Dossier : Homosexualité et Révolution

Interview du co-président de l'Association des Parents gays et Lesbiens
 

C’est en tant que co-président de l’Association des Parents Gays et Lesbiens (l’APGL) qu’Éric Garnier, un enseignant de 53 ans, nous a aimablement reçu chez lui lundi 22 Mai dernier. Il présente la démarche de lobbying politique de l’association, qui, légitimée par le recueil de nombreux travaux scientifiques, bouscule avec bien des idées reçues. Actuellement, 200 000 enfants sont élevés en France dans des familles homoparentales de configuration diverse. Alors que le droit à la famille pour les homosexuels pourrait réellement polariser lors des campagnes électorales à venir, il faut s’engager dans le combat d’un aspect de l’oppression trop longtemps méconnu.

Socialisme International :
Pouvez-vous nous présenter l’association, son histoire depuis sa fondation ?

L’Association des Parents Gays et Lesbiens (APGL) a 20 ans. Cela a donné lieu à un certain nombre d’articles dans Le Point, Tétu. Ce matin (lundi 22 Mai 2006), plusieurs médias étaient à notre conférence de presse, dont France Info, qui a relayé un certain nombre de nos déclarations. Le fondateur, un enseignant, a vécu à San Francisco, où il a vu ce mouvement de parentalité chez les gays. En revenant en France, il avait conjugué ça avec son propre désir d’enfant et a lancé de façon très modeste une petite annonce dans Gai pied. Des quelques fondateurs en 1986 - des hommes mariés avec des enfants, nous sommes passés à une centaine d'adhérents, puis, à partir du PACS, ça a explosé, atteignant, jusqu’à aujourd’hui, les 1500 adhérents. Le nombre d'adhérents augmente à mesure que le débat sur l'homoparentalité se diffuse dans la société. Depuis le PACS, chaque semaine, à la  radio, à la télévision, on en parle.

La droite s'est servie du PACS pour faire peur aux gens en disant : « attention, la prochaine étape, c'est l'adoption ! ». Ce en quoi ils n'avaient pas tort. La gauche a dénié, dont Élisabeth Guigou, qui a déclaré : « Jamais! Si je suis au gouvernement. » C'était peut-être de la tactique - comme souvent avec les politiques, mais depuis, le débat n'a pas arrêté, et, pour preuve, vous êtes là. Parfois des magazines, des média qui ne devraient a priori pas s'intéresser à ça, sans doute parce qu'il y a des choses plus graves, s'y intéressent. Maintenant, partout, le débat intéresse les gens.

S.I. Quelles sont vos revendications essentielles ?

Le libre choix aux homosexuels d'avoir des enfants ou de ne pas en avoir. C'est très facile de ne pas en avoir, car quand les couples de même sexe font l'amour, ils n’ont pas d'enfants (rires). Nous ne sommes pas stériles, mais nos couples sont stériles. Quand il n’y a pas de désir d'enfant, au moins, nous n’avons jamais d'enfant non voulu.
Ce que nous demandons, c'est que la liberté de s'aimer, d'avoir des enfants ne soit pas otage d'une idéologie à fondements religieux et psychanalytiques. On voit bien que nos adversaires se situent  beaucoup dans la nébuleuse religieuse ou parmi les psychanalystes, à qui les hommes politiques ont donné le pouvoir. Ils ont trouvé aussi conservateur qu'eux.

Nos revendications, c'est, premièrement, que la société sécurise nos enfants. Environ 200 000 enfants sont élevés dans des configurations homoparentales diverses, car il n'y a pas qu'une forme d'homoparentalité. Il y a des enfants qui vivent dans des familles où seul un membre est reconnu et l'autre parent pas.

Deuxièmement, pour les enfants qui ne sont pas encore nés ou qui sont à adopter, il faut lever les barrières qui nous empêchent systématiquement d'avoir recours à la procréation médicalement assistée, à la maternité pour autrui éventuellement, et à l'adoption. Pas seulement l’adoption d'enfants étrangers, mais aussi à l'intérieur des couples, que l’on puisse adopter l'enfant de son compagnon ou de sa compagne. Á la fois tenir compte de la réalité et aller plus loin. Ce qui est possible pour les couples hétéros doit être possible pour les couples homos.

S.I. L'égalité des droits ?

L'égalité des droits et des devoirs. On nous oppose qu’il n'y a pas de « droit à l'enfant », comme si nous étions des veufs exigeant une pension de réversion. C'est un argument de mauvaise foi: il n'y a pas de droit à l'enfant pour personne, mais, étant donné que certains couples ont des droits, à l'adoption, à la procréation médicalement assistée, il faut à ce moment-là qu'on vive vraiment l'égalité. Il n'y a pas de raison de nous exclure systématiquement.

S.I. Vous avez évoqué l'opposition des religieux et des psychanalystes. Lesquels des deux sont les plus influents ?

Actuellement, ce sont les psychanalystes. Ils sont soi-disant pédiatres, pédopsychiatres, ils ont fait des colloques, ils manipulent un peu le Français moyen avec des grands mots comme l'Oedipe, la castration, … Quand on parle de castration, tout de suite, ça fait peur, surtout avec un discours négatif sur l'homoparentalité. « Votre enfant ne va pas pouvoir se construire. Dans vos couples, il n'y a pas d'altérité. »

Au début, on en a pris plein la gueule, on s'est culpabilisé et puis après on a essayé d'aller voir si tous les psychanalystes étaient d'accord. Eh bien non, il y en a même une petite moitié qui n'est pas d'accord. Simplement, les médias veulent toujours avoir l'air objectif et faire des débats avec un pour et un contre. Et certains se sont dit qu’il y a du beurre à se faire en étant contre. Édwige Antier, quand elle est invitée sur une émission, dit : « Moi, je suis invitée pour être contre. » Elisabeth Roudinesco, qui est pour, quand elle est invitée dit « Moi, je suis invitée pour être contre. » Ce qui ne veut pas dire que dans le fond, elle est complètement contre.

Autrefois, le Parti Communiste et l'Église donnaient les valeurs. Étant donné que le PC s'est effondré et l'Église affaiblie, même si elle a de beaux restes, on s'est demandé où trouver des certitudes ? Et les psychanalystes sont arrivés. En plus, ils ont l'air de savoir de quoi ils parlent  parce que, soi-disant, ils sont en contact avec les enfants, ils en reçoivent. En fait, on se rend compte que pas un seul n'a fait une étude sur le devenir des enfants d'homosexuels.

Le seul qui a fait ça, c'est un pédopsychiatre, Stéphane Nadeau. Il a fait une étude qui est bonne -tant mieux pour nous !- et il est systématiquement descendu en flèche. Soi disant qu'elle n'est pas objective. Donc on est face à une sorte  de lobby conservateur, où il y a alliance entre la religion et la psychanalyse. Les lacaniens par exemple, ont dans leur approche de la psychanalyse une telle idée de « Dieu le père ». Il n'est finalement pas étonnant qu'il y ait conjonction entre ces deux domaines qui ne sont absolument pas des sciences.

S.I. Comment votre association s'y prend-elle pour contrer le discours consensuel et dominant relayé par les psychanalystes et les anthropologues selon lequel « un enfant a besoin d'un père et d'une mère pour se structurer » ?

D'abord, en regardant autour de nous, plein d'enfants sont dans des couples hétéros (ou ex-hétéros) où des mères élèvent seules leurs enfants, où des enfants ne connaissent pas leur père hétéro. Il y a une grande variété autour de nous, et les enfants ne vont pas forcément mal. Après s’être bien culpabilisé, on a essayé de voir s'il n'y avait pas autre chose que cette pensée unique, relayée par de  nombreux politiques, dont les 274 parlementaires de l'Entente qui ont signé cette pétition.

Certains psychanalystes ont un discours différent, disant que la psychanalyse n'a pas pour but de créer des normes, mais d'aider le patient à devenir ce qu'il est lui-même, à s'accepter et surtout ne pas juger ou essayer de le transformer. Il y a donc un détournement de la psychanalyse par certains pour prendre le pouvoir, pour exister ou passer à la télévision ou dans la presse (Marianne, par exemple). Sans l'avoir fait exprès, nous valorisons ces gens-là. Parler d'homoparentalité créé un appel d'air, et ils ont trouvé un créneau.

Donc on a essayé, à partir du travail scientifique de Martine Gross, de contacter des intellectuels, des chercheurs qui n'avaient pas peur de s'intéresser à cette question et de recenser les études qui concernaient ces enfants. On en a trouvé 250. Aucune en France, sauf celle de Stéphane Nadeau. Aux USA, en Hollande et en Belgique, beaucoup d'études ont été réalisées, certes, parfois critiquables, mais qui toutes allaient dans le sens du fait que les enfants n'étaient pas différents des enfants élevés dans les configurations hétéros. On a publié un petit livre qui recense ces études et ces références. Armés de ce corpus, on a essayé d'enfoncer ce « mur de Berlin ». Parce qu'on s'est dit que tous ces gens-là étourdiront le public tant qu'on n'arrivera pas à contre-argumenter. Donc on a eu la chance d'avoir un certain nombre d'intellectuels vraiment très brillants, comme Daniel Borrillo, Éric Fassin, ou Louis George Tin, qui fait partie du CRAN et a monté la journée mondiale contre l'homophobie. Le monde intellectuel s'est intéressé à la question, et nous avons fait trois conférences internationales en 97, 99 et 2005.

La presse s'est beaucoup intéressée à cette question, parce que la droite est allée tellement loin au moment du PACS que la presse a voulue se saisir de ce sujet dramatique, pour voir de quoi il retournait. La droite s’est servie de l'homoparentalité comme de l'insécurité en 2002 : pour faire peur aux Français. Et la presse est allée dans de nombreuses familles,  retransmettre des témoignages de la réalité de tous les jours. Même Delarue, qui n’est pas terrible, a fait beaucoup d'émissions là-dessus. Finalement, le Français moyen a vu que tous les arguments dramatisants, jusqu’à la pédophilie voulaient nous faire passer pour des monstres. Petit à petit, l'opinion française est devenue plus en avance que les politiques.

S.I. En plus de la sensibilisation du monde intellectuel ou de la visibilité médiatique, avez-vous d’autres modes d'actions ?

 Le lobbying politique. Le Point nous a consacré trois pages. Avec le soutien des medias et de plus en plus de chercheurs, on a voulu pénétrer la forteresse politique. De gauche comme de droite. Parce qu'on s'est dit la gauche est tellement conne, elle passe son temps à perdre les élections, et si on doit attendre que les Français revotent pour elle, pendant ce temps-là ça n'avance pas pour nos familles. Donc, on s'est dit qu’on allait essayer de dompter ce fauve de la droite, parce qu'on n'a pas envie de se faire bouffer. On constate qu'on y est un peu arrivé, puisqu'elle n'a pu avoir que la moitié des signatures potentielles des parlementaires de l'entente (seulement 275 sur 600).

S.I. Est-ce que cette pétition rend la question de l'homoparentalité d'actualité ?

 Il faut dire que, paradoxalement, la droite nous fait de la pub. Du coup, la gauche, qui n'est pas courageuse sur cette question, à part les Verts, est bien obligée de se démarquer, de dire qu'elle n'est pas aussi réac. On a la chance qu'il se passe des choses dans le monde à ce sujet : les mariages à San Francisco ;  même les Lords anglais ont voté un texte sur l'adoption ; les sept pays d'Europe dont la législation a avancé sur la parentalité (en Allemagne, c'est seulement sur le couple). Donc, la droite est là pour rappeler à la gauche qu'elle est de gauche. Donc cette « entente » ressemble vraiment à un chant désespéré, le chant du cygne. Ils lancent une bouée en espérant que Villepin ou Sarkozy vont la saisir, mais Sarkozy essaye de se faire passer pour moins réac qu'il n'est. Ils essaient tous de brouiller les cartes, quand Royal essaie d'être de droite pour attirer les familles, les votes de gens modérés, alors qu'elle est supposée être de gauche.

S.I. Est-ce que vous vous considérez comme de gauche ?

L'APGL est officiellement apolitique. Si elle était engagée dans un camp, ça handicaperait notre action. Nous essayons nous aussi de brouiller les cartes et de dialoguer avec les gens qui nous paraissent ouverts. Et on constate que la droite est moins terrible que du temps du PACS. Sans être dupe pour autant, nous informons nos adhérents des positions des uns et des autres. Majoritairement, bien sûr, les gays sont à gauche, ils sont conscients que la droite les méprise. Mais il y a quand même des homosexuels de droite, qui ne se choisissent pas politiquement en fonction de leur homosexualité. Donc, on est engagé dans la mesure où on essaie de diffuser ce que les politiques disent et écrivent. Après, les gens sont assez grands pour décider.

S.I. Est-ce que vous avez des liens avec d'autres associations de défense des homos ?

Oui, on fait partie de l'inter-LGBT, qui regroupe 66 associations, on a de très bons contacts avec Aides et ActUp. Les Panthères Roses ont  eu une très bonne idée que nous n’avions pas eu : envoyer des faire-part de naissance aux parlementaires en leur proposant d'être le référent masculin ou féminin qui manquait dans la famille de l'enfant.

S.I. Est-ce que vous avez des liens avec des gens qui se battent contre d'autres oppressions ?

 On n'a pas de lien officiel, ou organisé. C'est vrai que, avec les féministes, avec les sans-papiers, c'est-à-dire tous ceux qui sont traités inférieurement, qui n'ont pas de droits sont du même combat, sur des problématiques un peu différentes, certes. Mais eux  ne sont allés vers nous. Mais ce serait plutôt à nous d'ailleurs, qui sommes installés, de faire quelque chose. L'excuse qu'on peut avoir, c'est qu'on fait tout ce qu'on fait complètement en dehors de nos métiers, de nos enfants, c'est vraiment du bénévolat associatif. Personne n'est à plein temps. Même pour l'homoparentalité, on n'arrive pas à faire la moitié de ce qu'il faudrait qu'on fasse. Du coup, on néglige certaines choses. Dernièrement, on a signé la pétition « Zéro de conduite ». Quand on nous informe d'un certain nombre de choses, on agit. Certes, signer une pétition, c'est symbolique. Mais on ne va pas à des manifs, on ne fait pas des actions conjointes parce que nous n'avons ni local ni subventions, à peine de quoi faire tourner l'association, et un journal à sortir tous les mois. Les subventions sont très rares, même si ça nous permet d'être indépendants. Cependant, c'est vrai, on en est au même point que les femmes battues, les sans-papiers, mais on n'a pas la force, la logistique pour mener tous ces combats.

S.I. Qu'est-ce que vous pensez du concept d'alloparentalité, intégrant aussi les bisexuels et les transsexuels, tout ce qui est autre que le famille  mononucléaire ?

On nous reproche de ne pas être des familles parfaites, mais autour de nous, il y a toute une série de nouvelles configurations familiales, si on regarde les familles hétérosexuelles. Donc il faut cesser de nous renvoyer un modèle qui n'existe plus et qui d'ailleurs historiquement n'a pas existé pendant si longtemps. Les bisexuels peuvent avoir des enfants dans une configuration hétérosexuelle.

Par contre, on n'a pas beaucoup avancé sur le sujet de la transparentalité. La seule chose dont on est certain, c'est que quelqu'un qui a changé de sexe et qui avait déjà un enfant ne doit en aucun cas voir le lien avec cet enfant annulé ou rendu difficile par la Justice. Une Justice qui est souvent très complaisante pour écarter un parent qui n'est pas tout à fait dans la norme. On connaît des femmes qui ont eu des enfants en tant qu'hommes et on ne peut pas accepter que sous prétexte que ça serait pathogène, on entretienne l'éloignement avec l'enfant. Il n'y a aucun doute là-dessus.

Maintenant, est-ce que les transsexuels sont des homosexuels ? Certains se disent hétéros. Camille Cabral, conseillère municipale du 17ème arrondissement de Paris, l'autre soir, dans une réunion du PC, disait: « Nous, les trans, on n'est pas du tout des homosexuels ! ». Est-ce que c'est de l'homoparentalité ? Un homme devenu femme, y compris sur ses papiers, est une femme hétérosexuelle, qui pourrait suivre les procédures administratives normales d'adoption. Donc, si vous voulez, ce ne sont pas des concepts qu'on manipule assez bien pour avoir une position. Ca ne s'est jamais trouvé: aucun n'est venu à l'APGL pour demander à adopter. Mais tout ça est très compliqué, car il y a des trans qui sont opérés, d'autres pas, certains qui ont des papiers de femme, d'autres non. On ne s'est pas encore assez posé la question. De plus, on s'est interdit d'avoir des enfants pendant longtemps et maintenant, on ne se l'interdit plus. Aux trans de le faire à présent. Je pense que ça va venir.

S.I. Ce modèle de la famille étant normatif idéologiquement et économiquement, en le contestant, est-ce que vous considérez que vous défendez  un modèle de société alternatif ?

 Je crois que ce qui peut être considéré comme révolutionnaire dans nos familles, c'est bien involontaire. Moi, je n'ai pas une fille de 15 ans pour emmerder la société ou pour la faire éclater. Mais je constate que nos familles posent problème à un certain nombre de gens (la droite, les religieux, les bonnes familles cathos,  beaucoup de psys, mais aussi des Français moyens qui n'ont pas accès à la culture). On sème la zizanie. Quand on se pacsait, on s'attaquait au mariage, un des piliers de la société, comme le disait Jospin. On a l'impression qu'il suffit qu'on arrive avec nos gamins et que tout va s'effondrer. Tiens, on a un tel pouvoir de nuisance ? Ce n'est absolument pas ce que l'on cherche, puisqu'on cherche simplement à pouvoir avoir des enfants ! On n'était pas des militants au départ mais on a été obligé de le devenir et on n'y a pris goût.

 Qu'est-ce qui emmerde tant ces gens-là ? C'est qu'on touche à la notion d'homme et de femme, de père et de mère, de genre. A partir du moment où on se rend compte que ce qu'une femme pouvait faire, un homme peut le faire et inversement, les rôles qui étaient assignés aux sexes sont remis en question. Quand l'enfant vit dans une famille de même sexe mais sans haine ni négation, très ouverte sur l'autre sexe et que cela fonctionne, l'idée de rôles très clairs pour l'homme et la femme s'effondre : ils sont paniqués. Parce que la famille a longtemps servi à l'homme à affirmer son pouvoir, à travers le pouvoir du père, comme du patron. D’ailleurs, au XIXème  siècle, le patron paternaliste qui pousse au mariage et à la reproduction oblige sa main d'oeuvre à travailler sans relâche pour subvenir aux besoins de sa famille, à ne plus faire la grève ni vivre comme des révoltés. Ce qui ne plaît pas au macho hétéro borné, c’est que finalement, il y aurait donc égalité entre l'homme et la femme, même dans la famille. Finalement, un homme vaut une femme. Tout ça dans le respect de l'autre sexe, bien sûr. Il y a beaucoup plus de haine de la femme dans certains couples hétéros, quand on voit comment le mari traite la femme. Ce qui fait qu'on est un peu révolutionnaire malgré nous, c'est qu'il y a aussi une montée du pouvoir de la femme. En ça, on peut dire : « femmes, homosexuels, même combat! ». Nous touchons aux notions de famille et d'enfant. Ca remet en cause ce qu'est un parent. Est-ce que c'est forcément un homme et une femme mariés ? Est-ce que c'est forcément des gens qui ont coïté un soir de grand bonheur ? Quand on voit qu'il n'y a pas qu'un modèle de possible, mais plusieurs, alors là, chez certains, c'est la panique à bord !

 C'est le racisme homophobe qui nous a poussé à agir. Alors, après, on nous a dit: « Vous êtes des communautaristes! ». Mais c'est comme dans les banlieues. On ne voit pas que c'est parce qu'on crée des discriminations que les gens, quand ils en ont marre d'accepter, ils se mobilisent.

S.I. Votre association se bat pour améliorer les conditions de vie des homosexuels et de leurs enfants dans le cadre de la société actuelle. Mais vous, Eric Garnier, est-ce que vous estimez possible de parvenir à l'émancipation totale des homosexuels dans cette société capitaliste ?

 Est-ce que c'est le capitalisme qui génère toute une série de discriminations ? On peut en être sûr dans un certain nombre de domaines économiques. C'est moins flagrant dans le domaine des moeurs. Il y a des gens de gauche assez conservateurs. Les communistes l’ont longtemps été. Lutte Ouvrière a pendant longtemps été complètement opposée à nous et pourtant ils étaient supposés être dans une autre logique. Il y a plus de gens de droite qui sont contre nous que de gauche, donc est-ce que c'est intrinsèque à la droite d'être conservatrice ? Est-ce que les questions de moeurs sont totalement liées au système capitaliste, au libéralisme ? On aimerait bien penser qu'il suffirait d'être de gauche pour être pour l'égalité et la liberté. Or, dans les pays qui ont été dirigés par des régimes vraiment de gauche, les homosexuels ont été incriminés. On constate aussi que la gauche de gouvernement n'est pas très chaude sur cette question. Donc la gauche, qu'elle soit social-démocrate ou révolutionnaire, elle n'a jamais montré un grand enthousiasme à notre égard.

S.I. Pourtant, la révolution bolchevique a légalisé l’homosexualité.

Je suis heureusement  surpris de l’apprendre. On rêve tous d'une société qui ne soit pas celle que l'on a. Mais est-ce que ça s'est déjà produit ? Ça n'a pas été terrible. Tout est à faire. Le socialisme est encore une utopie qui nous fait rêver. Étant donné d'où vient l'oppression - un député RPR pendant le débat sur le PACS avait dit : « Stérilisez-les ! »-, on peut se poser la question : est-ce qu'elle est de nature économique, libérale, mondialiste ? On n'a pas poussé la réflexion jusque-là, mais c'est à vous de nous faire comprendre.

S.I. Si on vous disait nous que l'on pense que la norme hétérosexiste est un pilier du système capitaliste qui sert précisément à diviser les gens entre eux pour mieux régner, au service de la classe dirigeante, qu'est-ce que vous en pensez ?

 Bien sûr, puisque la classe dirigeante, c'est des hommes hétérosexuels ou affichant une conduite telle. Il y a une sorte de conjonction qui ne devrait pas exister entre l'hétérosexualité, l'infériorisation de la femme, le pouvoir et l'argent. Il y a derrière une conjonction de forces. On peut être d'accord sur le constat. Après, qu'est-ce qu'on fait ? Est-ce qu'il y a des lendemains qui chantent ? Ou est-ce que nous, les gays, on doit se servir de notre fric pour faire du chantage économique à la droite ? Il y a des contradictions dans le discours de droite, qui reproche aux homosexuels d'être les fossoyeurs de l'humanité mais refuse en même temps qu'ils aient des enfants… Á partir du moment où on a des gosses, on va devenir comme les hétéros, avec des fins de mois difficiles. Sur beaucoup de choses, on est obligé de s'arrêter au constat, parce qu'après, qu'est-ce qu'on fait ? C'est un peu vertigineux.

S.I. Est-ce que vous avez des relations avec les syndicats ?

 On commence. C'est eux qui se sont intéressés à l'homophobie, à travers des brochures du SNES, de la CGT, de Solidaires. Les syndicats ont intégré cette idée d'homoparentalité, donc là, oui, on est un peu plus avancé. On n'a pas rencontré de dirigeants syndicaux. J'ai essayé de rencontrer le président de la FCPE (NDLR: la Fédération des Conseils de Parents d’élèves n'est pas un syndicat), j'ai pas réussi. J'ai plus facilement réussi à rencontrer un ministre. Ca bouge, mais même à l'école, dans le corps enseignant, peu de profs se donnent la peine de relever les « PD », les « enculés ». Que les syndicats enseignants prennent conscience du problème, c'est déjà un très bon début.

S.I. Où en est le combat au niveau international?

Au moment du PACS, on était un peu dans les pays en avance. Maintenant, on est dans le groupe des pays à la traîne. Derrière nous, il y a les Grecs, les Italiens et les Portugais qui n'ont rien fait du tout. Au Portugal, le PS a gagné les élections il y a un an et, contrairement à Zapatero, ils n'ont rien fait. Le poids de l'Église est peut-être là plus profond qu'on ne l'imaginait. Donc, ça bouge dans les pays riches. Mais les pays du Sud sont souvent beaucoup sous la coupe religieuse, notamment de l'islam: en Iran, les homosexuels sont pendus, comme les femmes qui sont lapidées. Là aussi, on est dans le même combat. Tout est tellement verrouillé par la religion ou de très vieilles traditions dans ces pays. Si le cercle des pays dits développés, les 25 pays de l'Europe, plus les USA, les pays d'Amérique du Sud étaient sur la même longueur d'onde, peut-être que ça ferait un peu plus réfléchir les autres peuples. Tant qu'il n'y a qu'une dizaine de pays dans le monde sur 190 qui sont en avance, ça n'aura pas un effet d'entraînement. Pour les pays très pauvres ou très religieux, on ne s'attend pas à des avancées prochaines, ce n'est pas un problème majeur pour eux.

S.I. Et la Pologne ?

 Ils avaient un gouvernement social-démocrate pendant 8 ans, maintenant ils ont un gouvernement de droite dure. Tout ça peut évoluer. Certes, la dernière Gay pride a été attaquée, comme en Russie.

S.I.Est-ce que vous avez pensé à intervenir dans les forums sociaux, dans les cadres altermondialistes ?

Non, parce qu'on n'a pas été contacté. On est 1700 membres seulement. Moi, je suis membre d'ATTAC. ATTAC, c'est 35000 adhérents, ils ont une logistique. Nous, on est des artisans. Il y a des tas d'endroits où on n'intervient pas, des tas de contacts qu'on ne prend pas parce qu'on est débordé.

S.I. Qui vous contacte ?

 Essentiellement des politiques et des étudiants, même si maintenant, on n'accepte plus malheureusement que ceux qui sont en thèse, car sinon, on passerait notre temps en entretien.

S.I. Et vos prochaines actions au niveau national ?

 On joue le jeu parlementaire, et on a un peu de notoriété, donc on pense qu'on aura un peu plus d'écoute et de réponses qu'il y a cinq ans. Certains adversaires disent que ce sera un des thèmes de la campagne présidentielle, comme le mariage homosexuel du temps de la campagne de Bush. Si c'est pour utiliser ça comme un nouveau chiffon rouge pour faire peur à la droite et qu'elle se rassemble autour de Villiers, Le Pen ou Sarkozy, c'est à la fois dommage et intéressant. Ca serait extraordinaire pour nous de devenir un des débats de la présidentielle. Mais si c'est pour en présenter une version faussée et démagogique, ce serait un peu le revers de la médaille de notre succès. Donc on va essayer de préparer un questionnaire clair et précis sur l'homoparentalité (pas seulement l'adoption, mais aussi la procréation médicalement assistée et la maternité pour autrui) et on informera nos adhérents des réponses des politiques.

S.I. Ne pensez-vous pas que d'autres personnes que les parents homosexuels directement concernés pourraient vous soutenir dans votre combat pour l'homoparentalité ?

 Oui, et ça arrive. Mais même des profs, même des militants antiracistes bloquent sur cette question. Pourquoi ? Il y a une frilosité, une inquiétude dès que cela concerne les enfants.

S.I. Les gens évoluent. Les sondages en faveur de l'homoparentalité montent, non ?

 Sur le mariage, on est majoritaire. Sur l'adoption, je crois que c'est autour des cinquante pour cent.

www.apgl.asso.fr

Propos recueillis par Daniel Lartichaux et Gregory Bektari

Publication d'un nouvel ouvrage : "Homoparentalités, approches scientifiques et politiques"
Editions PUF - juin 2006 - ISBN 2130555748

Direction d’ouvrage : Anne  CADORET, ethnologue GRASS, CNRS - Martine  GROSS, sociologue, CEIFR, CNRS - Caroline  MECARY, avocate à la Cour d'appel de Paris - Bruno  PERREAU, politiste CRPS, Paris I /Sciences Po.
 

poing rouge  Socialisme International   anticapitalisme & révolution

Revue trimestrielle publiée par des militant(e)s anticapitalistes

Cliquez ici pour vous abonner au bulletin électronique mensuel gratuit
 
 
N° 1  novembre 2001 N°  2 février 2002
Dossier : Palestine
Supplément "Comment battre Le Pen"
N° 3 mai 2002
N° 4  juillet 2002 N° 5 octobre 2002
Dossier : Quel parti nous faut-il ?
N° 6 février 2003
Dossier : Economie
 N° 7 juin  2003
Dossier : la Socialdémocratie
N° 8 septembre 2003
Dossier : la Libération des femmes
 N° 9 janvier 2004 
Dossier Islam et politique
N° 10 juin 2004
Dossier : En défense de Lénine
N° 11 novembre 2004
Dossier : Combattre l'impérialisme
N° 12 mars 2005
Dossier : Ecole et capitalisme
N° 13 août 2005
Dossier : Altermondialisme et anticapitalisme
N° 14 janvier 2006
Dossier : Que faire de l'Etat?
N° 15/16  juillet 2006
Dossier : Homosexualité et révolution