Les enjeux de la laïcité

En ces temps d’ « hystérie républicaine » suscitée par la loi sur le port des signes religieux du 15 mars 2004, (dixit Emmanuel Terray), la lecture de l’ouvrage collectif 1905-2005 les enjeux de la laïcité est plus que nécessaire. Rarement une idée a-t-elle été autant détournée de son sens historique, instrumentalisée, fantasmée, que la notion de laïcité.

En 1996 la Ligue de l’enseignement lance un travail de réflexion avec la commission Islam et laïcité, pressentant déjà peut-être la nécessité qu’il aurait plus tard. Celui-ci a ensuite été repris par la LDH et le Monde Diplomatique, qui publient cet ouvrage. Une décennie ou presque de réflexion, de discussion, d’étude condensée en une dizaine d’articles permet de surmonter les clichés attachés à cette idée.

On comprend dans quelle mesure il faut replacer le débat sur la laïcité dans le contexte du tournant du 19e S, au moment de l’essor du capitalisme, à un moment où restent puissantes des forces sociales qui s’appuient sur les institutions ecclésiastiques catholiques, et où ce débat est essentiellement porteur d’un conflit de forces sociales. En ce sens, la laïcité est pour Emile Poulat, sociologue des religions et auteur d’une somme sur la question, « tout simplement ce qui s’oppose au régime de catholicité d’où nous venons ». La France, plus que d’autres pays, a expérimenté sous le règne de louis XIV notamment, un modèle politique extrêmement centralisé, appuyé sur l’église. La révolution de 1789 tente de construire un régime qui prendrait son autonomie par rapport aux institutions religieuses, voire qui pourrait les utiliser à son profit : création d’un état civil (opposé aux registres paroissiaux), prise en charge de l’instruction publique, de la santé publique, campagne de déchristianisation mais aussi constitution civile du clergé. Enlever du pouvoir à l’église signifie en doter la nouvelle république et les classes montantes de la bourgeoisie.

A cet effet l’Etat subventionne les cultes (quatre sont reconnus, l’Islam non), et salarie les ministres du culte. Cependant dans la période d’expansionnisme colonial l’institution catholique trouve une nouvelle santé, et avec ses missions religieuses une nouvelle fonction (et une marge d’intervention politique) par rapport à l’Etat. La position de l’Etat vacille alors entre deux attitudes : répression et contrôle. C’est pourtant un autre choix qui sera fait avec la loi de séparation de 1905, d’inspiration assez libérale, qui assure trois principes : une totale liberté de conscience et d’expression, une séparation complète des religions et de l’Etat (qui cependant offre des lieux de culte, met en place des aumôneries à certains endroits : prisons, armées, lycées…), la liberté des cultes. Le libéralisme de la loi (et de son application) s’explique par le fait qu’elle intervient à un moment où son rôle historique est pratiquement achevé, où la dynamique de la révolution de 1789 s’est accomplie, où la république bourgeoise est installée. Ses initiateurs, Briand et Jaurès, veulent pacifier la question religieuse pour passer à la question qui compte : la question sociale, attitude exactement inverse à celle adoptée aujourd’hui.
Selon Emile Poulat, la loi s’est établie dans une logique de pacification : on oublie en effet que les ?hussards? de la (3e) république enseignaient à leurs élèves la théologie de Dante, toléraient sans problèmes la retraite de leurs élèves pendant trois jours par an pour accomplir leur communion solennelle, ou les croix ?ostensibles?. La liberté de conscience s’est construite principalement en dehors de la confrontation entre l’Eglise et l’Etat. Si bien que l’on peut se demander ce que signifie l’idée de laïcité militante quand on voit que celle-ci n’était plus centrale déjà en 1905.

Mais ceci est faux, car il y a un combat à mener pour la laïcité: celui qui étendrait la loi de 1905 (et ses révisions) à l’islam, deuxième religion de France, comme aux autres cultes « nouveaux » représentatifs. Ce qui vient peu à l’idée des tenants d’une laïcité de combat. Pourquoi ? La question est de savoir si l’islam aujourd’hui doit être pensé dans l’esprit de 1789, répression et contrôle, ou dans celui de 1905. Mais la réponse est sans doute simple : l’Islam a-t-il ou pourra-t-il avoir un poids équivalent à celui de l’église  catholique au 18e et 19e siècles ? Posé ainsi le discours actuel sur la laïcité (le plus souvent convoqué pour l’islam) révèle son absurdité.

La réalité est que derrière l’idée de laïcité, se cachent de multiples autres débats : « qu’est-ce que ce débat sur la laïcité est venu raviver ou mettre en scène ? » se demande Joël Roman, écrivain et philosophe. Il est au confluent de trois crises, culturelle, sociale, politique : Culturelle avec la  montée des ?différentialismes? - culture et mémoire paysanne, ouvrière, immigrée, féministe puis homosexuelle… qui s’imposent comme des cadres alternatifs au cadre national républicain. Sociale : discours mettant en valeur une problématique d’exclusion/intégration plus que d’affrontement social. Politique bien sûr, avec la dilution des repères politiques marquants jusqu’à la seconde guerre mondiale : le clivage gauche/droite qui reprenait le clivage laïque/religieux explose avec la normalisation des institutions religieuses et la dispersion du vote catholique; la référence républicaine perd de sa crédibilité au moment de la décolonisation et surtout de la guerre d’Algérie; et enfin le paradigme d’une classe ouvrière unie derrière les revendications de droit du travail s’étiole avec la montée du chômage et l’éclatement du salariat. La montée du discours sur la laïcité répond pour Joël Roman à cette crise, à « l’effondrement des capacités de réponse du vocabulaire politique classique qu’étaient en gros le gaullisme et le socialisme ». Nous ajouterons que ces éléments relativement nouveaux viennent poser une série de défis, tout particulièrement à gauche : conjuguer prise en compte des différentialistes et mise en avant de la nécessité des luttes sociales unificatrices, redéfinir un cadre politique pertinent et crédible hors des frontières nationales, et surtout éviter de s’engager dans une recomposition construite contre la figure du musulman, ou plus précisément du garçon arabe, perçus comme nouvel ennemi principal.

 

Jean Jacques Angelini (LCR Lille)

poing rougeSocialisme International   anticapitalisme&révolution

Revue trimestrielle publiée par des militant(e)s    de la Ligue Communiste Révolutionnaire
N° 1  novembre 2001  N°  2 février 2002
Dossier : Palestine
Supplément "Comment battre Le Pen"
N° 3 mai 2002
N° 4  juillet 2002 N° 5 octobre 2002
Dossier : Quel parti nous faut-il ?
N° 6 février 2003
Dossier : Economie
 N° 7 juin  2003
Dossier : la Socialdémocratie
N° 8 septembre 2003
Dossier : la Libération des femmes
 N° 9 janvier 2004 
Dossier Islam et politique
N° 10 juin 2004
Dossier : En défense de Lénine
N° 11 novembre 2004
Dossier : Combattre l'impérialisme
N° 12 mars 2005
Dossier : Ecole et capitalisme
N° 13 août 2005
Dossier : Altermondialisme et anticapitalisme
N° 14 janvier 2006
Dossier : Que faire de l'Etat?
Site web de la LCR       Liens      Bibliothèque anticapitaliste   Abonnez-vous à la revue ou au bulletin électronique