Comment les Etats-Unis ont perdu la geurre du Vietnam

En juin 2005, Donald Rumsfeld a répété sa conviction que les États-Unis « ne sont pas en
train de perdre la guerre en Irak ». Il a refusé de fixer une date pour le retrait des troupes
américaines. Le nombre de morts américains a dépassé le chiffre de 1700 et le total des
blessés est de plus de 10 000. Lors d’une réunion d’un comité du Sénat, certains sénateurs
exigeaient la démission de Rumsfeld. Un peu plus de 40% des Américains approuvent la
politique de Georges Bush selon les sondages de juin.

Pourtant beaucoup de gens ont du mal à croire que les États-Unis puissent perdre la guerre
en Irak.1 Il est utile de se rappeler des processus qui ont mené à la défaite américaine au
Vietnam. Cet article de Joe Allen, membre de l’International Socialist Organization aux
États-Unis, revient sur cette période déprimante pour les impérialistes.2

L’année qui suivit l’offensive du Têt fut la plus sanglante de la guerre américaine au Vietnam. Pour se
venger de l’humiliation subie – lorsque les forces de libération nationale lancèrent une opération militaire
coordonnée sur des dizaines de cités impliquant 70000 combattants – les États-Unis déchaînèrent une
terrifiante vague de destruction. En dépit du coût militaire énorme du Têt pour le FLN (Front de Libération
Nationale), l’offensive avait réussi à détruire la capacité des Etats-Unis à poursuivre efficacement la guerre
au Vietnam. En réponse, le président Lyndon Johnson annonça qu’il ne chercherait pas à se faire réélire.
Dans une course serrée contre le
vice-président Hubert Humphrey, Richard Nixon fut élu président, en partie parce qu’il laissait entendre
qu’il avait un « plan secret » pour mettre fin à la guerre au Vietnam. « Le plus grand honneur que l’histoire
peut décerner est le titre de défenseur
de la paix », dit-il dans son discours inaugural1. C’est une preuve incontestable de l’état de trouble dans
lequel se trouvait plongée la classe dirigeante américaine qu’un militariste anti-communiste puisse se
proclamer candidat de la paix.

En 1971, plus de 71% des américains répondaient aux sondeurs que la guerre du Vietnam était une
erreur, tandis que 58% d’entre eux la jugeaient immorale. Une franche majorité estimait que toutes les
troupes américaines devaient être rapatriées avant la fin de l’année. Le sénat américain rejeta à quelques voix
près un projet de loi proposé par les sénateurs McGovern et Hartfield qui appelait au rapatriement de tous les
GI’s avant le 31 décembre 19712. Cependant, en dépit de tous les discours de paix, la guerre allait continuer
encore pendant quatre ans. Presqu’autant d’Américains allaient mourir au Vietnam sous la présidence de
Nixon que durant les années Johnson.

Comment peut-on expliquer cela ? Le gouvernement Nixon s’était fixé l’objectif de mettre fin à la guerre
américaine au Vietnam sans que cela n’apparaisse comme une défaite de l’impérialisme US. Avec cet
objectif en tête, Nixon va non seulement intensifier les destructions infligées au Vietnam, mais également
étendre la guerre à des pays voisins.

Ces politiques de guerre ravivèrent et approfondirent le mouvement anti-guerre aux États-Unis. Celui-ci
atteint son intensité maximale grâce aux rébellions déclenchées à une large échelle par les soldats, marins et
personnels des forces aériennes. Une commission fut créée par Nixon afin d’évaluer l’agitation sur les
campus à la suite de l’invasion du Cambodge. Le directeur de cette commission, William Scranton, l’ancien
gouverneur républicain de Pennsylvanie, déclara que le pays était « si polarisée » autour de la question de la
guerre que la division était « plus importante que toute autre depuis la guerre civile » et que « rien n’était
plus important que d’arrêter la guerre » au Vietnam3. Ce fut la force de cette opposition qui entraîna non
seulement le retrait final des troupes US du Vietnam, mais aussi l’adoption de mesures répressives par le
gouvernement Nixon, enclin à une paranoïa de plus en plus aiguë, qui allait conduire à sa chute.

La destruction du Cambodge

« Je préférerais n’être président que quatre ans et faire ce que je crois être bon plutôt qu’être réélu mais
voir l’Amérique devenir un pouvoir de second rang et voir cette nation accepter sa première défaite dans sa
fière histoire longue de 190 ans. » (Richard Nixon, 19704 )

Nixon était tout autant que ses prédécesseurs déterminé à maintenir un État anti-communiste au Sud
Vietnam. Pour maintenir cet État, le FLN et le gouvernement nord-vietnamien devaient être brisés et rendus
incapables de menacer le gouvernement de Saïgon. Telle était la « paix des braves » dont Nixon parlait plus
fondamentalement mais une paix selon les termes des Etats-Unis.  Le « plan de paix » secret de Nixon se
révéla être une autre manière de continuer la guerre5. Il justifia l’escalade militaire en affirmant qu’agir
comme un « dément » était la meilleure manière de mettre fin à la guerre. « Je l’appelle la théorie du
dément », disait-il. « Je veux que le Nord-Vietnam croit que j’ai atteint un point où je pourrais tout faire
pour mettre fin à la guerre »7.

Le premier pilier de la stratégie mis en place fut appelé « Vietnamisation » dont l’objectif était de
remplacer progressivement les troupes américaines au sol par des troupes sud-vietnamiennes, appuyées par
les forces logistiques et de l’aviation américaines. Le second pilier de la stratégie consistait à étendre la
guerre et intensifier les bombardements aériens. Des responsables affirmèrent en effet au New York Times
que le Cambodge constituait un laboratoire pour tester l’acceptation par le public d’une substitution des
attaques aériennes à l’infanterie8.

Depuis son indépendance et sa déclaration de neutralité dans les années 50, le Cambodge était dirigé par
Norodom Sihanouk, qui avait su garder les américains à distance. La frange orientale, située le long de la
frontière sud-vietnamienne, était devenue un refuge pour les soldats du FLN en raison du bombardement
continuel de la campagne vietnamienne. L’objectif déclaré de cette invasion visait à détruire ce que les
militaires américains croyaient être les quartiers généraux de toute l’opération FLN/ANV (armée nord-
vietnamienne) au Sud-Vietnam, qu’ils appelaient Central Office of South Vietnam (COVSN). Le COSVN
était dépeint comme un gigantesque Pentagone dans la jungle. En fait, une chose pareille n’existait pas.

Le bombardement secret du Cambodge se déroula de mars 1969 à août 1973. Nixon mit en place un
système complexe de dissimulation pour cacher la campagne de bombardement au public, aux médias, et au
Congrès 9. Durant les 14 premiers mois des opérations, les Etats-Unis menèrent plus de 3630 raids de B-52
lâchant plus de 110 000 tonnes de bombes sur le Cambodge. Quand le bombardement prit fin, les Etats-Unis
avaient lâché un total de 257 465 tonnes d’explosifs sur le Cambodge 10. Selon l’historien Marilyn Young,
« l’effet de cette guerre sur le Vietnam fut nul, mais l’effet sur le Cambodge fut dévastateur » 11. Le
Cambodge commença alors sa descente en enfer qui connut son point culminant avec le triomphe du
génocide Khmer rouge en 1975.

En dépit du bombardement du Cambodge, le FLN et les nord-vietnamiens ne vinrent pas « quémander la
paix ». Frustrés par l’échec des bombardements au Cambodge, Nixon et Kissinger décidèrent de fixer leur
attention directement sur le Nord-Vietnam, et de mener donc des assauts qui dépasseraient en intensité tous
les précédents niveaux de destruction. « Je refuse de croire » déclara Kissinger, « qu’une petite puissance de
quatrième ordre comme le Vietnam n’ait pas de point de rupture » 12. En septembre 1969, il donna les
instructions suivantes à son équipe de travail :

« Ce sera la mission de ce groupe que d’étudier l’éventualité d’une attaque impitoyable et décisive
contre le Nord-Vietnam […] Vous devez vous asseoir et mettre au point ce que serait une attaque
impitoyable » 13.

« L’illusion de la paix » commençait à se dissiper. Pour calmer le sentiment anti-guerre à  l’arrière et
l’agitation parmi les troupes, Nixon annonça le retrait de 25 000 soldats au mois de juin 1969. En dépit de ce
geste symbolique, le mouvement anti-guerre, au point mort depuis presqu’un an, organisa des manifestations
dans tout le pays le 15 octobre pour le premier « Jour du Souvenir du Vietnam ». Ce jour-là, plus de 100 000
personnes se réunirent à Boston, et Coretta Scott King (la veuve de Martin Luther King) prit la tête d’une
procession silencieuse de 30 000 personnes qui se dirigea vers la Maison Blanche. De nombreuses
manifestations et marches regroupant en tout plus de deux millions de personnes eurent lieu aux quatre coins
du pays15, ce qui prit l’allure d’un déchaînement massif de mécontentement public. Ces événement furent
suivis par la plus grande manifestation de l’histoire américaine, au cours de laquelle plus d’un million de
personnes marchèrent contre la guerre à Washington.

En dépit de dénégations répétées, la Maison Blanche fut affectée par ces manifestations. Déjà en juillet
1969, Melvin Laird, secrétaire à la défense, annonça la « Doctrine Nixon », c’est-à-dire une politique
d’engagement limité de l’infanterie dans les guerres à l’étranger.

En septembre, Nixon annonça un nouveau retrait de 35 000 hommes. Le 3 novembre, à la veille d’une
autre série de manifestations de masse, le président annonça que la « Vietnamisation » serait accélérée. Le
retrait des troupes était pourtant si lent qu’il ne satisfaisait ni le mouvement anti-guerre ni les troupes
américaines.

Ces événements tumultueux marquèrent certainement l’administration Nixon et amenèrent à l’abandon,
au moins pour quelques temps, de certains de leurs projets les plus ignobles. Cependant, la destruction se
prolongeait.

Par exemple, la CIA mit en place, au lendemain du Têt, un nouveau programme de pacification appelé
« Opération Phoenix », dont l’objectif était de détruire « l’infrastructure » du FLN. Le programme déboucha
sur l’assassinat de beaucoup de militants du FLN, et visait en fait toute personne sympathisante du FLN ou
critique à l’égard du régime dans le Sud. Les agents du programme Phoenix assassinèrent au moins 20 000
personnes, capturèrent 28 000 personnes, et 17 000 furent déclarées « disparus » 17. Colby se vanta que le
projet Phoenix aurait tué 60 000 militants du FLN 19. Ce programme secret de torture et d’assassinat eut un
effet dévastateur sur l’activité locale du FLN.

La torture était systématiquement utilisée par les forces américaines. L’officier des services d’espionnage
militaire K. Barton Osborne décrivit l’usage de la torture dont il fut témoin au Vietnam :
« L’insertion d’un stylet de 15 centimètres dans le canal auditif d’un des mes détenus, jusqu’au contact
avec le cerveau, et la mort qui s’ensuit. Affamer à mort une Vietnamienne emprisonnée dans une cage parce
qu’elle était soupçonnée de faire de la propagande politique dans un des villages environnants… l’usage
d’un engin électronique ... attaché au vagin d’une femme ou aux testicules d’un homme pour briser leur
volonté ». 20

Un soldat rapporta au journaliste Mark Baker ce qui était arrivé à trois détenus vietnamiens emmenés
dans un hélicoptère par un officier des services d’espionnage américain :

« Le premier Viet ne voulait pas parler. L’espion te donne le signal, pouce en direction de la porte, et tu
éjectes le gars… si le second type n’avait pas l’air de vouloir dire quelque chose, ou s’il ment, l’officier des
services d’espionnage dit “ce gars, par la porte !”. Tu le balances par la porte… le dernier prisonnier
pleure… et il parle vietnamien comme un fou…avant qu’on revienne au camp, après que ce gars ait tout
lâché, et que l’officier a tout pris en note, ils le jettent également par la porte. » 21

Il semblait une fois encore que Nixon, comme au printemps 1970, était finalement en train de déléguer la
guerre aux Sud-Vietnamiens, et les informations télévisées aidaient à en créer l’illusion.
Cependant, en coulisse, Nixon et Kissinger étaient de nouveau en train de programmer une intensification
de la guerre. En mars 70, le Prince Sihanouk fut renversé par un coup d’État mené par son premier ministre,
le général pro américain Lon Nol. Le Cambodge avait maintenant un gouvernement qui ferait les quatre
volontés de Nixon. Le 30 avril 1970, Nixon apparut à la télévision nationale et annonça que les forces
américaines allaient envahir le Cambodge, bien que dans son discours, il décrivit l’invasion en termes d’une
« incursion » destinée à garantir le succès définitif des programmes de retrait et de Vietnamisation, au moyen
de l’anéantissement des repaires ennemis.23

Le pays explosa littéralement de rage. Durant quatre jours, après le début de l’invasion, des grèves
éclatèrent dans plus d’une centaine de campus. Des symboles de l’armée étaient l’objet d’attaques
systématiques, visant particulièrement les bâtiments militaires sur les campus. Puis la colère se répandit
au-delà des campus. « C’était quelque chose que je n’avais jamais vu auparavant », commentait un militant
à New York :

« Je sentais la polarisation. T’aurais pu couper la société en deux avec un couteau, c’était
incroyable…Un jour ou deux après l’invasion du Cambodge, la ville entière était remplie de milliers de
personnes discutant dans les rues. Tu pouvais aller de groupe en groupe et argumenter. » 24

Le 4 mai, des gardes nationaux épuisés, qui avaient passés les jours précédents à tenter de briser une
grève sauvage des camionneurs, tirèrent sur des étudiants à Kent State University, Ohio, et tuèrent quatre
d’entre eux, en blessèrent 9 autres. Le pays était sous le choc, de telle sorte que des manifestations étudiantes
suivies de grèves éclatèrent dans plus de 1300 collèges et universités. Dix jours plus tard, deux étudiants
noirs étaient tués et 20 autres blessés par la police à Jackson State College dans le Mississipi. Beaucoup des
grands journaux pensaient que le pays allait sombrer dans le chaos. Un Nixon nerveux apparut à la télévision
lors d’une conférence de presse le 8 mai et annonça que les Etats-Unis se retireraient du Cambodge le 30
Juin. 25

S’il y eut une apogée du mouvement anti-guerre, elle se matérialisa par une réponse massive à l’invasion
du Cambodge. Pourtant, de nombreuses personnes restaient déçues. Nixon était encore au pouvoir, et la
guerre continuait sans qu’on puisse en voir la fin. Comment la guerre pourrait-elle finalement s’achever ?

La rébellion des GI’s
Les Etats-Unis commencèrent la guerre du Vietnam avec la force militaire la plus puissante du monde,
mais en quelques années, cette même force était dans un état de déréliction, de désintégration et de révolte.

La rébellion des GI’s diminua progressivement la capacité des Etats-Unis à infliger une défaite au FLN et
aux Nord-Vietnamiens, et fut certainement un facteur important dans la décision de Nixon de réduire le
nombre de troupes. Comment une armée a-t-elle pu s’effondrer d’une manière aussi rapide ? « Depuis le
début de l’escalade militaire au Vietnam, les soldats questionnèrent la légitimité du conflit et commencèrent
à s’y opposer. Ils apprirent à partir de l’amère expérience de la guerre elle-même », écrit l’historien
Richard Moser 27. Selon l’historien Christian Appy, « Les soldats supportaient de moins en moins les
contradictions entre les justifications officielles de la guerre exprimées par les dirigeants politiques
américains et la guerre telle qu’elle était effectivement vécue par les soldats. » 28

Pour les soldats de cette armée essentiellement composée de travailleurs, la guerre fut un choc énorme.
Ils étaient amenés à croire que les Etats-Unis étaient une nation morale, démocratique, un « libérateur des
peuples oppressés » en lutte avec une conspiration communiste mondiale, et que les luttes de libération
nationale, comme celle du Vietnam, faisaient partie de cette grande conspiration communiste qui prenait sa
source à Moscou et à Pékin.

Les soldats s’attendaient à une guerre entre armées professionnelles dans des batailles rangées, similaires
à l’image qu’ils avaient des batailles menées par leurs pères durant la seconde guerre mondiale. Ce qu’ils
devaient affronter était une armée paysanne de jeunes hommes et femmes - une guerre totale contre toute une
population animée par la haine de l’occupation américaine et de son régime pantin. Les soldats incendièrent
des villages entiers, détruisirent de larges parties de la campagne, tuèrent un très grand nombre de soldats du
FLN, et firent preuve d’une brutalité folle à l’égard de civils. Comme un soldat le dit :  « Je me demandais
comment les gens se sentiraient à Pittsburgh si les Vietnamiens arrivaient avec leurs B-52 et les
bombardaient » 29.

Les soldats américains étaient conditionnés à croire que de telles atrocités étaient seulement le fait des
« ennemis » de l’Amérique, mais ils commettaient maintenant ces mêmes atrocités au nom de l’Amérique.
Selon Appy, « Durant les premiers années, les soldats étaient désenchantés par l’absence de signes
évidents de réussite. Parmi ceux qui combattaient les années suivantes… il y avait un sentiment de plus en
plus fort que la guerre était
absurde. » 29. Avant le Têt, l’opposition à la guerre au sein de l’armée reposait sur l’action d’individus
courageux qui étaient sévèrement punis. En juin 1965, le Capitaine Richard Steinke, diplômé de West Point
(prestigieuse école pour officiers) stationné au Vietnam, refusa d’embarquer dans un avion qui allait
l’emmener dans un village vietnamien reculé. « La guerre du Vietnam ne mérite pas qu’un seul américain
meure pour elle », rapporte Steinke (31). Il fut conduit devant une cour martiale et renvoyé de l’armée.

Les « trois de Fort Hood », un trio d’officiers  de l’armée — James Johnson, Dennis Mora, et David
Samas — refusèrent de servir au Vietnam. L’un était noir, l’autre
porto-ricain, le troisième lituano-italien, tous issus de familles de travailleurs pauvres. Dénonçant la guerre
comme « immorale, illégale, et injuste », ils furent arrêtés, conduits devant la cour martiale, et emprisonnés
(33). En 1967, Dr Howard Levy, qui venait d’une famille new-yorkaise de gauche et avait assisté à des
meetings socialistes avant d’être appelé, refusant d’entraîner les bérets verts à Fort Jackson (Caroline du
Sud). Levy déclara que les bérets verts étaient des « assassins de femmes et d’enfants » et des « tueurs de
paysans ». Il fut traduit en cour martiale et condamné à 27 mois de prison dans une prison militaire. Le
colonel qui présidait le procès affirma que : « La vérité des affirmations n’a pas à être prise en compte »
(34).

« Les actes individuels se multiplièrent », selon l’historien radical Howard Zinn, l’expérience du combat
eut un effet encore plus grand sur d’autres. Un Marine au Vietnam, Bill Ehrhart, raconte : « A l ‘université,
on nous parlait des gilets rouges, ces salauds de soldats anglais qui venaient nous priver de notre liberté...
Inconsciemment, mais pas tellement inconsciemment, j’ai commencé à avoir l’impression que j’étais un
gilet rouge. Je pense que c’était une des prises de conscience les plus poignantes de mon existence. »(36)
Quand la réalité des combats combina l’opposition à la guerre à celle des mouvements des Droits
Civiques et du Black Power, l’effet fut explosif. Comme le rapporta un soldat noir : « La plupart des gens
comme moi étaient naïfs…mais dans le même temps, les Black Panthers, les Black Muslims, les Kings
pensaient que nous ne devrions pas être là en train de participer [à cette guerre]… on n’avait pas le
sentiment de combattre pour notre pays, la moitié des frères pensaient même que c’était pas notre guerre et
avaient de la sympathie pour Hô Chi Minh. »(37)

Apres le Têt, la résistance individuelle évolua vers une rébellion ouverte qui minait la machine de guerre
américaine. Puis vint l’assassinat de Martin Luther King Junior en avril 1968, qui « joua sur le devenir de la
guerre comme aucun événement extérieur ne l’avait fait jusque-là »(38), selon l’auteur Michael Herr. Un
vétéran noir se souvient d’avoir alors pensé : « S’ils tuent un pasteur, qu’est-ce qu’ils vont nous faire à nous,
même si on est ici à combattre pour eux. » (39)

L’activité anti-guerre parmi les soldats prit différentes formes : participation à des manifestations
anti-guerre, distributions de journaux anti-guerre sur les bases, désertions, sabotages, évitements des
combats, actes de mutinerie, et assassinats d’officiers impopulaires. La première organisation de vétérans du
Vietnam, Vietnam Veterans against the war(VVAW), fut fondée en 1967 par Jan Barry, qui avait stationné
au Vietnam en 1963. Il protestait contre ce qu’il appelait la « politique militaire coloniale » au Vietnam, et
abandonna plus tard ses études à West Point pour se consacrer à l’écriture. Barry participa d’abord à
l’activité anti-guerre lors d’une marche dans le cadre de la Mobilisation de Printemps pour terminer la
Guerre du Vietnam, lorsque plus de 300 000 manifestants se réunirent devant les Nations Unies.

En 1967 et 1968, des centaines de vétérans rejoignirent VVAW, mais l’organisation s’effondra avec
l’échec de la campagne pour la nomination d’Eugène Mc Carthy comme candidat démocrate en 1968. Le
groupe connut un second souffle en 1969 et 1970 avec l’agitation politique des vétérans du Vietnam autour
de questions telles que leur mauvais traitement par les hôpitaux de la Vétéran Administration(VA), ainsi que
la révélation au public des crimes de guerre commis à My Lai, et l’assassinat de militants anti-guerre à Kent
et Jackson State à la suite de l’invasion du Cambodge par Nixon en 1970(40). D’une organisation centrée sur
une seule question, VVAW devint un mouvement qui s’occupait de tous les problèmes des vétérans du
Vietnam.

Ce renouveau amena également de nouveaux membres issus des couches laborieuses et qui avaient
expérimenté quelques unes des plus intenses phases de la guerre. Les plus célèbres sont Ron Kovic, dont la
vie est racontée dans le film « Né un 4 Juillet », et Al Hubbard, un vétéran noir qui conduisit VVAW à
s’intéresser au problème du traitement raciste des soldats noirs. John Kerry, sénateur du Massachusetts et
candidat démocrate à l’élection présidentielle 2004, rejoignit également l’organisation, mais il était différent
car il venait d’un milieu riche, et avait des connections avec les hautes sphères du parti démocrate par
l’intermédiaire de ses parents et amis. Vietnam Veterans Against the War organisa deux événements
historiques en 1971 qui firent de l’organisation une des figures de proue du mouvement anti-guerre :
L’enquête « Soldier Winter » sur les crimes de guerre et la marche sur Washington appelée Dewey Canyon
III.

VVAW prenait son essor à l’arrière, et avait également des membres actifs en service au Vietnam -
soldats au front pour qui résister à la guerre était littéralement une question de vie ou de mort, et qui
commencèrent à agir pour sauver leurs vies. Certains désertèrent. C’était le plus grand problème que devait
affronter l’armée après le Têt. Le Département de la défense recensa 503 926 « cas de désertion » du 1er
Juillet 1966 au 31 décembre 1973, et pour la seule année 1971, 98 324 employés de l’armée désertèrent.

Cela signifie qu’au cours de la guerre le même nombre d’hommes déserta les forces armées que le nombre
total de soldats américains stationnés au Vietnam à l’apogée de la guerre. En 1970, l’armée connut 65 643
désertions, l’équivalent de quatre divisions d’infanterie. L’amiral Elmo R. Zumwalt Jr., chef des opérations
navales, déclara :

« Nous faisons face à une crise du personnel qui s’approche au désastre. »(42)
« Entre 1969 et 1972, des commandants qui continuaient à faire pression sur leurs hommes pour causer
le nombre maximum de morts étaient universellement détestés », souligne Appy(43). Ceux des soldats qui ne
pouvaient pas s’enfuir commencèrent à se mutiner, à tuer, et à blesser des officiers qui les envoyaient dans
des missions dangereuses. En août et septembre 1969, deux unités d’infanterie se mutinèrent après avoir subi
de lourdes pertes dans des missions précédentes(44). « Durant les deux années suivantes, la presse publia de
nombreux rapports d’unités entières refusant  les ordres d’aller au combat, et le public put voir deux cas
avérés de rébellion sur les réseaux télévises », rapporte Franklin.

Le meurtre d’officiers, connu sous le nom de « fragging », crût considérablement durant les trois
dernières années de la guerre. L’armée rapporte 126 fraggings en 1969, 271 en 1970, et 333 en 1971. Les
fraggings augmentèrent en fait dans le même temps que le nombre de troupes chuta de 500 000 à 200 000.

Plus de 80% des victimes de fragging étaient des officiers. Le terme « fragging » vient de l’usage des
grenades à fragmentation mais désignait généralement leur usage pour terroriser ou tuer des officiers. « En
1972, le Pentagone officiellement reconnut 551 cas de fragging avec des engins explosifs, qui causèrent la
mort de plus de 86 personnes et blessèrent plus de 700 »(46). Ces chiffres fournis par le Pentagone sous
estiment très probablement le nombre d’officiers tués par leurs propres troupes. (47)

Alors que les troupes américaines au sol se retiraient rapidement en 1971-1972, les vétérans du Vietnam
prenaient progressivement la tête du mouvement anti-guerre à l’arrière. Winter Soldier, le nom donné par
VVAW à l’enquête sur les crimes de guerre, était le terme utilise par Tom Paine pour designer ces soldats
qui combattirent durant les jours les plus sombres de la révolution américaine. Les « nouveaux Winter
Soldiers », comme ils se percevaient, mettraient fin à la guerre en révélant les crimes de guerre américains au
Vietnam. Al Hubbard déclare que l’objectif de cette enquête était de montrer que « My Lai n’était pas un
accident isolé »(50). Durant ce week-end à Detroit, plus de 100 vétérans américains témoignèrent des crimes
de guerre dont ils avaient été les co-auteurs ou les témoins. De 500 à 700 vétérans vinrent de l’ensemble du
pays pour écouter les témoignages.(51)

Ce furent des témoignages douloureux, qui tordaient les tripes et arrachaient des larmes à leurs auteurs,
et qui paralysaient et choquaient ceux qui étaient venus pour les écouter. Les vétérans témoignaient de viols
commis ou observés, du meurtre régulier de civils, de massacres de masse. Le Sergent Jamie Henry, qui
raconta avoir assisté au meurtre de 19 femmes et enfants durant son tour de garde, explique : « On t’entraîne
“Viet, Viet, Viet”, et une fois que les officiers t’ont implanté l’idée que ces gens ne sont pas des humains, çà
devient un petit peu plus facile de les tuer. »(52) Des centaines de vétérans rejoignirent les rangs de VVAW
après ces audiences, et les enquêtes « Winter Soldier » furent tenues dans bien d’autre villes sur le même
modèle. Des sénateurs et des députés appelèrent publiquement à des enquêtes officielles sur les charges
soulevées par Winter Soldier.

Puis vint Dewey Canyon III. Nommé après deux invasions ratés du Laos par les armées américaines et
sud-vietnamiennes, l’événement était décrit par VVAW comme une « incursion limitée dans le pays du
Congrès », en référence à la terminologie utilisée pour annoncer l’invasion du Cambodge. Cinq jours de
manifestations, du 19 au 23 avril 1971, sont organisés pour protester contre la guerre et le traitement des
vétérans. Plus de 2 000 vétérans harcelèrent pendant 5 jours les politiciens de Washington. Ils allèrent devant
la Cour suprême pour dénoncer l’illégalité de la guerre. Ils humilièrent les sénateurs pro- guerre, tel que le
feu raciste Strom Thurmond. Des vétérans et des « Gold Star Mothers » (Mères qui avaient perdu un enfant
au front) parvinrent jusqu’au cimetière national d’Arlington pour y déposer une gerbe de fleurs.

De la part du VVAW, Jan Barry présenta à une délégation du congrès une liste de seize revendications
qui incluaient notamment : « Le retrait immédiat, unilatéral, inconditionnel » de toutes les troupes
américaines d’Indochine ; l’amnistie pour tous les américains qui refusèrent de combattre au Vietnam ; une
enquête sérieuse sur les crimes de guerre ; et de meilleures pensions pour les vétérans. Il y a eu deux
moments extrêmement forts à Dewey Canyon III. L’un fut le puissant discours donné par John Kerry devant
le comité aux relations internationales du Sénat, qu’il conclut en prononçant ses mots : « Comment
pouvez-vous demander à un homme d’être le dernier à mourir au Vietnam ? comment pouvez-vous
demander à un homme de mourir pour une erreur ? »

Le second et plus important événement fut la cérémonie sur la colline du capitole où les vétérans
rendirent leurs médailles au gouvernement. Jack Smith, un ex-sergent des Marines bardé de médailles, initia
le mouvement. Il dit que ses médailles étaient un symbole de « déshonneur, de honte, et d’inhumanité »(55).
Il présenta ses excuses aux Vietnamiens, « dont les cœurs étaient brisés, et non conquis » par le « génocide,
le racisme, et les atrocités ». Des centaines d’autres soldats l’imitèrent.

Parfois des parents s’adressèrent à la foule, avec ou sans médailles à présenter… un vétéran de la seconde
guerre mondiale de 56 ans, Gail Olson, trop bouleversé pour parler, joua quelques notes tremblantes sur son
clairon, puis expliqua qu’il voulait saluer la mémoire de tous ceux qui étaient morts à la guerre, y compris
son fils William. Il essaya de dire quelque chose au nom des enfants du Vietnam, mais ne put continuer, et
finit par dire qu’il priait pour la paix. Il avait mis des larmes dans les yeux des vétérans les plus endurcis.
Deux Gold Star Mothers vinrent ensuite, « je suis ici pour que nous nous unissions avec tous ces hommes »
dit l’une des deux, « en chacun d’eux, je vois mon fils ».(56)

 Un vétéran jeta sa Purple Heart (haute décoration militaire) en direction du building du Capitol et
déclara : « J’espère que j’en obtiendrai une autre pour aller combattre ces enfoirés ».(57)
Dewey Canyon III faisait la une des infos télévisées et des journaux tout autour du pays. Pour des
millions de gens, Le visage du mouvement anti-guerre avait complètement changé.
En 1971, l’état lamentable de l’armée américaine au Vietnam était évident aux yeux de tous. Le
commandant en chef des forces américaines au Vietnam, le Général Creighton Abrams déclara, fou de colère
« Est-ce que c’est une putain d’armée ou un hôpital psychiatrique ? Les officiers ont peur de mener leurs
troupes au front, et les hommes ne suivent pas ! Bon dieu ! qu’est-ce qui s’est passe ! »(58) Le numéro de
Juin 1971 de Armed Forces  publiait un article du colonel Robert Heinl intitulé « L’effondrement des forces
armées », dans lequel il déclarait que :

« La morale, la discipline, et la valeur militaire des forces armées américaines sont, à quelques
exceptions près, plus basses et plus mauvaises qu’à aucun autre moment du siècle et peut-être de l’histoire
des Etats-Unis. Selon tous les indicateurs possibles, notre armée encore présente au Vietnam est dans un
état proche de l’effondrement, avec des unités individuelles évitant ou refusant le combat, tuant leurs
officiers, bourrés de drogues, et amorphes quand ils ne se mutinent pas. »(59)

De la chute de Saïgon au Watergate
La « Vietnamisation » était vouée à l’échec. Pourquoi ? Cela avait déjà été essayé. La guerre fut
« américanisée » en 1965 justement parce que la première tentative de vietnamisation - l’idée de créer un
régime pantin pro US stable au Sud après les accords de paix de Genève de 1954 - avait échoué
lamentablement. Son échec était enraciné dans la nature du régime de Saïgon corrompu et soumis aux
intérêts des propriétaires. Il était dépourvu de base sociale forte, et ces troupes démoralisées ne pouvaient
pas égaler les dynamiques forces nationalistes. En revenant à une politique qui avait été sa carte maîtresse,
les Etats-Unis admettaient leur défaite.

Les Etats-Unis étaient désormais en train de perdre une guerre devant la face du monde. Les
commentateurs usèrent toujours davantage du mot « bourbier » (« quagmire » en anglais) en référence à la
guerre, la décrivant comme une erreur et un désastre. Des sections entières de la classe dirigeante
commençaient à quitter le navire.(63)

L’été 1971 fut aussi l’occasion d’un événement politique important qui provoqua finalement la chute de
Nixon. En juin 1971, le New York Times commença à publier une histoire secrète de la guerre du Vietnam
qui vint à être connue sous le nom de « Pentagon Papers ». Initialement commandé par le précèdent
secrétaire à la Défense Robert McNamara pour consigner l’histoire des décisions présidentielles relatives au
Vietnam, le dossier retraçait trois décennies de politique américaine à l’égard de l’Asie du sud-est, une
histoire tissée de tromperies et de mensonges.

Mc Namara fit classer le dossier secret défense, et n’autorisa qu’une impression limitée. Daniel Ellsberg,
ancien analyste au Département de la défense et « jeune surdoué » de l’équipe McNamara dans
l’administration Johnson, travaillait alors pour le think tank semi-gouvernemental nommé « Rand
Corporation »(64). Il devint un farouche opposant à la guerre et transmit le dossier au New York Times après
que le sénateur William Fulbright (Democrate, Arkansas) refusa de tenir une audience au sujet de ce dossier.
Nixon s’insurgea et tenta d’empêcher le New York Times et d’autres journaux de publier le dossier. La Cour
suprême rejeta sa demande et les Pentagon Papers furent publiés.

En réponse, Nixon fit les premiers pas sur la route de l’auto-destruction. Il ordonna à son personnel de
mettre sur pied une unité secrète d’espionnage, uniquement responsable envers lui, pour infiltrer des taupes
dans le gouvernement. Connus comme les « plombiers », ils se devaient de mouiller dans des affaires louches
tous les ennemis politiques de Nixon. « Sans la guerre du Vietnam, il n’y aurait pas eu de Watergate » (65),
selon Robert Hadelman, l’ancien chef du personnel de Nixon. La Maison Blanche de Nixon était déjà bien
partie pour persécuter ses ennemis politiques. Egil Krogh résuma bien l’état d’esprit de la Maison blanche
sous Nixon : « Celui qui s’oppose à nous, nous le détruirons. En fait, celui qui ne nous supporte pas, nous
le détruirons aussi. »(67) Nixon était effrayé que Elssberg ait des informations sur sa politique, notamment
le bombardement secret du Cambodge qui se déroulait alors. Neil Sheehan, le reporter du Times à qui
Ellsberg avait transmis les Pentagon Papers, écrivit dans son introduction au dossier que « les dirigeants des
Etats-Unis, y compris le président en exercice, Richard Milhous Nixon, pour les six dernières années au
moins, pourraient bien être coupables de crimes de guerre »(68). L’effraction dans les locaux du parti
démocrate situé dans l’ensemble des bureaux du Watergate faisait partie d’une vaste opération menée par
Nixon pour supprimer la contestation.

Alors que la vietnamisation échouait et que les Pentagon Papers secouaient le pays, Nixon était en train
de planifier une série d’initiatives diplomatiques, qui, espérait-il, allaient modifier l’équilibre mondial des
pouvoirs en faveur des Etats-Unis, et particulièrement, affaiblir le Nord-Vietnam dans de futures
négociations. Des sommets hauts en couleur furent donc organisés à Pékin et à Moscou.
« L’ouverture » de Nixon à la Chine fut saluée avec enthousiasme par la majorité des américains, qui
pensaient que cela réduisait les risques de conflits mondiaux. Ce furent ces initiatives ainsi que la diminution
continue des troupes au Vietnam qui furent les facteurs majeurs de la large victoire de Nixon aux élections
de Novembre 1972.

Sentant que les initiatives de Nixon pourraient amoindrir le soutien de leurs alliés russes et chinois, et
observant la faiblesse des troupes US au sol (en juin 1972, seuls 47000 troupes étaient encore sur place), les
dirigeants nord vietnamiens  planifièrent une offensive de masse pour le printemps 1972. Le 30 mars 1972,
200000 combattants de l’armée nord-vietnamienne et du FLN déferlèrent sur la zone démilitarisée et
balayèrent l’armée de la république du Vietnam (ARVN), détruisant le peu d’espoir encore mis dans la
vietnamisation. L’objectif de cette offensive était d’amener les Etats-Unis à revenir à la table de négociation.
En dépit de la force de frappe aérienne américaine, l’ARVN battit en retraite, et au début d’avril, Saïgon
perdit le contrôle de la province de Quang Tri. L’offensive était d’une telle efficacité que le commandant de
toutes les forces américaines au Vietnam, Général Creighton Abrams, pensait que « tout pourrait bien être
perdu »(69). Le FLN reprit également la province de Quang Ngai et le delta du Mekong. Ce fut seulement
l’usage le plus scandaleux de l’aviation américaine qui empêcha la chute du gouvernement de Saïgon. A la
bataille de Kontum dans les hautes terres centrales, dans une période de trois semaines, eurent lieu plus de
300 bombardements par des B-52. La province de Quang Tri reçut le même traitement, avec une force
aérienne américaine réduisant les cités en poussière. Les forces américaines lancèrent sur le nord plus de 700
raids de B-52 en avril, dont un pilonnage de 48h de Hanoï et Haïphong.

En mai 1972, Les Etats-Unis et le Nord-Vietnam revinrent en secret à la table des négociations. Les
américains avaient à leur tête Henry Kissinger et les Vietnamiens Le Duc Tho. Dans le passé, les
négociations avaient échoué sur deux points - le « retrait mutuel » des troupes américaines et nord-
vietnamiennes du Sud-Vietnam, et le statut du gouvernement Thieu à Saïgon. La percée eut lieu lorsque les
américains abandonnèrent leur demande d‘un retrait des troupes nord-vietnamiennes du Sud-Vietnam, et les
Nord-vietnamiens cessèrent de réclamer que Thieu soit déposé et demandèrent la reconnaissance de deux
entités politiques : Saïgon et le gouvernement provisoire de la révolution du FLN. Kissinger accepta le traité
tel quel et proposa une date pour la signature finale du traité à Hanoï. Mais Nixon pensait qu’il pourrait
obtenir un accord plus favorable après les élections à venir et voulut repousser la signature du traité.

A la suite de la large victoire électorale de Nixon, Kissinger rencontra Le Duc Tho et exigea de nouvelles
concessions.  Les nord-vietnamiens refusèrent et commencèrent à évacuer les enfants et les personnes âgées
de Hanoï et préparèrent leurs abris aériens(70).  Nixon commença alors ce qui est rentré dans l’histoire
comme les « Christmas Bombings ». débutant le 18 décembre 1972, avec un jour d’arrêt pour Noël, Nixon
lança 10 jours de frappes aériennes sur Hanoï et Haïphong. Les Etats-Unis lâchèrent 36000 tonnes de
bombes sur les usines, les voies de chemin de fer, et les stations de bus ; le plus grand hôpital de Hanoï fut
détruit, ainsi que le quartier résidentiel de Kheim Thien (71). La moitié de la population de Hanoï fut
évacuée et plus de 2000 civils  trouvèrent la mort. John Negroponte, ambassadeur actuel en Irak et membre
en ce temps-là du Conseil de sécurité nationale, commenta : « Nous bombardons le Vietnam pour obtenir
des concessions » (72). Mais le traité de paix finalement signé par les Etats-Unis, le Nord-Vietnam et le
gouvernement provisoire de la révolution du FLN était essentiellement le même que celui accepté par Nixon
avant le « Christmas Bombing ».

Le 23 janvier 1973, le traité mettant fin à la guerre américaine au Vietnam fut signé à Paris. Les dernières
troupes américaines se retirèrent du Vietnam en mars 1973. L’historienne Marilin Young résume ainsi la
guerre du Vietnam de Nixon :

« Entre 1969 et 1972, alors que Nixon faisait la guerre au nom de la paix, 15315 américains, 107 504
soldats du gouvernement de Saigon, et un nombre évalué à plus de 400 000 soldats du gouvernement
nord-vietnamien et du FLN furent tués au combat. Il n’y a pas de chiffres fiables sur le nombre de civils tués
et blessés, bien qu’une source estima le nombre de victimes civiles au Sud Vietnam pour chaque année de la
présidence Nixon à 165 000. » (73)

Menacé d’Impeachment pour son implication dans le Watergate, Nixon démissionna de la présidence en
août 1974. Le gouvernement de Saïgon survécut à peine plus longtemps. En avril 1975, les vestiges du
gouvernement de Saïgon se rendirent aux forces nord-vietnamiennes. Trente ans de guerre prenaient fin. Les
Etats-Unis venaient de subir une humiliante défaite aux yeux du monde. Un des plus pauvres pays du monde
avait vaincu la plus grande puissance militaire de l’histoire moderne.

L’héritage du Vietnam
Durant 30 ans, de 1945 à 1975, les Etats-Unis tentèrent d’empêcher les forces nationalistes de prendre le
pouvoir au Vietnam. Quand les français furent vaincus à Dien Bien Phu en 1954 après neuf ans de guerre, les
Etats-Unis organisèrent la partition du Vietnam entre un nord Communiste et un régime pantin
« anticommuniste » au sud. Pendant 10 ans, les Etats-Unis s’efforcèrent de stabiliser à Saïgon un régime
fortement impopulaire. En 1965, les Etats-Unis envahirent le Sud pour empêcher le FLN d’arriver au
pouvoir.

Les dirigeants américains ne prévoyaient pas du tout la nature et l’ampleur de la guerre dans laquelle ils
s’engageaient. Une décennie d’escalade militaire allait suivre, impliquant à son apogée plus de 500 000
troupes.

Les Etats-Unis lâchèrent trois fois plus de bombes au Vietnam que l’ensemble des armées en lâchèrent
lors de la seconde guerre mondiale. Plus de trois millions de Vietnamiens furent tués, et au moins autant
furent blessés, contre 60 000 soldats américains (76). Selon Marilyn Young, 9000 des 15 000 villages
vietnamiens furent détruits, ainsi que 25 millions d’hectares de terres agricoles, 12 millions d’hectares de
forêt, et 1,5 million d’animaux ; on a évalué qu’au sortir de la guerre, il y avait 200 000 prostitués, 879 000
orphelins, 181 000 handicapés, et un million de veuves ; les six villes industrielles du Nord avaient été
grandement endommagées, de même que les principales villes provinciales. Au Nord comme au Sud, la terre
était pleine de cratères et de bombes qui n’avaient pas encore exploser, de sorte que longtemps après la
guerre les fermiers et leurs familles pouvaient encore être sérieusement blessés lorsqu’ils essayaient de
mettre une terre en culture. Dix-neuf millions de tonnes d’herbicide avaient été déversés sur le sud durant la
guerre, et alors que les effets à long terme restaient encore inconnus en 1975, les conséquences en termes de
malformations et de fausse couche commençaient déjà à apparaître.

Quand les Etats-Unis envahirent le Sud-Vietnam, ils étaient vus comme une puissance pratiquement
indestructible qui pourrait imposer sa volonté à presque toute la planète par une intervention militaire directe
ou par sa capacité de contrôle économique. Sa retraite humiliante du Vietnam montra qu’un pouvoir même
aussi grand que celui des Etats-Unis pouvait être vaincu. Les forces vietnamiennes gagnèrent l’indépendance
non parce qu’ils l’emportèrent militairement sur les Etats-Unis, mais parce qu’elles se révélaient capables de
pousser les Etats-Unis à continuer le combat. Bien que les Etats-Unis remportèrent tous les affrontements
militaires d’importance au Vietnam, ils furent forcés de battre en retraite car le coût politique de la victoire
devenait trop lourd alors que des millions d’américains (travailleurs, citoyens, et soldats) ralliaient
l’opposition à la guerre. Cette défaite créa ensuite le « Syndrome Vietnam » - une réticence de la part des
Etats-Unis à s’engager dans toute intervention militaire directe à l’étranger.

On met souvent au crédit du mouvement étudiant d’avoir à lui seul mis fin à la guerre. Il est vrai qu’il
joua un rôle important dans la radicalisation de millions d’Américains contre la guerre, à un moment où les
directions syndicales soutenaient la guerre. Mais les travailleurs américains eurent du mal dès le début à
accepter la guerre, et des sondages montrèrent ensuite qu’ils s’y opposaient dans une proportion plus large
qu’aucun autre groupe. De surcroît, quand l’opposition des travailleurs à la guerre trouva une nouvelle
expression dans la révolte des GI’s, la classe dirigeante américaine fut contrainte de retirer ses troupes au sol,
puis de mettre fin à la guerre.

Ce furent donc ces trois éléments combinés qui entraînèrent la défaite américaine : une forte résistance
nationale au Vietnam ; le développement d’un mouvement anti-guerre de masse à l’arrière ; l’effondrement
complet de la capacité offensive des soldats américains en raison de la rébellion des GI’s.

Pour ceux qui se sont radicalisés avec la guerre et l’occupation de l’Irak par Bush, la question de savoir
si l’Irak est le « Nouveau Vietnam » est maintenant une question de vie ou de mort pour des centaines de
milliers de soldats. Cela pourrait l’être. Cela sera déterminé par deux forces, le peuple irakien et les
travailleurs américains. Le peuple irakien peut-il construire un mouvement qui puisse l’emporter sur la
machine de guerre américaine ? Les travailleurs américains accepteront-ils de porter le coût de la guerre en
termes de vie humaine et de niveau de vie ? Ces questions ne peuvent être résolues que par des luttes de
masse en Irak et aux Etats-Unis. La plus grande leçon du Vietnam est que cela peut se produire mais
uniquement par un combat déterminé de millions de personnes.

Joe Allen est membre de l’International Socialist Organization (ISO)
(Traduction : Jordan Beldgrave)

1 Jonathan Schell, The Time of Illusion (Vintage: New York, 1975), 26.
2 Christian Appy, Patriots: The Vietnam War Remembered from All Sides (Viking: New York, 2003), 393.
3 Stanley Karnow, Vietnam: A History (New York: Penguin, 1986), 626.
4 Les citations sont extraites des discours de Nixon «Rationale for the Invasion of Cambodia,» (30 avril, 1970) in
Marvin E. Gettleman, Marilyn Young, and H. Bruce Franklin, (dir). Vietnam and America (New York: Grove Press,
1995), 452–55.
5 Marilyn Young, The Vietnam War 1945–1990 (New York: Harper Perennial, 1991), 246.
6 Ibid., 237.
7 dans Seymour Hersh, The Price of Power: Kissinger in the Nixon White House (New York: Summit Books, 1983),
47
8 Cité dans William Shawcross, Sideshow: Kissinger, Nixon and the Destruction of Cambodia (New York: Simon and
Schuster, 1979), 214.
9  voir  William Shawcross.
10 James William Gibson, The Perfect War: Technowar in Vietnam (New York: The Atlantic Monthly Press, 1986),
418.
11 Young, 238.
12 Op. cité Hersh, 126.
13 Ibid.
14 Young, 239.
15 Tom Wells, The War Within: America’s Battle Over Vietnam (New York: Henry Holt, 1994), 371.
16 Op. cité, Young, 240.
17 Young, 213.
18 Gibson, 300.
19 Karnow, 602.
20 Young, 213.
21 Op. cité, Gibson, 185–86.
22 Ibid, 245.
23 Les Etats Unis, bien évidemment, disposaient de bien de « sanctuaires » y compris en Thaïlande et à Guam.
24 Op. cité, Wells, 421.
25 Ibid, 420–27.
26 Extraits de l’ouvrage de Col. Robert D. Heinl, The Collapse of the Armed Forces in Vietnam and America, 335.
27 Richard Moser, The New Winter Soldiers: GI and Veteran Dissent During the Vietnam Era (New Brunswick, New
Jersey: Rutgers University Press, 1996), 41.
28 Christian Appy, Working Class War: American Combat Soldiers and Vietnam (Chapel Hill, NC: University of
North Carolina, 1993), 207.
29 Ibid., 255.
30 Ibid., 208.
31 Howard Zinn, A People’s History of the United States (New York: Perennial Classics, 1999), 492–93.
32 Donald Duncan, «The whole thing was a lie!».
33 Zin, 493.
34 Ibid. voir Robert Sherrill : Military Justice is to Justice as Military Music is to Music (New York: Perennial, 1971).
35 Zinn, 493.
36 Moser, 41.
37 Appy, Working Class War, 224.
38 Young, 231.
39 Ibid.
40 Se reporter à l’ouvrage de  Andrew E. Hunt, The Turning: A History of Vietnam Veterans Against the War (New
York: NYU Press, 1999), 22–54.
41 H. Bruce Franklin, Vietnam and other American Fantasies (Amherst: University of Massachusetts Press, 2000), 61.
42 Op. cité, Col. Robert D. Heinl, 335.
43 Appy, Working Class War, 231.
44 Ibid.
45 Franklin, 63.
46 Ibid, 64.
47 Voir Joel Geier, «Vietnam: The Soldiers’ Rebellion», International Socialist Review 9, Fall 1999.
48 Op. cité, Hunt, 133.
49 Ibid., 134.
50 Young, 256.
51 Voir Gerald Nicosia, Home to War (New York: Three Rivers Press, 2001), 84
52 Young, 256.
53 Nicosia, 111.
54 «Vietnam Veterans Against the War: Testimony to the US Senate Foreign Relations Committee» (April 22, 1971),
in Vietnam and America, 455–62.
55 Nicosia, 141.
56 Ibid., 142.
57 Ibid.
58 Appy, Patriots, 395.
59 Heinl, 326.
60 Young, 211.
61 Ibid., 626.
62 voir Shawcross, 210.
63 Voir Gibson, chapter 15.
64 voir Ellsberg A Memoir of Vietnam and the Pentagon Papers (New York: Viking Adult, 2002).
65 Fred Emery, Watergate: The Corruption of American Politics and the Fall of Richard Nixon (New York:
Touchstone, 1994), 8.
66 Karnow, 577.
67 Ibid., 634.
68 Young, 260.
69 Ibid., 270.
70 Voir Gareth Porter, A Peace Denied: The United States, Vietnam, and the Paris Agreement (Bloomington: Indiana
University Press, 1975).
71 Appy, Patriots, 396.
72 Op. cité, Nguyen Tien Hung et Jerrold L. Schecter, The Palace File: Vietnam’s Secret Documents (New York:
Perennial Library, 1986), 146.
73 Young, 280.
74 S. D. Wesbrook, «The Potential for Military Disintegration,» in S. C. Sarkesian, (dir), Combat Effectiveness
(Beverly Hills, Ca.: Sage Publications, Inc., 1980), 270
75 The New York Times, July 1, 2003.
76 AFP :    http://www.rjsmith.com/kia_tbl.html#press.
77 Young, 302.
______________________________
1 Pour lire (en anglais) sur le web des informations très détaillées, mises à jour plusieurs fois par semaine, en
provenance de soldats américains en révolte contre la guerre en Irak, voir http://www.militaryproject.org/
2 Cet article est paru en anglais dans International Socialist Review N° 40 en mars 2005. Il est le dernier dans une série
de trois articles sur la guerre du Vietnam. On peut lire les autres articles en anglais sur le site web www.isreview.org
 
 

 

poing rougeSocialisme International   anticapitalisme&révolution

Revue trimestrielle publiée par des militant(e)s
de la Ligue Communiste Révolutionnaire
N° 1  novembre 2001  N°  2 février 2002
Dossier : Palestine
Supplément "Comment battre Le Pen"
N° 3 mai 2002
N° 4  juillet 2002 N° 5 octobre 2002
Dossier : Quel parti nous faut-il ?
N° 6 février 2003
Dossier : Economie
 N° 7 juin  2003
Dossier : la Socialdémocratie
N° 8 septembre 2003
Dossier : la Libération des femmes
 N° 9 janvier 2004 
Dossier Islam et politique
N° 10 juin 2004
Dossier : En défense de Lénine
N° 11 novembre 2004
Dossier : Combattre l'impérialisme
N° 12 mars 2005
Dossier : Ecole et capitalisme
N° 13 août 2005
Dossier : Altermondialisme et anticapitalisme
Site web de la LCR       Liens       Bibliothèque anticapitaliste Abonnez-vous à la revue ou au bulletin électronique