Etats-Unis
L'impact de Seattle six ans après

KATE O'NEIL décrit l'impact des manifestations à Seattle en 1999 sur le mouvement ouvrier et la gauche aux Etats-Unis – et les faiblesses importantes du mouvement altermondialiste dans ce pays. L'auteure, qui vient de passer une année en France où elle a milité à la LCR, appartient à l'International Socialist Organisation (ISO) dans l'Etat de Milwaukee aux Etats-Unis.

Presque six ans après l'événement, la "bataille de Seattle" – les manifestations de 60 000 personnes qui faillirent arrêter la réunion annuelle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en décembre 1999 – reste une référence pour les militants altermondialistes du monde entier. Les manifestants masqués et portant des marionnettes donnèrent le ton pour des dizaines de forums sociaux et protestations lors des sommets économiques dans différents pays, mais en même temps ils démontrèrent qu'un mouvement combatif et internationaliste contre la mondialisation capitaliste pouvait être organisé par ses propres citoyens au cœur même du pays le plus riche du monde.

Pour toute une nouvelle génération, l'image de sidérurgistes d'âge mur, de religieuses âgées et d'adolescents tatoués défilant ensemble pour une meilleure distribution de la richesse de la planète, et se défendant contre des unités anti-émeute de la police, créa un sentiment d'euphorie. La taille, la portée nationale et les aspirations radicales de la manifestation étaient du jamais vu depuis les années soixante. Pour ceux qui avaient vécu cette période, Seattle fit renaître l'espoir qu'un mouvement pouvait être créé pour contrer les contre-réformes sociales et l'assaut contre le niveau de vie des travailleurs qui ont marqué les quarante dernières années.

Pour les socialistes révolutionnaires, Seattle fournit une preuve tangible qu'un mouvement de masse basé sur la solidarité ouvrière était toujours possible, créant une audience potentiellement beaucoup plus large pour des idées marxistes.

Aujourd'hui, l'ambiance est radicalement différente. Après l'élection et la réélection d'un président archi-conservateur, deux invasions impérialistes et une attaque sans précédent contre les syndicats et les libertés, l'expérience de Seattle semble déjà lointaine. Alors que des réseaux de militants, des ONGs et des campagnes de solidarité avec les syndicats continuent à organiser des forums et des manifestations locales (et de nombreux individus participent  au mouvement contre la guerre), les actions appelées au nom du mouvement altermondialiste en tant que tel sont relativement petites, moins bien organisées et moins cohérentes.

La quasi-disparition du mouvement altermondialiste américain en si peu de temps nous oblige à réexaminer les leçons de Seattle. Au lendemain des protestations, une partie de la gauche affirma qu'elles marquaient un "tournant" – qu'il y aurait une augmentation du nombre de grèves et des effectifs des partis politiques de gauche.1 A l'évidence, cela n'a pas eu lieu. Pour comprendre les raisons de ce déclin et les bases sur lesquelles le mouvement peut renaître, nous devons examiner séparément ce qui a été accompli par les événements de Seattle, et leurs limites fondamentales.

Au cours de quelques jours à Seattle, la gauche américaine fit un bond en avant énorme vers la résolution des principaux problèmes auxquels elle devait faire face depuis des décennies. D'abord, les néo-libéraux furent mis sur la défensive sur le plan idéologique. Pour la première fois depuis la chute du Mur de Berlin, un débat national sur le modèle de développement libéral qui prédominait pendant le boom économique des années 1990 eut lieu dans les médias.

Des articles de magazines parurent avec des titres comme «Les riches s'enrichissent», «La face cachée de la mondialisation» ou «Le socialisme fera-t-il un comeback?»ême Clinton alla jusqu'à reconnaître que l'OMC était perçue comme «un club de riches où des gens peuvent entrer et parler un langage bizarre et faire des règles qui aident ceux qui sont déjà riches et baisent ceux qui ne le sont pas» [traduction libre! – SI].2

Deuxièmement, la désobéissance civile et la résistance à la répression policière qui empêchèrent l'OMC de se réunir pendant plusieurs heures démontrèrent que la pression de la base et l'organisation politique indépendante sont des stratégies contre la mondialisation capitaliste qui peuvent réussir. L'augmentation spectaculaire du nombre de manifestations de décembre 1999 jusqu'aux élections présidentielles de novembre 2000 en sont la démonstration. Au printemps, une vague d'occupations eut lieu sur une douzaine de campus pour protester contre l'utilisation de la main-d'œuvre surexploitée pour fabriquer des vêtements de sport; en avril, 20 000 manifestants bloquèrent la circulation devant la réunion annuelle du FMI et la Banque mondiale à Washington; en juillet et en août il y eut des manifestations impressionnantes à l'occasion des conventions des partis démocrate et républicain; en automne, la campagne de Ralph Nader, le candidat indépendant de gauche, rassembla des dizaines de milliers de personnes.

Troisièmement, Seattle réunit pour la première fois à une si grande échelle « Les Teamsters et les tortues" – le mouvement syndical américain et international et d'autres mouvements progressistes. Ceci fut un énorme pas en avant même en comparaison avec les mouvements des années 1960, quand la plupart des jeunes activistes considéraient les ouvriers américains comme des gens 'achetés' par le système, et la principale confédération syndicale, l'AFL-CIO, collaboraient avec la CIA en Amérique latine.

Enfin, pendant toute cette période, Clinton et les Démocrates étaient en général considérés comme des collaborateurs du grand capital et étaient des cibles pour les protestations. Des effigies en papier-mâché du président furent portées par des manifestants à Washington à côté de celles de "vilains capitalistes" en chapeau haut de forme, ou de squelettes représentant la misère du Tiers Monde. Cette méfiance fut une des caractéristiques des "sit-in" des étudiants contre l'exploitation de la main d'œuvre bon marché, dont le but était d'exposer le programme officiel de «veille» contre cette surexploitation comme un cache-sexe au service des grandes entreprises. La manifestation monstre au moment de la convention nationale du parti démocrate et la popularité de la campagne de Nader (une campagne dirigée consciemment contre le duopole des deux partis bourgeois) démontrèrent le potentiel pour une rupture de la gauche avec sa politique traditionnelle d'alliance avec le deuxième parti bourgeois.

Mais le manque d'expérience du mouvement, et la petite taille de l'extrême gauche, eurent comme conséquence un manque de préparation stratégique et théorique face aux défis politiques qu'il devrait relever, notamment à partir du printemps 2000. Seattle créa un précédent pour une stratégie d'action par en bas pour limiter le pouvoir des multinationales, mais le mouvement fut immédiatement confronté à une série de questions tactiques pour lesquelles il n'avait pas forcément les réponses. Des actions directes animées par de petits groupes d'activistes réussit à Seattle où les rues sont relativement étroites et la police n'était pas préparée pour une telle détermination à bloquer les réunions. A Washington et ailleurs, des tentatives d'arrêter la circulation ne furent pas aussi efficaces et la police était mieux préparée à protéger les délégués.

Des actions illégales qui augmentaient le risqué d'arrestations ou de violences policières, ainsi que la méthode de prises de décisions par «consensus», rendirent plus difficile d'inclure des couches de plus en plus larges.  La répression violente lors de la convention nationale républicaine de 2002 produisit des débats importants. Certains mirent en avant l'action directe par de petits groupes, alors que d'autres voulurent construire des actions de masse qui seraient plus accessibles pour des travailleurs plus âgés et les personnes de couleur. Les termes de ce débat changèrent radicalement après le 11 septembre 2001 quand le Patriot Act créa la possibilité de considérer des actes de désobéissance civile comme du terrorisme. Les actions s'arrêtèrent presque entièrement et il devint difficile d'obtenir des autorisations même pour des rassemblements légaux.

De plus, l'opposition nationaliste de l'AFL-CIO à l'entrée de la Chine à l'OMC et la revendication par le syndicat des sidérurgistes d'une barrière douanière contre le Japon affaiblirent considérablement les appels du mouvement syndical à la solidarité internationale et à des campagnes communes avec d'autres activistes. A Washington, l'AFL-CIO prit encore ses distances avec la gauche en organisant une manifestation séparée et en invitant le démagogue raciste Pat Buchanan. Des dirigeants syndicaux attaquèrent la campagne de Nader en 2000 et harcelèrent les alliés du mouvement altermondialiste pour qu'ils soutiennent la guerre en Afghanistan.

Dans l'ensemble, les mobilisations syndicales pour ces manifestations étaient très bureaucratiques, et – à l'exception de la grève des dockers à Seattle – n'impliquaient pas des actions sur les lieux de travail. Ce conservatisme limitait les débats à l'intérieur du mouvement altermondialiste sur le rôle capital que les travailleurs peuvent jouer contre les grandes entreprises capitalistes. La classe ouvrière est toujours vue par la majorité des activistes simplement comme une composante populaire du mouvement parmi d'autres, au même titre que les écologistes, les ONGs et les étudiants.
 
A partir des élections présidentielles de 2000, le manque d'une analyse claire des rapports entre les entreprises multinationales et les Etats nationaux devint un obstacle majeur au développement du mouvement. Malgré l'ouverture de beaucoup d'activistes aux idées révolutionnaires, le cadre politique du mouvement avait été pour l'essentiel réformiste. En général, les participants considéraient l'Etat non pas un exécutant des intérêts des grandes entreprises capitalistes à l'étranger, mais comme une entité soit «ète», soit neutre, qui avait été co-optée par les lobbies et devait être ré-appropriée par « peuple» pour servir le « commun». Cette analyse laissait un énorme espace par lequel le parti démocrate pouvait exercer des pressions sur les militants pour qu'ils fassent campagne pour les candidats « moindre mal» (Gore en 2000 et Kerry en 2004) et pour qu'ils soutiennent des aspects de la « contre le terrorisme».

En 2000, quand le président démocrate Clinton poursuivait une politique néo-libérale, la plupart des dirigeants du mouvement soutenaient Nader. Mais ceci ne représentait pas une rupture définitive avec les Démocrates. La majorité de ces dirigeants étaient en faveur d'une politique de « trading» – une tactique électorale selon laquelle des partisans de Nader votaient pour le candidat démocrate dans des Etats où les deux grands partis étaient très proches, en convaincant des amis ou des parents à voter pour Nader dans des Etats où les Démocrates étaient sûrs de gagner. Cette ambivalence laissa les activistes désorientés une fois Bush élu. Nader lui-même disparut de la scène politique, alors que les Démocrates l'accusaient d'être responsable de la victoire de Bush. L'activisme altermondialiste cessa ou presque pendant les premiers mois de 2001.

Une manifestation importante et combative eut lieu à Québec en avril 2001, mais les attentats du 11 septembre donnèrent un coup d'arrêt brutal à tout espoir d'une renaissance du mouvement. L'invasion de l'Afghanistan et la « contre le terrorisme» démolirent l'argument que l'Etat serait obsolète. Mais l'idée que l'Etat est neutre, ou peut être une force positive, restait très répandue, comme démontrait le large soutien pour une intervention américaine en Afghanistan pour «châtier» les auteurs des attentats du 11 septembre. En plus, la majorité craignait qu'organiser la moindre protestation à ce moment-là paraîtrait comme « de patriotisme» et marginaliserait le mouvement.

En conséquence, la manifestation majeure contre le FMI/Banque mondiale à Washington, prévue pour octobre, qui aurait pu être transformée en une manifestation contre la guerre, fut annulée par les ONGs participantes. Ceci signala un pas en arrière pour deux raisons. Ce fut d'abord une occasion manquée de faire le lien entre les mouvements altermondialiste et anti-guerre. Jusqu'à aujourd'hui, ces deux mouvements sont plus éloignés aux Etats-Unis qu'en Europe ou en Amérique latine. Mais plus significatif encore fut la quasi absence de protestations en 2002 autour des revendications habituelles du mouvement altermondialiste.

En réalité, les effets de la politique néo-libérale n'avaient jamais été si évidents qu'en 2002. La crise argentine provoqua des mouvements de masse qui firent tomber plusieurs gouvernements pro-FMI. Le patronat américain utilisa la crise économique de l'après 11 septembre pour licencier des millions de travailleurs. Mais le mouvement altermondialiste manqua cette occasion de s'inspirer des luttes dans d'autres pays pour aller vers des travailleurs en voie de radicalisation.

Quand la mobilisation commença pour les manifestations anti-guerre du 15 février 2003, les organisations altermondialistes étaient trop petites ou trop désorientées pour jouer un rôle de direction. Des activistes et des porte-parole du mouvement, cependant, purent le faire de façon individuellement ou à travers des comités anti-guerre. Pour  Naomi Klein, « manifestations globales anti-guerre qui eurent un tel impact sur l'opinion internationale le 15 février émanèrent des réseaux établis par des années d'activisme du mouvement altermondialiste .». 3

Mais si des liens furent établis entre l'occupation militaire de l'Irak et la privatisation de ses ressources, ces liens furent généralement perçus comme un problème d'intérêts personnels (comme ceux de la famille Bush et son entourage), plutôt comme un problème systémique. Cette idée que Bush représentait un «» exceptionnel allait avoir des conséquences dévastatrices. Elle poussa la quasi totalité des dirigeants anti-guerre issus aussi bien du mouvement altermondialiste que des organisations pacifistes à soutenir Kerry en 2004 comme le « mal»: non seulement la fortune personnelle de Kerry ne venait pas du pétrole, mais il était capable de proposer le remplacement des troupes américaines par des forces des Nations-Unies qui seraient une « pacifique» à l'impérialisme américain.

Au moment des élections de 2004, des dirigeants du mouvement altermondialiste à Seattle étaient parmi les principaux partisans à gauche de John Kerry. Quelques milliers de personnes seulement assistèrent à la manifestation pendant la convention démocrate à Boston. Le Forum Social de Boston qui eut lieu le même week-end aurait dû servir de « convention» pour discuter de comment construire une alternative au système politique bipartite. Au lieu de cela, le candidat démocrate Dennis Kucinich prit la parole plusieurs fois, et des partisans de Kerry empêchèrent Nader de participer. Même des activistes bénéficiant d'une grande crédibilité, comme le cofondateur de Global Exchange, Medea Benjamin, étaient parmi ceux qui affirmèrent que la réélection de Bush enverrait un message aux Irakiens que les Américains soutenaient la guerre.4 Cette capitulation sème encore aujourd'hui la confusion.

Il y a, cependant, des signes que le mouvement altermondialiste américain essaie de se reconstruire. Plusieurs personnalités commencent à remettre en cause le soutien qu'ils ont apporté à Kerry. Un projet existe d'organiser le premier Forum social au niveau des Etats-Unis. Mais le succès de telles initiatives dépend de la capacité du mouvement de faire un bilan honnête des erreurs commises depuis quelques années, tout en réfléchissant sur la nature du capitalisme, le rôle des Etats nationaux et le potentiel des luttes ouvrières.
Kate O Neill

NOTES DE L'AUTEURE

1 Telle était la perspective du  Socialist Workers' Party (SWP) britannique, qui provoqua une scission avec son organisation soeur américaine, l'International Socialist Organization (ISO), sur cette question. L'ISO affirmait que Seattle représentait une accéleration du glissement à gauche de la conscience de la classe ouvrière qui avait commencé plusieurs années auparavant, mais pas un tournant dans la lutte des classes.
2 Cité par Time magazine, "The Battle in Seattle", Margaret Hornblower, 29 novembre 1999.
3 "Free Trade is War", The Nation, 29 septembre 2003
4 Annie Zirin :  "Boston Social Forum: What kind of fight can win?", Socialist Worker (E-U), 6 août 2004

Cet article est paru dans Socialisme International N° 13 en août 2005

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