l’appel à sortir de l’ombre, il revendique l’identité homosexuelle. S’il déclare que toutes les luttes des opprimés sont liées, et que la révolution est nécessaire, il aura tendance à rester dans les limites de l’affirmation et de la dénonciation de l’oppression. Mais ce premier pas est décisif et permet de passer au stade de la lutte pour les droits. En cela le mouvement homosexuel ne se distingue pas des autres groupes opprimés, à la phase de lutte ou d’affirmation identitaire suit une phase de combat pour la conquête de droits civils. Il faut préciser que cela ne signifie pas que la revendication identitaire disparaisse, au contraire, elle nourrit l’autre.

En 1975 la première Gay Pride réunit plusieurs centaines de manifestants en France au moment où les Groupes de Libération Homosexuelle se forment à Paris, à Lyon, à Marseille… Une nouvelle étape est franchie avec la formation du CUARH, le Comité Urgence Anti Répression Homosexuel, premier regroupement d’associations et dont l’objectif est évident: la suppression de la législation homophobe. Des contacts se nouent avec la gauche, en particulier avec le Parti socialiste et la Ligue communiste révolutionnaire, à la fin des années soixante-dix.

Le 4 avril 1981, ce sont près de dix mille personnes qui défilent à Paris à l’appel des associations homosexuelles. Les manifestants déchirent les affiches de Giscard et certains crient «Giscard, des diamants pour nos amants!» (10) ; ils soutiennent la candidature de François Mitterrand. Celui-ci, quelques jours plus tard, lors d’un meeting organisé par Gisèle Halimi et l’association Choisir, répond ainsi à la question de l’avocate féministe«Sur un point précis, si vous êtes élu, est-ce que l’homosexualité cessera d’être un délit?»: «Il n’y a pas de raison de juger le choix, c’est dans la loi de la nature, suivant les goûts, peu importe; le choix de chacun doit être respecté, c’est tout(11) ». Durant la campagne électorale, les responsables socialistes ont multiplié les contacts avec les associations homosexuelles. Au soir du 10 mai 1981, l’annonce de la victoire de Mitterrand est fêtée dans les établissements et nombreux sont ceux qui rejoignent la manifestation de la Bastille. A nouveau durant la campagne des législatives, le CUARH est l’interlocuteur privilégié des pouvoirs publics.

Le 11 juin 1981, Gaston Defferre, ministre de l’Intérieur, envoie une circulaire à la hiérarchie policière interdisant le «fichage des homosexuels, les discriminations et à plus forte raison les suspicions antihomosexuelles». Dans le même temps est mis un terme au «de contrôle homosexuel» dont le travail consistait dans le fichage des personnes homosexuelles. Le 12 juin, l’homosexualité ne figure plus dans la liste des maladies mentales du ministère de la Santé. Durant l’été 1981, le gouvernement amnistie et libère les détenus homosexuels condamnés au titre de l’article 331, ils sont environ cent cinquante. Le 27 juin 1982, l’alinéa 2 de l’article 331 est abrogé par l’Assemblée nationale, et le journal Le Monde peut titrer «La fin de la loi homophobe» (12) .

1980-1995: les années sida

C’est à la fin des années soixante-dix que le phénomène de la «backroom» se développe en France. Il accompagne la croissance du ghetto homosexuel. La «backroom» est la pièce du fond d’un bar ou d’une boîte où l’on peut consommer sexuellement dans l’anonymat le plus total, en raison de la pénombre. Les homophobes s’horrifient des pratiques sexuelles des gays, car cela concerne surtout les hommes, qui auraient un nombre de partenaires sexuels à faire pâlir Casanova. Cela ne relève nullement d’une sexualité libérée, au sens où elle serait émancipée, la spécificité tient en la facilité des relations sexuelles, la phase préliminaire, l’approche y est réduite au minimum. Les actes sexuels sont facilités. Ce phénomène a tout à voir avec l’oppression, comme l’explique M. Pollack: «L’interdit persistant de l’homosexualité a renforcé et accéléré la séparation de la sexualité et de l’affectivité. D’où la recherche de relations anonymes et multiples puisque l’homosexualité, comme toute pratique clandestine, contraint à une organisation minimisant les risques tout en optimisant l’efficacité (13) ».

Le développement du ghetto marchand, que le FHAR critique à une époque où il est encore peu important, a des conséquences sur le mode de vie des homosexuels: il s’agit indéniablement d’un progrès par rapport aux «tasses» et aux jardins publics. Il n’y a pas le risque de se faire tabasser, et la sécurité physique des personnes n’est pas un progrès mineur. Tandis qu’auparavant c’est la boîte de nuit qui dominait dans le milieu homosexuel, désormais c’est le bar qui prend la relève: il est meilleur marché et implique une massification de la vie homosexuelle (14) .

Les établissements homosexuels tendent à s’installer dans la même zone ce qui participe à la création d’un ou de plusieurs quartiers à dominante homosexuelle, des «espaces, enclaves utiles, entre la réserve naturelle et le territoire libéré, où la vie homosexuelle est surprotégée et sa réalité déformée (15) » . Le ghetto est un lieu de socialisation. Il va connaître une crise grave et une remise en cause, en particulier les «backroom», avec la pandémie du sida. La première mention du «gay», en France, date de septembre 1981 dans le journal Gai Pied. Il s’agit d’un petit article sur la situation aux Etats-Unis(16) : une nouvelle maladie semble affecter les homosexuels américains.

On ne peut reprocher aux associations homosexuelles de l'époque, comme le fait Frédéric Martel dans son livre «Le rose et le noir», d'avoir tardé à agir, d'avoir minimisé le problème. En effet, les homosexuels ont continué à vivre entre ignorance et insouciance quelques années. D'une part les connaissances médicales sont encore très limitées, d'autre part, ce «cancer gay» devient vite dans la bouche des plus homophobes une «punition divine». Il faudra plusieurs années, le temps que soit connu l'agent de la maladie, un virus et son mode de transmission, pour que le «gay» laisse la place au sida. Cette situation s'explique aussi par la surmédicalisation des homosexuels, car à la même époque les toxicomanes sont tout autant touchés mais eux sont en marge du système de santé. Il faudrait ajouter que les établissements homosexuels n'ont pas joué non plus leur rôle dans la prévention. Le sida accélère le reflux du militantisme des années soixante-dix qui a commencé dès 1982, alors que le sida est marginal. Les organisations dépérissent (CUARH) ou disparaissent (Arcadie).

C’est l’activisme des nouvelles associations de lutte contre le sida qui a permis la mise à disposition des préservatifs dans les lieux de drague. Le retournement de la situation peut être daté de la fondation d’Aides au milieu des années quatre-vingt. Elle n’est pas alors la seule association de lutte contre le sida mais elle va devenir la plus importante, comptant jusqu’à trois mille volontaires, des centaines de permanents et des antennes dans tous les départements en 1995 (17) . C’est en 1989 qu’Act Up est fondé qui lie étroitement la lutte contre le sida et l’affirmation homosexuelle. Par ailleurs, la médiatisation des personnes séropositives et malades, leur courage, la mobilisation des associations vont transformer l’image de l’homosexualité dans l’opinion publique dans le courant des années quatre-vingt dix. Enfin, c’est la question du couple homosexuel qui va s’imposer comme le sujet central. Le sida est un révélateur et un accélérateur. Act Up est en grande partie à l’origine de la renaissance des revendications identitaires; elle utilise pour mieux les retourner les stéréotypes et symboles de l’oppression homophobe. Ainsi, le triangle rose, de sinistre mémoire, est adopté comme emblème de l’association. De même, lorsqu’elle s’adresse aux homosexuels-les, elle use de «Pédés, goudous!». Par ailleurs, ses militants participent au défilé syndical du 1er mai, et s’engagent dans le mouvement des sans-papiers. Act Up privilégie les actions spectaculaires (comme le préservatif géant sur l’obélisque de la Concorde), médiatiques, tels les Die-In dans la rue où les militants s’allongent sur le sol symbolisant ceux qui sont morts. Dans le même temps ses membres agissent pour l’autonomie des patients par rapport à l’institution médicale, en informant sur les traitements, les essais thérapeutiques. Ils dénoncent les firmes pharmaceutiques et leur politique de rentabilité de la maladie.

L’association Aides va elle aussi évoluer. Au départ vouée à la seule lutte contre le sida, elle va afficher son identité homosexuelle. Ce que F. Martel appelle «un souci de structuration communautaire», illustré entre autre par la fondation du Centre Gai et Lesbien à Paris en 1994 (avec le soutien déterminant d’Act Up) et le débat sur la déportation homosexuelle avec des ouvrages qui commencent à lui être consacrés, marque une volonté de se réapproprier son passé, qui est un souci identitaire. En France, l’emploi du mot «communautaire» est péjoratif. Cependant, pour un groupe minoritaire opprimé, se regrouper, s’organiser, former un mouvement ou une communauté est vital, ce qui ne signifie pas que la communauté représente le tout.

Les années 1990: à la conquête des droits

Dans le courant des années quatre-vingt-dix des signes apparaissent, limités encore, d’un renouvellement du mouvement homosexuel, pour l’essentiel nourri de la lutte contre le sida. L’un des indicateurs de l’état du mouvement homosexuel est constitué par la Gay Pride, jour de commémoration des émeutes de 1969. Or en 1983, alors que semble-t-il les homosexuels ont remporté la victoire, la participation à la manifestation n’excède pas quelques milliers de personnes. En 1988, la Gay Pride, dominée par les établissements, évite toute question d’actualité et les organisateurs refusent de parler du sida. Le changement intervient l’année suivante où Aides participe officiellement pour la première fois tandis que les premiers militants d’Act Up font leur apparition en criant: «Sida: pédés, goudous, réveillez-vous!». A partir de cette date la lutte contre le sida devient l’un des axes majeurs des Gay Pride.

L’année 1991 voit se rassembler 3 000 personnes. En 1992, la revendication du CUC (contrat d’union civile) est mise en avant et en 1993 le nombre de manifestants atteint les dix mille. L’année suivante on compte le double de participants. En 1995 la manifestation devient la Lesbian et Gay Pride et rassemble 60 000 personnes avec la présence du MRAP et de la FCPE. En 1996, un seuil quantitatif est franchi avec 100 000 manifestants et en 1997 l’Europride est un immense succès avec 250 000 personnes. En 1998, la participation semble un peu inférieure à celle de 1996. Mais en 1999, après la manifestation des anti-Pacs en janvier qui rassemble 100 000 personnes, dont les slogans «Les pédés au bûcher» et «Pas de neveu pour les tantouzes» laissent peu de place au doute, la LGP avec pour slogan «Contre l’homophobie et pour le Pacs» fait descendre plus de deux cent mille personnes sur le pavé parisien. Depuis, la LGP rassemble en moyenne plus de 500 000 personnes.

Comme nous l’avons vu précédemment, pour sortir de l’isolement et du placard, l’homosexuel-le, le gay et la lesbienne, ne peut que s’affirmer. Néanmoins, cela ne règle pas tout, car s’affirmer individuellement ne crée pas de lien automatique avec le groupe, ou la communauté. D’où l’importance capitale de la Lesbian et Gay Pride, le jour de la fierté, le jour de l’affirmation collective (et individuelle) qui permet de se sentir membre du même groupe, qui rend visible ceux qui sont invisibles le reste du temps. La fierté est l’antidote de la honte. Les médias parlent souvent de parade comme si il s’agissait d’un carnaval, or ce n’est absolument pas cela. C’est le jour où les homophobes se terrent et se désespèrent. C’est le jour où tous et toutes peuvent s’afficher publiquement, jeunes et vieux, les adeptes du cuir, les travestis, les bears, les minets et les virils, les gais retraités, les gays sportifs, les passe-partout, c’est le festival des opprimés. C’est là que l’on reprend des forces, que l’on se sent une force et que l’on montre qu’on est forts. Rappelons que la Gay Pride commémore les émeutes de juin 1969 à New York, où pour la première fois les «tapettes» et les travelos se sont rebellés et ont affronté la police.

La société homophobe: l’oppression au XXIe siècle

L’homophobie est un fléau social. Lors du débat parlementaire sur le Pacs en 1998-99, les députés de droite se sont déchaînés: un député Démocratie libérale a éructé: «Les homos je leur pisse à la raie!». A un député de gauche qui disait ne pas vouloir passer sous silence les couples homosexuels, un élu RPR répond: «Et les animaux de compagnie?» En 2004, le député UMP Christian Vanneste a déclaré à un journaliste: «Je n’ai pas dit que l’homosexualité était dangereuse, j’ai dit qu’elle était inférieure à l’hétérosexualité. Si on la poussait à l’universel, ce serait dangereux pour l’humanité» et par ailleurs: «Pour moi leur comportement est un comportement sectaire». Il est condamné au début de cette année pour «injures en raison de l’orientation sexuelle» (19) .
De telles déclarations sont des appels à la haine, des pousse-au-crime, elles encouragent ceux qui veulent brûler les «tantouzes» comme les agresseurs de Sébastien Nouchet en 2003.

Voici deux exemples parmi d’autres d’homophobie cités dans le rapport 2004 de SOS-Homophobie: les deux ont comme point commun l’attitude de la police: «Joëlle ne peut plus supporter l’homophobie de son voisin qui ne cesse de l'insulter, en pleine rue, devant ses amis. Cet individu s'est même introduit chez elle et l'a agressée. La police prétextant un arrêt de travail d'une durée insuffisante, a dissuadé la jeune femme de porter plainte…» .
«Julien a été agressé sur un lieu de drague bien connu dans sa région. Il s’est rendu à la gendarmerie afin de porter plainte. Quelle ne fut pas sa surprise de s’y voir reproché de s’être trouvé à cet endroit-là… Après diverses insinuations, les gendarmes l’ont traité de menteur puis lui ont fait des menaces. Julien a quitté immédiatement les lieux, renonçant à déposer plainte » .

Si l’acceptation de l’homosexualité est devenue une réalité en France, notamment lors des sondages, dès que l’on se rapproche du concret, du vécu, la réalité est moins évidente. Certains milieux socio-professionnels sont plus favorables que d’autres, en particulier les secteurs d’activité où les femmes sont majoritaires. Mais globalement, le monde de l’entreprise valorise la virilité, héritage du XIXe siècle où le modèle militaire a inspiré la gestion du personnel. Il existe sans aucun doute un lien avec le fait que les associations professionnelles gays se sont créées dans des entreprises, des secteurs où l'homophobie est forte: Gare à la SNCF, Homobus à la RATP, Flag au sein de la police, Embrayage chez PSA ou encore EnerGay (EDF et GDF). Nous n'en sommes qu'au début du processus, mais déjà existe le collectif de ces associations Homoboulot (20). Catherine Tripon, responsable de l'Autre Cercle, association de réflexion sur la place de l'homosexualité dans le monde du travail, explique: «La discussion, le lundi matin, autour de la machine à café, la naissance du petit dernier, la photo de famille sur le bureau …  Tout rappelle, par petites touches invisibles, que le monde du travail est hétérosexuel.(21) »

L’homosexualité dans les «cités» ou «banlieues», c’est-à-dire dans les quartiers populaires, reste très souvent un tabou. Selon une enquête, encore en cours, de SOS-Homophobie (d’ailleurs inédite): «Sans stigmatiser la banlieue, les agressions physiques y sont 33% plus importantes et violentes qu’en ville», certains témoignages parlent de violences sexuelles. Pour les jeunes issus de familles maghrébines cela se double du poids de la religion et de la tradition. «Il y a un tel niveau de tabou dans les familles maghrébines. Il suffit que deux personnes s’embrassent à la télé pour que les parents zappent de chaîne» raconte un jeune homme cité par Le Monde du 29 - 30 janvier 2006.
L’oppression sert à renforcer le sexisme et pèse sur les hommes comme sur les femmes quelle que soit leur orientation sexuelle. Elle est à la fois oppression d’une minorité et un moyen de contrôle de la majorité. «L’homophobie devient ainsi la gardienne des frontières sexuelles (hétéro/homo) et celle du genre (masculin/féminin) (22).»  Elle permet de stabiliser le système économique, l’ordre social, en divisant les travailleurs, en les atomisant toujours un peu plus, et en leur donnant un (ou des) bouc émissaire pour les détourner du vrai ennemi; la soumission au processus de production est ainsi renforcée. C’est la mise en œuvre de la tactique de toutes les classes dominantes: diviser pour mieux régner. Le capitalisme et ses rapports de production induisent l’oppression (celles des homosexuels-les) par un mécanisme indirect; une institution les opprime faute de pouvoir les faire fonctionner à son service, c’est la famille.

Pour saper définitivement l’oppression il faut en extirper les racines, pour cela il faut radicalement transformer la famille, les relations en son sein. Pour opérer cette transformation globale de la famille, qui ne signifie nullement sa disparition, il faut changer les conditions matérielles, on ne peut faire l’économie d’un changement de société. L’oppression des homosexuels-les comme les autres formes d’oppression se perpétueront tant que durera l’exploitation capitaliste. Tant que l’humanité sera dirigée par des élites essentiellement préoccupées de leur perpétuation et de la recherche du profit, toutes les luttes seront soumises au supplice de Sisyphe et de son rocher.

Pour mettre un terme à l’oppression, il est impératif que la majorité de la population, formée de travailleuses et de travailleurs, prenne le pouvoir, pour que soient créées les conditions du dépérissement de l’oppression, qui entraînera celui des homosexuels-les en tant que groupe distinct. Seule une société qui a pour base la satisfaction des besoins humains peut entreprendre une refonte des relations humaines, des relations sexuelles et affectives, ou comme l’écrit Jacques Fortin: «Déconstruire les genres pour déconstruire l’homosexualité».

Stéphane Lanchon
 
 

Notes

1 Jacques Fortin, p 30
2 Le mariage civil est ouvert aux couples homosexuels aux Pays-Bas, en Belgique et en Espagne; les régimes de partenariat en vigueur en Allemagne, au Danemark et en Suède sont très proches du mariage. Seuls les Pays-Bas ont accordé pleinement le droit à l’adoption, au Danemark, le conjoint peut adopter l’enfant de son partenaire.
3 Mission parlementaire sous la présidence de Patrick Bloche, rapport publié 27.01.2006 http://www.patrickbloche.org/national/interventions12/mission%20famille.htm.
4 Clio.revues.org/
5 E. J. Hobsbawm, L’âge des extrêmes: Histoire du Court XXe siècle, Bruxelles, Editions Complexes, 1999, p 409.
6 Frédéric Martel, Le rose et le noir, Les homosexuels en France depuis 1968, Paris, Editions du Seuil, Points, 2000, p 104.
7 F. Martel, op. cit., p 127.
8 F. Martel, op. cit., p 35-36.
9 F. Martel, op. cit., p 41-55.
10Une référence à l’affaire des diamants que Giscard a reçu de l’empereur Bokassa de Centr’afrique.
11 F. Martel, op. cit., p 212.
12 F. Martel, op. cit., p 212-234.
13 F. Martel, op. cit., p 371
14 Op. cit., p 298.
15 J. Fortin p37
16 Op. cit., p 323.
17 Op. cit., p 553.
18 Op. cit., p 577-579.
19 Communiqué de presse de SOS-Homophobie du 24 janvier 2006.
20 Minorites.org,, Luc Peillon, «Les gays salariés non déclarés», Libération du 27 février 2006.
21Op. cit.
22 F. Tamagne, «Genre et homosexualité: de l’influence des stéréotypes homophobes sur les représentations de l’homosexualité», Vingtième siècle, (juillet-septembre 2002),
 
 
 

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