Un nouveau parti anticapitaliste!
 
Le travail uni de la gauche du Non lors de la campagne contre la constitution européenne ouvre à nouveau la question du regroupement de la gauche radicale. Dans cet articleJohn Mullen livre sa contribution au débat. Nous encourageons nos lecteurs àréagir sur cette question cruciale.

Après la magnifique victoire au référendum, toutes les organisations de gauche sont chamboulées. Crise de légitimité pour le PS et les Verts dont les directions ont voulu le Oui. Contradictions chez le PCF, tendu entre dynamique populaire et projets gouvernementaux. Crise de croissance pour la gauche radicale, confrontée soudain à de nombreux problèmes nouveaux. Comment transformer l’essai, comment continuer la dynamique, quelles organisations construire ?
 

La résultante de la situation actuelle dépend de trop de facteurs pour qu’on puisse espérer deviner la configuration nouvelle même d’ici six mois. Mais cette nouvelle étape dans une radicalisation politique qui dure depuis près de dix ans signifie qu’il y a l’espace aujourd’hui pour un nouveau parti anticapitaliste en France, un parti qui pourrait permettre à la gauche révolutionnaire de sortir définitivement du ghetto de la marginalité, et à ceux qui se battent contre l’ultra-libéralisme sans un projet politique d’ensemble de participer à une construction. Si les révolutionnaires ne prennent pas l’initiative pour créer, avec d’autres, un tel parti, une occasion pourrait être ratée qui ne reviendra pas de si tôt. 
 

L’altermondialisme n’est pas le seul vecteur de la radicalisation politique en France. Depuis quelques années, la gauche révolutionnaire retrouve une audience accrue. Les meetings organisés par l’extrême gauche, que ce soit au cours des élections de 2002 et 2004 ou au cours de la campagne pour le référendum ont été d’une taille qu’on n’avait jamais vue. Une vague de nouveaux adhérents à la LCR, malgré la difficulté de les intégrer durablement dans l’organisation, va dans le même sens.1 Les JCR aussi recrutent et commencent à sortir du ghetto de l’extrême gauche.
 

Des milieux plus à gauche ont émergé dans le PCF ; sans réussir pourtant à se cristalliser durablement.La gauche du PS a gagné beaucoup de soutien et une certaine cohérence interne. Ainsi elle a été capable, après des hésitations initiales, de contribuer de façon très significative à la victoire du Non, même contre la direction du PS. Autour du courant PRS (Pour la République Sociale), une dynamique vers une action unie avec la gauche radicale est en marche, et les résultats du congrès du PS à l’automne décideront l’avenir de cette dynamique, voire même d’une scission du PS sur sa gauche.
 

Depuis quelques années, le mouvement féministe a commencé à renaître (marche mondiale des femmes... intervention de la coordination féministe dans la campagne pour le Non2) , et d’autres éléments de la « gauche sans parti » ont progressé, avec des hauts et des bas (comités Palestine, AC !...). Une remontée modeste mais réelle des effectifs des organisations anarcho-syndicalistes et libertaires a également été enregistrée.
 

Les liens quasi-organiques entre la CGT et le PCF ont été rompus, en raison du déclin de ce parti. Les options politiques des syndicalistes se libèrent. Des syndicats comme le groupe Solidaires s’engagent en politique en dehors des grands partis, au sein d’ATTAC ou ailleurs. Et nous avons vu à l’intérieur de la CGT le développement d’une opposition politique aux options de Thibault, dans l’engagement pour le Non contre son avis.
 

Dans les milieux altermondialistes, le souci de disposer d’un levier politique pour aller plus loin que des campagnes éparpillées est régulièrement présent. Même certaines initiatives que nous pouvons considérer comme erronées, telles que les listes « 100% altermondialistes » ou les listes « Euro-Palestine » en 2004 lors des élections, montrent la conscience qu’une traduction politique manque. Déjà en 2002 la réussite à court terme dans les élections municipales de listes « citoyennes » ou « motivé(e)s » avait servi à souligner ce vide. 
 

Une certaine remontée de la combativité syndicale n’est pas étrangère à ces radicalisations. La France semble engagée dans une période d’explosions régulières de luttes, sans qu’il ne s’agisse d’une montée continue et générale de la combativité, ni d’une resyndicalisation à une échelle de masse. Malgré quelques grèves symboliques importantes (telle que la grève chez H et M), les conflits dans le secteur privé ont baissé depuis la fin du cycle de négociations sur le RTT.3

Appels
 

Dans cette situation, les appels à l’unité de la gauche radicale ne manquent pas, mais ont du mal à déboucher sur une cristallisation organisationnelle solide. La crise de confiance en la gauche établie est profonde - le 21 avril 2002 en témoigne. Mais en l’absence d’une alternative visible et massive les partis de la gauche plurielle ont pu profiter, comme lors des élections de 2004, de la colère contre la droite.
 

En 2005, le potentiel pour un nouveau parti est encore plus grand que lors des années précédentes. D’abord la victoire du Non a donné un avant-goût de ce qui est possible. Deuxièmement, le mouvement lycéen, sévèrement réprimé à coup de matraques et de condamnations, a radicalisé une partie de la jeunesse scolarisée, qui pourrait former un élément clé d’une nouvelle organisation.
 

Quelles sont donc les forces disponibles ? C’est une question très difficile à régler, car, contrairement à la guerre militaire où le nombre de soldats de chaque côté est fixé dès le début de la bataille, la lutte des classes peut permettre l’émergence de nouveaux bataillons si la dynamique est convaincante .
 

La sympathie générale à gauche pour l’anticapitalisme est évidente. Un sondage en 2003 montrait que, parmi un échantillon de sympathisants de gauche et altermondialiste, 48% des personnes se sentaientproches des idées « anticapitalistes » 27% proches des idées « révolutionnaires », 12% des idées « trotskistes ».4 Ces chiffres changent sans doute un peu d’année en année, mais forme la base du potentiel. Nous pouvons construire un parti anticapitaliste bien plus large que les seuls révolutionnaires, sans se limiter à un discours antilibéral.
 

Tous ces facteurs favorables ne sont évidemment que des indicateurs qu’un potentiel accru pour la formation d’un nouveau parti existe. Des obstacles importants existent également. Ce ne sont pas les sources de division au sein de la gauche du Non qui manquent. Nous pensons qu’il est tout à fait possible de bâtir une organisation réunissant des révolutionnaires et des réformistes conséquents, dès que nous sommes d’accord sur des revendications immédiates comme la défense des services publics. Mais sur d’autres questions nos divisions sont immédiates et parfois irréconciliables (sur la définition de la laïcité et la nécessité de défendre tous les opprimés, cela semble évident).
 

Les pessimistes diront également qu’il n ‘y a pas assez de demande pour une nouvelle formation. Il nous semble pourtant que le danger principal est celui de rater le coche. Presque toutes les forces et les théoriciens de gauche étaient très surpris par le vote pour le non et par la mobilisation massive autour du Non au référendum. N’avons-nous pas sous-estimé la radicalisation en cours ? 


 

Le tournant du 29 mai

La victoire du 29 mai pourrait constituer l’événement fondateur d’un nouveau parti. Cependant il est important de souligner de quel type de victoire il s’agit - d’une victoire idéologique qui enlève la légitimité qui restait au gouvernement, et une victoire politique, qui jette dans la crise tous les partis politiques qui défendent par conviction ou fatalisme le capitalisme libéral. D’une autre ampleur aurait été une victoire contre la réforme des retraites. Une nouvelle force va devoir prouver rapidement sa capacité de contribuer àdes victoires - locales ou nationales - qui changent les conditions de vie et de travail des gens. Aussi importante que soit la victoire du Non, il ne faut pas oublier qu’il peut alimenter une tendance à reporter sur le plan politique une mobilisation que les travailleurspeinent à organiser dans les entreprises et les services publics. La journée de grèves et de manifestations du 21 juin 2005 n’a pas mobilisé les travailleurs largement. Le gouvernement, malgré la claque énorme qu’il a prise, n’hésite pas à profiter de nos faiblesses sur le terrain pour imposer une politique encore plus libérale que celle qui l’a précédée (code du travail...)
 

L’enthousiasme dans lequel se sont maintenus les collectifs pour le Non est un facteur très positif. Il faut pousser à la coordination des collectifs et leur implication dans des campagnes unies. Un puissant mouvement uni contre le libéralisme pourrait en sortir.
 

Mais le nouveau parti ne pourra pas surgir de façon automatique de ces collectifs. Tout d’abord parce qu’un très grand nombre des participants n’en veulent pas, et c’est bien sûr leur droit. Le nouveau parti devra être construit en parallèle.
 

La première étape pour les révolutionnaires est d’être ouverts sur la stratégie choisie. La tactique de comment et quand exactement fonder une nouvelle organisation est complexe - on ne proclame pas un parti à n’importe quel moment. Mais il faut déclarer ouvertement que c’est cela qu’il faut, expliquer le besoin d’un nouveau parti et ses principales caractéristiques. Il faut populariser l’idée, contre l’idée courante que tout parti politique ne peut qu’être corrompu, récupérateur, dogmatique ou traître.
 

L’ennemi est bien organisé et coordonné et dispose de tous les outils pratiques organisationnels et intellectuels dont il a besoin. De notre côté également nous devons être mieux organisés, pour ne pas tomber dans les écueils de mouvements dispersés ou seulement réactifs. 
 

Un nouveau parti ne donnerait pas forcément immédiatement des résultats spectaculaires. Dans ce dossier, Murray Smith explique les premiers résultats qui ont été possibles dans d’autres pays, pays qui, pour la plupart vivent ces dernières années un niveau de lutte de classe bien plus bas que celui de la France. 

L’idée anti-parti
 

Quand nous parlons du besoin d’un nouveau parti nous nous affronterons immédiatement aux arguments de ceux qui pensent que les partis politiques sont dépassés, que nous sommes entrés dans l’époque des réseaux, du consensus, du nouveau, et que les partis appartiennent à un monde révolu... Il faut répondre à ces arguments avec patience et imagination. 
 

Et il faut que la lutte pour un nouveau parti soit menée publiquement, pas en débats de couloirs entre instances dirigeantes des différents partis et organisations. Se taire sur les besoins de la situation par souci de consensus dans le mouvement serait catastrophique.

Quel nouveau parti ? 
 

Il existe une grande confusion même parmi les révolutionnaires sur le type de parti qu’il faudrait.Certains veulent un parti révolutionnaire léninistede débat démocratique et d’action déterminée. D’autres veulent un parti qui dépasserait le débat de réforme contre révolution. D’autres encore veulent un parti anticapitaliste comme fin en soi, pour approfondir la résistance.
 

Dans notre revue nous avons souvent écrit sur le type de parti qui nous semble nécessaire à long terme pour gagner5. Pour aller rapidement : un parti démocratique, centralisé, dynamique, avec des analyses marxistes solides mais non figées, populaire et tourné vers l’extérieur.
 

Nous restons convaincus que la construction d’un tel parti doit être un objectif prioritaire. Mais dans une période où le marxisme militant est tellement minoritaire il nous semble utile de défendre l’idée d’un parti anticapitaliste plus large. Ceci en toute transparence - il est impossible d’imposer les idées marxistes aux militants, mais nous n’avons pas à renoncer à ces idées pour autant.6 Nous dirions « faisons ensemble l’expérience d’un parti large anticapitaliste ; nous espérons que dans la lutte la pertinence des idées léninistes deviendra plus claire». Il n’y a aucune contradiction à vouloir construire un nouveau parti anticapitaliste large tout en défendant l’idée que à moyen terme c’est un parti révolutionnaire qu’il faudra.

Forces disponibles ?
 

Si le souci de cristallisation politique est largement partagé, il est normal, dès qu’on parle plus précisément, de trouver des désaccords importants. Aucune nouvelle force ne fera l’unanimité immédiate au sein de la gauche radicale !
 

Il est logique que les directions du PS et des Verts, et en grande partie le PCF cherchent à « ressouder » la gauche après la division entre Oui et Non lors du référendum. C’est la meilleure façon pour eux d’avancer leur stratégie ‘par en haut’. Et une partie de leurs militants suit cette stratégie. Il faut continuer à résister à ces tentatives de rafistolage Oui-Non. L’embarras des directions du Partis socialiste et des Verts est une chose excellente. Il est juste qu’ils paient le prix fort pour s’être aussi éloignés des revendications et des souhaits de la masse des gens.
 

Il est évident qu’au sein des mouvements ou des forces politiques issues du « Non » on ne va pas refuser la participation dans la lutte de militant(e)s qui ont voté « Oui» mais qui s’opposent à la destruction des services publics et à la dictature du profit. Mais marginaliser dans ces luttes les dirigeants politiques, locaux ou nationaux, qui ont fait campagne pour le Oui est tout à fait nécessaire. Mettons en place un mouvement antilibéral énergiqueet efficace et une force anticapitaliste structurée.Après, les militants qui ont voté Oui pourront mieux réfléchirà leurs erreurs.
 

Si les alliances électorales, telles que la candidature unique des Non de gauche à Nancy constituent une initiative très prometteuse qui peut contribuer à la mise en place des conditions pour un nouveau parti, nous devons viser une structure plus solide qu’une alliance électorale - un véritable nouveau parti.

La gauche du PS
 

Nous ne pouvons pas savoir quels courants organisés voudraient participer à ce parti. Nous ne savons pas par exemple comment va évoluer la gauche du parti socialiste. Les tenants du Non dans le PS ont déclaré : 

Pour notre part, nous travaillons à l'élaboration d'un manifeste que nous soumettrons à d'autres socialistes européens désireux comme nous de rénover la social-démocratie.7
 

La direction actuelle du Parti socialiste, pourtant, ne cherche pas à se renouveler. François Hollande, Dominique Strauss-Kahn, Martine Aubry et Jack Lang espèrent qu’au congrès du PS ce sont des tenants du Non qui seront sanctionnés voire chassés. Difficile à savoir ce que ça va donner.
 

Peut-on convaincre une partie de la gauche du PS d’abandonner la ‘rénovation du PS’ et rejoindre une alternative ? Cela ne dépend pas que de nous, mais notre volonté d’y arriver est un des facteurs qui peuvent influencer leur choix. Ce serait en tout cas une attitude sectaire et irresponsable de ne pas le tenter, sous prétexte que ce ne sont que des « traîtres sociaux-démocrates ». Déjà c’est la campagne unitaire de la gauche radicale qui a poussé la gauche du PS à s’impliquer activement dans la campagne pour le Non - ce n’était pas gagné d’avance.

Le PCF
 

La direction du PCF est en plein bouillonnement. D’un côté Marie Georges Buffet partage des tribunes de plus en plus souvent avec la LCR, d’un autre son intention d’utiliser la mobilisation de gauche pour renégocier une alliance gauche plurielle sur une base un peu plus à gauche est facile à voir. A la Fête de l'Humanité en septembre, François Hollande est invité à intervenir, au même meeting où interviendra notre camarade Olivier Besancenot. La marge de manoeuvre de la direction du PCF dépendra aussi des initiatives de la gauche radicale dans les mois à venir. 


 

Il est normal de son point de vue que le PCF vise avant tout à préserver ses 12 000 élus.Et on voit clairement que le lancement d’une pétition adressée à Chirac pour lui demander de respecter la décision du référendum n’est pas à la hauteur des enjeux, c’est le moins qu’on puisse dire. L’idée générale reste d’attendre 2007.
 

Buffet appelle ouvertement au recollage de la gauche plurielle sur des bases plus à gauche, avec une participation supplémentaire des groupes comme la LCR.

j’affirme ... que la seule façon de répondre aux attentes de notre peuple est que la gauche, toute la gauche se rassemble, dans un débat exigeant et sans tabous, pour construire ensemble l’alternative politique nécessaire.8
 

Pour Buffet, la victoire au référendum constitue « un appel sans précédent à ce que la gauche, toute la gauche, se rassemble sur un programme politique rompant avec le libéralisme. Il élève d’une façon que nous ne pouvions même pas prévoir voici quelques mois, le niveau du possible. »9
 

Ce sont les appareils politiques qu’elle privilégie. La poursuite du travail des collectifs pour le Non est présentée par Buffet comme unpetit détail supplémentaire. L’implication du plus grand nombre de militants PCF dans la construction des collectifs pour le Non peut aider à contrebalancer la stratégie électoraliste de Buffet. Mais à moyen terme, il faudra un nouveau cadre organisationnel pour amener des militants à rompre avec le PCF.

Qui peut fonder un nouveau parti ? 
 

Peu d’organisations en dehors de la LCR ont la légitimité dans les mouvements pour appeler à la fondation d’un nouveau parti, situation qui lui confère une responsabilité particulière. L’influence de la LCR va beaucoup plus loin que ses adhérents. Son rôle dans la campagne pour le Non au référendum est reconnu par l’ensemble du camp de Non - ceci est également reflété dans la popularité énorme de Olivier Besancenot. Plus de 30% des français sondés déclarent qu’ils souhaitaient « le voir jouer un rôle important au cours des mois et des années à venir? »10.
 

Un tel appel ne sera pas chose facile. D’abord il n’y a pas de consensus au sein de la LCR sur la nécessité d’une nouvelle organisation et la méfiance de ses militants envers le PS et le PCF tourne souvent au sectarisme. Deuxièmement parce qu’un tel appel sera sans aucun doute suivi de maintes accusations de « récupération » par la très influente gauche sans-parti. Pour répondre à de telles accusations, il faudra faire preuve de beaucoup de patience et de pédagogie. 

Quelles revendications ?
 

Une force politique montante se fait porter dans la conscience populaire souvent par ses premières revendications. Et dans l’après mai, la LCR et le PCF ont chacun présenté « dix propositions » censées représenter « un plan d’urgence ». 11 Les propositions de la LCR qui « vise à jeter les bases d’une réelle alternative aux politiques libérales que nous subissons dans tous les domaines » comprennent par exemple l’interdiction de tous les licenciements, collectifs ou individuels, l’ouverture des livres de compte des entreprises, et la fin de l’énergie nucléaire. Dans chacun de dix domaines, ce « plan d’urgence » donne des propositions pour « rompre avec le libéralisme » - la nationalisation des trusts pharmaceutiques, le développement d’un service public de la petite enfance, la liberté de circulation et d’installation de tous les immigrés, l’abolition de la dette du tiers monde.
 

Ce plan d’urgence semble avoir un objectif purement propagandiste, car il n’est pas devenu un axe central du travail de la LCR, simplement un tract de plus. 
 

Plus fondamentalement, le type de revendication mis en avant n’est pas du genre à regrouper les plus mobilisés et les plus radicauxdes travailleurs. Bien des revendications ne correspondent pas au rapport de forces. Qui en dehors des révolutionnaires demande actuellement l’interdiction de tout licenciement ou l’ouverture des frontières ? On peut regretter que ces revendications ne semble pas possible aux travailleurs, mais c’est un fait. D’ailleurs la liste des revendications de la LCR est très longue. Ceux qui sont d’accord avec l’ensemble se retrouvent sans doute déjà dans une organisation révolutionnaire ! 
 

Le danger est de jouer à ‘Monsieur plus’ - proposer une liste de revendications plus à gauche que la liste présentée par les autres forces, afin de ressouder ses militants. Beaucoup des revendications n’ont pas de lien avec les moyens d’action dont dispose le mouvement. C’est le cas, à notre avis, concernant le « processus constituant » revendiqué après le référendum. Olivier Besancenot appelait à un processus constituant qui passerait par l’élection d’une assemblée constituante européenne élue au suffrage universel. Mais c’est une revendication qui pourrait uniquement être satisfaite par une reddition sans combat des classes dirigeantes européennes - peu probable - ou dans une situation insurrectionnelle loin de la situation présente.
 

Avant tout, le problème de fond de ce plan ne se situe pas au niveau du choix de revendications, mais sur le fait que ce n’est pas une liste de revendications qu’il faut, mais un plan d’action pour élargir la mobilisation anti-libérale en cours, reconstruire les syndicats, construire un nouveau parti. Ce qui nous manque n’est pas le « bon » programme ou les « bonnes » revendications (une confusion qui a hanté l’histoire du trotskisme) mais les leviers pour accélérer la dynamique de mobilisation et de prise de conscience des travailleurs.
 

Bien sûr la configuration d’une nouvelle force ne dépend pas seulement des révolutionnaires, encore moins d’un petit courant comme Socialisme International. La question la plus importante n’est pas d’où viendront les militants et comment être sûr de ne pas permettre une influence excessive d’idées réformistes. Elle est plutôt de savoir ce qu’un nouveau parti devrait faire et dire. Nous esquissons ici quelques idées. Il faudrait un parti anti-électoraliste, un parti anticapitaliste, un parti des luttes, de recrutement et de débats.

Un parti anti-électoraliste
 

Le danger de l’électoralisme est omniprésent actuellement me^me au sein de l’extrême gauche. 

Il y a une base objective à cet électoralisme. Il vient non seulement des dirigeants de grands partis, soucieux de garder leurs élus pour « mieux gérer » le capitalisme, de façon plus humaine. Mais aussi, dans une longue période où les grèves et les syndicats n’emportent pas facilement des victoires,la tentation des travailleurs et des opprimés de chercher un sauveur pour résoudre les problèmes à leur place est inévitable et peut devenir très fort. « Et vous, qu’est-ce que vous feriez pour nous ? »
 

Expliquer et ré-expliquer que nous avons besoin d’un parti qui permet de mieux organiser et développer les luttes des travailleurs et des opprimés, et pas d’un parti qui résolve les problèmes à la place des travailleurs est une tâche primordiale. Le slogan de Lénine « Une bonne grève vaut dix élections » n’est peut être pas à prendre au pied de la lettre, mais des élus d’un parti anticapitaliste auront comme tâche d’expliquer sans cesse le rôle secondaire qu’ils occupent et le rôle fondamental de la lutte des gens ordinaires. Le bilan des députés européens révolutionnaires était positif dans ce sens, mais la conscience que les luttes sont plus importantes que les élections est loin d’être universelle même à l’extrême gauche.


 

Des forts scores électoraux sont rassurants pour des organisations révolutionnaires, car ils permettent de vérifier l’influence de nos idées dans la classe. Mais on a vite fait de surestimer l’importance des élections, et le système de remboursement des frais électoraux ne fait que renforcer cette tentation. Une candidature unitaire de la gauche radicale pour les présidentielles de 2007 pourrait être une excellente chose, mais le facteur clé est quelle organisation sera derrière lui ou elle. Une campagne présidentielle unie pourrait permettrede créer une dynamique militante extrêmement utile, tant que l’axereste le développement de la combativité, de l’organisation et de la conscience des travailleurs et des opprimés.
 

Certains camarades dans la LCR proposent déjà que, dans le cadre des collectifs maintenus pour le non, il y ait discussion sur des candidatures communes aux élections. C’est une bonne initiative, car il faut que ce mouvement en herbe occupe le terrain politique. Mais la proposition est insuffisante dans la mesure où il faudrait annoncer clairement l’objectif d’un nouveau parti politique. 

Un parti anticapitaliste
 

Il y a beaucoup de confusion entre les termes « anti-libéraux » et « anticapitaliste ». Parfois même les termes sont utilisés ensemble comme si l’un impliquait l’autre. On peut pourtant tout à fait être antilibéral sans être anticapitaliste. Ceci implique souvent qu’on veut s’opposer à l’aggravation de la pauvreté, de la précarité et la guerre sans être convaincu qu’un autre système économique est possible. L’affiche pour la Fête de l’Huma 2005 porte le slogan « anti-libéraux du monde, unissez-vous », et non « anticapitalistes... », ce n’est pas un accident. Pour des salariés ordinaires, être anti-libéral ou anticapitaliste peut être synonyme, mais pour des courants politiques, le mot « anticapitaliste » a un poids utile. Si un parti est fondé sous l’étiquette « anticapitaliste » il sera sûr de regrouper ceux qui n’ont pas comme priorité de sauvegarder leur place dans les institutions existantes.Il ne pourrait s’agir dans un premier temps d’un véritable parti de masse. Mais il peut y avoir le potentiel de construire rapidement un parti dynamiquede vingt ou trente mille membres autour d’un programme anticapitaliste simple.

Un parti de luttes
 

Il faut un parti qui développe encore plus un des mérites actuels de la LCR - un parti qui intervient dans les luttes locales, nationales ou internationales de façon pédagogique et concrète. Mais qui intervient ouvertement sous sa propre étiquette. Le parti devrait disposer d’une presse populaire et accessible, qui ne requiert pas un très haut niveau de connaissances politiques pour lire. 
 

Il faut un parti avec une dynamique de recrutement, qui donne envie à des gens ordinaires d’adhérer, donc qui ne pose pas de conditions excessives d’activité ou de cotisations pour l’adhésion.
 

Si l’adhésion à un nouveau parti est centrée autour des luttes, il ne faut pas pour autant négliger les questions d’analyse et de théorie (sur l’impérialisme, sur le syndicalisme, sur l’oppression...). Tout doit pouvoir être débattu - de l’Appel des indigènes de la République à l’adoption des enfants par les homos - dans une ambiance de respect mutuel.
 

A moyen terme il faut un parti capable de diriger les luttes de notre classe. Lors des grandes vagues de lutte, comme pour défendre les retraites, quand les directions des grandes confédérations syndicales appellent à nouveau au fatalisme et au compromis pourri, un parti qui peut avoir l’influence, construit sur son implication dans des plus petites luttes, pour présenter une stratégie alternative. Quand la LCR appelait à la grève générale en 2003, c’est notre petite taille et notre manque d’influence à l’échelle de la classe qui a voulu que l’appel reste propagandiste. 

Dangers
 

Le plus grand danger est de laisser couler la situation, de ne rien faire ou de se limiter à des initiatives très timides sous prétexte qu’il n’y a pas assez de consensus.Si la gauche radicale ne réussit pas à mettre en place une nouvelle force, ceux de la gauche plurielle qui souhaite un rafistolage au cours duquel on oubliera peu à peu le référendum réussiront, même si les collectifs continuent à fonctionner comme une version élargie et plus dynamique d’ATTAC.
 

L’autre danger est stratégique. C’est d’entretenir la confusion autour de la question des conditions dans lesquelles les révolutionnaires pourraient participer à un gouvernement.
 

La multiplication de formulations nouvelles et créatives ne peut pas évacuer cette question.


 

Le projet de manifeste de la LCR explique que

« Un gouvernement aussi fidèle aux intérêts des travailleurs et des opprimés que les gouvernements de la bourgeoisie le sont aux intérêts du capital, devrait donc choisir son camp, soutenir ces nouvelles formes démocratiques, favoriser leur extension, encourager leur centralisation... socialiser le pouvoir » 12

et ailleurs


 

« Il faut abattre la V° République. Non pour revenir à un système parlementaire comme celui de la IV° République mais pour aller vers une rupture démocratique avec les institutions politiques actuelles et donner vraiment la parole au peuple et aux salariés.13
 

Un nouveau parti anticapitaliste ne pourrait pas avoir une position précise sur le renversement de l’Etat et son remplacement par un nouvel Etat (car nous voudrions rassembler l’essentiel des militants anticapitalistes et il n’y a pas de consensus). Ceci ne veut aucunement dire que la question est dépassée. Au sein d’un nouveau parti anticapitaliste, les révolutionnaires auront à développer des explications sur le fonctionnement et le rôle de l’Etat sous le capitalisme et sur le besoin d’un nouvel Etat. Ce travail comprend une clarification de l’histoire de l’Etat ouvrier dans le passé.


 

Il faut voir petit pour voir grand
 

Le noyau du problème est la dynamique. Une nouvelle organisation doit disposer d’une visibilité et d’une accessibilité très grande. Il doit donner envie aux gens d’y adhérer et de recruter. C’est la dynamique de construction qui est la plus importante. C’est pour cela que - sans, bien évidemment comparer la situation dans les deux pays - l’organisation Respect en Angleterre a montré une chose importante. En commençant dans quelques villes et quelques quartiers où ils disposaient d’équipes militantes enthousiastes, ils ont pu construire rapidement les prémisses d’une nouvelle force. 
 

La crise a déjà duré plus longtemps qu’elle n’aurait dû. C’est seulement la crise encore plus grave de la social démocratie qui l’a empêchée de profiter pleinement de l’incapacité jusque là des forces de la gauche radicale de lancer une nouvelle organisation unitaire. Les opportunités n’attendront pas patiemment qu’on sache en profiter.

John Mullen (LCR Montreuil)

1 Après le référendum, il y a des signes d’une nouvelle vague d’adhésions.

2 Voir le site web de l’appel des 200 www.appeldes200.net/

3 Nombre de journées individuelles de grève en France en 2003 :
- Secteur privé : 224.000
- Secteur des transports publics : 505.000
- Secteur de la fonction publique : plus de 3,6 millions (source : DARES)

4 Sondage Louis Harris pour l’Express 13/11/2003. D’autres résultats comprirent : proches des idées écologistes 84%, communistes 32% Tiers-mondistes 66%

5 Voir le dossier « Quel parti nous faut-il ? » dans Socialisme International N° 5, et mon article dans le numéro 4 de notre revue. On peut les lire sur le site web www.revue-socialisme.org

6 Et il est très dommageable de faire des compromis sur l’analyse théorique simplement à cause du manque de popularité de nos idées, comme le proposent certains.

7 Appel à l'unité des socialistes pour répondre à l'espérance du peuple de gauche Appel lancé par : Henri Emmanuelli (Nouveau Monde), Marc Dolez (Forces Militantes), Jean-Pierre Masseret (Motion A), Gérard Filoche (NPS)juin 2005.

8 Conseil national du PCF 10.06.2005

9 Conseil national du PCF 10.06.2005

10 SOFRES. En juin 2005 les chiffres pour d’autres personnalités de gauche furent les suivants : Marie Georges Buffet 24%, Lionel Jospin 29%, Laurent Fabius 29%, Bertrand Delanoë 42%

11 Cette démarche a une histoire dans le trotskysme. Il puise ses origines dans le programme de transition écrit par Trotsky en 1938. Sans procéder ici à une analyse approfondie de ce texte qui le mériterait pleinement, on peut dire que le but était de jeter un pont entre les milieux révolutionnaires très restreints et le mouvement de masses. Ceci en mettant en avant des mots d’ordre que le mouvement reconnaîtrait comme les siens mais qui ne pouvaient pas être mises en avant par les directions réformistes.

12 Projet de manifeste de la LCR

13 Projet de manifeste

 

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