L’école est encore sexiste
 

Aujourd’hui, il est beaucoup question de l’incapacité de l’école à faire exister « l’égalité des chances » et la promotion sociale, mais presque jamais du sexisme de l’institution scolaire.
On ne parle plus du fait que l’école a été pendant longtemps un instrument primordial de la fabrication d’une société sexiste. On parle encore moins du fait, qu’actuellement, l’inégalité entre les sexes est très loin d’avoir disparue de l’école.

De nos jours, l’école est présentée comme le lieu où l’on se doit de mener la lutte contre toute forme de discrimination, parmi lesquelles le sexisme. Mais ce discours est vraiment très récent.

Pendant longtemps, les filles n’ont bénéficié des avancées législatives en matière scolaire que bien après les garçons. Alors qu’en 1833, la loi Guizot oblige chaque commune à entretenir une école primaire élémentaire de garçons, il faut attendre la loi Falloux en 1850 pour que les communes aient enfin aussi l’obligation d’entretenir une école primaire pour les filles. L’enseignement secondaire féminin n’est mis en place qu’en 1880, avec la loi Camille Sée, alors qu’il existe pour les garçons depuis 1802. Enfin, le baccalauréat féminin est créé en 1919 soit 111 ans après celui des garçons.

Destinées aux soins intérieurs
Mais surtout, il a fallu un temps infini avant que soit mise en place la mixité scolaire. L’idée que pour construire une société égalitaire il faut un système scolaire égalitaire remonte à la Révolution française. C’est à ce moment-là que l’on commence à parler de mettre en place une instruction publique, obligatoire et gratuite pour « rendre réelle l’égalité politique reconnue par la loi ». Pourtant, l’égalité a un sexe chez les Républicains. En ce qui concerne les femmes, une grande majorité d’entre eux pensent qu’elles ne sont pas aptes à faire de la politique, car la « nature » les a destinées à un tout autre rôle, celui de gardiennes du foyer et de mères : il est donc inutile qu’elles reçoivent la même éducation que les hommes.

Dans son Rapport sur l’instruction publique en septembre 1791, voici ce que dit Talleyrand : « Les hommes sont destinés à vivre sur le théâtre du monde. L’éducation publique leur convient (…) La maison paternelle vaut mieux à l’éducation des femmes (…) Destinées aux soins intérieurs, c’est au sein de leur famille qu’elles doivent en recevoir les premières leçons et les premiers exemples. » Il n’y a guère que Condorcet pour plaider en faveur d’une instruction identique pour les hommes et les femmes : « Une constitution qui établit l’égalité politique ne sera jamais ni durable, ni paisible, si on la mêle avec des institutions qui maintiennent des préjugés favorables à l’inégalité. » .

Si certains hommes politiques du XIXème siècle reviennent sur cette idée et instaurent progressivement la scolarisation des filles, ce n’est pas le moins du monde pour leur donner une autre place dans la société mais parce qu’ils sont « convaincus que si les hommes font les lois, les femmes font les mœurs.» En élevant les enfants, elles ont un rôle important dans la formation des futurs citoyens ; et puis il faut qu’elles soient de bonnes compagnes pour leurs maris, capables de les écouter et de les conseiller, même si elles ne participent pas aux affaires publiques. Voici, à ce titre, ce que dit J. Ferry en 1870 : « Les évêques le savent bien : celui qui tient la femme, celui-là tient tout, d’abord parce qu’il tient l’enfant, ensuite parce qu’il tient le mari (…). C’est pour cela que l’Eglise veut retenir la femme et c’est aussi pour cela qu’il faut que la démocratie la lui enlève ; il faut que la démocratie choisisse sous peine de mort. Il faut que la femme appartienne à la science ou qu’elle appartienne à l’Eglise. »

Les filles ne doivent pas, par l’école, devenir l’égale des hommes, mais apprendre à « fabriquer » des hommes. Quand, en 1882, est instaurée l’école gratuite et obligatoire pour les garçons et pour les filles entre 6 et 13 ans, il n’est pas question d’établissements communs, ni d’une programmation commune. Il n’y a égalité que dans la différence : « l’école primaire peut et doit faire aux exercices du corps une part suffisante pour préparer et prédisposer, en quelque sorte, les garçons aux futurs travaux de l’ouvrier et du soldat, les filles aux soins du ménage et aux ouvrages des femmes » .

De même, la loi Camille See de 1880 sur l’enseignement secondaire féminin d’Etat (1880) est conçue pour de futures bourgeoises qui règneront sur leur intérieur. Les lycées de jeunes filles en effet ne préparent pas le moins du monde au baccalauréat pourtant indispensable pour accéder à l’université et aux professions libérales (avocate, médecin…). La philosophie et les humanités classiques (latin, grec) ne sont donc pas au programme et restent réservées aux garçons. Quant aux sciences, elles sont réduites à la portion congrue. En fait, il s’agit d’un enseignement de lettres et de langues modernes essentiellement et les filles sont aussi, bien évidemment, formées aux activités ménagères et familiales (« hygiène, économie domestique, travaux d’aiguilles ») .

Mais les filles étant de plus en plus nombreuses à demander à pouvoir se présenter au bac, un bac féminin est créé en 1919. Ce n’est qu’en 1924 que les programmes du bac deviennent identiques pour les filles et les garçons. Filles et garçons restent cependant dans des établissements séparés et il faut attendre les années 1960 pour qu’enfin soit acceptée l’idée d’une école mixte et que du même coup les programmes deviennent enfin strictement identiques pour les deux sexes à tous les niveaux.

Images gravées
L’école, parvient-elle à donner les mêmes chances aux filles et aux garçons depuis qu’elle est mixte ? Pas encore et de loin. Dans les programmes et les manuels scolaires d’aujourd’hui, la place dévolue aux femmes reste minime et stéréotypée. Toute une analyse a été menée à ce sujet dans un excellent exposé de Mix-Cité dont nous reprenons ici certains développements. Les manuels scolaires actuels sont encore très largement sexistes et c’est affolant quand on sait l’influence qu’ont sur les élèves les ouvrages utilisés en classe : « Pour beaucoup d’enfants, les livres fournis par l’école sont les seuls qu’ils possèdent, leurs images restent gravées en eux (…) De plus les manuels scolaires sont revêtus d'une sorte d'autorité. (…) Les élèves pensent qu'ils ne peuvent pas comporter d'erreurs, qu'ils sont infaillibles. Leur portée symbolique et leur aura sont importantes, ils sont considérés comme la référence, "le livre des livres" rassemblant l'état des connaissances d'une société à un moment donné. »
 
En premier lieu, les manuels ont tendance à faire comme si les femmes n’existaient pas. C’est très net en français et en histoire : « Les femmes ne représentent parfois que 5 % de l’ensemble des auteur-es cité-es dans certains manuels de français. Il est vrai que le nombre d'auteures-femmes est inférieur au nombre d'auteurs-hommes mais pas dans cette proportion, surtout au XXe siècle. » Les élèves intériorisent ainsi inconsciemment que les femmes n’ont ni véritablement pensé, ni véritablement écrit.

A lire les programmes et les manuels d’histoire, les femmes n’ont d’ailleurs eu dans le passé qu’un rôle totalement passif qui ne mérite pas même d’être évoqué. Les chapitres où il est question spécifiquement des femmes sont rares et, à part Jeanne d’Arc ou Marie Curie, aucune femme ne semble avoir eu un rôle suffisamment important dans l’histoire pour être rangée au rang des femmes célèbres. Olympes de Gouges pour la Révolution française et  Louise Michel pour la Commune sont encore rarement évoquées. Les luttes des femmes sont d’ailleurs souvent laissées dans l’ombre. C’est le cas des suffragettes par exemple : dans bon nombre de manuels, le droit de vote des femmes « semble donné un jour comme ça par générosité, et non le fruit de luttes et de débats ». Ainsi, les femmes n’auraient pas, comme les hommes, fait l’histoire. Certes, les guerres et les conquêtes dans l’histoire sont le fait des hommes, mais l’histoire n’est-elle que cela ? S’il existe moins de documents historiques concernant les femmes, il n’en reste pas moins possible de traiter de l’histoire des femmes.

Ce qui manque est une réelle volonté de la part des auteurs de programme à ce sujet et du même coup, de la part des auteurs de manuel. Dans combien de manuels, par exemple, pour évoquer le suffrage universel masculin en 1792, 1848 ou pendant la troisième République est-il fait mention du « suffrage universel » tout court ? Si c’est une faute d’attention, elle est parlante. Mais la place des femmes n’est pas seulement minorée, elles est aussi complètement dévalorisée dans les manuels qui, bien souvent, reproduisent les pires stéréotypes. Il est consternant de voir qu’aujourd’hui encore, après toutes les luttes menées dans les années 60 contre le machisme, un des modèles de femme le plus souvent rencontré dans les manuels scolaires soit celui de la femme au foyer affairée derrière ses fourneaux. Que ce soit les problèmes de mathématiques ou les scénettes des livres de langue vivante, c’est encore très souvent madame qui s’occupe de faire les courses quand monsieur bricole. Les élèves continuent donc d’apprendre dès leur plus jeune âge où se trouve leur place respective, comme l’ont fait des générations avant eux. Et que dire du fait que, dans les manuels, les femmes occupent systématiquement les postes traditionnellement féminins, comme infirmière ou maîtresse d’école, ou encore des postes peu valorisants comme gardiennes d’immeuble, mais jamais des postes à responsabilité ? Les exemples choisis pour définir le mot « bain » dans un dictionnaire pour enfants de primaire résument en quelques mots ce sexisme non avoué des auteurs de manuels : « Le président prend un bain de foule, Jeanne prend un bain de soleil.»
 
Souffrir pour plaire
Voici une partie du contenu des exercices de maths du bac Série L de Grenoble en 1998 :
- « A 16 ans, Julie pesait 50 kg. Depuis, son poids a augmenté de 2 % chaque année par rapport à celui de l'année précédente. Elle décide de faire un régime et de perdre désormais chaque année, pendant 5 ans, 2 % du poids qu'elle avait l'année précédente. Quel sera, si elle tient son engagement, son poids à 26 ans? »
- « Pierre a placé 20 000 F au taux de 4 % l'an, avec intérêts capitalisés chaque année. On note:  u, la somme dont Pierre disposera le 1/1/1999, u2- la somme dont Pierre disposera le 1/1/2000 et u~n la somme dont Pierre disposera le 1/1/(1998 + n). Calculer la somme dont Pierre disposera le 1/1/2005 (...) ».

Aux garçons donc la sphère de la performance financière, professionnelle ou sportive, peu importe, aux filles la tâche de prendre soin de leur corps pour plaire, quitte à devoir en souffrir. Certains manuels vont plus loin encore : dans un manuel d’anglais de 3e , « un dessin représente une femme qui n’arrive pas à brancher son sèche-cheveux : elle n’a pas compris que les prises électriques n’étaient pas les mêmes en France et en Espagne ! Ici, non seulement la fille est encore une fois associée au souci du corps et de beauté mais en plus elle paraît dans une situation dévalorisante d’incompréhension d’un phénomène ». C’est le stéréotype de la femme sotte ! Voilà comment de manière presque anodine, on perpétue le machisme de la société.

Les enseignants ne parviennent pas forcément à corriger cette tendance. Il leur faudrait d’abord adopter un discours vraiment critique par rapport aux manuels scolaires qui sont sexistes, mais aussi expliquer l’absence historique des femmes sur la scène publique et artistique. La raison n’en est pas leur infériorité intellectuelle, mais leur condition sociale. Par exemple, les professeurs de lettres devraient mettre en avant qu’il y avait un faible nombre de femmes auteures aux siècles précédents parce que pendant longtemps, « sortir du rôle de procréatrice était mal perçu et difficile à assumer. (…) la femme portant le nom de son père ou de son époux les représentait, et risquait ainsi de salir le nom en sortant de son rang et de la pudeur que lui imposait son sexe (...D’où d’ailleurs) le choix de noms d’hommes par certaines femmes de lettres ».

Mais les enseignants devraient aussi apprendre à combattre leurs propres comportements sexistes. Des études montrent que les filles bénéficient en moyenne d’un temps d’attention moins long que les garçons de la part des enseignants. Leur comportement plus scolaire –elles sont moins souvent responsables des chahuts, présentent souvent des travaux plus soignés...- en serait la cause. A résultats égaux, les enseignants s’inquiètent davantage pour les garçons. De plus, comme elles sont considérées comme sérieuses et travailleuses, leur réussite est très souvent attribuée à un travail acharné plus qu’à des capacités propres, contrairement aux garçons qui par leur comportement a-scolaire sont perçus comme n’exploitant pas toutes leurs capacités. « Les enseignants leur renvoient donc l’image d’un manque d’autonomie, d’une dépendance au regard de l’adulte, et les conduisent à manquer de confiance en elles. »

Filière de femmes
Enfin, les enseignants devraient davantage intervenir concernant l’orientation des filles. Depuis, la fin des années 60, on constate une meilleure réussite scolaire des filles : elles redoublent moins et ont de meilleurs résultats que les garçons dans le primaire, elles sont plus nombreuses à intégrer le lycée, qui plus est dans les filières générales, enfin le nombre de bachelières a dépassé le nombre de bacheliers depuis 1971, et le nombre des étudiantes celui des étudiants. Mais cette réussite ne les conduit pas encore suffisamment à choisir les carrières les plus ambitieuses. Certes, elles s’orientent massivement vers les filières longues, mais pour étudier en majeure partie les disciplines qui leur offrent le moins de débouchés. En effet, elles représentent toujours la très grande majorité des effectifs en L (section littéraire), au lycée, mais restent largement minoritaires en S (section scientifique). Cette forme de ségrégation se retrouve à l’université où les étudiantes sont très nombreuses en lettres et en sciences humaines, et très minoritaires en sciences. Du coup, la répartition des rôles sur le plan professionnel n’évolue guère.

Comment rendre compte de cela ? Evidemment, le fait que les manuels scolaires offrent peu de modèles d’identification aux filles dans le monde scientifique ou technologique  est une raison non négligeable de cette reproduction au niveau scolaire d’une ségrégation d’ordre social.  Egalement, le manque de confiance des filles en elles-mêmes signifie que si une fille reçoit la même note qu’un garçon elle pourrait quand meme y attribuer une valeur plus basse. En effet, il faut aux filles de meilleures notes que les garçons pour qu’elles s’autorisent à demander une première Scientifique.
 
Il faut aussi invoquer chez les filles la « place faite, dès l’adolescence, à la vie familiale et à la maternité (et donc au ) souci du temps libre dans les projets professionnels, dont l’importance est, du coup, relativisée » . Les filles sont littéralement emprisonnées dans des modèles qui les conduisent à choisir des orientations de moindre rentabilité professionnelle. C’est contre ces modèles que l’école devrait lutter pour devenir vraiment non sexiste.

Revenir sur la mixité ?
Certaines féministes estiment même que pour mettre fin à la perpétuation des stéréotypes de sexe, il faudrait revenir à une école non mixte. Pour justifier cette prise de position, elles s’appuient sur des travaux qui montrent que les performances des filles en mathématiques sont meilleures dans les classes non mixtes – comme si, en l’absence de garçons, les filles s’autorisaient davantage à réussir dans cette matière – , ainsi que sur le constat de la faible progression du mélange des sexes dans nombre d’études et de professions. Dans les écoles mixtes, les filles « seraient plus soucieuses de leur apparence physique, plus enclines à rester en retrait, à ne pas exprimer leur intérêt pour les ordinateurs ou les mathématiques ».

Plus récemment encore, tout un débat a vu le jour concernant le sexisme de l’école, mais cette fois-ci à l’encontre des garçons. Là encore, le retour à la non mixité est avancée comme la meilleure solution. Ceux qui soutiennent cette position constatent que les garçons auraient moins tendance à négliger leurs résultats scolaires dans une école d’où les filles seraient absentes. De plus, ils n’auraient pas tendance à se conformer au stéréotype du garçon qui n’a pas besoin de travailler pour réussir, ou pire du garçon que l’école n’intéresse pas, pour séduire les filles. Et toujours d’après les partisans de cette solution, ils ne baigneraient plus dans ce monde « archi-féminin » qu’est l’école actuelle, avec sa majorité de professeurs femmes, qui, par l’enseignement de valeurs « trop féministes », empêcheraient les garçons de s’épanouir vraiment et les conduiraient même à rejeter l’école.

Fort heureusement, cette proposition de rendre l’école non mixte n’a pas eu de véritable écho jusque là. D’abord parce qu’on s’est aperçu que les comparaisons faites entre les écoles non mixtes et les écoles mixtes n’étaient pas vraiment valables, car elles concernent des milieux sociaux différents. Les écoles non mixtes sont en effet souvent privées et payantes. En revanche, des recherches conduites par l’équipe du centre de recherche et d’intervention scolaire ont montré que les filles et les garçons qui ont le plus de difficultés à l’école sont les jeunes qui sont les plus attachés aux stéréotypes sexuels traditionnels et qui proviennent d’un milieu socio-économique défavorisé.

C’est sur le plan social que le combat doit donc se jouer. La mixité a été un des plus grands pas accomplis en faveur de l’égalité des sexes à l’école : elle reste la meilleure garantie de la lutte contre les préjugés sexistes. Qu’elle n’atteigne pas son but est un fait,  mais cela n’empêche en rien d’interroger les dysfonctionnements de cette mixité afin de les corriger. et parvenir ainsi à réaliser, à travers elle, des progrès vers l’égalité entre les filles et les garçons à l’école.
Fanny Coche LCR Marseille
 

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