L'affaire Dreyfus et l’antisémitisme en France à la fin du 19e siècle

« La France aux Français ! » -Ce slogan est la devise du Front National, mais il a été le mot d’ordre d’un mouvement plus ancien. Il s’agit de la Ligue antisémitique de France, fondée dans le dernier quart du 19e siècle, par Edouard Drumont, que l’on peut considérer comme le père fondateur de l’antisémitisme1 moderne en France.

Avec l’avènement de la société bourgeoise, les idéologues de la nouvelle élite capitaliste vont forger de nouvelles armes pour diviser et asseoir la domination de leur classe.
Cet article porte sur la vague d’antisémitisme qui s’est déchaîné sur une partie de l’Europe (Allemagne, Autriche et Russie) et en particulier en France à partir des années 1880. Cette forme du racisme a été alors dominante, comme l’est aujourd’hui l’islamophobie.

En effet, depuis le 11 septembre 2001, la menace « islamiste » est devenue l’ennemi mondial numéro un. Le nouveau visage du racisme, ce n’est plus le thème de l’inégalité des races ou racisme biologique, c’est la différence culturelle. Celle-ci est invoquée par la droite comme l’extrême droite pour signifier que ses différences sont insurmontables et que l’Europe ne peut pas assimiler l’immigration d’origine musulmane. Ce racisme là est bien plus pernicieux. L’islamophobie et l’antisémitisme représentent deux variétés du poison mortel du racisme qui divise les travailleurs, arme décisive pour les classes dominantes, phénomènes qui doivent nous préoccuper au premier plan.

Grande dépression et impérialisme
En un siècle, entre 1780 et 1880, l’Europe s’est considérablement transformée. Si un siècle plus tôt, nul pays, nulle région du globe ne pouvait prétendre à la suprématie ou à la supériorité, en 1880, la donne a changé. L’Europe est le centre du monde.

L’idée de Progrès, chère à la bourgeoise triomphante, est alors battue en brèche par la crise économique qui sévit dans les pays capitalistes. Les milieux les plus touchés sont la paysannerie, la petite et moyenne bourgeoisie et les prolétaires. La solution pour les paysans consiste alors à émigrer vers les villes, les travailleurs ont pour eux la perspective socialiste (et révolutionnaire) qui devient dominante dans le jeune mouvement ouvrier. La petite bourgeoisie, quant à elle, n’a pas d’échappatoire : se maintenir ou déchoir3.
En Allemagne et en Autriche-Hongrie, la vague d’antisémitisme suit comme son ombre la crise économique et financière, elle retombe dès que la reprise s’amorce. En Russie, on assiste à la mise en place d’un antisémitisme gouvernemental, une législation spécifique pour les Juifs de Russie et l’organisation des pogroms à partir de 18814.

La France en 1880
Dans cette Europe en pleine mutation, où l’industrialisation progresse et s’étend, la France est, selon le mot de l’historien britannique Hobsbawm, le « gigantesque paradoxe », car jusque dans les années 1880, la production agricole représente « l’élément vital dans l’équilibre économique ». L’industrie française se caractérise par un petit secteur « dynamique et concentré (mines, métallurgie, chemins de fer) et un large secteur traditionnel, artisanal reposant sur le travail à domicile et la dispersion de l’industrie en milieu rural ». La figure de l’ouvrier industriel est minoritaire, ce sont les paysans-ouvriers et les ouvriers-artisans qui dominent11. La France se distingue donc par un « retard » et une « avance » : le retard c’est une société fondée sur l’économie et les valeurs du monde rural, l’avance ce sont les droits démocratiques et surtout le droit d’expression12.

Sur le plan institutionnel, la France en 1880, c’est la France des républicains opportunistes, tels Ferry (1832-1893) et Gambetta (1838-1882), qui veulent affermir les bases de la IIIe République et forger la communauté nationale (ce sont les lois scolaires et celles sur le service militaire). Le régime est fragile, semble-t-il, en tout cas il est contesté tant sur sa droite que sur sa gauche. Le régime républicain s’élève sur les 30 000 cadavres des ouvrières et ouvriers parisiens de la Commune de Paris. Gambetta pense alors que le suffrage universel est le plus sûr moyen pour écarter la révolution15, ce « fléau » qui a emporté tous les régimes depuis le début du XIXe siècle (en 1830, en 1848 et 1871).

Emancipation des Juifs
Le XVIIIe et le XIXe siècle ont représentés pour les juifs européens le temps de l’émancipation. De nombreuses professions qui leur étaient fermées leur deviennent accessibles y compris la carrière militaire (en France par exemple). Mais des siècles de condamnation du « peuple déicide » et de l’ « usure juive » par l’église catholique ont laissé des traces. Surtout, la réussite des banques juives, et notamment la famille Rothschild présente dans plusieurs pays européens, cristallise les attaques de ceux  qui dénoncent le nouveau roi de l’époque : l’argent ou le capital.

Bien sûr, en Allemagne comme en France, le développement de l’antisémitisme n’a aucun rapport avec le nombre des Juifs, ils sont 60 000 en France sur 39 millions et 500 000 en Allemagne pour 65 millions. Ils représentent 15 % à Vienne où un maire antisémite est élu en 1893 et 25 % à Budapest où l’antisémitisme ne joue aucun rôle politique18. Mais les persécutions, notamment en Russie, vont amener 2,5 millions de Juifs orientaux à quitter leurs ghettos pour l’Europe de l’Ouest. La réaction de la bourgeoisie juive intégrée est éloquente, ils considèrent ces nouveaux venus comme des « barbares19 ».

Théories et théoriciens du racisme
A cette époque se développent différentes théories racistes. Le courant aristocratique contre-révolutionnaire est le premier engagé sur la voie d’une vision raciale de l’histoire et de la société. Face à la montée de la bourgeoisie, l’aristocratie française a réagi politiquement et surtout idéologiquement. Au début du XVIIIe siècle, le comte de Boulainvillers écrit que la France comporte deux groupes d’origines différentes. D’une part la noblesse d’ascendance « germaine » et d’autre part les « Gaulois » à savoir le Tiers-état, les premiers s’appuient sur le « droit de conquête » et  sur la « nécessité de l’obéissance toujours due au plus fort20 ». Ici germent les pousses de la future guerre civile, la noblesse est invitée à rejeter l’idée de nation, elle est la classe dominante en vertu de l’héritage historique.

Mais c’est évidemment le « drame révolutionnaire » qui a transformé la réaction en contre-révolution. D’ailleurs l’abbé Sieyès (1748-1836) invite le Tiers-état à « renvoyer dans les forêts de Franconie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d’être issues de la race des conquérants (…)21 ». La noblesse française, après 1789, est antinationale, elle appartient à une caste internationale et ne saurait considérer les Français que comme un « nouveau peuple né d’esclaves… (mélange) de toutes les races et de tous les temps22 ».
L’histoire « occultiste » qui explique tous les phénomènes sociaux et politiques par l’existence d’un complot, « de la conspiration des sociétés secrètes23 » est l’œuvre des auteurs issus de la caste aristocratique au lendemain de la révolution française. Tour à tour, la noblesse dépossédée a accusé les protestants, les francs-maçons et enfin les Juifs d’être la source de ses malheurs. Il revient à un autre comte le « mérite » d’avoir « découvert » les raisons profondes de la chute de l’Ancien Régime.

Le comte de Gobineau (1816-1882) publie en 1853 son Essai sur l’Inégalité des Races Humaines où il expose ses vues sur la décadence et la disparition de la « race humaine24 ». Son obsession est la décadence des civilisations. Il arrive à la conclusion que la chute des civilisations est due à la dégénérescence de la race25. Gobineau identifie la chute de sa classe avec celle de la civilisation occidentale, son œuvre est l’ « expression de la détresse d’une noblesse qui ne peut plus que se plaindre d’avoir perdu le pouvoir.26 »

Mais l’aristocratie contre-révolutionnaire n’a pas alors le monopole du racisme, et surtout ce sont les sciences qui sont mises au service du racisme par le XIXe siècle bourgeois.

Idée raciale au 19e siècle
Pour les sciences, ce dix-neuvième siècle, est faste, le climat est au rationalisme, au positivisme, la soif de savoir est liée à la soif de richesses. De nouveaux champs scientifiques, tels que l’anthropologie, sont reconnus. Les idées de Darwin (1809-1882), interprétées (bien ou mal) par ses successeurs, se diffusent et imprègnent l’ensemble de la société.

Herbert Spencer (1820-1903) est le père du « darwinisme social », il applique les lois de la sélection à la structure sociale, il a fait triompher les idées organicistes dans les sciences sociales, « la société étant un organisme soumis aux mêmes lois que les organismes vivants, la réalité humaine n’est plus qu’un lutte incessante dont l’issue naturelle est, pour employer le mot de Spencer, la survie du plus apte. Le monde appartient au plus fort : il s’agit là d’une loi naturelle scientifiquement établie, ce qui lui fournit, par conséquent, une justification absolue28. »

Citons deux auteurs symbolisant la pensée déterministe et raciste en France. Tout d’abord Gustave Le Bon (1841-1931), médecin et sociologue, le point de départ de sa pensée c’est le déterminisme, et la découverte de l’inconscient influence ses écrits. Parmi ses œuvres très nombreuses, nous donnons deux des plus importantes : Les Lois psychologiques de l’évolution des peuples en 1894 et Psychologie des foules en 189533. Ses conceptions inspireront nombre de politiques, surtout dans le camp nationaliste et fasciste. La foule « est conduite presque exclusivement par l’inconscient. Ses actes sont beaucoup plus sous l’influence de la moelle épinière que sous celle du cerveau. Elle se rapproche en cela des êtres tout à fait primitifs. » ou encore : « les foules ne peuvent penser que par images, ne se laissent impressionner que par des images. Seules les images les terrifient ou les séduisent, et deviennent des mobiles d’action34. »

Vacher de Lapouge, diplômé de droit, ancien procureur, ancien candidat socialiste aux élections municipales de 1888 et 1892, donne des cours libres, et s’il se réclame encore du socialisme35 sa vision est celle d’un nationaliste : « On n’entre par décret ni dans une famille, ni dans une nation. Le sang qu’on apporte dans ses veines en naissant, on le garde toute sa vie. L’individu est écrasé par sa race, il n’est rien. La race, la nation sont tout36. » Pour résoudre la question sociale, son idée c’est la « (…) la concentration des richesses entre les mains des juifs, afin de pouvoir un jour, en frappant une classe peu nombreuse, étrangère et détestée » abattre l’ordre établi37. ».

Comme l’écrit Hannah Arendt dans son ouvrage Sur l’antisémitisme : « le meilleur terrain d’étude de l’antisémitisme en tant que mouvement politique, au XIXe siècle, est la France où, pendant près de dix ans, il domina la scène politique. » Cela est vrai, et pourtant Le Figaro fin 1882, pouvait encore écrire : « Un mouvement antisémitique, tel qu’il se produit en ce moment sur quelques points du globe, tomberait en France sous la risée publique38. »

Drumont et l’antisémitisme moderne
Edouard Drumont (1844-1917) est un journaliste, un homme de plume. Son premier livre est La France juive. Il paraît en avril 1886, sous la forme de deux volumes pour un total de 1200 pages. Le premier tirage de 2000 exemplaires est très vite épuisé, le livre est réédité plusieurs fois (sous plusieurs formes) et ce sont 65 000 exemplaires qui sont vendus en un an. Drumont devient l’égal d’un Zola39.

La lutte entre l’ « Aryen » et le « Sémite » remonte « aux premiers jours de l’Histoire » selon Drumont, et ce conflit est le moteur de l’histoire : « Le rêve du Sémite, en effet, sa pensée fixe a été constamment de réduire l’Aryen en servage, de le mettre en glèbe. » Et il ajoute : « Le Sémite est négociant d’instinct, il a la vocation du trafic, le génie de tout ce qui est échange, de tout ce qui est une occasion de mettre dedans son semblable. L’Aryen est agriculteur, poète, moine et surtout soldat : la guerre est son véritable élément…40 »

Drumont est aussi un catholique et un monarchiste, et il résume en une formule ce que pensent les nostalgiques de l’Ancien Régime : « Le seul auquel la Révolution ait profité est le Juif. Tout vient du Juif ; tout revient au Juif41. » Reprenant l’identification du « Juif » et de l’argent, son discours prend un tour social : « (…) Aujourd’hui, grâce au Juif, l’argent auquel le monde chrétien n’attachait qu’une importance secondaire et n’assignait qu’un rôle subalterne est devenu tout-puissant. La puissance capitaliste concentrée dans un petit nombre de mains gouverne à son gré toute la vie économique des peuples, asservit le travail et se repaît des gains iniques acquis sans labeur42. »

Ailleurs, se manifeste les éléments du « darwinisme social » : « Ce qu’on ne dit, c’est la part qu’a l’envahissement de l’élément juif dans la douloureuse agonie d’une si généreuse nation, c’est le rôle qu’a joué dans la destruction de la France l’introduction d’un corps étranger dans un organisme resté sain jusque là43. » Enfin, Drumont se rattache à l’antijudaïsme chrétien : « Les Juifs haïssent le Christ en 1886 comme ils le haïssaient du temps de Tibère Auguste, ils le couvrent des mêmes outrages. Fouetter le Crucifix le Vendredi saint, profaner les hosties, souiller les saintes images ; telle est la grande joie du Juif au Moyen Age, telle est sa grande joie aujourd’hui. Jadis il s’attaquait au corps des enfants ; aujourd’hui c’est à leur âme qu’il en veut avec l’enseignement athée ; il saignait jadis, maintenant il empoisonne : lequel vaut mieux44. » Nous retrouvons les trois sources de l’antisémitisme de Drumont : l’antijudaïsme chrétien, l’anticapitalisme populaire ou antisémitisme économique et le racisme moderne45.  « Il a su fondre tous les éléments antijudaïques et antisémitiques du passé exprimés avant lui, a su élever le mythe juif à la hauteur d’une idéologie et d’une méthode politique46 »

Drumont s’inspire de Gobineau mais il a un avantage sur ce dernier, il « a eu le temps d’intégrer les éléments essentiels d’une certaine interprétation du darwinisme. Cette synthèse explique en grande partie l’énorme succès de La France juive et de La Libre Parole47. »

Antisémitisme catholique… et antisémitisme de gauche
Jusqu’en 1880, les catholiques français n’ont produit qu’un seul ouvrage antijuif et jusqu’à l’été 1886, la « Bonne Presse » (la catholique) semble étrangère à l’antisémitisme48. Il n’y a pas à proprement parler de doctrine antisémite dans la presse catholique, mais « elle distille un sentiment antijuif, elle répète, semaine après semaine, qu’il ne faut plus de juifs, elle se félicite lorsqu’un juif est arrêté, pavoise quand on met au pillage des magasins juifs49. »

En septembre 1890, La Croix se proclame « le journal le plus antijuif de France » et un de ses rédacteurs peut affirmer : « L’affaire de la juiverie passionne de nouveau tous les Chrétiens… Un grand nombre de semi-incrédules commencent à trouver qu’en France, il n’y a de vrais Français que les catholiques50. »

Parmi les pionniers du socialisme, Fourrier, Saint-Simon, nombre d’entre eux ont confondu dans leur condamnation les Juifs et les capitalistes, comme ils ont opposé le « peuple producteur » à la « finance juive ». Ainsi en est-il de Toussenel, auteur de Les Juifs rois de l’époque, en 1845, disciple de Fourrier, et dont Drumont se réclame. Il écrit « J'appelle, comme le peuple, de ce nom méprisé de juif, tout trafiquant d'espèces, tout parasite improductif, vivant de la substance et du travail d'autrui. Juif, usurier, trafiquant sont pour moi synonymes. » 51.

Il en va différemment de gens comme Proudhon, ouvertement antisémite, qui écrit dans ses carnets le 26 décembre 1847 « Le Juif est l'ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie, ou l'exterminer. » Ou encore de Rochefort, ancien communard, qui dirige le journal L’Intransigeant, antisémite, anticlérical, il représente au départ l’extrême gauche et soutient les blanquistes. Il sera un chaud partisan de Boulanger (voir plus bas) et de l’antidreyfusime52.

Organisations et moyens antisémites
La Ligue antisémitique de France naît au cours de l’année 1889 et sa première manifestation est une affiche appelant les électeurs parisiens à voter pour tout candidat voulant « abattre la puissance de Rothschild53 ». Ce sont Drumont et Jacques de Biez qui en sont à l’origine. Ce dernier expose les idées de la ligue dans une interview en 1889 : « Nous sommes des socialistes, car nous demandons des comptes à la féodalité financière. Nous sommes des nationaux-socialistes, car nous attaquons la finance internationale et nous voulons que la France soit aux Français. Nous sommes pour les ouvriers contre les exploiteurs54. » Ces références au socialisme, ces appels aux travailleurs, ces dénonciations du capitalisme sont omniprésentes dans l’esprit des antisémites et plus généralement des nationalistes. La question sociale est la dominante de ces années 1890, nul ne peut y échapper.

Drumont n’est pas un homme d’action, il revient à d’autres de mobiliser la foule. Très vite Drumont s’occupe uniquement de La Libre Parole fondée en avril 1892, la ligue disparaît la même année.  Peu de temps avant l’arrestation de Dreyfus en 1894, La Libre Parole a entrepris de publier les noms des officiers juifs dans l’armée, pour en dénoncer l’influence et le rôle néfaste.

Les bandes antisémites de la région parisienne, dont l’un des foyers se trouve à la Villette, parmi les bouchers des abattoirs56, mènent des opérations coup de poing entre 1892 et 1894. Puis c’est Guérin, un escroc notoire, qui reconstitue la ligue début 1897 avec le patronage de Drumont. Elle va alors connaître son apogée. En mai 1897 elle compte 8000 adhérents en région parisienne, ils sont 11 000 en juillet 1898 divisés en 130 sections ; en province le ministère de l’Intérieur a répertorié 270 sections, dont Nancy avec 2800 adhérents, Marseille 1600, Lyon 1500, Lunéville (Est) 50057.

Après les élections législatives de 1898, et l’élection d’un groupe antisémite (d’une vingtaine de députés) dont Drumont est le chef, il y a rupture entre d’un côté les notables et la base, représentée par Guérin qui transforme la ligue en Grand Occident de France58. C’est à cette époque que l’argent des monarchistes afflue dans les caisses de l’organisation59 et que peut paraître un nouveau journal, L’Antijuif, concurrent de La Libre Parole, dont le tirage maximum sera de 120 000 exemplaires (contre environ le double pour le quotidien de Drumont à son maximum)60. Les monarchistes caressent l’espoir de gagner les classes populaires, via l’antisémitisme, en vue de la restauration.

Guérin, fidèle en cela à Drumont, est « national » et « social », il ambitionne de conquérir les travailleurs, ainsi en août 1898 il crée « la Société mutuelle de protection du travail national », sorte de nouvelle bourse du travail61. La ligue recrute beaucoup parmi les petits commerçants et artisans, elle attire aussi des ouvriers des métiers parisiens et des chômeurs.
Les forces politiques de la IIIe République

La majorité des travailleurs sont en réalité plus proches soit du monde rural soit de l’artisanat. La différenciation de classe est inachevée et le mouvement ouvrier est dominé par les représentants des métiers, par des éléments petits bourgeois, socialement et politiquement. Sur le plan organisationnel cela se traduit par le morcellement du mouvement ouvrier entre différents courants : socialistes indépendants, anarchistes, communards, blanquistes, possibilistes, guesdistes. Les principaux chefs du socialisme sont alors : Jules Guesde (1845-1922) et Paul Lafargue (1842-1911) du Parti ouvrier français, Millerand (1859-1943) et Jaurès (1859-1914) pour les indépendants, les possibilistes (réformistes) de Brousse, les communards tel Rochefort (1831-1913), les blanquistes avec Vaillant (1840-1915).

Du boulangisme68 …
Le mouvement boulangiste, ou « parti national » ainsi qu’il se dénommait, est hybride. Si l’aspect nationaliste est évident dans le boulangisme, le général apparaît comme l’incarnation de la Revanche face à l’Allemagne, il ne faut pas négliger l’aspiration à une démocratie directe, le dégoût de la république parlementaire, dont la corruption est évidente (scandale de Panama). Une bonne partie des forces qui soutiennent Boulanger viennent de la gauche, en particulier des radicaux (sauf Clémenceau et ses amis), de la grande majorité des blanquistes (sauf Vaillant et les siens) et même certains membres du parti de Guesde, tel Lafargue qui pense que le mouvement peut évoluer vers le socialisme.

De l’autre côté de l’échiquier, nous retrouvons Déroulède et la Ligue des patriotes, partisan d’une république plébiscitaire, d’un Etat fort pour préparer la Revanche ; et surtout les monarchistes qui remplissent, à coup de millions, les caisses du parti boulangiste, persuadés que Boulanger sera le fourrier de la restauration monarchique. La coalition est disparate et donc peu solide. Comme disent des membres de son entourage : « Ce qu’il y a de plus faible dans le boulangisme, c’est Boulanger69. » En 1889, lorsque les républicains de gouvernement réagissent face la contestation du boulangisme, il suffit d’une rumeur d’arrestation pour voir décamper le « sauveur » à l’étranger, où il se suicide sur la tombe d’une maîtresse. Ainsi s’achève la crise. Pour la première fois, il y a eu regroupement des nationalistes (Déroulède), des antisémites et de la noblesse catholique et monarchiste. Cette alliance allait prendre une toute autre ampleur avec l’affaire Dreyfus.

A l’Affaire70
Nous ne reviendrons pas ici sur le cours des évènements de l’affaire Dreyfus. Ce qui nous intéresse ici c’est le comportement des forces politiques et sociales alors que l’agitation nationaliste et antisémite atteint son acmé.
Tout d’abord, l’affaire est à l’origine directe du sionisme. Théodore Herzl, journaliste à Paris, en tire la conclusion que face à l’antisémitisme, les Juifs doivent se construire une nation. Du reste, l’idéologie sioniste ne pouvait apparaître à un autre moment que celui de l’avènement du nationalisme raciste. C’est en 1897 qu’il organise le premier congrès sioniste. En réaction, les agents de la police tsariste fabriqueront, à Paris, l’un des faux les plus célèbres du XXe siècle, Le Protocole des Sages de Sion71.

Surtout ce qui apparaît c’est l’alliance entre l’église et l’armée. Plus largement, ce sont les nationalistes et les droites qui se rangent derrière l’armée : « L’armée, en se défendant des soufflets les plus retentissants, entame ce soir le procès contre les ennemis communs du Christ et de l’Eglise. C’est donc la libre pensée, avocate des juifs, des protestants et de tous les ennemis de la France, qui est sur la sellette de Zola » Ainsi s’exprime la rédaction de La Croix le 8 février 1898 à la fin du procès de Zola après la parution de son « J’accuse »72.

L’agitation antisémite atteint alors son apogée, la période des émeutes s’étend sur plus de dix-huit mois, de janvier 1898 à août 1899. De mi-janvier à fin février 1898 de graves émeutes éclatent à Paris, à Marseille, à Lyon, à Nancy, à Bordeaux, à Perpignan, à Nantes, à Angers, à Rouen et à Chalon-sur-Saône. Les manifestations vont du simple chahut de lycéens au cortège de plusieurs milliers de personnes qui saccagent les boutiques réputées juives. Ils sont 4000 à Marseille, à Bordeaux et à Angers, 3000 à Nantes, 2000 à Rouen, de 1000 à 2000 dans l’Est, à Nancy, à Bar-le-duc, à Saint-Dié, à Reims, à Lyon, à Dijon. Les manifestations durent entre trois jours et plus d’une semaine selon les villes73. Mais c’est en Algérie française que les manifestations antisémites y sont le plus nombreuses, le journal L’Antijuif d’Alger tire à 20 000 exemplaires, pour une population européenne d’un million d’habitants. D’ailleurs, sur les six députés d’Algérie, en 1898, quatre sont antisémites, dont Drumont74.

Nous avons déjà évoqué les transformations de la presse en France : la presse à 1 sous, progrès technique (invention de la rotative entre 1867 et 1892) qui coïncide avec développement de l’instruction (lois scolaires) et le régime de la presse très libéral. Le tirage et les publications augmentent, à Paris on passe de 900 titres en 1870, à 1655 en 1887 et 3000 en 1913 (en province, le nombre de journaux a quintuplé entre 1870 et 1887, ils sont plus de 5000). Le nombre des journaux dreyfusards est de huit au début de l’affaire, dont sept à Paris, ils n’atteignent que 8 % des lecteurs ; malgré des progrès en 1898 et 1899, la presse favorable à la révision du procès de Dreyfus ne touche au maximum que11 % des lecteurs à Paris et 17 % en province76. On mesure par ce biais l’importance de la diffusion de l’antisémitisme en France.

Les deux tactiques du mouvement socialiste
Dans l’affaire Dreyfus, les socialistes français se sont divisés. D’un côté Jaurès et Millerand ont chois d’engager le parti dans le camp dreyfusard, et acceptent en conséquence l’entrée du socialiste Millerand dans le cabinet Waldeck-Rousseau en juin 1898. Jaurès nous présente la chose ainsi : « Que la République bourgeoise, à l’heure où elle se débat contre la conspiration militaire qui l’enveloppe, proclame elle-même qu’elle a besoin de l’énergie socialiste, c’est un grand fait ; quelle que soit l’issue immédiate, ce sera une grande date historique, et un parti audacieux, conquérant, ne doit pas, à mon sens, négliger ces offres du destin, ces ouvertures de l’histoire77. »

En 1900, lors d’un débat contradictoire entre Guesde et Jaurès, ce dernier y défend son action : « ( …) Et c’est parce que dans cette bataille le prolétariat a rempli son devoir envers lui-même, envers la civilisation et l’humanité ; c’est parce qu’il a poussé si haut son action de classe, qu’au lieu d’avoir, comme le disait Louis Blanc, la bourgeoisie pour tutrice, c’est lui qui est devenu dans cette crise le tuteur des libertés bourgeoises que la bourgeoisie était incapable de défendre ; c’est parce que le prolétariat a joué un rôle décisif dans ce grand drame social que la participation d’un socialiste à un ministère bourgeois a été rendue possible. » Et il ajoute
: « (…) l’heure viendra où le parti socialiste unifié, organisé, donnera l’ordre à l’un des siens ou à plusieurs des siens, d’aller s’asseoir dans les gouvernements de la bourgeoisie pour contrôler le mécanisme de la société bourgeoise, pour résister le plus possible aux entraînements des réactions, pour collaborer le plus possible aux œuvres de réforme78. »
De l’autre côté il y a les tenants de la lutte des classes comme Luxemburg et Guesde, qui refusent une alliance stratégique avec une partie de la bourgeoisie, mais entendent bien se saisir et s’impliquer dans l’affaire. Rosa Luxemburg s’exprime ainsi en 1899 sur l’affaire Dreyfus et ses implications : « Le principe socialiste de la lutte des classes exige l’action du prolétariat partout où ses intérêts en tant que classe sont en cause. Cela est le cas pour tous les conflits qui divisent la bourgeoisie. Tout déplacement dans les rapports des puissances sociales de la société bourgeoise, tout changement dans les rapports politiques du pays influe aussi en première ligne sur la situation de la classe ouvrière. (…) le prolétariat… doit tâcher de devenir une puissance qui, dans tous les évènements politiques de la société bourgeoise, pèse d’un poids de plus en plus lourd dans la balance. Le principe de la lutte des classes (….) impose l’intervention active du prolétariat dans tous les conflits politiques et sociaux de quelque importance qui se produisent à l’intérieur de la bourgeoisie. » Elle ajoute que face au « militarisme, chauvinisme-nationalisme, antisémitisme et cléricalisme… Ces ennemis directs du prolétariat socialiste … La participation même des socialistes au mouvement provoqué par l’affaire Dreyfus ne peut donc faire aucun doute au point de vue de la lutte des classes. Il ne peut donc s’agir que du comment de cette participation.» Cependant : « le ministère n’est pas, d’une façon générale, un champ d’action pour un parti de la lutte des classes prolétarienne. Le caractère d’un gouvernement bourgeois n’est pas déterminé par le caractère personnel de ses membres, mais par sa fonction organique dans la société bourgeoise. Le gouvernement de l’Etat moderne est essentiellement une organisation de domination de classe dont la fonction régulière est une des conditions d’existence pour l’Etat de classe. Avec l’entrée d’un socialiste dans le gouvernement, la domination de classe continuant à exister, le gouvernement bourgeois ne se transforme pas en un gouvernement socialiste, mais un socialiste se transforme en un ministre bourgeois. Les réformes sociales qu’un ministre ami des ouvriers peut réaliser n’ont en elles-mêmes rien de socialiste, elles ne sont socialistes qu’en tant qu’elles ont été obtenues par la lutte de classes. (…) L’entrée des socialistes dans un gouvernement bourgeois n’est donc pas, comme on le croit, une conquête partielle de l’Etat bourgeois par les socialistes, mais une conquête partielle du parti socialiste par l’Etat bourgeois79. »

Dans un article du 6 juillet 1899 dans le Leipziger Volkszeitung, Luxemburg a déjà abordé la question de l’entrée de Millerand dans le ministère Waldeck-Rousseau : « (…) la social-démocratie doit occuper toutes les positions accessibles dans l’Etat actuel et qu’elle doit gagner du terrain partout. Mais à une condition : c’est que ces positions permettent de mener la lutte des classes – la lutte contre la bourgeoisie et son Etat. Or, à ce point de vue, il y a une différence essentielle entre les corps législatifs et le gouvernement d’un Etat bourgeois. (…)Les représentants de la classe ouvrière ne peuvent, sans renier leur raison d’être, entrer dans un gouvernement bourgeois qu’en un seul cas : pour s’en emparer et le transformer en gouvernement de la classe ouvrière maîtresse du pouvoir. » Et elle conclut : « Dans la société bourgeoise, la social-démocratie, de par son essence même, est destinée à jouer le rôle d’un parti d’opposition ; elle ne peut accéder au gouvernement que sur les ruines de l’Etat bourgeois80. »

Guesde, dans sa réponse, revient sur les résultats de la campagne menée par Jaurès et les siens : « C’est la vérité, camarades ; au bout de l’affaire Dreyfus, il n’y a pas eu de suppression des conseils de guerre, il n’y a pas eu la moindre modification à la justice militaire, il n’y a rien eu de ce qu’on vous promettait ; il y a eu un homme qui a été arraché à son rocher de l’île du Diable ; campagne personnelle, elle n’a eu qu’un résultat personnel. » Il dénonce les leaders républicains qui ont dirigé la campagne pour Dreyfus, car parmi eux l’on trouve notamment, un homme qui « révolté par un jugement de conseil de guerre qui aurait frappé un innocent, (il) n’avait pas craint de frapper sans jugement, tous les ouvriers et employés des chemins de fer, en voulant qu’avec le droit de grève on leur enlevât le moyen de défendre leur pain ». Le résultat de la tactique de Jaurès il la résume ainsi : « Et alors, nous avons vu, camarades, la classe ouvrière, qui a sa République à faire, comme elle a sa Révolution à faire, appelée à monter la garde autour de la République de ses maîtres, condamnée à défendre ce qu’on a appelé la civilisation capitaliste. Je croyais, moi, que quand il y avait une civilisation supérieure sous l’horizon, que lorsque cette civilisation dépendait d’un prolétariat responsable de son affranchissement et de l’affranchissement général c’était sur cette civilisation supérieure qu’on devait avoir les yeux obstinément tournés ; je croyais qu’il fallait être prêt à piétiner le prétendu ordre d’aujourd’hui pour faire ainsi place à l’autre81. »

La IIe Internationale et le ministérialisme
En Allemagne, c’est sur le plan théorique que s’affirme le révisionnisme (ou réformisme) des idées de Marx et d’Engels, il s’agit de la crise ouverte par Bernstein. En France, c’est sur le plan pratique, tant le niveau théorique est faible, que le révisionnisme s’exprime par la participation d’un socialiste à un gouvernement bourgeois. La motion de Kautsky lors du Congrès international de Paris en 1900 affirme, toujours dans l’ambivalence : « La lutte des classes interdit toute espèce d’alliance avec une fraction quelconque de la classe capitaliste, étant admis que des circonstances exceptionnelles peuvent rendre nécessaires par endroits des coalitions (bien entendu sans confusion de programme et de tactique.83 »

        Stéphane Lanchon
 

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