Dossier : Homosexualité et révolution

Une oppression insoutenable
 

Ce n’est pas un hasard si le mot « homosexualité » est inventé au XIXeme siècle, sans doute en 1869 par un médecin austro-hongrois. Il s’impose véritablement dans les années 1930. Il est adopté par ceux à qui il s’applique. Cette adoption par les intéressés vaut acceptation de « la définition établie par la société hétérosexuelle » et par là ils accomplissent « un acte identitaire fondateur1».

 Ainsi se forme le groupe spécifique des homosexuels-les, objet d’étude pour les médecins, et cible de la police et de la justice. Par le passé, durant l’ère chrétienne, le prêtre condamnait toutes les pratiques sexuelles qui n’avaient pas pour but la procréation, on parlait de péché et d’ « actes contre-nature ». Ces pratiques étaient vues comme une tentation permanente pour l’ensemble des êtres humains - il n’existait pas l’idée d’un groupe « d’anormaux ». Cette dernière idée n’arrive qu’au XIXeme siècle, quand le renforcement de l’idéologie familiale la rend utile à l’ordre social.
La notion de péché est reléguée, celle de contre nature ne disparaît pas, mais l’homosexualité est devenue une « maladie », un signe de « dégénérescence ». Cela va rester la norme pour l’essentiel du XXeme siècle.

Cette acceptation, faute de mieux, de l’identité forgée par la société hétérosexuelle va dominer jusqu’au milieu du XXeme siècle. C’est à partir des années soixante que le terme « gay » s’impose. Son origine remonte au XVIeme siècle, où en français il est utilisé pour désigner les homosexuels. « Au XIXeme siècle, il se répand en Angleterre et aux États-Unis. C’est pendant la guerre (à partir de 1941) qu’il devient un mot de passe pour la communauté homosexuelle. A la différence d’« homosexuel », le terme était ambigu, chargé de connotations positives et il émanait des homosexuels eux-mêmes2». Il devient officiel en 1969, quand les émeutiers de Stonewall se réclament du « gay power » et devient la journée de commémoration, la Gay Pride.

Il est impossible pour un hétérosexuel de se mettre à la place d’un homosexuel, donc de comprendre concrètement ce qu’est l’oppression pour un-e homosexuel-le, tout simplement parce que pour le premier tout est « naturel », la question ne se pose pas, il est ce qu’il est, nul besoin d’en parler ; en revanche pour le second, rien ne coule de source, tout est différent, tout fait différence. Nous allons essayer de percer le voile qui sépare l’hétérosexuel de l’homosexuel, en donnant à voir, ce que signifie être opprimé, en tant que homosexuel-le. Pour cela nous devons remonter le temps, non pas celui de l’histoire, mais celui de l’individu, de l’âge adulte à l’enfance, là où tout commence et où tout se noue, mais où rien n’est encore joué.

Etre homosexuel, c’est appartenir à une minorité, mais pourrait-il en être autrement dans une société dont la norme est l’hétérosexualité. Combien sommes-nous ? Difficile à dire, c’est un des signes de l’oppression. Nous sommes une minorité invisible, au même titre qu’il existe des minorités visibles. Mais ce n’est pas là que tout commence, on ne se dit pas un beau jour « j’appartiens à la minorité homosexuelle », au contraire, la naissance en homosexualité, si l’on peut dire, se déroule dans la solitude, dans l’isolement. Cela commence par la conscience d’être différent concrètement, quand on est un garçon, on sent bien qu’on est pas comme les autres garçons, quand on est une fille, on sait que l’on ne ressemble pas aux autres filles. L’homosexuel-le se découvre dans la solitude, dans son for intérieur.

Presque aussitôt il comprend que ce n’est pas « bien », « normal ». Ici il y a une différence majeure avec les autres groupes minoritaires opprimés (Noirs, Maghrébins, Juifs, musulmans,…), l’homosexuel-le ne peut se tourner vers ses semblables, au sein de la famille, il n’a personne à qui s’adresser. Le Noir qui subit des insultes racistes, peut rentrer dans son quartier, sa famille, et là il pourra trouver du réconfort, de l’écoute. Si un jeune garçon se fait traiter de pédé, ce qui est du reste l’insulte la plus courante, que l’on rencontre dès la cour d’école, il est peu probable qu’il rentre chez ses parents et disent : « Papa, maman, à l’école on m’a traité de pédé ! ». Il devra seul faire face à l’injure et se préparer pour toutes les prochaines fois, qui seront nombreuses.

Les insultes homophobes, comme les blagues, sont parmi les plus répandues. L’homosexuel étant le négatif de l’hétérosexuel, il est objet de sarcasmes. Ce sont tous les clichés sur les « folles », « femmelettes », « hommasses », etc. Les hommes homosexuels sont efféminés et les lesbiennes sont masculines, c’est l’inversion des genres qui est au cœur du problème. Un-e homosexuel-le trouble les genres sociaux, les insultes le traduisent parfaitement. Tout cela est lié aux idées sexistes et à la négation de la sexualité féminine. Didier Eribon dans son livre, « Réflexions sur la question gay », a souligné le rôle de l’insulte, la « nomination produit une prise de conscience de soi-même comme un « autre » que les autres transforment en objet  ». Florence Tamagne abonde en son sens : « Rejetés en dehors de la communauté « normative », stigmatisés comme « différents », l’homosexuel ou la lesbienne vont alors chercher à se positionner face à l’image que la société leur renvoie d’eux-mêmes : ils peuvent l’intérioriser, ils peuvent la contester, ils peuvent également la subvertir. Au cœur de cette image on retrouve (…) la question du genre : « pédé », « tapette », « gouine » renvoient tout autant à une « inversion » des rôles sexuels, qu’à un abandon de l’idéal féminin ou viril. Ces stéréotypes fonctionnent sur un principe de généralisation, auquel personne n’est supposé échapper. Réagir au discours sur soi, élaborer des stratégies, jouer sur les représentations : ces problématiques sont au cœur du processus identitaire3 » ; il s’agit, conclut Didier Eribon, de « recréer son identité personnelle à partir de l’identité assignée4 ».

Le jeune garçon ou la jeune fille homosexuel-le n’a (sauf exception) pour se construire aucun référent dans le cercle familial, car comme nous l’avons dit et allons le voir, l’homosexuel-le est contraint de fuir la famille. Le jeune homosexuel subit nombre de pressions, notamment lors des réunions familiales, sur le thème de « alors toujours pas de petite amie ? », etc. Et c’est la même chose pour les filles. Il apprend très vite et très tôt à esquiver, biaiser, donner le change, mentir.

Si depuis quelques années, la situation commence à changer en ce qui concerne la présence des homos à la télévision, il reste vrai que les images positives de l’homosexualité, dans les manuels scolaires ou les émissions pour jeunes sont extrêmement rares.

Tous ces modes de fonctionnement, ces réactions n’aident guère l’individu à se construire une image et une identité positive. « C’est difficile, à l’adolescence, de se sentir différent, de ne pas arriver à participer aux discussions, aux flirts et aux blagues que font les copains. L’homophobie n’est pas forcément violente, mais à cet âge-là, il y a des codes à respecter et les jeunes homosexuels en sont exclus. Du coup, ils se taisent et toute leur vie psychique est organisée autour du secret. Jusqu’au jour où ils craquent5 », témoigne un psychologue travaillant auprès de l’association Degel (Debout étudiants gays et lesbiennes) de Jussieu.

Si l’adolescent-e fait son coming out au sein de la famille, les conséquences sont souvent dramatiques : il peut être chassé de chez lui ou encore battu comme le montre ce témoignage reçu par SOS-Homophobie : « Céline est lesbienne. Son homosexualité est connue de sa mère mais ignorée de son père. Quand celui-ci l’apprend, il passe la jeune fille à tabac, la laisse visiblement en mauvais état. C’est un témoin qui nous appelle : le père empêche la jeune fille de sortir et d’avoir des contacts avec l’extérieur. »
Rarissime sont les cas où les parents souhaitent à leur enfant d’être heureux. Comme l’écrit un internaute à SOS-Homophobie : « L’homophobie au sein des foyers est la pire de toutes, car c’est la seule que l’on ne peut pas punir, et la victime, si elle ne peut plus faire face, ne peut pas non plus porter plainte. Il faut prendre ses cliques et ses claques et se barrer le plus loin possible6 ». Pour tous et toutes la solution réside dans le départ, en général pour une grande ville, ce qui explique la surreprésentation des homosexuels-les dans les centres urbains. D’une part on y échappe à l’ambiance étouffante de l’univers familial et il est possible de rencontrer d’autres homosexuels-les.

Pour un nombre mal connu mais bien trop important, ce parcours du combattant du jeune homosexuel s’achève par un suicide ou une tentative. Il n’existe pas à ce jour en France d’étude nationale sur le suicide des jeunes homosexuels. Des études menées aux États-Unis ont relevé un risque de tentative de suicide 4 à 7 fois plus important chez les jeunes gays que parmi les jeunes hétérosexuels7. Le sociologue Eric Verdier affirme dans Le Monde :  « L’homophobie n’est pas le seul facteur, mais il est fondamental.

La négation sociale de leur être encourage les jeunes homos au suicide. » Une situation incomparable aux autres discriminations : « Si on prend le parcours d’un jeune homme, et qu’on remplace l’homophobie par le racisme, le problème ne prend pas la même ampleur. Notamment parce que la victime trouve des soutiens, parce que des gens s’interposent. »

En 2005, un médecin de santé publique d’un hôpital parisien a publié les résultats préliminaires d’une étude menée sur quatre ans auprès de neuf cents personnes, il en ressort que « les jeunes homosexuels ont treize fois plus de risque de faire une tentative de suicide que les jeunes hétérosexuels8 .»
Pour la grande majorité, la migration vers les villes, et plus particulièrement les grandes villes et métropoles, permet certes de sortir de l’isolement mais pas pour autant de sortir du placard.

Le placard
Le quotidien de l’homosexuel-le dans un monde hétérosexuel c’est le placard, l’invisibilité.

« Quand un homo arrive dans un groupe, il est forcément hétéro, par défaut, » explique Alain Parmentier de l’association Flag, les homos de la police. « Un Noir, ça se voit, une femme aussi, mais pas un pédé. » Un membre de l’association Gare, employés-es de la SNCF homosexuels-les, « Chez nous, le pire c’est pour les agents de conduite, quand il faut aller dormir le soir en foyer avec les collègues, écouter les blagues bien grasses, un peu homophobes. Et rester silencieux9 .»
Le seul choix qui s’offre à la personne homosexuelle, c’est l’aveu ou le silence, l’affirmation ou le placard. S’affirmer demande certes du courage, mais c’est un combat sans cesse recommencé, ce n’est pas un problème que l’on règle une fois pour toute.

S’enfermer dans le silence, c’est se nier, c’est se mentir et mentir aux autres (l’un ne va pas sans l’autre), c’est gagner du temps. Se le dire ne règle d’ailleurs rien au problème de l’oppression, c’est juste un premier pas décisif, une prise d’identité, une revendication. Parfois, il faut de très longues années pour faire le chemin qui mène à « poser son cul sur la commode 10 » (Fortin). Si les homophobes patentés se vantent de reconnaître « ceux qui en sont », nous ne sommes pas tous identifiables au premier coup d’œil, et même pour la très grande majorité d’entre nous, nous sommes invisibles que ce soit au travail, dans les lieux publics, c’est pourquoi l’abc, c’est de le dire, à ses amis, à ses collègues, à sa famille. En effet, il y a une part d’exhibition dans l’aveu mais nous n’avons pas d’autres moyens puisque nous sommes niés, nous devons poser nos « culs sur la commode » (comme le formule Jacques Fortin) à chaque fois.

Quoique nous en disions, cela ne nous est jamais facile, ni la première fois, bien sûr, mais pas plus des années après. Le silence est l’un des signes de l’oppression. Se dire, s’affirmer c’est donc rompre le silence, ce n’est pas rompre l’oppression, mais c’est se dresser, c’est être debout et digne.

« Pendant trois ans, mes collègues pensaient que j’étais hétéro. Officiellement, je sortais avec une hôtesse de l’air. C’est plus pratique. Mais chaque jour, ils me réclamaient une photo, me demandaient de l’inviter aux pots. C’était devenu impossible à vivre. Je passais pour un asocial. J’évitais la machine à café, je fuyais à l’heure du déjeuner », raconte Sébastien employé de Peugeot. Jusqu’au jour où il s’est dévoilé : « Je me suis senti libéré. J’étais enfin naturel au boulot. Et les gens l’ont bien accepté. J’ai même un collègue qui est venu me voir un peu honteux, en me demandant de l’excuser pour les blagues homophobes qu’il me balançait depuis des années11. »

Cela ne peut faire oublier que les homosexuel-les sont élevés, grandissent et se construisent dans une société homophobe. Quoi qu’ils en disent ou en pensent, l’homophobie les imprègne, leur colle à la peau, ils ne peuvent y échapper. Ainsi peut s’expliquer le rejet des garçons efféminés par ceux qui ne le sont pas, ce qui est une attitude assez répandue chez les gays. Tout cela, encore une fois est lié à l’homophobie qui « joue (…) sur l’opposition masculin/féminin pour susciter la fascination, le ridicule, la peur ou la haine, imposant des modèles de l’homosexualité qui imprègnent les mentalités, tant des homosexuels que des hétérosexuels1 ». Se conformer à l’image forgée par la société, c’est le cas des homosexuels dits « folles » ou des lesbiennes du type « camionneur », c’est certes endossé l’identité que d’autres vous assignent, mais c’est aussi accepter d’être un paria, ce qui demande du courage, et c’est une forme de défi : comme l’explique F. Tamagne : « La reproduction du stéréotype n’induit en rien la soumission à l’ordre dominant, au contraire, la force de provocation sous-jacente à la revendication d’un modèle tenu pour méprisable par la majorité de l’opinion ne doivent pas être sous-estimée.13»

Stéphane Lanchon

1 F. Tamagne, op. cit., p 49.
2 Didier Eribon, Réflexion sur la question gay, Paris, Fayard, 1999, p 30-31.
3 F. Tamagne, « Genre et homosexualité : de l’influence de stéréotypes homophobes sur les représentations de l’homosexualité », Vingtième siècle, (juillet-septembre 2002), p 19-20 format txt.
4 Didier Eribon, Réflexion sur la question gay, Paris, Fayard, 1999, p 30-31.
5 Le Monde 9 septembre 2005.
6 Le Monde 4 février 2003.
7 Le Monde 9 septembre 2005.
8 Le Monde 9 septembre 2005.
9 Minorites.org, citation de l’article de Luc Peillon « Les gays salariés non déclarés », lundi 27 février 2006.
10 Fortin
11 F. Tamagne, « Genre et homosexualité », op. cit.
12 F. Tamagne, op. cit.
13 F. Tamagne, op. cit.