Les livres sont des armes
Les musulmans et la lutte contre l'islamphobie en France

Face à l’islam, de Abdelwahab Meddeb (éd. Textuel, 216 pages, 21,50 €).
Marianne et le Prophète. L’islam dans la France laïque, de Soheib Bencheikh (éd. Le livre de poche, 219 pages, 6,50 €).
La France des mosquées, de Xavier Ternisien (éd. 10/18, 303 pages, 7,80 €).

X. Ternisien, S. Bencheikh et A. Meddeb sont trois auteurs influents dans les débats sur l’islam en France. Le premier, responsable « Religions » du journal Le Monde, est reconnu pour ces enquêtes de terrain, comme ici avec La France des Mosquées qui livre une description objective animée par la prise de conscience du danger de l’islamophobie. Les suivants, parce que leurs prises de position, réactionnaires, dans leurs déclarations ou leurs ouvrages, sont écoutées et utilisées, plus d’ailleurs par les non musulmans, hommes politiques ou intellectuels.

Au-delà des préjugés

Le livre de Xavier Ternisien est utile dans la mesure où il dresse un état des lieux actualisé de la pratique religieuse des musulmans en France. Il présente ainsi la réalité des conditions matérielles concrètes des musulmans en ce qui concerne les lieux de culte, les abattoirs pour la fête de l’Aïd-El-Kébir, les cimetières, les aumôneries, la formation des imams ou le marché de la viande halal. Ceci permet de sortir de la diabolisation de l’islam dans les médias et chez de nombreux intellectuels, en faisant tomber les préjugés répandus qui dominent leurs discours. Par exemple, sur les lieux de culte, un chapitre est consacré à démontrer que la situation n’est pas, loin s’en faut, celle imaginée par Jacques Chirac en 2002 qui voulait que l’islam « sorte des caves » : « Aujourd’hui, l’islam de France est en train de devenir un islam des pavillons. Le cas le plus fréquent est celui d’une propriété privée, une maison, rachetée par une association et transformée en lieu de culte par ses propriétaires. L’islam passe progressivement d’une religion de locataires à une religion de propriétaires…Cette évolution est importante : elle signifie que les musulmans gèrent des lieux de culte dont ils sont enfin responsables ».

L’auteur s’attarde également sur les nombreux projets non aboutis de « grandes mosquées ». Il décortique les méthodes employées par l’administration pour dresser les musulmans les uns contre les autres et révèle le racisme des autorités malgré les apparences de leur projet. A Strasbourg, la maire Fabienne Keller a ainsi expliqué son rejet du projet de mosquée : « La délinquance se développe à nouveau ces dernières semaines, et nous ne sentons guère votre action dans les quartiers. […] Votre place à Strasbourg et ce projet de nouvelle mosquée auraient tout de même dû avoir des effets positifs quant à l’influence de vos responsables sur les populations que vous côtoyez ». On voit ainsi, s’il fallait s’en convaincre, que le racisme vient aussi des élus, celle-ci prétendant tranquillement ici que délinquant égale musulman.

La seconde partie du livre donne un panorama des courants qui traversent la communauté musulmane et des organisations censées la représenter, ainsi que les différents clivages qui la scindent. Le cadre de cet article est bien trop restreint pour rendre totalement compte de cette diversité. Cependant il paraît utile de préciser certains éléments essentiels.

La majorité des musulmans pratique un islam pas très stricte comme il se pratiquait traditionnellement au Maghreb : « La majorité des immigrés de la première génération viennent des zones rurales du Maghreb. Ils ont apporté avec eux un islam simple, pour lequel certains rites comme le ramadan ou le sacrifice d’un mouton pour l’Aïd-el-kébir revêtent une importance plus grande que d’autres prescriptions de la religion musulmane, telles que l’interdiction de boire de l’alcool ». De plus, commentant la dernière enquête IFOP faisant ressortir l’émergence d’une nouvelle élite parfois nommée la « beurgeoisie », l’auteur tire l’analyse suivante : « Ces résultats nous invitent à sortir des clichés misérabilistes. […] A rebours d’un certain discours simplificateur, selon lequel les musulmans de France ne pourraient s’intégrer qu’en renonçant à leur foi, l’enquête montre qu’il est parfaitement possible d’être intégré et respectueux des prescriptions musulmanes ».

Par ailleurs, sur les organisations islamiques, la présentation se fait en grande partie du point de vue de leur rapport à l’intégration dans le Conseil Français du Culte Musulman. C'est-à-dire que l’on peut les caractériser en fonction de leur action politique leur volonté de reconnaissance par l’Etat ou au contraire la dénonciation de son action. L’auteur analyse également leur importance, leur public mais aussi les lieux de cultes qu’elles dirigent, leurs liens et influences spirituels et/ou organisationnels avec les Etats ou organisations étrangères.

Une impasse pour les musulmans

S. Bencheikh et A. Meddeb font partie des musulmans qui stigmatisent leurs coreligionnaires « excités » et qui mettent en avant les valeurs de la République. Bien qu’ils reconnaissent les travers, les entorses à ces principes, le racisme dont la France est capable (colonisation, discriminations administratives…), ils réclament un islam assimilé aux lois et « modes de vie » français. Leur discours, parce qu’il implique de se faire accepter par un  Etat raciste et non de lutter contre lui pour le droit à la liberté religieuse, est une impasse pour les musulmans.

S. Bencheikh, en effet, est obnubilé dans Marianne et le Prophète par le principe de laïcité affiché par la France, et dans lequel il perçoit la garantie de la non discrimination de la minorité musulmane : « la laïcité se traduit par la neutralité des autorités publiques envers ce qui touche à la question confessionnelle », croit-il bon de constater, et plus loin, il tire la conclusion suivante : « L’unique solution au problème que pose la présence de l’islam en France est de suspendre ces interminables débats et d’appliquer la loi sans délai ». Ainsi, il ne perçoit pas la stigmatisation de l’islam à travers la loi sur les signes religieux à l’école, pire encore il affirme : « Ce sont les musulmans qui doivent dire aux musulmans qu’en islam la recommandation de s’abreuver de science et de connaissance est plus importante que celle de se voiler. Et si les deux recommandations s’opposent, comme dans le cas de l’école publique, à tort ou à raison, l’éducation prime, et de loin, sur le voile. C’est l’esprit même de l’islam ».

Les musulmans doivent donc se transformer en agents de l’oppression envers les autres musulmans vus comme « intégristes », comme les filles portant un foulard. C’est bien là le sens de son engagement, et la vision autour de laquelle il tente de rassembler largement l’islam de France dans les institutions où il siège.

De son côté, A. Meddeb se lance dans des justifications théologico-historiques pour arguer que les valeurs de la « modernité occidentale » sont compatibles avec sa religion, exigeant ainsi que celle-ci se réforme pour se conformer aux exigences de la « modernité », en réalité de l’islamophobie qui ne tolère pas les manifestations de l’appartenance musulmane. Il adopte la position classique de membres « bien intégrés » d’une minorité, qui pour mieux se faire accepter sont les premiers à dénoncer les plus faibles, car moins « intégrés », des leurs : « L’UOIF […] représente l’islam atteint par la maladie de l’islamisme. L’autorité républicaine peut traiter avec elle, mais il convient aussi qu’elle lui impose les conditions politiques qui l’aideraient à trouver remède à sa maladie. Parmi ces conditions, […] la formation d’imams marqués par la méthode heuristique européenne. Et la loi sur le voile peut constituer aussi un rappel du principe qui fonde la communauté républicaine et un correctif par rapport au laxisme des élus qui a eu pour conséquence la mise en place de pratiques intolérables comme l’expansion du voile […] ». En accusant en premier lieu les victimes, c'est-à-dire les musulmans qui souhaitent pratiquer leur religion, il se fait porte parole de l’islamophobie qu’il entend dénoncer.

Ces musulmans qui protestent

Face à l’islamophobie, les révolutionnaires doivent se montrer au côté des musulmans, et soutenir leurs revendications liées à la libre pratique de leur culte. Cela ne veut certes pas dire que nous devons renoncer à expliquer le caractère réactionnaire de la religion. Mais ces critiques seront d’autant plus entendues que nous nous montrerons les meilleurs défenseurs contre le racisme qu’ils subissent. Nous devons donc travailler avec certaines de ces organisations, celles qui représentent une résistance à l’islamophobie, bien que leur discours contiennent par nature des éléments que nous condamnons par ailleurs. Au vu de ces trois ouvrages, nous pouvons déjà éliminer certains courants, ceux qui sont dans la ligne de S. Bencheikh et A. Meddeb et d’autres, qui acceptent voire justifient les discriminations les plus flagrantes pour mieux se faire accepter pensent-ils de la société française ou du pouvoir politique. Reste à déterminer les composantes sur lesquelles s’appuyer. Xavier Ternisien, à la fin de son ouvrage donne sans doute une piste intéressante : « Les manifestations contre une loi sur le foulard ont rendu visible une fracture générationnelle. Tandis que l’UOIF joue de plus en plus le jeu de la reconnaissance institutionnelle, collant au ministère de l’intérieur […], un pôle jeune s’est constitué autour de Tariq Ramadan [constitué par le Collectif des musulmans de France, Participation et spiritualités musulmanes, Jeunes musulmans de France, Etudiants musulmans de France ]. Le fossé n’est pas seulement une affaire de personnes […], il est entre ceux qui s’inclinent devant l’autorité et ceux qui protestent ».

Romain Chencinski (LCR Paris 10)
 
 

 

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