Dossier : Homosexualité et révolution
Les années folles, les années 1970
 

Il est important de connaître l’histoire du mouvement homo en France. C’est la raison pourquoi nous publions ici quelques extraits de la revue «L’antinorme» de 1972, sans évidemment reprendre à notre compte l’ensemble des analyses présentées. Leur courage et leur détermination ont permis de franchir une étape importante de la lutte.

Extrait de l’antinorme N° 1 Décembre 1972

Pourquoi venons-nous au F.H.A.R.?

- Parce que nous refusons de nous laisser enfermer dans des boîtes ou clubs réformistes, ghettos créés par la bourgeoisie et ses flics. Pour la société, ces boîtes ont deux avantages: d'une part, elle constituent des abcès de fixation où se dissimulent nos « pratiques honteuses » d'autre part, elles permettent de ficher les homos tout en les soumettant à l'exploitation capitaliste.

- Parce que nous voulons instaurer des rapports nouveaux entre nous, dans le cadre d'un mouvement de lutte pour le droit à la libre disposition de notre corps.

- Parce que nous voulons être des militants qui dénoncent la distinction vie publique - vie privée, par laquelle les « sciences humaines » de la bourgeoisie, prétendent étudier « l'homme », entité abstraite définie hors de tout contexte socio-économique.
 

Etre militant au F.H.A.R., c'est revendiquer notre liberté physique et morale par la destruction des lois de la société en place et des tabous de la religion judéo-chrétienne. C'est dans cette optique qu'il faut interpréter le défi lancé aux mœurs par certains camarades qui se sont mis a poil dans l’amphi au cours d'une assemblée générale. Ce geste était:

- Un acte libérateur visant à une égalisation des rapports. La nudité estompe les critères apparents de richesse déduits de l'habillement (ouvrier en bleu, petit bourgeois en costume-cravate ou étudiant à la mode hippie).

- Une tentative de destruction des notions bourgeoises selon lesquelles il y a d'un côté une belle jeunesse qui doit se  taire, et de l'autre des vieux, compensant leur « laideur » par l'exercice du droit à la parole et du pouvoir.

- Une pratique révolutionnaire attaquant sur un mode radical les lois anti-sexuelles de notre société qui se fonde uniquement sur des critères idéalistes: la PUDEUR, les BONNES MŒURS

La position réformiste, commune aux libéraux de droite (« homos et hétéros ») et aux bureaucrates de gauche, consiste à dénoncer la répression anti-homosexuelle et à revendiquer la reconnaissance de ceux des homosexuels ayant démontrés qu'ils peuvent être " corrects et de bonnes mœurs "... C'est là nous renvoyer à une normalité identique à celle qui opprime les hétérosexuels eux mêmes, puisqu'elle considère la sexualité seulement sous l'angle de la reproduction strictement limitée au cadre de la famille. cette institution dont le rôle est d'assurer la survie économique et idéologique du capitalisme.

Nous ne visons aucune réforme, aucun aménagement avec le système:

La radicalisation de notre lutte répond au fait que la répression sexuelle sous toutes ses formes est nécessaire au capitalisme.

Ainsi, nous sommes amenés à dénoncer l'attitude qui consiste à négliger la lutte idéologique et à rejeter ceux qui veulent y participer, en les accusant de morceler par individualisme la lutte révolutionnaire. En réalité, ce rejet, qui démontre clairement un refus d'analyser, est une hypocrisie, dangereuse dans la mesure où elle prétend faire obstacle à l'engagement politique des homosexuelles (els) que le P.C. et Lutte Ouvrière décrètent étranger au monde ouvrier et à la lutte des classes...

On nous objecte souvent que chaque groupe de gauche fait « sa » révolution sexuelle et qu'il n'est pas nécessaire de faire un groupe à part.

A cela, nous répondons que nous revendiquons au sein du F.H.A.R. le droit d'être différents contre une idéologie sexuelle totalitaire, à laquelle participe objectivement tout hétéro, dès qu'il se considère comme plus « normal »qu'un homo.

- Nous venons au F.H.A.R. pour que l'anaIyse de notre oppression spécifique brise les cadres de toute normalité.

C'est dans une société socialiste qu'apparaîtra l'inclusion réciproque de l'homosexualité et de l'hétérosexualité.

Alors, il n'y aura plus ni homos, ni hétéros, ni bisexuels, mais une libre sexualité.

- Contre les forces réactionnaires liguées en front unique de défense de l'ordre bourgeois.

- Contre les bonnes mœurs, garant de la répression sexuelle, du puritanisme, de l'obscurantisme clérical et de l'hypocrisie laïque.

- Contre l'aliénation capitaliste, pour un socialisme libérateur.
Guy Maës et Anne-Marie Fauret

La folle

Y a beaucoup de gens même chez nous au FHAR, qu'aiment pas les folles... Si! Si! Protestez pas ! C'est pure vérité ! Ils aiment pas...

Voyez-vous... les folles, ça gêne, ça se montre trop. Ça se fout de tout, ça sort du rang... Tiens: demandez à Lutte Ouvrière ! Elle en était folle de rage, Lutte Ouvrière, lors d'une certaine manif... et vous savez pourquoi ? Parce qu'on lui faisait, à cette vieille chèvre trots-cocarde, on lui faisait, sous le nez, guili-guili et je te tire par la barbichette! Ça vous étonne, qu'on s'amusait ainsi ? Vous savez donc pas qu'on est gamine, nous, mais si, mais si ! Gamines! Et vicieuses, avec ça, vicieuses ! Bonnes pour l'asile, quoi! Oui, la folle, Je vous reprends mon histoire, ça s'agite trop. Ça danse. Ça se tortille. Et y a beaucoup de gens, c'est curieux quand même, qu'aiment pas voir des garçons se tortiller, onduler serpenter, alors que ces mêmes gens, ils apprécient beaucoup si une femme, elle, le fait. Entre nous, je le dis carrément, les gens, y sont pas logiques. Faut être conséquent avec soi-même, vous trouvez pas ? Veut-on me dire pourquoi qu'une femme, elle, a le droit et même le devoir de se tortiller et pas un gars qu'est folle ?
...

Les folles ? La Révolution en dansant, en sautant, et je vous jette des marguerites une à une, des confettis, je suis celle qui sème à tous vents, petit Larousse illustré et pas la moindre retenue. C'est si bon de la faire, sa folle, de s'appeler soeur Charlotte des Grandes Augustines, soeur Marx des Kapitaux décomposés, la Fille du Peuple, La Freudienne endormie, la bourbon des députés. Vous aimez pas, chéros gô-gôchistes ? Mais faites donc pas cette tête-là ! Vous perdriez votre rimmel ! Ah ! vous en mettez jamais ? Oh! Mille excuses, chéris, mille pardons: j'avais oublié. Oh! ces gô- gôchistes, grandes constipées qu'elles sont!

... Par un soir de printemps, une folle s'approcha du Ministère de Son Intérieur et, dans un rire de fille chatouillée, sous le regard du flik de service qui se tordait lui aussi, déposa, telle une pâquerette, une bombe, comme ça... Et tout, absolument tout explosa. Comme je vous le dis, chéris, dans un grand éclat de rire, le Ministère devint cendres... Mais où déjà cela s'est-il produit ? Où cela se produira-t-il ? Devinez!
Je vous lèche la langue, mes amours!(1)
 
 

La parole au fléau social groupe n°5 du FHAR

« Un pédé, ça se soigne », glisse ma concierge dans l'oreille distraite du médecin de l'immeuble. Ça se soigne. Ça n'est pas conforme. Qu'en faire ? On peut mettre à l'ombre ce citoyen bancal, ou bien lui injecter quelques hormones fallacieuses. On peut encore le castrer, comme cela se pratique aux U.S.A. sur des volontaires (!): « résultat satisfaisant », affirme doctement un psychiatre de San Quentin qui vous tranche la quéquette comme on arrache une molaire récalcitrante. L'hypnose n'offre pas de résultats spectaculaires, la lobotomie préfrontale exige une main experte (le patient s'en tire rarement intact) et l'électrochoc ne sert à rien. Quant à la sacro-sainte psychanalyse, elle ne profite guère qu'au consultant qui monnaye le fantasme avec délice, et pour des prunes..

De criminels les voilà devenus malades mentaux, les hermaphrodites honteux se retrouvent opprimés. Quand le pédé se contentait d'être faible et malheureux, tristounet sous le maquillage, folingue et primesautier, ah le cachait en souriant à la vue des enfants, mais le voilà qui gueule, qui s'explique, qui exige et revendique le droit de disposer de lui-même. Nous avons rencontré le Groupe 5 du Fhar, des types pas sectaires du tout qui ont les idées nettes.

Actuel: En 1971, après la manifestation du 1er mai et le n° 12 de Tout consacré aux pédés, le Fhar a vu ses effectifs multipliés par dix. D'une trentaine de membres, au début, vous vous êtes retrouvés trois cents

Groupe 5: Nous étions en train de découvrir quelque chose de fantastique: la sortie de la clandestinité. Il y avait des tas de mecs honteux qui osaient tout d'un coup s'avouer homosexuels. Déjà, on s'engueulait un peu, mais sans y attacher d'importance; cinq minutes après on se sautait au cou. Puis les vacances nous ont séparés, et l'euphorie était complètement retombée à la rentrée... Nous avions éclaté, mais pas nos problèmes. On a mis trois ou quatre mois avant de relancer une action, des comités, etc. Et puis, avec le printemps, c'est devenu complètement bordélique.

Les attaques personnelles ont commencé contre le petit groupe qui prenait les décisions, les tendances se sont dessinées plus fortement et les folles sont devenues complètement délirantes. Travesties, provocatrices, révolutionnaires et irrécupérables, elles parodiaient agressivement le pédé de vaudeville...

Actuel: Les gens qui viennent au Fhar avaient-ils, avant, des tas de problèmes, familiaux, sociaux...

Groupe 5: Au début, oui. Et ils sont partis quand ils se sont aperçus que, ces problèmes là on doit trouver la force de s'en débarrasser soi-même. Ce n'est pas un mouvement extérieur qui peut t'aider: il ne peut guère que te fournir une plate-forme sur laquelle te reposer. Et personne n'a les mêmes problèmes... On a commencé avec des copains une sorte de SOS-Amitié destiné aux « sympathisants du Fhar ". ceux qui n'ont pas trouvé ce qu'ils cherchaient dans les assemblées générales de notre mouvement. D'accord, ça fait un peu courrier du cœur, mais ça empêche parfois les mecs de se flinguer. Souvent ils attendent un contact personnel, pour pouvoir parler, se libérer...

Actuel: Et les assemblées générales les effraient ?

Groupe 5: Ils ont peur de se faire voir, et n'osent pas venir. On est tombé, par exemple, sur l'annonce d'un type qui voulait fonder une communauté. Il avait seize ans et s'était fait la malle de chez lui. Son père a trouvé dans ses papiers une lettre de moi et m'a écrit pour me demander si je l'avais vu. Je lui ai téléphoné et il m'a dit: « Je suis allé chez les flics, je leur ai donné le bulletin». Les flics ont insisté: « Voulez-vous porter plainte contre le journal qui a passé l'annonce ? » Le type m'a dit: « Quand j'ai senti qu'ils attendaient ça et que Ça allait leur faire plaisir, j'ai dit non, je ne porte pas plainte, je vais essayer de retrouver mon fils par mes propres moyens ». Ce qui a d'ailleurs été fait. Mais les flics étaient ravis, ils attendaient la plainte qui leur permettrait de couler le journal...

 Actuel: Penses-tu que le Fhar puisse parvenir à une modification des lois régissant l'homosexualité, abaissement de l'âge légal, par exemple?

Groupe 5: Le jour où on aura réussi à faire abolir les lois concernant l'homosexualité, il n'y aura plus personne au Fhar, parce que les trois quarts des mecs ne sont pas du tout révolutionnaires. Dans son propre intérêt le capitalisme a besoin de se libéraliser. Regarde la Norvège, où on vient de faire passer la limite d'âge à seize ans, les gens ne bougent plus... C'est la récupération totale et ça ne vaut pas la peine de se battre là-dessus. Notre analyse, les gauchistes, pour la plupart, refusent encore de la faire. Ils n'ont pas compris qu'il fallait se battre, déjà, sur le terrain qui sera celui de l'adversaire demain, et non pas se référer sans cesse au passé.

Actuel: Tous ne vous rejettent pas...

Groupe 5: Unanimement, on ne nous aime pas. On nous tolère dans l'espoir que nous ferons un jour notre «Ave Marx, Ave Trotsky, Ave Mao ». Mais dans l'ensemble on les fait chier. Prends la lettre publiée dans Rouge: ils ont conservé tout ce qui les arrangeait, et l'ont publié. Tout ce qui les gênait, les comparaisons entre la Ligue et le P.C., ils l'ont sucré. Occuper la place vacante du P.C.F., on s'en fout. Ils se sont tout de même rendu compte qu'un homosexuel pouvait faire un militant, nous les intéressons donc. La Ligue a tenté de nous rattraper. On pourrait presque songer à une section « homosexuelle » de la Ligue... A priori, rien n'empêche un mec du Fhar de rentrer au P.S.U. ? En réalité à partir du moment où on essaye de développer une «idéologie » qui dépasse largement le gauchisme, je crois que la double appartenance à un mouvement gauchiste et au Fhar devient impossible. Tu comprends, les folles, les Gasolines, sont totalement « irrécupérables... »

Actuel: ? ? ?

Groupe 5: ils dansent, ils chantent dans la rue, ils se maquillent. C'est le délire pour le délire, la rupture totale, ce qui n'est pas rien. Une étape, peut-être... Au meeting de Duclos c'est une folle qui a réussi alors qu'on s'était fait jeter dehors par les gros bras du P.C., à demander à Duclos ce qu'il pensait de l'homosexualité. Une folle encore qui a pris le drapeau du P.S.U., le 1er mai, un drapeau de deux ou trois mètres de haut, pour se torcher le cul avec devant les militants du P.S.U... Il faut bien voir qu'il y a une grande différence entre les folles qu'on voit au Fhar et celles des boites. Au Fhar, quand ils se maquillent, ce n'est pas pour ressembler à une femme, c'est pour provoquer, agresser...

Mais c'est s'attaquer à des gens puissants. Il existe une organisation, World Organisation for Mental Health, composée de psychiatres extrémistes qui pratiquent le lavage de cerveau à grande échelle. Ils ont l'intention de prendre en main le sort de la psychiatrie, et de la politiser, essaient de faire passer des lois autorisant le psychiatre à faire interner qui lui chante sur un simple avis. En Union Soviétique, le système fonctionne déjà, et ils tentent de le faire passer aux U.S.A. et en France, se camouflant derrière le jargon de la psychanalyse.
...

Actuel: Quelle direction va maintenant prendre le groupe 5 ?

Groupe 5: Ce que nous voudrions, c'est que les prétendus hétérosexuels viennent travailler avec nous, dans le même sens, qu'on ne reste pas confinés dans un ghetto. On voudrait essayer de développer une « idéologie » qui sorte du problème purement homosexuel, dont on n'a rien à foutre... L'homosexualité doit déboucher sur une prise de conscience politique beaucoup plus large. Quand une idée est dans l'air, elle s'étale partout, même si rien ne se passe de précis. Il ne s'agit pas bien sûr d'une « idéologie » au sens traditionnel du mot. C'est plutôt un ensemble d'idées et d'actions. Il n'est pas question d'amener une théorie aux mecs... On avait l'intention, avant, de faire passer l'idée de la libération sexuelle dans les groupes gauchistes. Nous avons dû y renoncer.

Actuel: Dans l'éditorial du Fléau social, votre journal, vous vous proposez de redéfinir entièrement le concept de lutte des classes...

Groupe 5: Il est évident que la lutte telle qu'elle est actuellement menée dans les usines, revendications salariales et autres, arrange considérablement le pouvoir. Tout est programmé d'avance. Et quand tu dis ça à un gauchiste, tu te fais tuer ! On a entendu: « c'est la négation de deux siècles de lutte de classes ! » Et c'est vrai ! Il ne s'agit plus de cavaler sans arrêt derrière les luttes. ...
(Propos recueillis par Yves Frémion et Daniel Riche)
 
 

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