La gauche radicale en Europe
 

Dans un article publié à la suite des élections législatives britanniques, Alex Callinicos écrit que « la percée de Respect aux élections législatives n’était pas le seul succès que la gauche radicale en Europe aura connu cette année » (1). C’est exact : plusieurs consultations électorales le confirme, nous y reviendrons. Et puis les succès électoraux sont quantifiables. Mais d’autres indices, moins quantifiables, existent aussi – le rôle capital joué par la gauche radicale dans les campagnes pour les « Non » français et néerlandais, ou dans les mobilisations autour du G8 en Ecosse.

C’est en 1999 que la gauche radicale a fait sa première percée remarquée, aux élections européennes et dans une série de consultations nationales. Depuis, des partis de la gauche radicale sont devenus des véritables acteurs de la vie politique dans plusieurs pays. Mais au fait, qu’est-ce que cette « gauche radicale » ? Pourquoi fait-elle son apparition maintenant et pas il y a 20 ou 25 ans ? Comment la définir ? Quelles forces la composent ? Et puis, gauche radicale, gauche anticapitaliste, gauche antilibérale, gauche révolutionnaire, est-ce la même chose ?

Pour commencer, pourquoi maintenant, ou tout au plus depuis 10 ou 15 ans ? Et pourquoi en Europe – et dans quelle Europe ?  Nous assistons à l’apparition d’une nouvelle gauche à cause de l’évolution de l’ancienne gauche face au tournant néolibéral du grand capital et aux bouleversements de la situation internationale. Après 1945, dans le cadre de ce qu’on peut appeler un compromis social ou le consensus d’après-guerre, ont été établis dans une série de pays des modèles d’Etat social ou d’Etat-providence. Et pas dans n’importe quels pays. Il s’agit des pays capitalistes avancés d’Europe occidentale, à l’exception de ceux comme l’Espagne ou le Portugal qui étaient encore sous le joug fasciste. Dans certains cas il s’agissait d’étendre qualitativement des éléments qui existaient déjà - de protection sociale, d’accès gratuit à la santé et l’éducation, de services publics et de secteurs nationalisés, d’intervention de l’Etat dans l’économie. Dans d’autres il s’agissait de partir d’un niveau plus bas.  Mais le résultat était partout la création d’un nouveau consensus ou compromis entre les classes. En fait le compromis n’était pas à proprement parler entre la classe ouvrière et la bourgeoisie mais entre celle-ci et les appareils bureaucratiques, politiques et syndicaux, du mouvement ouvrier. Pourtant le compromis était réel et il apportait des bienfaits réels aux salariés. Ce n’était d’ailleurs pas un phénomène uniquement européen, ou plutôt ouest-européen, le même modèle social se développait aussi en Australie, en Nouvelle-Zélande et au Canada (2). Il n’y avait pas une seule explication, mais plusieurs facteurs à l’oeuvre. La peur de la révolution et de l’extension du bloc soviétique en était un, très réelle en France et en Italie, par exemple. Mais il y avait aussi de la part des secteurs dominants de la bourgeoisie la volonté de trouver une forme de domination plus stable après les déchirements de l’entre deux guerres.

Ce modèle social était donc propre au plupart des pays capitalistes avancés, à de degrés différents, mais avec un socle commun. Ce qu’on ne dira jamais assez en France, où le mythe que l’Etat social et les services publics sont des spécificités françaises a la peau dure…Et, preuve qu’il s’agissait d’une orientation générale des classes dirigeantes, ce modèle sociale était mis en place aussi bien par des gouvernements de droite que de gauche. Néanmoins, les salariés considéraient leurs propres organisations comme les garantes les plus sures des acquis qui avaient deja été gagnés et comme porteuses de possibilités de les étendre. Et puis la lutte des classes, politique et syndicale, continuait, plus dans certains pays que dans d’autres, mais dans un cadre global qui etait sensiblement différent de celui qu’on connaît aujourd’hui. Et pour la mener les salariés s’appuyaient sur leurs organisations. L’exception notable était bien sur celle des  Etats-Unis où des concessions ont, certes, été faites aux salariés mais où il n’y avait pas d’Etat-providence à l’européenne, ni d’ailleurs de parti ouvrier de masse.

Ce qui a été fait au lendemain de la guerre a duré aussi longtemps que la période d’expansion économique qu’on connaît en France sous le nom des « Trente glorieuses », avec une situation de virtuellement plein emploi et de progression constante du niveau de vie des salariés. Et cette stabilité économique et sociale fournissait la base d’une stabilité politique dans le mouvement ouvrier en ce qui concerne les rapports entre réformistes et révolutionnaires. Les partis traditionnels gardaient le soutien de la masse des salariés parce que ceux-ci y gagnaient quelque chose. Les groupes révolutionnaires ont pu se développer à certain moments, notamment dans la période 1968-75, mais ils n’ont jamais atteint une influence de masse. Et pourtant presque toutes les tactiques et tous les tournants ont été essayés pour y parvenir… Il semble raisonnable de constater aujourd’hui que c’était parce que les bases objectives pour détacher la masse des salariés des « directions traîtres » n’existaient pas à cette époque.

Avec la crise des années 70 se dessinait un tournant dans les orientations du grand capital. Des offensives de Reagan et Thatcher, d’attaques contre les acquis sociaux à des vitesses variables selon les pays, jusqu’à l’offensive généralisée néoliberale qui est maintenant engagée dans le cadre de Union européenne, c’est tout le modèle de l’après-guerre qui est en train d’être démantelé, évidemment pas sans résistances sociales. Ce qui nous concerne le plus dans ce contexte, c’est le rôle des partis traditionnels du mouvement ouvrier. Sans exception, les partis sociaux-démocrates ont rallié l’offensive néolibérale. On dit parfois qu’ils l’ont accompagné, c’est une gentillesse. Ils l’ont tout simplement appliqué, parfois avec zèle. Il est difficile de trouver une différence de fond entre Aznar et Gonzalez, Major et Blair, Jospin et Juppé. Parfois, comme Schröder en Allemagne, les sociaux-démocrates ont même été plus courageux dans la défense des intérêts de la bourgeoisie que la droite. Ainsi les bases objectives pour détacher les masses des appareils ont commencé à exister. Mais comme la vie est toujours plus riche que les projections théoriques, ce n’était pas parce que les masses avaient évolué à gauche et rompu avec les réformistes, mais parce que les réformistes avaient évolué à droite en abandonnant les salariés. Ainsi dans un premier temps, et encore en grande mesure aujourd’hui, s’est créé un certain espace politique qui n’a pas été occupé tout de suite. Comme l’a écrit récemment John Rees du SWP britannique, « des millions de travailleurs pensent que leur maison traditionnelle leur a été enlevée et ils ne sont pas sûrs de l’alternative » (3). La « maison traditionnelle » est bien sûr, le Parti travailliste, mais le constat vaut également pour d’autres pays.

Qu’est-ce qui pourrait remplir cet espace ? Examinons les possibilités. D’abord, des scissions à gauche de la social-démocratie. Or, globalement, ce qui frappe est l’absence ou la faiblesse d’une opposition de gauche dans les partis sociaux-démocrates en réaction à leur évolution social-libérale. Il y a au moins deux exceptions. D’abord, dans les années 80 il y avait une véritable gauche dans le Parti travailliste britannique, qu’il a fallu casser (ce qui a été fait sous la direction de Neil Kinnock, les défaites encaissées par les salariés sur le terrain social aidant) pour que ce parti redevienne un instrument gouvernemental fiable pour la bourgeoisie. La perspective d’une scission de gauche et la création d’un nouveau parti n’était pas totalement irréaliste dans les années 80. La seule tentative d’aller dans ce sens, tardivement, celle du Socialist Labour Party d’Arthur Scargill a eu un réel écho, gâché par le sectaro-stalinisme de Scargill. Ensuite en France, une gauche, ou des gauches socialistes ont continué à exister, ce qui n’est certainement pas sans lien avec le niveau plutôt élevé de résistance sociale au néolibéralisme dans ce pays. Certains courants de gauche du PS viennent de démontrer, à l’occasion du récent referendum sur le Traité constitutionnel, leur capacité a s’engager concrètement sur le terrain contre le néo-libéralisme. Du coup ils deviennent des acteurs possibles de l’émergence d’une nouvelle force politique, s’ils ne choisissent pas de privilégier les combinaisons d’appareil dans le PS.

Ces exceptions notées, l’essentiel est que nulle part le vide créé par la social-libéralisation de la social démocratie n’a été comblé par des scissions de gauche de ces partis. Ensuite, il y a les partis communistes. Ceux-ci ont connu des évolutions diverses. Déjà globalement affaiblis à partir des années 70 par le discrédit du modèle soviétique et par leurs politiques nationales, ils ont été frappés de plein fouet par l’effondrement de l’Union soviétique et du bloc de l’Est. Les plus petits sont devenus vraiment marginaux et certains sont au bord de l’extinction. Ceux qui avaient un caractère de masse ont pourtant survécu. La majorité du PC italien, principal parti ouvrier dans un pays ou le PS était faible, s’est transformé en Démocrates de gauche, formation de centre-gauche. C’est le seul cas où les tendances à la social-démocratisation des PC, qui ont été à l’œuvre partout, sont allées jusqu’au bout. Ailleurs des partis comme le PCF, les PC grec et portugais, gardent un caractère de masse. On ne peut pas dire que ce sont des partis qui défendent de manière conséquente les intérêts des salariés, mais ils n’ont pas non plus simplement rallié le néo-libéralisme. Le PCF a participé au gouvernement social-libéral de Jospin et a été largement  sanctionné pour cela aux élections de 2002. Mais il a rebondi en opérant un tournant à la fois de gauche et d’ouverture, ce qui lui a permis de jouer le premier rôle dans la campagne du référendum et en fait pour l’instant un élément incontournable dans les débats sur les suites à donner à cette campagne. Les PC grecs et portugais combinent un sectarisme outrancier avec un opportunisme parfois déroutant, mais ce ne sont pas des partis néolibéraux.

Revenons sur la nature de la distanciation entre les partis sociaux-democrates et leur base sociale traditionnelle,. Ce ne sont dans un premier temps pas les masses qui ont bougé mais les partis, laissant orpheline leur base sociale. Dans un premier temps, le refus du néo-libéralisme s’est donc développé sans représentation politique. Il s’est exprimé par des résistances sociales, parfois par l’apparition de nouveaux mouvements sociaux, et par un rejet de la politique. Ce rejet s’est exprime a un niveau de masse, par la montée de l’abstentionnisme dans les quartiers populaires, et parmi les couches militantes, par un repli sur le terrain social. Ce n’est que plus tard et progressivement que l’absence d’une alternative politique commence à se faire sentir. Pour ceux qui veulent proposer une alternative politique au néolibéralisme, il s’agit d’aller chercher les gens là où ils sont, c’est-à-dire à partir de leur refus du néolibéralisme, en leur proposant une perspective politique. Les groupes d’extrême gauche « traditionnels »  ne peuvent pas en soi constiyuer une alternative. Les dizaines et les centaines de milliers de personnes qui sont à la recherche d’une alternative politique ne seront pas gagnés directement à un programme révolutionnaire.  Ce qui est à l’ordre du jour à court et moyen terme, ce n’est pas la révolution socialiste, mais la reconstruction d’une représentation politique des salariés à partir de de reponses aux problèmes auxquels ils sont confrontes. Il s’agit donc de construire des partis en défense des services publics, contre les privatisations, contre la guerre, etc. Mais il faut aussi proposer une alternative. On ne peut pas construire des partis de manière durable uniquement sur la base du refus, du négatif. Une des armes idéologiques les plus redoutables de la bourgeoisie, car le combat est aussi idéologique, est l’idée qu’il n’y a pas d’alternative. Ce qui conduit à la résignation, à l’idée que tout ce qu’on peut faire est d’atténuer le cours choses mais pas l’inverser. Et cela n’a aucun sens à faire valoir l’idée qu’il est possible de retourner à un capitalisme plus social, humain, celui des « Trente glorieuses ». Il faut mettre en avant la perspective d’une alternative au capitalisme, la perspective du socialisme, bien sûr en l’argumentant et en se différenciant du bilan de l’URSS (4).

Ca, c’est dans le meilleur cas de figure, c’est qui est souhaitable. Mais le caractère des nouveaux partis et alliances qui apparaissent à gauche de la gauche social-libérale dépend pour beaucoup des forces politiques qui les initient. Examinons maintenant quelques cas. Dans l’état actuel des choses, les deux partis de la gauche radicale en Europe les plus avancés sont probablement le SSP en Ecosse et le Bloc de gauche portugais. Ce sont des partis qui sont clairement anti-capitalistes, qui sont pour le socialisme. Ce sont des partis qui réussissent à s’enraciner dans tous les combats sociaux et politiques de leur pays en projetant une image et une vision du socialisme rompant avec le stalinisme et la social-démocratie. Et ils réussissent à se construire et à avoir une audience de masse, des élus. Le SSP est passé de un à six députés et de 2 à presque 7 % des suffrages entre 1999 et 2003 ; aux dernières élections législatives le Bloc de gauche a obtenu 6,3 % des suffrages et 8 députés. Ce qu’il y a en commun dans ces deux cas, car il y a évidemment beaucoup de différences, est d’abord que l’initiative a été prise par des organisations marxistes révolutionnaires – SML en Ecosse, l’UDP et le PSR au Portugal - qui avaient d’abord la volonté et ensuite suffisamment de poids pour jouer ce rôle et pour attirer d’autres composantes (venant du PC au Portugal, d’origines diverses en Ecosse) qui n’auraient pas pu prendre l’initiative seules et dont les forces se seraient sans doute dispersées. Les deux éléments sont importants, la volonté ne suffit pas, il faut aussi avoir le poids. On peut, par exemple, raisonnablement reprocher à l’extrême gauche en France, qui a une réelle présence politique, le manque de progrès vers un parti anticapitaliste : on peut difficilement faire le même reproche à l’extrême gauche allemande, qui n’en a pas les moyens matériels. Deux autres choses meritent d’etre notees. D’abord, dans les deux cas l’espace à gauche de la social-démocratie n’était pas tout à fait vide. Au Portugal le Bloc a dû se construire face à un PC sectaire mais encore de masse. En Ecosse, le SSP a dû se construire face à un parti nationaliste, le SNP, deuxième parti du pays, qui s’était déjà positionné à gauche du travaillisme blairiste. Ensuite, dans les deux cas les partis se sont construits dans un contexte où il n’y avait pas de grands mouvements sociaux. Cela montre que c’est possible, qu’il y a une autonomie relative de la politique. Mais cela comporte aussi des problèmes et peut même augmenter les risques de tomber dans un certain routinisme électoral, de s’adapter au milieu parlementaire. Ce n’est sans doute pas un accident que malgré, voire à cause de leurs succès électoraux, les deux partis mettent actuellement l’accent sur le besoin de renforcer leur construction et leur action extra-parlementaires.

Il ne s’agit pas d’ériger ces deux cas en modèle universel, simplement de signaler qu’ils sont aujourd’hui les exemples les plus avancés. Mais ils ne sont pas seuls. Au Danemark, il y a l’Alliance rouge et verte (RGA). Cette alliance a été crée en 1989, ce qui n’était sans doute pas le moment le plus facile…Elle a rassemble des courants divers : une partie de l’extrême gauche, notamment le SAP, section de la IVe Internationale, des socialistes de gauche, le petit PC, des écologistes. Malgré sa naissance dans une période difficile, l’Alliance s’est développée pour devenir devenu un véritable parti. Aux élections législatives de février 2005 la RGA a eu son meilleur résultat, avec 3,4 % et 6 députés. Dans les mois suivant les élections elle a recruté un millier de nouveaux adhérents, une augmentation de 40 %. L’organisation de jeunesse qui lui est liée est forte de 700 adherents. La RGA etait très activement investie dans la préparation du référendum sur la Constitution, avant que le goubernement danois l’annule. Elle s’efforce de combattre une tendance à un certain repli national et de situer son opposition au traité constitutionnel dans le combat pour une autre Europe.

Ces trois organisations constituent, avec la LCR, le noyau organisateur des Conférences de la gauche anticapitaliste européen (GACE), qui se réunissent régulièrement depuis maintenant plus de cinq ans. Mais ce ne sont pas les seuls. En Angleterre, la construction d’une force de la gauche radicale a connu des échecs et des demi-succès – l’échec du SLP, l’expérience de l’Alliance socialiste qui n’a peut-être pas réalisé tout son potentiel. La création de Respect marque une nouvelle étape. Respect est le produit du mouvement antiguerre, pas au sens où il rassemble toutes les forces de ce mouvement, mais au sens où les forces qui le composent ont commencé à travailler ensemble dans ce mouvement. Si la principale force politique en est le SWP (la section de la IV est aussi présente) l’élément qui fait en sorte que Respect est qualitativement différent de l’Alliance socialiste est l’engagement de forces importantes venant de la population musulmane. Cela a provoqué quelques critiques en Angleterre et beaucoup dans la gauche française, dont pourtant le bilan de ses rapports avec la population musulmane ne lui autorise guère de donner des leçons. Il est vrai que les cinq circonscriptions où Respect a obtenu ses meilleurs scores ont des populations musulmanes importantes et qui ont été fortement engagées dans le mouvement antiguerre (5). Pourtant il est clair que le programme de Respect ne s’adresse pas aux seuls musulmans, et ne parle pas que de la guerre mais aussi des questions sociales (qui intéresse aussi les musulmans...) Claude Meunier écrit que Respect n’est pas anticapitaliste (5). Peut-être pas explicitement, mais il est certainement clairement antilibéral, donc opposé à la politique capitaliste actuellement existante, ce qui est un bon point de départ. Les vrais problèmes sont sans doute ailleurs. Malgré l’engagement d’un certain nombre de syndicalistes et de certains soutiens syndicaux locaux, les liens avec le mouvement syndical restent faibles (nettement plus que ceux du SSP en Ecosse, où le syndicat RMT est affilié au parti) et si Respect n’a pas à s’excuser pour le soutien dont il jouit dans les communautés musulmanes, elle doit absolument s’enraciner en dehors de ces bastions. Mais le plus important est de savoir dans quelle perspective Respect se construit. S’il devait se borner à être une coalition électorale son avenir serait limité. Il semble que ce n’est pas le cas et que le SWP a la perspective de construire Respect comme un véritable parti. Quand John Rees déclare à la fin de la conférence « Marxisme 2005 », « Respect doit devenir un parti de masse de la classe ouvrière », on ne peut être d’accord. Mais cela exige aussi de le développer comme parti pluraliste où tous les anticapitalistes peuvent se sentir chez eux.

Il ne s’agit pas ici de faire une liste exhaustive de toute la gauche radicale européenne, mais de regarder quelques cas spécifiques. Nous avons dit que les cas les plus avancés étaient ceux où les marxistes révolutionnaires avaient joué un rôle moteur. Il en existe évidemment d’autres. Le Parti de Refondation communiste en Italie est né de la minorité qui a refusé en 1991 de suivre la majorité du PCI sur le chemin du social-libéralisme. Il s’agit d’un parti de dizaines de milliers d’adhérents, avec un important groupe de députés. Il reste fortement marqué par ses origines, mais a su intégrer des forces importantes venant de l’extrême gauche, ainsi que beaucoup de nouveaux adhérents. Sa dégénérescence imminente a souvent été annoncée par ceux qui se spécialisent dans ce genre de prédiction. Mais jusqu’en 2004 son trajectoire a été globalement vers la gauche et vers une rupture avec la culture stalinienne. Aujourd’hui il a intégré l’Union, une alliance de centre-gauche dirigée par Romano Prodi, dans une perspective de participer à un gouvernement sous la présidence de Prodi, ce qui produit de fortes tensions dans le parti. Ce serait évidemment une erreur capitale. Mais d’abord ce n’est pas encore fait, et ensuite le PRC a déjà soutenu un gouvernement de centre gauche et puis retiré son soutien. Bref, restons prudents avant d’enterrer précipitement un parti qui incarne la résistance au néolibéralisme depuis 15 ans et a su faire la jonction avec le mouvement altermondialiste.

Dans l’Etat espagnol la coalition animée depuis les années 80 par le Parti communiste, la Gauche unie, occupe l’espace à gauche du PSOE social-libéral, du moins en dehors des régions autonomes basque, galicienne et catalane. Il s’agit pourtant d’une formation qui apporte un soutien (critique…) au PSOE. La Gauche unie ne semble pas prête à évoluer dans un sens clairement anticapitaliste et indépendante du PSOE et les forces anticapitalistes en son sein, notamment Espacio Alternativo, qui fait partie de la GACE, n’ont pas la force pour débloquer la situation, ce qui conduit à une crise chronique qui risque de durer encore un certain temps.

Un cas particulier est celui du Parti Socialiste des Pays-Bas. Comme son nom ne le suggère pas forcément, il s’agit d’une formation de la gauche radicale. A l’origine il s’agissait d’un groupe maoiste qui a pris la décision dans les années 1980 de construire un parti socialiste large. Aujourd’hui le SP revendique 44,000 adhérents et respecte une pluralité de courants. Il a actuellement 9 députés. Surtout, le parti a joué un rôle de premier plan dans la victoire du « Non » au referendum sur la Constitution. Avant la campagne les sondages lui créditaient de 14 sièges (sur 150) aux prochaines élections législatives, après il était crédité de 21, contre 41 pour le PvdA, parti social-démocrate. Une telle évolution des rapports de forces commence a poser, sans le résoudre, le problème de passer d’une opposition radicale au néolibéralisme à la nécessité d’être porteur d’une alternative.

Les derniers développements en date ont eu lieu dans un pays clef, l’Allemagne. Depuis l’unification du pays, le PDS incarne la résistance d’une partie importante de la population de l’ex-RDA aux conséquences de la restauration du capitalisme. Ce parti a de nombreux défauts – il participe à des gouvernements de coalition régionaux avec le SPD, ses cadres restent pour l’essentiel ceux de l’ancien parti unique, le SED. Il continue pourtant a avoir une base de soutien importante dans l’ex-RDA. Mais son histoire particulière fait en sorte que le PDS n’a jamais percé à l’Ouest. Maintenant nous assistons a l’émergence d’un nouveau parti à l’Ouest, l’Alternative électorale pour l’emploi et la justice sociale (WASG). En mai 2005, le WASG s’est présenté pour la première fois aux élections régionales de Rhénanie du Nord-Westphalie, avec des résultats modestes mais pas négligeables. Depuis les événements se sont accélérés. Schröder a provoqué des élections anticipées, Oskar Lafontaine, ancien dirigeant du SPD, a adhéré au WASG, et une alliance se dessine avec le PDS - qui vient de changer son nom à « Parti de gauche «  - pour les élections legislatives fixees pour le mois de septembre. Cette alliance est actuellement créditée par les sondages d’environ 10 % des suffrages. Il s’agit d’une force nullement anticapitaliste, mais clairement anti-libérale. Sa création est le résultat de la rupture d’une série de cadres syndicaux, par ailleurs membres du SPD, face à la politique de Schröder. Et tout comme le SSP et le Bloc de gauche sont des exemples avancés, les forces qui ont lancé le nouveau parti déterminent aussi son contenu politique, mais dans le sens de le limiter à un réformisme de gauche keynésien. Pourtant, l’essentiel est que quelque chose bouge dans ce qui était avant un désert politique et que ce parti rencontre un réel écho parmi les salariés. Les forces d’extrême gauche en Allemagne qui y participent ont certainement raison.

Ce n’est pas ici qu’on va discuter dans le détail de la situation française, il y aura d’autres occasions. Il faut quand même signaler que c’est en France que la contradiction entre le niveau élevé de résistance sociale – mais aussi politique, comme l’a montré la campagne du referendum - au néolibéralisme et l’absence d’une force anticapitaliste large est la plus flagrante. Le « Non » était porté par une coalition large, mais cette coalition pour le « Non » ne se traduit pas automatiquement en coalition pour le « Oui » à une alternative anticapitaliste. Dans cette situation, l’extrême gauche la plus forte de l’Europe a des lourdes responsabilités. Et puisque il est inutile d’attendre quoi que ce soit en la matière de LO, cela veut dire la LCR, qui se donne d’ailleurs comme perspective la création d’une nouvelle force anticapitaliste. Or jusqu’ici notre organisation n’a pas réussi, non seulement a concretiser cette perspective, mais meme a prendre une initiative un tant soit peu sérieuse. Il faut beaucoup d’indulgence pour penser que c’est uniquement pour des raisons objectives… Peut-être qu’il sera possible de débloquer la situation suite à la campagne du referendum, c’est le défi qui nous est posé.

Ce qu’on appelle la gauche radicale couvre donc des réalités très différentes. On peut la définir comme étant constituée de toutes le forces et tous les courants qui refusent le néolibéralisme. Là-dedans il y a des partis explicitement anticapitalistes, mais il n’y a pas de ligne de démarcation nette. Entre avoir des références anticapitalistes et socialistes plutôt générales et integrer la dimension anticapitaliste dans la vie quotidienne des partis il y a une marge et même un éventail de situations.

Il existe, nous en avons parlé, la GACE. Il y a aussi le Parti de la gauche européenne, qui regroupe une partie des anciens PC et quelques partis réformistes de gauche, pas forcément très radicaux, pas néolibéraux mais pas véritablement indépendants de la social démocratie. Et encore les frontières entre les deux regroupements internationaux ne sont pas étanches. Le PRC et la coalition grecque Synaspismos font partie du PGE mais assistent comme observateurs aux réunions de la GACE. Le Bloc de gauche fait partie de la GACE et assiste en tant qu’observateur aux réunions du PGE. Si c’est bien la GACE qu’il faut construire, il faut aussi savoir entretenir des rapports souples avec les composantes du PGE.

En réalité la construction d’une gauche radicale est un processus inégal. Certains partis ou coalitions sont plus clairement anticapitalistes, plus définies programmatiquement que d’autres, certains seront peut-être éphémères. Le but final n’est pas de faire des partis larges mais de faire des partis qui à terme, sans doute après bien de différenciations et de conflits, seront capables de diriger des processus de transformation socialiste, donc de devenir des partis révolutionnaires. Mais cette évolution ne peut pas être imposée au mépris du rythme de la lutte des classes et du développement de la conscience politique. Il s’agit d’avancer vers de tels partis en élaborant une stratégie politique au travers de multiples combats sociaux et politiques. Le rôle des marxistes révolutionnaires est de faire avancer les choses dans ce sens, de construire ces partis en apportant leur contribution sur les plans du programme et de la pratique. Comment ils le font, dépendra beaucoup du contexte concret dans lequel ils agissent. L’intervention d’un courant marxiste révolutionnaire ne sera pas la même dans le SSP ou le Bloc de gauche que dans Rifondazione, où il s’agit de combattre une orientation erronée. Ce sera encore différent dans le nouveau parti en Allemagne. Mais c’est dans ces processus réels qui commencent à toucher la masse des salariés et faire bouger les choses que les révolutionnaires doivent s’investir aujourd’hui.

Murray Smith (LCR Montreuil)

1) « A movement sweeps Europe », Socialist Worker, 14 May 2005.
2) Il y a en Australie, en Nouvelle-Zélande et au moins au Québec des expériences de formations de la gauche radicale tout à fait intéressantes. Voir le site du Green Left Weekly australien (www.greenleft.org/au) et www.socialistunitynetwork.co.uk pour les deux premiers et le site de l’Union des forces progressistes au Québec ADRESSE
3) « Election : the verdict on the Blair Project » Socialist Review, May 2005.
4) Deux bons exemples de comment le faire sont le livre d’Alan McCombes et Tommy Sheridan du SSP, « Imagine » et celui d’Olivier Besancenot, « Révolution ».
5) Voir l’article de Claude Meunier
 

poing rougeSocialisme International  anticapitalisme&révolution

Revue trimestrielle publiée par des militant(e)s
de la Ligue Communiste Révolutionnaire
N° 1  novembre 2001  N°  2 février 2002
Dossier : Palestine
Supplément "Comment battre Le Pen"
N° 3 mai 2002
N° 4  juillet 2002 N° 5 octobre 2002
Dossier : Quel parti nous faut-il ?
N° 6 février 2003
Dossier : Economie
 N° 7 juin  2003
Dossier : la Socialdémocratie
N° 8 septembre 2003
Dossier : la Libération des femmes
 N° 9 janvier 2004 
Dossier Islam et politique
N° 10 juin 2004
Dossier : En défense de Lénine
N° 11 novembre 2004
Dossier : Combattre l'impérialisme
N° 12 mars 2005
Dossier : Ecole et capitalisme
N° 13 août 2005
Dossier : Altermondialisme et anticapitalisme
N° 14 janvier 2006
Dossier : Que faire de l'Etat?
Site web de la LCR       Liens      Bibliothèque anticapitaliste   Abonnez-vous à la revue ou au bulletin électronique