Interview d'une révolutionnaire turque
 

Le débat actuel sur l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne est un excellent moyen pour les politiciens français, de droite comme de gauche, de se faire les champions de la démocratie en donnant des leçons de respect des droits de l’homme. L’idée raciste que le peuple turc est incapable d’accéder à la démocratie pourtant si chère aux européens se trouve renforcée, comme le reflète le récent sondage qui montre que 70% des français sont contre l’élargissement à la Turquie, et comme l’exprime Philippe De Villiers au Vrai Journal sur Canal+ : « La Turquie est une plaque tournante du terrorisme puisque c’est un passage entre l’Asie et l’Europe. »

Pourtant, la France et l’Union Européenne n’ont aucune leçon à donner en cette matière. Comme l’écrit Patrick Tamerlan dans Rouge du 14 octobre 2004 : « la domination des militaires dans les sphères du pouvoir n’a jamais perturbé outre mesure la communauté internationale. La Turquie est membre de l’OTAN depuis 1952 et membre du Conseil de l’Europe. »

Du génocide des arméniens en 1915 jusqu’aux récentes persécutions politiques à l’égard des Kurdes par les autorités, les différents Etats européens ont toujours soutenu la politique de l’Etat kémaliste. Le comble de l’hypocrisie de nos eurocrates européens est la récente acclamation unanime de la libération de la député kurde Leïla Azam.

Dans cette affaire, les bourgeoisies européennes se gargarisent d’une victoire de la démocratie européenne contre les atteintes aux libertés en Turquie, alors que cette libération est plutôt le résultat de longues batailles menées par les Kurdes contre leur oppression en tant que minorité. Mais il vaut mieux pour le gouvernement turc que cette libération soit perçue comme telle, plutôt que comme une concession à un mouvement populaire.

Le véritable intérêt des impérialistes européens n’est pas la démocratie en Turquie, mais l’accès aux énormes ressources d’un pays qui comprend 70,7 millions d’habitants et 779 452 Km²,  et qui deviendrait en cas d’adhésion, le pays le plus peuplé d’Europe.

Mais avec 33% de la population dans l’agriculture, la Turquie est, comme le note Tamerlan : « encore pour longtemps un pays de seconde zone. La seule différence sur sa présence ou pas dans l’UE est la nécessité pour les 25 de mettre la main au portefeuille, que ce soit pour la politique agricole ou encore pour les investissements structurels. On comprend mieux le discours hostile à l’adhésion mais favorable à l’union douanière et au partenariat privilégié qui permettent un libre accès des biens et des services au marché turc dans contrepartie communautaire. »

C’est bien l’idéologie raciste et impérialiste de nos élites qui sous-tend le débat sur l’intégration de la Turquie, et qui culminerait de façon honteuse lors du prochain référendum que Chirac veut imposer. Pour la première fois en France, un référendum aurait pour objet de décider de l’intégration d’un nouveau membre à l’UE. Ce régime particulier permettrait à Chirac de parier sur la méfiance à l’égard des musulmans et d’attiser les pires fantasmes racistes. Notre position doit être celle du boycott d’un tel référendum. C’est au peuple turc lui-même de décider de son intégration ou non à l’Europe, et pas au peuple français sur un mode paternaliste et chauvin.

Pour mieux comprendre la réalité de la situation en Turquie et sa place sur l’échiquier de l’impérialisme mondial, nous avons interviewé Turkan Uzun, militante révolutionnaire en Turquie depuis de nombreuses années. Türkan est rédactrice en chef de Antikapitalist, mensuel de l’organisation soeur en Turquie du Socialist Workers Party anglais. Elle nous explique à la fois les rapports entre la classe dirigeante turque et l’impérialisme et l’expérience de la gauche turque dans leurs rapports avec différentes organisations islamiques.

N.M.
 
 
 

Socialisme International : Quelles relations entretient la Turquie avec les impérialismes américain et européen depuis le 11 Septembre ?

Historiquement, le rôle géopolitique assigné à la Turquie était celui d'un avant-poste face à l'Union Soviétique. L’occident était content de disposer d'un régime oppressif et militarisé pour faire face au "communisme". Les relations avec les Etats-Unis et l'Europe étaient donc définies par cet objectif commun. Il y avait des points de tension mais rien jamais de crucial. Sauf au moment de l'invasion de Chypre, lorsque les relations furent rompues. Il y avait une formule, à l'époque, qui reflétait bien les aspirations de la classe dirigeante turque : « devenir une petite Amérique ».

Le 11 Septembre marque de toute évidence une étape importante. La redéfinition du rôle de la Turquie dans la hiérarchie internationale avait déjà commencé avec le développement de la nouvelle stratégie majeure, dite du « Siècle Américain », qui remonte à 1998. Les conséquences du 11 Septembre pour la Turquie et ses voisins ne peuvent être comprises que dans ce contexte. Les Etats-Unis souhaitent que le Moyen-Orient mondialisé soit administré par des gouvernements néo-libéraux « amis » (et non par le peuple). Cela pour maintenir une hégémonie militaire et économique totale des Etats-Unis. Dans le cadre du projet de Grand Moyen-Orient, et en tant que pays majoritairement musulman, la Turquie doit être un exemple aussi bien qu'un fer de lance pour la région. D’où la candidature turque à l'Union européenne, le choix du FMI d'injecter de l’argent en Turquie plutôt qu'en Argentine, etc.
Evidemment, la Turquie doit jouer le rôle de cheval de Troie dans l'Union européenne. Mais la classe dirigeante turque se satisfait parfaitement de ce nouveau rôle. D’ailleurs, une part importante de cette classe dirigeante s'était battue pour que la Turquie obtienne un nouveau rôle international après les années passées dans les limbes, suite à l'effondrement de l'URSS. Ce n'est donc pas une décision unilatérale des Etats-Unis mais la fusion des intérêts de deux classes dirigeantes. Actuellement, la Turquie tente de modifier la hiérarchie internationale. En cela, l'adhésion à l'Union européenne est perçue comme un objectif majeur.

Les relations que la Turquie entretient avec la France sont plus tendues qu'avec la Grande-Bretagne. L’Union européenne est en compétition avec les Etats-Unis pour la domination mondiale et pour l'accès aux ressources comme le pétrole. La classe dirigeante française a peur d’être perdante dans le nouveau découpage du Moyen-Orient, alors que la Grande-Bretagne voit la Turquie comme un allié non seulement au Moyen-Orient mais aussi dans le Caucase. Les relations sont donc déterminées par les différents intérêts.

Comment les dynamiques de rapprochement et de différenciation des intérêts, les manigances et les machinations à la tête de la société, interagiront sur le long terme, c'est une autre question. Les projets de Bush pour la région ne tenaient pas compte de la réaction des peuples. La soif de pouvoir et de profit les a aveuglés à un tel point, lui et son gang de néo-conservateurs, qu'ils ont été véritablement surpris par la résistance rencontrée en Irak et dans le monde entier. Une Amérique affaiblie sur le plan économique a déchaîné sa puissance militaire, mais elle se retrouve empêtrée dans un bourbier en Irak.

La rupture qui s'est produite avec les Etats-Unis au sujet de l’ouverture d'un front au nord avant la guerre est le fait du mouvement anti-guerre en Turquie. Il est vrai qu'il y avait des divisions au sommet sur la question de l'entrée en guerre, mais c'est le mouvement anti-guerre qui a empêché les troupes d’intervenir. Les grands desseins impériaux peuvent être et ont été modifiés et stoppés par les luttes des masses. Les dirigeants comprennent les choses autrement depuis ce moment-là.

Le parti au pouvoir, l'AK (Justice et Développement) essaie actuellement d'améliorer les relations avec la France et d'autres pays européens. Lors de la visite du premier ministre Erdogan en France, une promesse d'achat a été signée pour de nouveaux Airbus. Et pour ne pas susciter la polémique, le premier ministre n'a pas emmené sa femme, Emine, qui porte le Hijab.

S.I. Que pouvez-vous nous dire au sujet de la victoire d'un gouvernement Islamiste après près d'un siècle de kémalisme?

Le kémalisme était et reste une idéologie instrumentalisée par une petite élite. Depuis la fondation de la République, le principal objectif était de faire des affaires, et cela aux frais du peuple. L’Etat kémaliste n'est pas laïc au sens d'une séparation de la religion et des affaires d'Etat. Bien au contraire, il a établi le contrôle de l'Etat sur la religion. La prétendue défense de la République et de la laïcité est en fait une méthode pour accroître le contrôle sur la société.

Le kémalisme a toujours été combattu par en bas, par la classe laborieuse, par les mouvements islamistes et kurdes. La montée du mouvement islamiste, resté une force marginale jusqu'aux débuts des années 90, est en fait une opposition à la pauvreté, à la guerre menée contre les Kurdes et à l'intervention impérialiste au Moyen-orient. L’échec des gauches à proposer une alternative sérieuse a poussé la vague de radicalisation vers les islamistes.

Avant la montée du mouvement islamiste, il y avait le gouvernement de coalition avec les sociaux-démocrates qui à leur tour avait pris un élan dans une période de luttes de classe féroces. L’alliance comprenait aussi le mouvement kurde, qui a signé cet accord avec le FMI, n’a pas opposé de résistance quand l’armée est venue pour les députés kurdes élus au parlement, ni quand les patrons ont voulu interdire les grèves…

Le 28 février 1997, les militaires sont intervenus et ont renversé le gouvernement composé du parti islamiste (Prospérité) et du  parti conservateur (La Voie Juste). Au bout de cinq ans, les islamistes sont revenus, formant cette fois un gouvernement de majorité, et augmentant encore leur score aux élections locales de mars.

Une scission dans le mouvement islamiste a donné naissance à l'AKP, qui a renoncé à la confrontation avec l'Etat. Ses slogans étaient « modération » et « patience ». L’AKP était donc une force déradicalisée qui se déplaçait vers le centre de l'échiquier politique. D’autre part, l'amputation des niveaux de vie de 40 %, à la suite des crises financières de novembre 2001 et février 2002, a généré un vif sentiment de colère, qui a débouché sur l'effondrement du centre aux élections de novembre 2002. L’arrivée de l'AKP au pouvoir est donc dû à la convergence de ces deux dynamiques, de ces deux mouvements sociaux. Cela fait bientôt deux ans que l'AKP est au pouvoir. Nous pouvons dire que sa caractéristique principale n'est pas l'islamisme mais le néo-libéralisme.
Cela ne signifie pas que l'AKP n’est pas un parti islamiste, mais il respecte à la lettre le programme du FMI et les politiques néo-libérales mises en avant par l'Union européenne. Le monde des affaires et l'armée, qui contrôlent en fait une part très importante du capital national, sont heureux. Une partie de la classe dirigeante et l'armée préféreraient le néo-libéralisme aux apparences plus laïques du CHP, mais ils soutiennent l'AKP.

Le premier ministre Tayyip Erdogan est salué comme un nouveau Turgut Hozal, dont le parti « Mère-patrie » avait restructuré l'économie sur une base néo-libérale après l'intervention militaire de septembre 1980. Erdogan est vu comme celui avec qui le capitalisme local et mondial peut faire des affaires.

Le projet Ozal a pris fin brutalement avec le renouveau important des luttes sociales et du mouvement kurde à partir du milieu des années 80. Le programme du FMI a alors été rejeté. Aujourd’hui le prétendu décollage de l'économie se fait sur le dos du peuple. L’état kémaliste n'a jamais eu de problèmes avec cela. L’armée n'en appellera au kémalisme que pour attaquer la démocratie parlementaire et l'AKP si jamais le projet d'Erdogan échoue du fait d'une vague de luttes. Il faut souligner le fait que l'une des raisons principales qui ont amené l'élite kémaliste à signer une trêve (jusqu’à maintenant) avec l'AKP est sa peur d'une révolte populaire. Il n'y a pas longtemps, la classe dirigeante se demandait si « la Turquie ne serait pas une nouvelle Indonésie ». Ils se satisfont donc de l'aide qu'ils reçoivent de l'AKP pour la stabilisation de la situation sociale. Récemment les loups gris du MHP (le Parti du Mouvement Nationaliste) ont fait signer une pétition pour que les généraux interviennent.

Ceux-ci leur ont renvoyé la pétition. Des appels à l'Etat pour le rétablissement de la laïcité ont été lancés. De tels appels peuvent venir aussi de la gauche. L’opposition à l'AKP est définie ou colorée par le kémalisme. Mais elle manque totalement son objectif.

C’est le gouvernement prétendument laïc qui a signé l'accord du FMI, et qui, s'il était resté au pouvoir, aurait ouvert le front du Nord en Irak. Et donc, alors que les tenants du kémalisme à l'intérieur de l'Etat, ainsi que l'armée, font des affaires avec l'AKP, une part de l'opposition civile revêt les habits du kémalisme. Nous avons été contre l’intervention militaire de 1997, et nous nous opposerons à toute autre intervention. Mais cela n'est pas à l'ordre du jour. Aujourd’hui le rôle de la gauche est de construire une opposition efficace sans faire appel au kémalisme ou au nationalisme turque.

S.I. Y a-t-il un risque que d'autres courants de l'islam radical s'opposent à ce gouvernement?

Dans les révolutions bourgeoises anglaises, les deux camps s'appuyaient sur la Bible. Le roi insistait sur l’obéissance à l'autorité. Les révolutionnaires citaient ces phrases de la Bible qui encensent les pauvres « Bénis soient les Humbles, parce que la Terre sera à eux ». La religion a en général un caractère contradictoire. L’islam et les mouvements islamistes également. Il y a une véritable différence de classe entre l'islam des riches et l'islam des pauvres. La manière de prendre le pouvoir de l'Etat, par le « cihat » (la révolution), ou modérément et patiemment à travers le travail parlementaire, est une différence fondamentale. La collaboration avec l'impérialisme contre l'anti-impérialisme en est une autre.

A tous les tournants, les mouvements islamistes se déchirent et parfois éclatent du fait de ces contradictions. Ce processus fut visible à plusieurs reprises en Iran, en Egypte, en Algérie, aussi bien qu'en Turquie. La montée du parti Refah s'était faite grâce à une vague de militantisme autour des exigences d'un « système juste », mais ce parti a attaqué les travailleurs et les pauvres, et a signé un pacte avec Israël. Refah est resté en retrait après l'intervention militaire de 1997. Une scission est alors intervenue dans le mouvement islamiste, et l'aile modérée autour de l'AKP s'est renforcée après cette défaite. Actuellement, l'AKP contrôle sa base. Le décollage de l'économie et la candidature à l'UE est très excitant pour la classe moyenne des cadres. Et comme le chômage est très élevé, les promesses d'emplois et d'un meilleur futur influencent les aspirations des pauvres.

Une partie du mouvement islamiste s'oppose à l'AKP. Ils sont contre la guerre en Irak. Ils sont prêts à travailler avec le mouvement syndical et avec la gauche sur la question de la guerre, de l'impérialisme et des droits de l'homme. Nous avons travaillé ensemble contre la guerre en Irak, la campagne contre la visite de Bush et le sommet de l'OTAN en juin. Les deux attentats de novembre contre la synagogue et l'ambassade britannique semblent davantage des incidents isolés que les premiers signes d'un engagement militaire des groupes islamistes.

Il y a bien eu des groupes de guérilla active qui étaient dits islamistes, comme le Hezbollah et d'autres, mais ils avaient en fait été mis sur pied et entraînés par l'armée pour lutter contre le mouvement kurde. Ils ne faisaient donc pas partie du mouvement islamiste, ils étaient plutôt des contre-guérillas. Après la capture du leader kurde Abdullah Ocalan, l’Etat les a abandonnés afin que personne ne puisse le mettre en accusation. Le ressentiment contre ce qui se passe dans les Philippines et en Irak s'exprime à travers le mouvement anti-guerre. Bien sûr étant donné les instabilités internationales, l'émergence d'une puissante aile islamiste radicale ne peut pas être écartée. Mais c'est hautement improbable à court terme.

S.I. Quelle est la signification du Hijab aujourd'hui et pourquoi le gouvernement s'y oppose-t-il?

Quelle est la signification de la minijupe? Ou de tout autre sorte de vêtement? Est-ce que cela dit quelque chose de la personne, de ses valeurs, ou de ses orientations politiques?

Le Hijab est le symbole d'un système de valeurs et d'opinions politiques. En fait il exprime plus une opposition à un ordre existant qui a desservi le peuple que le soutien à un nouveau système dicté par la Charia. Les sondages montrent que la plupart des femmes portant le Hijab en Turquie ou votant pour l'AKP  ne veulent pas de la Charia. Mais le système a beaucoup trahi les espoirs des gens. Qu’a fait un siècle de laïcité prétendument éclairée et de bonnes relations avec l'Occident pour le peuple? Il y a à peine la moitié d'un analgésique pour chaque homme, femme, et enfants mais il y a trois grenades à main, il y plus de tanks que d'hôpitaux.

Alors que le budget de l'éducation est amputé tous les ans, des milliards de dollars sont dépensés pour acheter des avions AWACS et des hélicoptères d'assaut. Durant les années 90, des millions de gens ont été déracinés de leurs villages pour vivre dans des bidonvilles où il n'y pas de travail.

Le ressentiment contre de telles conditions, le choc culturel et la souffrance se sont exprimés dans des termes religieux. Le Hijab fait partie de cette expression de ressentiment et de cette recherche d'un refuge. La plupart des femmes portent le Hijab avec fierté. Justement, l'autre jour, mes parents avaient à renouveler leur carte d'identité. Ma mère porte un voile. Elle n'a pas été autorisée à être photographiée avec ce foulard. Elle a eu à se « découvrir ».

Bien sûr elle était furieuse et moi aussi. Ses parents ne l'ont pas forcée à se couvrir les cheveux, ni mon père qui est plutôt athée. Elle avait plutôt l'habitude d'être une jeune femme travailleuse habillée de minijupes. Mais à cause des expériences qu'elle a vécues, elle s'est mise à porter un foulard depuis quelques années. Je n'aime pas ça, mais je respecte son choix, comme tout le monde devrait le respecter. Mais comme les renouvellements de carte d'identité sont obligatoires, les femmes portant le Hijab seront forcés de choisir entre se découvrir les cheveux, porter une perruque, ou ne pas avoir de carte d'identité. Or avoir sa carte d'identité sur soi en permanence est obligatoire... toute personne qui ne l'a pas peut être arrêtée. Dans un talk-show, une jeune femme a posé cette question, et je voudrais vous la rapporter : « A quoi cela sert-il de changer ce qu'il y sur ma tête si vous ne pouvez changer ce qu'il y a dedans ? ». Elle était furieuse contre un système qui ne lui donne pas une éducation convenable, mais dépense tant de temps et d'énergie pour lui enlever son voile. J’ai connu des jeunes femmes qui avaient dû quitter l’école ou leur travail à cause du Hijab.

Maintenant quels choix ont-elles sinon de se marier et de dépendre financièrement d’un mari ? A cause de l’interdiction, les femmes sont rejetés de l’espace public, et cloîtrés dans leurs maisons. Quelle modernité ! Est-ce cela la libération des femmes ?

Je vais donner un autre exemple. J’avais l’habitude de donner des cours d’anglais à un collégien, dont la mère portait le Hijab. J’entendais cette femme organiser son activité politique dans la chambre d’à côté. C’est peut-être paradoxal, mais le mouvement islamiste a vraiment sorti les femmes de leur maison et les a amenées dans les rues, dans les débats politiques, et dans la vie publique. Beaucoup sont très combatives, elles aussi luttent pour un monde meilleur. Il se peut que nous n’aimions pas la voie qu’elles ont choisie. Nous avons donc à les convaincre d’une autre voie, en étudiant, en travaillant et en luttant avec elles sur certaines questions comme la guerre, mais absolument pas en luttant contre leur esprit combatif. D’autre part, l’AKP semble penser que toutes ces «protestations de femmes devant les universités» sont allées trop loin, et qu’elles offrent un point d’appui aux radicaux. Alors qu’eux, au gouvernement, magouillent avec la finance internationale et la clique de Bush. S’il y a un chambardement du statu quo, l’AKP bat toujours en retraite, ce fut le cas sur la question du Hijab.

La question de la carte d’identité montre que l’AKP ne bat plus en retraite mais attaque. La requête auprès de la cour européenne de justice pour le droit à porter le foulard a échoué. De plus, l’interdiction en France tire l’AKP d’affaire. Le premier ministre Erdogan peut maintenant déclarer : nous voulons entrer dans l’Union européenne, « ne faisons pas de vagues!”

S.I. Que pouvez-vous nous dire sur le sentiment anti-impérialiste et les mobilisations en Turquie?

Avant la guerre en Irak, il y avait des manifs de 100000 personnes. Notamment la mobilisation du premier mars, le jour du vote à l’assemblée au sujet du déploiement de troupes américaines sur le sol turc. Cela a été refusé. Ce fut un moment crucial. Le fait que Bush et Erdogan soient arrivés à un nouvel accord ne diminue en rien l’importance de l’échec infligé au projet de front au nord.

Récemment Georges Bush est venu pour le sommet de l’OTAN. Il y a eu des manifestations massives à Ankara et Istanbul, et des plus petites dans beaucoup d’autres villes. La plus importante rassemblait 50000 personnes, la veille du sommet.

Même durant le sommet il y a eu beaucoup d’actions directes comme des manifestations. Les gens ne supportaient pas le fait que le centre d’Istanbul soit fermé aux gens ordinaires pour permettre à Bush et au gang de l’Otan de se réunir. Parmi les manifestants, et parmi une couche de la population qui n’a pas manifesté, le sentiment anti-impérialiste était fort. L’anti-impérialisme est généralement un sentiment assez ancré en Turquie, autant à droite qu’à gauche.

Traditionnellement, l’Etat kémaliste a joué la carte de l’anti-impérialisme contre la gauche et le mouvement kurde, qui étaient respectivement accusés de vouloir diviser et vendre la Turquie à l’URSS ou à l’Occident. L’Etat a fait toutes sortes d’ignominies au nom de l’anti-impérialisme : invasion de Chypre, guerre contre les Kurdes, coupure de l’approvisionnement d’eau de la Syrie, sans parler des interventions militaires. Cela se reflète dans la société. Le sentiment anti-impérialiste doit donc être analysé sous différents angles.

L’occupation de l’Irak, Chypre, l’Union européenne sont les principaux angles d’approche. 90% de la population turque était contre la guerre en Irak. Les nationalistes anti-impérialiste étaient contre parce qu’ils pensaient que cela conduirait à l’indépendance du Kurdistan. Au sujet de Chypre, le camp anti-impérialiste souhaitait la continuation de l’occupation du nord de l’île par la Turquie. Ils supportaient en cela le président Denktash.

Au sujet de l’Union européenne, le sentiment impérialiste est en dessous de tout. L’Union européenne est vue comme « un club de riches », les gens souhaitent donc l’adhésion de la Turquie ; les aspirations des gens ordinaires à une meilleure vie, à des emplois et à la démocratie est compréhensible. Mais l’Union européenne n’est pas une sorte de grand Etat-providence qui distribue des avantages à tout va. Bien au contraire, c’est une structure qui attaque les droits existants. C’est un bloc impérialiste, qui joue à une échelle internationale. La candidature ou l’adhésion turque ont à voir avec le projet « Grand Moyen-Orient Ces deux projets doivent être contrés.

S.I. Nous savons que la gauche turque est encore influencée par le stalinisme. Quelle est la position de la gauche à l’égard de l’impérialisme et de l’islam radical ?

La gauche est généralement anti-impérialiste. Mais la pression de presque toutes les couches de la société pour l’entrée dans l’Union européenne a totalement pénétré la gauche. Nombre d’organisations à la gauche des sociaux-démocrates soutiennent l’adhésion. Ils peuvent paraître vraiment anti-impérialistes sur la question des Etats-Unis, sur l’OTAN, mais soutiennent ouvertement l’adhésion à l’Union Européenne. Ils invitent pour des conférences des hommes de la gauche européenne qui leur assurent que l’adhésion de la Turquie ne devrait pas susciter d’opposition à l’intérieur de l’Union européenne.

Une autre partie de la gauche est opposée à l’UE. Il y a une réorganisation de la gauche avec l’Union européenne comme ligne de partage. La gauche pro-européenne a développé un discours autour de l’affrontement entre une gauche internationale et une gauche nationaliste, se présentant évidemment comme internationaliste. Il est vrai qu’une telle division existe, mais pas telle qu’elle est présentée.

Qu’y a-t-il de si internationaliste à soutenir l’effort de la classe dirigeante pour modifier la hiérarchie impérialiste internationale et à réaliser ce faisant le bon vouloir des Etats-Unis ? L’argument est complètement faux.

Sur la question de l’islam radical, la gauche est en train d’évoluer. La gauche est globalement laïque et kémaliste à différents degrés, elle n’est pas capable de s’entendre politiquement avec le mouvement islamiste. La gauche avait l’habitude de considérer les islamistes comme des fascistes, elle a même soutenu l’intervention militaire de 1997, avec des arguments comme « l’Etat avait l’habitude de nous en mettre plein la tête, maintenant laissons-les en mettre plein la tête aux islamistes ». Quelques organisation ont essayé de rester neutres, et ont dit « ni les militaires, ni les islamistes », ce qui, avec la situation militaire, aidait les généraux. Aujourd’hui la plus grande partie de la gauche est prête à mobiliser contre la guerre avec les groupes islamistes. Seule une minorité d’organisation ont des orientations politiques très fortement anti-islamistes. Quelques unes d’entre elles sont assez fortes et grossissent actuellement en s’appuyant sur un sentiment anti-AKP, anti-islamiste.

Nous nous opposons à des interventions contre un gouvernement d’islamistes démocratiquement élu. Nous travaillons avec les groupes islamistes sur la question de la guerre et sur bien d’autres questions. Cela ne signifie pas que nous ne soyons pas opposés au gouvernement AKP. Nous le sommes. Ils sont entièrement néo-libéraux, opposés aux luttes sociales, et globalement pro-impérialistes.

S.I. Quelles sont les victoires et les défaites qui ont compté pour les travailleurs turcs récemment ?

Après l’intervention de l’armée en 1980 qui a mis les travailleurs en échec, le mouvement est reparti à partir de 1983. En 1987, une grève victorieuse aux usines Netas pour la syndicalisation et le droit de grève a marqué un tournant. En 1989, il y a eu une gigantesque vague de grèves. Tous les secteurs se sont mis en grève : l’essence, le métal, l’industrie du verre, les conducteurs de bus et de camion, les employés de supermarché… même les travailleurs du textile employés par l’armée.

Les tentes de grévistes ont essaimé sur l’autoroute E5. Et à coté des grèves il y avait toutes sortes d’actions ; près d’un million de travailleurs participèrent a un boycott des cantines. Des gigantesques manifestations surgissaient de partout. Il y a eu une grève des mineurs en 90-91, et quelques grèves générales, avec une participation de 80 à 100%.

Les comités d’entreprises et de districts ont joué un grand rôle dans l’organisation de ces grèves, et indépendamment des directions syndicales, si c’était nécessaire. En quelques années, les travailleurs ont été capables de se remettre des pertes infligées par le coup d’Etat. Les lois anti-grèves, anti-syndicats ont été mises en pièce. Ces luttes ont mis en échec l’attaque néo-libérale menée par le parti de la « Mère-Patrie » de Ozal. Des syndicats, dans le secteur public, s’étaient construits à partir de rien dans des situations de complète illégalité. Les fonctionnaires firent illégalement des grèves et des manifestations jusqu'à ce qu’ils obtiennent la légalisation de leurs actions et de leurs syndicats. Le mouvement kurde était également très fort, et les grèves étaient fortes dans les zones kurdes. D’autres manifestations furent organisées en soutien de la grève des mineurs, qui avait lieu à Zonguldak sur la côte de la mer Noire. Cette vague de luttes a été fortement mise à mal par la guerre du Golfe et le nationalisme turque. Après 91-92, c’est la stagnation des luttes.

L’Etat et les employeurs attaquèrent alors avec des licenciements de masse et des interdictions de grève au nom de la guerre. Les députés kurdes élus sur une liste social-démocrate furent exclus du Parlement et emprisonnés. 1995 marque également un tournant.

L’accord du FMI signé en 1991 fut rejeté par des grèves et des manifestations, ce qui amena la chute du gouvernement. L’intervention militaire modifia l’équilibre des forces en faveur du patronat. La prétendue «réforme» des retraites a mis 300000 personnes dans la rue.

Mais il n’y eut aucune grève de protestation, et les actions manquaient de l’envergure nécessaire pour arrêter un tel assaut. Une vague de privatisations suivit immédiatement. Aujourd’hui le gouvernement AKP privatise à un rythme effréné. Plusieurs prétendues réformes du secteur public sont proposées et votées au Parlement. Je viens justement d’entendre parler d’une nouvelle réforme, qui n’a même pas été annoncée : à l’exception des postes moyens et supérieurs, tous les emplois du secteur public vont passer en CDD. Cela concerne 1,7 millions d’employés.

S.I. Quelles sont les forces de la gauche révolutionnaire ? Est-ce difficile d’être révolutionnaire aujourd’hui ?

La gauche révolutionnaire est relativement importante. Il n’y a pas moins de 100 organisations, principalement staliniennes et maoïstes, à la gauche de ce qui pourrait être appelé la social-démocratie. La gauche trotskyste est beaucoup plus petite. Certaines organisations rejettent leur passé stalinien, ce qui est évidemment bienvenu, mais elles sont dans le camp pro-européen. Elles ont tendance à jeter le bébé avec l’eau du bain, ce qui entraîne une droitisation de leurs orientations politiques. Le léninisme et la radicalité passent à la trappe. La gauche et certains secteurs du mouvement syndical sont très liés. Beaucoup de syndicats et fédérations syndicales se répartissent à travers la gauche. Les forces dépassent, en fait, les organisations elles-mêmes. La répression étatique des luttes des travailleurs, des luttes de la gauche et du mouvement kurde est très forte et rend les choses plus difficiles. Au cours de certaines actions anti-Bush et anti-Otan à Ankara et à Istanbul, la police a même empêché les rassemblements en utilisant du gaz lacrymogène, des matraques, et des balles en caoutchouc.

Les travailleurs et les étudiants de gauche peuvent aussi être sanctionnés par leur patron ou le président de leur fac. Deux de nos camarades ont perdu leur emploi. La censure règne toujours. Tout ce qui est publié passe par le bureau du procureur.

L’ancien éditeur de notre journal a fait de la prison parce que notre journal exigeait une paix juste pour les Kurdes après l’arrestation d’Abdullah Ocalan. Il y a de nombreuses autres plaintes contre nous. Notre pamphlet contre l’Union européenne a été censuré. En ce moment, l’Etat inflige des amendes sévères : 20 à 30000 livres pour quelque chose que le censeur n’apprécie pas dans le journal ou dans d’autres publications. Il y a toutes sortes de règles et d’interdictions qui rendent difficile le fonctionnement d’un groupe de gauche.

Mais malgré tout cela, les difficultés n’empêchent pas les gens de devenir révolutionnaires. La taille de la gauche organisée en Turquie en témoigne. Ce qui peut être considéré comme une difficulté peut en fait se révéler un facteur de radicalisation, qui pousse les gens vers la gauche. La taille de la gauche dépend d’un grand nombre de dynamiques. Alors que le bloc de l’est s’effondrait, plongeant la gauche stalinienne dans la confusion et un sentiment de défaite, il y eu des combats de première importance en Turquie, qui ont permis à la gauche de se reconstruire.

Mais en dépit de cette force, la gauche est désorientée sur un ensemble de questions, tout particulièrement celles concernant un gouvernement islamiste néo-libéral qui se rapproche de l’Union européenne. Notre tradition a une meilleure compréhension du mouvement islamiste. Nous pouvons éclairer cette question, de même que celle de la construction d’un mouvement anti-impérialiste qui puisse être également anti-nationaliste.

Propos recueillis par Nicolas
Mamarbachi
Traduit de l’anglais par Jordan
Belgrave

 
 

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Dossier : En défense de Lénine
N° 11 novembre 2004
Dossier : Combattre l'impérialisme
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