L’union soviétique de Staline à Gorbatchev - zéro pour cent de socialisme.
 

Le lecteur peut se demander pourquoi, quinze ans après l’effondrement de l’Union soviétique, nous nous intéressons encore à savoir s’il s’agissait d’un « socialisme réellement existant », d’un « Etat ouvrier » plus ou moins déformé ou dégénéré, ou d’une nouvelle forme du capitalisme. Mais la société socialiste de l’avenir dépend en partie de la capacité de la gauche radicale d’analyser la nature de sociétés précédentes qui prétendaient (et dans quelques cas prétendent encore) être des sociétés socialistes.

Les révolutionnaires, et en particulier les trotskystes, ont toujours dénoncé la dictature stalinienne en Union soviétique. Nombreux sont ceux qui sont mort à cause de ces critiques. Cependant, dans l’ensemble, les trotskystes ont salué les avancées économiques de la Russie des années trente aux années soixante. Ils y ont vu une preuve de la supériorité des formes d’organisation économique nationalisées. La bureaucratie dirigeante qu’ils dénonçaient ils définirent comme une excroissance parasitaire sur un fond structural qui était plus progressiste que le capitalisme occidental. Une partie de leur théorie fut basée sur les écrits de Trotsky dans les années trente au sujet de l’Union soviétique stalinienne, même si Trotsky était convaincu que la structure sociale stalinienne était hautement instable et ne pouvait survivre la deuxième guerre mondiale.

Quand, après 1945, le modèle stalinien ne s’est pas effondré, et n’a pas été renversé, mais a réussi à s’exporter dans toute l’Europe de l’Est, un débat parmi les trotskystes tenta de comprendre cette évolution

Le courant Socialisme International a toujours rejeté l’idée qu’il restait en Union soviétique après les années trente des acquis de la révolution de 1917. Pour ce courant, l’Union soviétique était devenu une nouvelle forme du capitalisme, une adaptation à la nouvelle économie mondiale. Par la suite, du Cuba à la Chine en passant pas plusieurs pays d’Afrique, de nouvelles élites au pouvoir suivront la même méthode - nationaliser l’essentiel de l’économie pour pouvoir se tailler une place dans le marché mondial, en utilisant le vocabulaire du communisme, sans que la classe ouvrière ait un contrôle quelconque sur l’économie.

Cette théorie, présentée dans cet article de Peter Binns qui date de la fin des années 1980, comporte plusieurs forces. Elle permet d’expliquer pourquoi l’Union soviétique est rentrée en crise profonde à la même époque que le capitalisme occidental, menant à la fin à sa désintégration. Ceci malgré le fait que les courants trotskystes avaient affirmé qu’une des preuves de la nature non-capitaliste du bloc de l’Est était le fait qu’il n’était plus soumis à des crises économiques, car la concurrence avait été remplacée par la planification comme principe fondamental de la société.

Par l’accent qu’elle met sur la concurrence internationale, surtout militaire, la théorie du capitalisme d’Etat permet d’expliquer pourquoi Staline a mis en place les camps de travail, et pourquoi la population russe vivait mal alors que des milliards de dollars furent trouvés pour construire les bombes atomiques russes.

Mais peut-être sa force la plus importante est de nous permettre de souligner que l’Union soviétique, de Staline à Gorbatchev, comportait exactement zéro pour cent de socialisme. Car si on considère que le règne de la bureaucratie était parasitaire sur un fond structurel progressiste, on aura tendance à supposer que l’Economie et la société socialiste que nous voulons ressemblerait par bien des aspects à la société russe de l’époque, avec tout ce qu’elle comportait de discipliné, centralisé et morne.

Confrontée à une telle vision du socialisme, il n’est pas surprenant de voir l’essentiel des forces vives des mouvements sociaux du vingt et unième siècle exprimer une méfiance énorme forte envers les idées révolutionnaires. Les militants tentés par l’anarchisme pointent du doigt l’Union soviétique pour renforcer leur conviction que le marxisme mène automatiquement à la dictature. Les féministes et leurs proches soulignent (avec raison) la profonde oppression des femmes dans l’ex-Union soviétique et tirent souvent la conclusion que le communisme révolutionnaire a peu à offrir aux femmes, sauf si la théorie marxiste est fusionnée avec la théorie du patriarcat, pourtant peu rigoureuse. Les militants écologistes, en étudiant l’instrumentalisation désastreuse du milieu naturel dans l’ex-Union soviétique, en concluent que le renversement du capitalisme ne pourra pas sauver l’environnement - il faudrait, selon eux, s’attaquer plus profondément au « productivisme » voire à « la société industrielle » dans son ensemble.

Dans chacun de ces débats cruciaux, l’idée que l’Union soviétique ait pu constituer une nouvelle forme de capitalisme, et non un socialisme déformé ou dégénéré, permet de transformer les termes du débat et le mener beaucoup plus loin.

Enfin, la faiblesse de la théorie trotskyste traditionnelle se trouve dans son explication idéaliste de l’échec de la révolution russe. La dictature stalinienne est souvent présentée comme étant causée par une vigilance insuffisante des bolcheviques en ce qui concerne les droits démocratiques, les libertés individuelles etc. Cette présentation contient d’importants défauts. D’abord, face aux gens qu’on voudrait convaincre de passer une bonne partie de leur vie à se battre pour la révolution, on se trouve à dire « la dernière fois ça a foiré, mais on fera plus attention cette fois on vous promet »... ce qui n’est guère convaincant. Une explication matérialiste de l’émergence d’une nouvelle classe dirigeante en Russie sous Staline, comme celle que présente Peter Binns dans cet article, nous semble bien mieux armer les révolutionnaires pour convaincre les militants tentés par les idées anarchistes ou réformistes, de la pertinence de l’idéal révolutionnaire.

Des erreurs d’analyse sur l’Etat ont conduit à bien de démoralisations après la défaite au Chili, à bien d‘illusions dans le Nicaragua des Sandinistes ou le Brésil de Lula. Et aujourd’hui au Vénézuela et ailleurs, ce risque demeure très fort. Revenir sur la question de l’Etat, et sur la nature profondément différente d’un Etat ouvrier, peut nous aider à clarifier des stratégies politiques aujourd’hui.
John Mullen
 
 
 
 

La théorie du capitalisme d’État
Peter Binns

Cet article fut traduit par James Forest et Michelle Robidoux et édité en forme de brochure par les Socialistes Internationaux en 1983 au Québec.

La Russie, aujourd’hui : un État ouvrier ?

En Russie aujourd’hui, les travailleurs ne contrôlent ni l’industrie, ni l’État.
Le dernier vestige du contrôle ouvrier sur la production, la Troïka, fut aboli en 1929. En lieu et place, des gérants furent nommés, dont les ordres devaient dorénavant « être acceptés par le personnel administratif et tous les autres travailleurs » (1). Les syndicats furent dépouillés de toute rôle effectif, en particulier du droit de négocier les salaires de manière collective, un système de passeport interne fut introduit, et à partir de 1930 on enleva aux entreprises industrielles le droit d’engager des ouvriers ayant quitté leur emploi précédent sans autorisation (2). Le travail obligatoire, ou esclavage, fut imposé massivement, pendant qu’une campagne de terreur menée par Staline contre la classe ouvrière et la paysannerie s’accentuait durant les années 1930. Les déclarations des autorités russes elles-mêmes sont éloquentes : « Avec l’entrée de l’URSS dans l’ère socialiste, la possibilité de recourir à des moyens coercitifs et au travail punitif a augmenté considérablement. » (3)

En Russie, l’État possède les moyens de production, mais qui contrôle l’État ? Sûrement pas les travailleurs ! L’État russe était censé être une union de conseils, dont les délégués étaient élu(e)s dans leurs propres usines, lieux de travail, quartiers, etc. En fait, ni les conseils ouvriers, ni aucune tentative visant à rendre les travailleurs autonomes ne sont maintenant tolérés. Une répression extrême récompense ces tentatives. Comme le prophétisait Kirov, l’homme de confiance de Staline : « Nous serons sans pitié envers ceux qui manquent de fermeté à l’usine, dans les villages et qui n’arrivent pas à remplir les objectifs du plan » (4). Des milliers de gérants furent emprisonnés pour ne pas avoir suffisamment réprimé les ouvriers placés sous leurs ordres. Dans une telle situation, pas besoin d’être sorcier pour deviner le sort des travailleurs qui osèrent exiger un pouvoir véritable pour la classe ouvrière. Des centaines d’ouvriers-esclaves furent fusillés en 1953 lors d’une grève déclenchée à la suite du refus des autorités de respecter leurs propres promesses d’amnistie (5). La sévérité de la réplique est typique, elle s’était déjà produite et s’est répétée à maintes reprises depuis. Elle donne une bonne idée du sort des travailleurs ou travailleuses qui osent exiger plus.

Même du point de vue de la démocratie bourgeoise à l’occidental, le régime soviétique de cette époque est complètement frauduleux : les élections sont une farce et le soviet suprême lui-même n’a que des pouvoirs formels et non réels. Par exemple, ce n’est qu’après avoir été mis en route que les plans quinquennaux et septennaux, de même que les revirements abrupts de l’URSS en politique étrangère, furent discutés par cet organisme d’État prétendument suprême. Les « élections » à cet organe se déroulent dans des circonscriptions où il n’y a jamais plus qu’un candidat (choisi par les dirigeants), où celui-ci ne reçoit jamais moins de 93% des suffrages et où parfois (comme dans le cas de Staline en 1947) il recueille jusqu’à 100% des suffrages (6). Ainsi, même si l’État possède les moyens de production, il serait absurde de croire que les ouvriers contrôlent l’État.

Le capitalisme : un processus en transformation continuelle

Mais quelle sorte de société est donc la Russie ? Ce n’est certes pas une société socialiste mais on n’y trouve pas non plus de propriétaires capitalistes qui se concurrencent, comme c’est le cas ici en Occident.

Commençons par regarder ce qu’est le capitalisme. Nous éprouvons des difficultés quand nous tentons de le définir, qui proviennent du fait que le capitalisme est réellement un processus non figé et constamment en mouvement.

Le capitalisme du milieu du siècle dernier reposait principalement sur un marché libre et sur une production assurée par des salariés qui travaillaient dans des entreprises indépendantes. Mais ceci n’a pas toujours été le cas. En fait, le capitalisme s’est développé en Angleterre aux XVIIe et XVIIIe siècles, en se fondant en partie sur l’esclavage et le pillage des colonies. Il apparut aussi avec le commerce, mais un commerce reposant sur une intervention vigoureuse de l’État et sur un refus du marché libre (le prétendu système mercantile).

Lorsque Marx évoque l’avènement du capitalisme, il ne parle pas seulement de la croissance du salariat : « La découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfermement dans les mines ou leur extermination, le commencement des conquêtes et des pillages aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d’accumulation primitive qui signalent l’ère capitaliste à son aurore… De grandes fortunes poussaient en vingt-quatre heures comme des champignons ; l’accumulation primitive s’opérait sans un sou d’avance (7). » Et au lieu de la main invisible de la loi de l’offre et de la demande, en Angleterre il y eut « un ensemble systématique, embrassant à la fois le régime colonial, le crédit public, la finance moderne et le système protectionniste. Quelques-unes de ces méthodes reposent sur l’emploi de la force brutale, mais toutes sans exception exploitent le pouvoir de l’État (8). »

Voilà pourquoi Marx nous prévient : « Si alors nous faisons abstraction de la forme spécifique du capital et n’en retenons que le contenu... le capital est conçu comme une chose, pas une relation. [Pourtant] le capital n’est pas simplement une relation mais un processus et, dans ses différentes étapes, demeure toujours du capital. » (9) Parce qu’il est un processus, et un processus plein de contradictions, il se modifie toujours en se développant. Il nous faut comprendre sa dynamique – le principe de base par lequel il change et se développe. Pour que le capitalisme demeure capitalisme malgré ses diverses métamorphoses, il faut que sa dynamique centrale – son moteur interne – demeure inchangée, et c’est ce que nous allons maintenant examiner.

L’accumulation : la clef du développement capitaliste

Ce qui relie les premières phases du développement capitaliste – reposant sur les monopoles, le pillage et l’esclavage – à ses phases ultérieures, tels le capitalisme privé du XIXe siècle et le capitalisme d’État du XXe siècle, c’est le processus d’accumulation.

Marx décrit ainsi le capitalisme dans le Manifeste du parti communiste :
« L’ouvrier ne vit que pour accroître le capital, et ne vit qu’autant que l’exigent les intérêts de la classe dominante. Dans la société bourgeoise, le travail vivant n’est qu’un moyen d’accroître le travail accumulé. Dans la société communiste le travail accumulé n’est qu’un moyen d’élargir, d’enrichir et d’embellir l’existence des travailleurs. Dans la société bourgeoise, le passé domine donc le présent   ; dans la société communiste c’est le présent qui domine le passé (10). »

Dans Le Capital, Marx insiste sur le fait que la force motrice du capitalisme n’est pas la consommation du capitaliste, mais la nécessité pour celui-ci d’accumuler et de jouer son rôle de capitaliste : « Dans sa [celle du capitaliste] consommation personnelle, il ne saurait guère voir qu’une sorte de vol, d’emprunt au moins, fait à l’accumulation. Accumulez, accumulez ! C’est la loi et les prophètes !…Epargnez, épargnez toujours, c’est-à-dire retransformez sans cesse en capital la plus grande partie possible de la plus-value ou du produit net ! Accumuler pour accumuler, produire pour produire... » (11)

La poussée vers l’accumulation comme moyen d’accumuler davantage (ce qui constitue l’essence du capitalisme) a deux causes principales. D’abord, les travailleurs sont séparés des moyens de production. Si les travailleurs contrôlaient la production dans sa totalité, elle se trouverait subordonnée à l’usage, à la consommation. Dans la mesure où ils décideraient d’accumuler, ce ne serait qu’en fonction de leurs besoins de consommation. Ensuite, la compétition constitue le quotidien du capitaliste. Sans elle, chaque capitaliste aurait le loisir de disposer librement de son surplus : soit le consommer, soit l’accumuler ou même le remettre aux travailleurs qui l’ont créé. Mais la compétition l’oblige à accumuler car, lorsqu’il n’y parvient pas, sa survie même est remise en cause par ses confrères et rivaux, les autres capitalistes. C’est pourquoi la concurrence impose les lois immanentes de la production capitaliste comme lois coercitives externes à chaque capitaliste pris individuellement (12).

La compétition : force motrice du capitalisme

Mais la compétition qui, pour Marx, n’était « rien d’autre que la nature innée du capital, apparaissant et se réalisant grâce à l’interaction réciproque de plusieurs capitaux » (13) est en réalité continuellement chambardée par le processus d’accumulation qu’elle crée. Car ce processus fait grossir les capitaux qui se concurrencent : non seulement ils amassent un maximum de surplus, mais ils réduisent aussi le nombre des propriétaires de capital indépendants. La compétition amène donc en même temps la concentration du capital et sa centralisation. Des monopoles et des cartels apparaissent, et la compétition qui les oppose dans la recherche de marchés et de ressources est de beaucoup réduite ; plus le monopole est efficace, plus il subvertit la « nature interne du capital ».

Marx écrivait : « De notre temps la force d’attraction entre les capitaux individuels et la tendance à la centralisation l’emportent donc plus qu’à aucune période antérieure. Dans une branche de production particulière, la centralisation n’aurait atteint sa dernière limite qu’au moment où tous les capitaux qui s’y trouvent engagés ne formeraient plus qu’un seul capital individuel. Dans une société donnée, elle n’aurait atteint sa dernière limite qu’au moment où le capital national tout entier ne formerait plus qu’un seul capital entre les mains d’un seul capitaliste ou d’une seule compagnie de capitalistes. » (14)

À l’époque de Marx, la centralisation du capital résultait moins de la fusion monopolistique que de la conversion du capital d’un individu en propriété partielle du capital social d’une compagnie. Marx a dit de ce processus : « C’est la suppression du mode de production capitaliste à l’intérieur du mode de production capitaliste lui-même, donc une contradiction qui se détruit elle-même et qui, de toute évidence, se présente comme simple phase transitoire vers une forme nouvelle de production. C’est aussi comme une semblable contradiction que cette phase de transition se présente. Dans certaines sphères, elle établit le monopole, provoquant ainsi l’immixtion de l’État. Elle fait renaître une nouvelle aristocratie financière, une nouvelle espèce de parasites, sous forme de faiseurs de projets, de fondateurs et de directeurs simplement nominaux ; tout un système de filouterie et de fraude au sujet de fondation, d’émission et de trafic d’actions. C’est là de la production privée sans le contrôle de la propriété privée (15). »

Faisant une mise à jour de ce passage en 1890, Engels observait :
« Depuis que Marx a écrit ces lignes, on sait que de nouvelles formes industrielles se sont développées. […] La célèbre liberté de concurrence est au bout de son latin et doit annoncer elle-même son évidente et scandaleuse faillite. […] Dans certains cas […] la concurrence a donc été remplacée en Angleterre par le monopole. » (16)

Pourtant, en dépit de ces citations claires et évidentes, les apologistes de la structure économique et sociale de la Russie d’aujourd’hui ont adopté un point de vue très différent. Ils ont pris une phase du développement capitaliste, caractérisée par une propriété individuelle capitaliste et une compétition au niveau des prix, et ont ensuite raisonné que puisqu’il n’existait rien de semblable en Russie aujourd’hui, aucun besoin de révolution socialiste n’y existe. Par exemple, Mandel justifie cette conclusion en déclarant que la planification est « un ensemble spécifique de relations de production qui proviennent de la suppression de la propriété privée des moyens de production, qu’elle est le début de la fin de la production commerciale et que grâce à elle le travail effectué dans les usines à propriété collective est reconnu comme un travail directement social. » (17)

La logique de ce raisonnement pourrait nous amener à conclure que le capitalisme a cessé d’exister vers la fin du XIXe siècle puisque, comme le commentait Engels (contre ceux qui voulaient raisonner de façon semblable) dans le Programme Erfurt :

« De la production capitaliste, je dis qu’elle est un phénomène qui survient, d’une façon OU d’une autre à l’intérieur de cette étape. Que signifie alors la production capitaliste privée ? La production d’un seul entrepreneur et ceci, bien sûr, est en train de devenir une exception. La production capitaliste via des compagnies à responsabilité limitée n’est déjà plus de la production privée, mais de la production au bénéfice de plusieurs personnes. Et lorsque l’on envisage les cartels, qui contrôlent et monopolisent des secteurs entiers, alors ceci signifie la fin non seulement de la production privée, mais aussi de la non- planification. » (18)

Le message est clair. Non seulement de telles apologies en faveur du stalinisme sont-elles erronées, mais de plus ce sont exactement les mêmes amenées par les sociaux-démocrates les plus à droite (tel Anthony Crosland) pour démontrer la non-existence du capitalisme en Occident qui, après tout, a lui aussi dépassé l’étape privée et non-planifiée.

La réalité est plutôt différente. La production privée et la non- planification ne sont qu’une étape du développement capitaliste, et pourtant, malgré tout cela, la compétition demeure ‘l’essence’ même du capitalisme. De toute évidence la compétition doit être capable d’assumer d’autres formes qu’une compétition au niveau des prix entre des marchandises produites par le capital privé pour un marché anonyme.

De telles considérations ont servi de point de départ aux développements les plus fructueux de la théorie économique marxiste du XXe siècle, en particulier des théories de Lénine et de Boukharine sur les monopoles et l’impérialisme. S’appuyant sur ces ‘prémisses,’ ils démontrèrent que de plus en plus la compétition pacifique se transformait en guerres, prenant diverses formes telles la saisie physique des matières premières, l’exclusion de capitalistes rivaux grâce à l’instauration de barrières douanières etc.

Il est à peu près impossible de comprendre l’expansion phénoménale du rôle de l’État capitaliste au XXe siècle si on ne comprend pas aussi qu’il sert à créer des contraintes compétitives.

La Russie considérée en isolation du reste du monde.

Comment donc situer l’économie et l’État russes dans ce contexte ? Comme nous l’avons vu plus tôt, deux caractéristiques étaient nécessaires pour que l’accumulation se maintienne : I) la séparation des travailleurs des moyens de production et, 2) la compétition entre capitalistes.

De toute évidence, la première condition existe toujours en Russie et cela sous une forme extrême. Elle est plus développée que dans l’Europe de l’Ouest à cause des pouvoirs de répression d’un État policier totalitaire.

Mais qu’en est-il de la 2e caractéristique ? Il est indéniable qu’à l’intérieur de l’économie russe il existe une administration centralisée de la production. Les unités de production individuelles ont rarement été autonomes ou en compétition mutuelle.

Dans les pays capitalistes de l’Ouest, nous prenons pour acquis les tentatives de planification et de coopération à l’intérieur d’une entreprise donnée, accouplées à la concurrence à l’extérieur de l’entreprise. La Russie, considérée purement par elle-même ne contient pas de mécanismes à même d’introduire cet élément compétitif. Comme le dit T. Cliff : “La division du travail dans la société russe est au fond un genre de division du travail à l’intérieur d’un atelier.” (19)

Si une entreprise capitaliste donnée, disons General Motors ou IBM, avait réussi à dominer dans sa totalité l’économie mondiale, le capitalisme aurait cessé d’exister. La compétition entre capitaux aurait pris fin et par conséquent l’accumulation pour l’accumulation et la production pour l’accumulation. Bien sûr, ce ne serait pas pour autant une société socialiste mais une nouvelle société de classes — une société que Boukharine a qualifiée « D’économie industrielle d’esclavage où le marché d’esclaves est absent. » (20)

Ceci nous donne une idée précise de ce qu’aurait pu être la Russie si elle était demeurée isolée du reste du monde -— pareille mais en plus petit.

Tout ceci revient à dire que si la Russie ne subissait pas les effets du monde environnant, elle ne serait plus une société explicable par les lois du capitalisme. La compétition mutuelle n’obligerait pas les entreprises russes à accumuler et à augmenter la composition organique de leur capital. La raison d’être de la production serait la création de valeurs d’usage plutôt que le revenu obtenu de leur vente. La Russie serait devenue une gigantesque corporation où l’État serait le dépositaire de tous les moyens de production. A ces deux égards, c’est-à-dire au niveau de la propriété étatique des moyens de production et au niveau des valeurs d’usages comme motif de production, et à ces deux égards seulement, elle ressemblerait à un État ouvrier. Elle ressemblerait aussi à l’Egypte des pharaons et aux civilisations anciennes d’Assyrie et de la vallée de l’Indus, non seulement sous ces deux rapports mais aussi en étant une société de classes hiérarchisées où les producteurs et productrices ne contrôlent pas directement la production.

L’origine du capitalisme d’État en Russie

Mais, bien sûr, la Russie n’aurait jamais pu s’isoler du reste du monde. Lénine était un internationaliste non seulement parce qu’il voulait parvenir au socialisme mondial, mais parce qu’il savait que la seule façon de parvenir au socialisme, en Russie ou ailleurs, était pour la classe ouvrière de prendre le pouvoir dans les pays capitalistes industrialisés dominants :

« Nous avons toujours misé sur une révolution internationale et ceci était inconditionnellement justifié. . . Nous avons toujours attiré l’attention sur le fait qu’à l’intérieur d’un seul pays, il est impossible d’accomplir une révolution socialiste (21). » Ou encore en mars 1919, Lénine répétait : « Nous ne vivons pas simplement dans un État, mais dans un système d’États et l’existence de la république soviétique aux côtés d’États impérialistes ne peut pas durer longtemps. A la fin, l’un ou l’autre doit triompher. » (22) Lénine a clairement fait comprendre que la cause de cette incompatibilité n’était pas uniquement l’intervention militaire des forces impérialistes, mais la dépendance économique russe envers les États capitalistes environnants   ; car il fait référence au « marché international auquel nous sommes subordonnés, avec lequel nous sommes liés et dont nous ne pouvons nous échapper. » (23)

Le retard extrême de la Russie à une époque impérialiste l’a amené à s’industrialiser rapidement. Si les révolutions en Allemagne et ailleurs avaient réussi, les moyens de production et la main-d’oeuvre auraient pu affluer en Russie et accomplir cette tâche. Mais à partir du moment où la nécessité d’étendre la révolution au niveau international fut mise au rancart et remplacée par la perspective de construire le « socialisme dans un seul pays » (tel que proposé par Staline en 1924), la situation se trouva complètement renversée. La Russie ne pourrait industrialiser son économie de façon isolée sans arracher d’énormes surplus aux paysans, sans les forcer à quitter leur terre en grand nombre pour travailler dans les mines et les aciéries des villes.

La bureaucratie ne pourrait garder le pouvoir qu’en venant à bout de cette tâche. Un vaste dispositif de terreur se mit en place pour subordonner la consommation des masses aux besoins d’accumulation de l’État. Pendant un certain temps Staline tenta d’éviter cette logique. Il s’allia à l’aile droite du parti bolchevique qui parlait de « réaliser le socialisme à pas de tortue », sans attaques contre la paysannerie. Mais cette orientation eut pour effet d’acheminer le peu d’accumulation réalisée entre 1923 et 1928 vers les services sociaux, l’éducation, l’agriculture et la nourriture plutôt que vers l’industrie lourde. Peu de progrès fut fait à cette époque vers un rattrapage de l’Occident.

Une augmentation de la tension internationale en 1927 mit en évidence le danger de cette politique. Si la Russie ne trouvait pas le moyen d’accélérer son processus d’accumulation, elle serait incapable de défendre ses frontières (à moins de remettre la révolution internationale à l’ordre du jour, position définitivement rejetée par Staline). Un an plus tard Staline décida de rompre avec Boukharine et mit en  avant une politique d’accumulation à tout prix, indépendamment des intérêts de la classe ouvrière russe ou, même des bureaucrates individuels.

Les derniers vestiges du pouvoir ouvrier disparurent des usines. Les salaires réels furent réduits et une accélération générale des rythmes du travail fut introduite. On chassa les paysans de leurs terres vers les usines des villes. De cette façon, la bureaucratie entama massivement une accumulation primitive du capital. Les résultats furent immédiats. Le niveau d’investissement de 1923-28 se multiplia par six entre 1928 et 1933, et par la suite doubla pour chacune des périodes quinquennales qui suivirent (24).

L’accumulation primitive et la course aux armements

En Russie, les relations de production capitalistes imposées par la subordination de la consommation aux besoins de l’accumulation prirent une forme extrême. Avec le début du premier plan quinquennal, l’accumulation du capital occupa plus de 20% du revenu national et augmenta dans les plans suivants (25). Ceci était plus élevé que n’importe quel pays capitaliste développé (mais à peu près semblable aux Etats-Unis et au Japon à l’époque où leur développement était au même point) et démontre clairement que ce symptôme caractéristique du capitalisme la domination de la société par l’accumulation du capital était complètement développé en Russie.

Ainsi l’accumulation et non la consommation devint le but de la production en Russie. La bureaucratie était devenue l’agent de l’accumulation du capital et son rôle prenait l’envergure d’un capitaliste collectif à mesure que l’économie elle-même assumait les traits des corporations géantes des nations de l’Ouest avec lesquelles la Russie était en compétition. Le monopole de la bureaucratie sur le commerce extérieur lui permit de protéger la Russie de la compétition des prix ...

Mais la concurrence stratégique et militaire prit le dessus et vint à dominer complètement le développement de la formation du capital en Russie à partir de 1928, moment où l’accumulation devint la préoccupation principale de la bureaucratie.

Les premiers plans quinquennaux consacrèrent l’armement comme pièce maîtresse de ce processus. Ainsi en 1932, l’industrie de la machinerie (possiblement le meilleur indicateur du développement de l’accumulation) voyait 46% de sa consommation de fer et d’acier consacrée aux usines de munitions. En 1928 ce pourcentage avait atteint le chiffre incroyable de 94%, (26) et en pratique toute autre construction de machinerie avait cessé.

L’accumulation durant la période de l’avant-guerre fut dominé par la concurrence stratégique et militaire avec les pays de l’Ouest. Ceci était encore plus vrai pour la Russie de l’après-guerre. Entre 1950 et 1965, le pourcentage du revenu national consacré aux armes fut deux fois plus élevé que dans les années 1930, même si la proportion du revenu total accumulé dans toute l’économie demeura en grande partie inchangée (27). Ceci eut pour effet de rendre les armements directement responsables d’environ 2/3 du capital accumulé durant cette période (28). Depuis 1928, donc, non seulement la consommation a-t-elle été subordonnée à l’accumulation, mais de plus il est possible d’en situer les causes dans la structure compétitive et coercitive du capitalisme mondial qui est responsable en grande partie, de la tendance russe de l’accumulation pour l’accumulation. Ce ne sont pas les désirs de la bureaucratie qui l’amenèrent à accumuler mais la logique du capitalisme mondial.

La dynamique de la société russe déterminée par l’économie mondiale

Fondamentalement, la Russie peut être comparée à une immense usine. Si elle avait existé dans le vide, les lois du développement capitaliste ne s’y appliqueraient pas, mais manifestement ce n’est pas le cas. Son comportement est donc basé sur les mêmes lois qui régissent l’action d’autres corporations. Bien sûr, nous savons que lorsque des corporations deviennent très grandes et monopolisent des marchés (etc.) il nous faut modifier ces lois. Mais ces modifications se font toujours sur la base des lois originales, et pour cette raison elles gardent toujours les tendances et les contradictions inhérentes que l’on connaît.

Tout ceci est une autre façon d’affirmer ce que nous disions au début : le capitalisme est un processus en mouvement continuel, et non pas une chose statique. Nous l’identifions par ses tendances inhérentes, par sa dynamique. C’est pourquoi nous considérons que l’accumulation pour l’accumulation en Russie est basée sur la compétition avec le capitalisme occidental et constitue la clef qui explique les changements qui surviennent dans sa structure interne plutôt que l’inverse.

C’est justement la méthode utilisée par Marx pour expliquer la nature des États du sud des Etats-Unis, dont l’économie ne reposait pas sur le travail salarié mais sur l’esclavage : selon lui leur économie s’expliquait en fonction des relations sociales capitalistes des États environnants. « L’esclavage des Noirs, nous dit-il, présuppose le travail salarié, et si d’autres États ‘libres’ basés sur le travail salarié n’existaient pas à ses côtés et qu’au lieu de cela, les États noirs étaient isolés, alors toutes les conditions sociales du sud se transformeraient aussitôt en des formes sociales pré-civilisées. » (29)

Alors, en dépit du fait qu’il n’y avait pas de travail salarié libre pour l’esclave du sud des Etats-Unis au XIXe siècle, Marx n’a jamais cherché à développer un nouvel ensemble de lois pour expliquer cette économie. Dans le même ordre d’idées, nous ne pouvons entreprendre l’explication de la dynamique de la Russie d’aujourd’hui sans la relier à la structure économique internationale dont elle constitue un élément.

Valeurs d’usage et valeurs d’échange en Russie et en Occident

On entend souvent dire que la Russie ne peut pas être capitaliste puisque l’organisation interne de son économie n’est pas basée sur la compétition des biens sur le marché. Les entreprises produisent en fonction des instructions d’une autorité centrale. Il s’ensuit donc, par définition, que ces entreprises ne produisent pas de marchandises et que la Russie n’est donc pas capitaliste. C.Q.F.D.

Dans le Capital on lit que la production des biens qui ne sont pas échangés contre d’autres biens sur le marché est une production de valeurs d’usage, et non de valeurs d’échange :

« Pour produire des marchandises, il doit non seulement produire des valeurs d’usage, mais des valeurs d’usage pour d’autres, des valeurs d’usage sociales. Note : Pour devenir marchandise, le produit doit être livré à l’autre auquel il sert de valeur d’usage, par voie d’échange » (30). Donc la Russie ne peut pas être capitaliste.

Si cette argumentation était valable, une grande partie de la production dans les pays de l’occident ne serait pas capitaliste non plus. La compétition entre les multinationales de l’Occident se fait de moins en moins autour des prix. L’État capitaliste joue un rôle toujours grandissant dans l’économie.

Si la Russie ne peut pas être capitaliste parce que sa production est organisée par l’État, fortement influencé par des considérations militaires, alors d’énormes sections de l’économie occidentale ne peuvent également pas être capitalistes puisqu’elles aussi produisent pour l’État en fonction de plans pré-établis, donc sans faire face à une véritable concurrence. De plus, plusieurs pays en Occident sont aux prises avec un secteur d’État très développé. En Italie aujourd’hui, l’État possède ou contrôle près de la moitié de l’économie (31).

Enfin, le secteur privé dans l’ouest est de plus en plus dominé par des monopoles massifs : en Angleterre aujourd’hui une centaine d’entreprises dominées par des administrations entrecroisées contrôlent la moitié de la production du secteur privé.
 

À l’intérieur du secteur d’État et des multinationales, les unités de production individuelle en général ne produisent pas pour un marché mais pour d’autres sections de la même entreprise, selon des instructions déterminées à l’avance. Une entreprise individuelle peut très bien produire des biens qui ne seront pas échangés mais qui seront utilisés par d’autres usines du même cartel.

Pourtant à la longue, toutes les différentes étapes de production à l’intérieur de l’usine ont tendance à obéir aux lois du capitalisme. Même lorsqu’une planification existe à l’intérieur de son usine, le capitaliste individuel est amené à y imposer les lois du capitalisme pour maximiser son profit. Que des travailleurs dans une partie de l’usine produisent des valeurs d’usage pour d’autres travailleurs de l’usine (et non des valeurs d’échange) ne change rien à l’affaire leur production est régularisée par les mêmes considérations qui guident la production de marchandises pour un marché. Les relations de l’usine à l’économie qui l’entoure transforment les différentes étapes de production à l’intérieur de l’usine en étapes de production capitaliste.

Les mêmes considérations s’appliquent lorsqu’on observe le fonctionnement des monopoles géants. Bien que de larges sections de leurs opérations soient planifiées et éloignées du marché, en dernière analyse c’est la compétition avec les autres monopoles qui fait que les lois capitalistes l’emportent.

La production pour les besoins militaires de l’État n’est pas qualitativement différente de la production monopolistique. Les biens produits par les industries concernées ne seront jamais échangés sur un marché compétitif (en Angleterre 90% de la production d’armements est vendue au gouvernement anglais) ceux qui planifient la production sont quand même obligés d’y imposer les lois du capitalisme.

En temps normal ceci se fait en utilisant différents mécanismes qui permettent de comparer le rendement, les prix de revient et ainsi de suite du secteur de l’armement avec d’autres secteurs. Se basant sur ces renseignements, l’État accepte de payer aux marchands de canons un certain niveau de rémunération. Ainsi, bien que les compagnies d’armement ne se fassent que rarement concurrence, elles doivent agir comme si c’était le cas. Le capitalisme continue d’exister - même si la bureaucratie d’État se substitue parfois au marché.

Dans tous ces cas, les mécanismes utilisés à l’intérieur de l’usine sont semblables. Les ouvriers doivent être exploités aussi efficacement que par le concurrent, la productivité doit continuellement être augmentée. Une entreprise individuelle ou un pays peut certes planifier ses opérations. Mais le contenu de ce plan dépendra de sa relation avec son rival : si ce pays ou cette entreprise ne peut égaler le taux d’exploitation ou les améliorations technologiques de ses rivaux alors il sera en danger. Ce qui détermine l’organisation interne de chaque pays et de chaque firme, est sa relation au système global qui l’entoure.

C’est pourquoi l’industrie de guerre aux Etats-Unis aujourd’hui est un secteur capitaliste : sa productivité, son niveau de technologie et ses coûts de main-d’oeuvre se confrontent à ceux des autres pays développés (à cause de la compétition économique avec l’Europe et le Japon) et de l’économie russe (à cause de la compétition militaire avec celle-ci).

La même situation s’applique à l’ensemble de l’économie russe. Dans la mesure où elle est dominée par sa relation avec la production d’armes (comme nous l’avons démontré plus haut) alors elle est dominée par sa relation avec la production d’armes à l’extérieur de la Russie. L’important pour les dirigeants russes, ce n’est pas la quantité de valeurs d’usage qu’ils accumulent abstraitement mais la comparaison entre leurs valeurs d’usage et celles accumulées par l’économie d’armement américaine.

Mais lorsque deux montagnes de valeurs d’usage se mesurent, elles cessent d’être de simples valeurs d’usage. Elles en viennent à se comporter comme des valeurs d’échange : leur valeur ne dépend plus de leurs qualités inhérentes niais de leur relation avec la production à travers le système mondial.

Les inquiétudes des dirigeants russes sont très éloquentes en ce sens qu’elles montrent jusqu’à quel point ils sont dominés dans leurs calculs par les mêmes préoccupations que n’importe quel monopole occidental. Lorsqu’ils parlent de taux de croissance, ce sont les taux de croissance comparés à ceux de l’Ouest. Ils ne s’inquiètent pas du rendement des ouvriers comme tel, mais de la productivité ouvrière en relation avec l’Occident. Ils sont obsédés par leur taux d’innovation peu élevé, une fois de plus, comparativement à celui de l’Ouest.

Dans les secteurs économiques clés, les décisions qui affectent les travailleurs sont prises en fonction des mêmes critères utilisés dans l’ouest. Comment améliorer la productivité de différents secteurs ? Comment persuader les travailleurs d’accepter une coupure de main-d’oeuvre et une plus grande productivité en échange de salaires plus élevés ? Quel est le niveau de salaire nécessaire pour assurer la production la plus rapide possible ? Les conséquences de la concurrence à l’ouest sont inévitables.

Dans le Capital, Marx passe d’une analyse de la production individuelle de marchandises au début du premier volume, à la dynamique du capitalisme, l’accumulation, vers la fin de ce volume. Dans cet article, nous commençons par montrer qu’en Russie, autant qu’à l’Ouest, tout est subordonné à l’accumulation. Maintenant nous pouvons voir que l’accumulation, à son tour, est causée par le rapport de concurrence qui existe entre la classe dirigeante russe et les autres classes dirigeantes rivales. Ceci a pour effet d’amener la totalité de l’industrie russe à soumettre sa production au critère essentiellement capitaliste de la valeur d’échange.

Les contradictions du capitalisme d’État

Si d’un point de vue économique, la Russie se compare à une immense entreprise, les contradictions bien connues du capitalisme devront inévitablement y apparaître. Ce qui veut dire que tôt ou tard, le taux de profit devra baisser.

Dans le passé ceci a signifié, en Occident, le début d’une crise. L’investissement s’effondrait, la demande baissait, la surproduction montrait le bout de son nez et ensuite les valeurs capitales s’affaissaient. A cause de la crise, c’étaient les unités de capital les plus faibles qui tombaient en faillite et qui étaient absorbées, à prix minimal, par les unités les plus fortes. Ce qui avait pour effet de restructurer le capital et de lui permettre de fonctionner à nouveau. Avec la concurrence en faillite et les valeurs capitales beaucoup plus basses, le taux de profit se relevait temporairement et le cycle recommençait à nouveau.

Mais en Russie de tels mécanismes n’existent pas. Le lien entre la surproduction et la restructuration du capital ne se fait pas. Les investissements majeurs sont décidés et sont administrés centralement : il n’y a pas de mécanismes qui permettent au bureaucrate qui prend une décision, de la corriger automatiquement. C’est la même chose pour le gérant d’usine : que les biens soient consommés ou non le laisse indifférent   ; que les locaux de son usine soient complétés ou non ne l’affecte guère. Ceci est loin de vouloir dire que l’économie ne subit pas de crise, c’est plutôt le contraire, l’économie russe est dans un état de crise permanente. Le capitalisme occidental dispose de mécanismes plus ou moins efficaces qui permettent au capital de se restructurer lorsqu’une crise survient, mais la Russie ne possède pas de tels dispositifs. Alors, l’accumulation se poursuit quand même mais elle est incapable d’augmenter la somme totale des valeurs d’usage de l’économie. Elle est dans un État de stagnation permanente.

Ce n’est que récemment que cet état de choses a pris une importance cruciale. Jusqu’au début des années 1950, la main-d’oeuvre sous-utilisée était si nombreuse que l’accumulation primitive pouvait se poursuivre et absorber les nouveaux investissements profitablement. Jusqu’alors, la Russie avait pu se permettre d’investir ses principales ressources accumulées dans des moyens de production en expansion. Mais, étant donné que tous les moyens de production doivent à la longue, après un retard initial, contribuer aux moyens de consommation, ceci n’a servi qu’à retarder la crise. Elle ne peut pas empêcher un état de stagnation permanente de survenir, elle ne peut qu’en retarder l’apparition.

En plus d’être la principale source de compétition avec l’Ouest, l’industrie de l’armement retarde l’apparition de la crise du capitalisme d’État. Les armes sont payées à même la fraction de l’économie nationale qui reste, une fois déduits les salaires et l’usure de la machinerie fixe. Donc une rivalité existe entre les ressources dévolues à l’accumulation et celles dévolues à l’armement : plus on en donne aux armes moins il en reste pour l’accumulation. Les armes, par conséquent, réduisent l’accumulation et ainsi, ralentissent la croissance de la composition organique du capital. Il en résulte que le taux de profit baisse plus lentement qu’autrement et donc que la crise est retardée un peu plus.

Ces solutions temporaires aux contradictions du capitalisme d’État russe sont, maintenant, largement dépassées et la couche dirigeante de la bureaucratie elle-même s’en rend bien compte. Les dernières années les ont vu tenter désespérément de faire apparaître les traits manquants du capitalisme occidental et de les greffer à leur structure capitaliste d’État. Ces tentatives ne sont pas plus, ni moins contradictoires que la ‘conversion’ aux principes de planification nationale et de politique monétaire des partisans de l’État capitaliste occidental.

Dans les deux cas ils cherchent à surmonter les contradictions du système capitaliste mondial sans abolir le capitalisme. Dans les deux cas ils cherchent à réaliser l’impossible.

Notes
1. Capitalism in Russia, Pluto Press 1974, p 13 (traduction libre)
2. Ibid. p 28.
3. T. Cliff, Russia - A Marxist Analysis, London 1965, p. 31 (traduction libre)
4. V. Serge, From Lenin to Stalin, Pathfinder, p 68, La citation date de 1933. (traduction libre)
5. T. Cliff, Op Cit, p. 286.
6. Pravda 22/12/47 Cité dans T. Cliff, State Capitalism in Russia, p. 109.
7. K. Marx, Le Capital, livre premier, éditions sociales, Paris, 1976, p. 548-49
8. Ibid, p 548
9. K. Marx, Grundrisse, Penguin 1973, p. 258. (traduction libre)
10. Marx, Engels, Manifeste du Parti Communiste, Editions en langues étrangères, Pékin, 1970
11. K. Marx, Le Capital, livre premier, éditions sociales, Paris, 1976, P. 421, 423.
12. Ibid. p. 421.
13. K. Marx, Grundrisse, P. 414. (traduction libre)
14. K. Marx, Le Capital, livre premier, éditions sociales, Paris, 1976, p. 448.
15. K. Marx, Le Capital, livre troise, éditions sociales, Paris, 1976, p. 410
16. lbid, P. 409-410.
17. E Mandel, Readings in State Capitalism, MG 1973, p. 34 (traduction libre)
18. F. Engels Critique of the Erfurt Programme, in Marx/Engels, Werke, Berlin 1963. vol 22, p. 231-2 (souligné par Engels). (traduction libre)
20. N. Bukharine, lmperialism and World Economy, Merlin, p. 157, (note). (traduction libre)
21. Cité dans L. Trotsky, The Third International After Lenin, Pathfinder, p. 13. (traduction libre)
22. T. Cliff, Op Cit, p. 144-45 (traduction libre)
23. Ibid, p. 46. (traduction libre)
24. T. Cliff, Op Cit, p. 39.
25. T. Cliff, A Socialist Review, London 1966, p. 116-7.
26. T. Cliff, State Capitalism in Russia, P. 46.
27. Cohn, Economic Development in the Soviet Union, Mass. 1970, P. 71.
28. Schwartz, The Soviet Economy since Stalin, Gollancz, p 45-6.
29. K. Marx, Grundrisse, p. 224 (Marx’s emphasis) (traduction libre)
30. K. Marx, Le Capital, livre premier. éditions sociales, Paris, 1976. p. 45, P 569 (note)
31. Statistiques réunies à partir de tables trouvées dans S. Clough, The Economic History of Modern Italy, 1964, p. 372, G. Podbielski, Italy : Development & Crisis in the Post Economy, 1974, P 105, et V. Lutz, Italy — A Study in Economic Development, 1962, pp 268-84

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