Impérialisme et réformisme
 

Les idées réformistes, comme toutes les idées, ont des racines matérielles. Comme n’importe quel autre phénomène idéologique ou politique, le réformisme s’est développé dans certaines circonstances historiques ; ses origines et son évolution doivent se comprendre par rapport à des processus économiques et sociaux.

Qu’est-ce que le réformisme ? Vu la fréquence de l’utilisation du terme, c’est par une réponse à cette question que nous devrions commencer. Il y a en fait deux sources du réformisme. Chronologiquement, il y a d’abord l’idée que certaines réformes sociales sont souhaitables pour améliorer les conditions des travailleurs et éviter tout défi au système.

Non seulement ces idées viennent de l’extérieur du mouvement ouvrier, mais pas forcément de la gauche de l’éventail politique bourgeois. Des partis et des personnalités politiques de droite ont, à différentes périodes, menés des réformes dont le but fut de lier la classe ouvrière au système. Au 19e siècle, ce fut le cas de Disraeli en Angleterre et de Bismarck en Allemagne. Au début du 20e siècle en Angleterre, les gouvernements du Parti libéral ont introduit les allocations chômage, le paiement des jours de maladie et les retraites. En France c’est sous la 3ème République que les premières mesures de protection sociale ont été adoptées. Plus tard, ce sont Roosevelt et le Parti démocrate qui ont introduit le New Deal dans les Etats-Unis des années 30.

Etat Providence
Dans l’Europe d’après-1945, les réformes qui ont consolidé l’Etat-Providence et les nationalisations de secteurs plus ou moins importants de l’économie n’étaient pas toujours l’œuvre de gouvernements de gauche, comme c’était le cas en Grande-Bretagne. En France c’était l’oeuvre des gouvernements tripartites SFIO-PCF-MRP. En Italie et en Allemagne la Démocratie chrétienne y était associée.

Comme l’a écrit le marxiste britannique Ralph Miliband : « la réforme sociale fut  une partie intrinsèque de la politique capitaliste et ceux qui l’ont soutenue ne furent non seulement pas concernés à avancer vers le socialisme mais au contraire, ils virent la réforme sociale comme prophylactique essentielle contre lui »(1)

Comme le fait remarquer également Miliband, Marx et Engels avaient déjà traité cette question dans le chapitre du Manifeste communiste qui analyse le « socialisme conservateur ou bourgeois » où ils caractérisent « une partie de la bourgeoisie » comme voulant « porter remède aux anomalies sociales, afin de consolider la société bourgeoise ». Bien sûr, les réformes ont souvent été introduites sous la menace ou la pression du mouvement ouvrier. Bismarck cherchait à couper court à la montée du SPD, les libéraux britanniques réagissaient à l’apparition du Parti travailliste. En 1945, les bourgeoisies d’Europe de l’ouest agissaient en partie par crainte de la révolution ; mais aussi par volonté de retrouver une certaine stabilité économique, sociale et politique après les bouleversements de l’entre-deux-guerres et de la guerre elle-même.

Par la suite, le réformisme fut une tendance dont les origines furent inscrites dans le mouvement ouvrier, à une époque où les nouveaux partis socialistes connaissaient une croissance rapide. Cela se déroulait dans une période d’expansion capitaliste et le droit de vote était en train d’être gagné, lentement mais sûrement, dans un pays après l’autre. Défini succinctement, c’était la perspective de gagner une majorité parlementaire et de prendre le contrôle des institutions politiques bourgeoises afin de s’en servir pour appliquer, graduellement ou plus rapidement, des mesures socialistes. En fait, ces deux sources, le réformisme social bourgeois et le socialisme réformiste, ont petit à petit fusionné. Des réformateurs bourgeois comme les Fabians en Angleterre ont intégré les partis socialistes. Avec le temps, le but ultime du socialisme réformiste s’éloignait de plus en plus, au profit des réformes partielles, avec pour conséquence que d’abord la pratique, puis (en général beaucoup plus tard) la théorie de ces partis se limitait à la perspective de mesures en faveur de la classe ouvrière dans le cadre de la société capitaliste. Dès la fin du 19e siècle, le dirigeant réformiste du SPD Edouard Bernstein exprima ceci succinctement en déclarant : « le mouvement est tout, le but n’est rien ».

D’un point de vue théorique, la perspective d’utiliser les institutions de l’Etat bourgeois dans un but d’émancipation du prolétariat constituait une révision directe de la conclusion que Marx tirait de l’expérience de la Commune de Paris.

Chartisme
Les premiers mouvements du prolétariat ne furent guère réformistes : au contraire, ils étaient principalement insurrectionnels. Ce fut le cas des premiers mouvements du prolétariat britannique inspiré par la Révolution française. Plus tard, Marx, Engels Lénine et Trotsky qualifient le mouvement chartiste, dans ce premier pays capitaliste développé, comme le premier parti ouvrier et révolutionnaire. Trotsky parlait de « l’ère tempétueuse du chartisme, de l’éveil révolutionnaire du prolétariat britannique » (2). Cela mérite que l’on s’y attarde. Le programme des chartistes, la « Charte du peuple » consistait de six revendications : le suffrage masculin, le vote à bulletin secret, la suppression de la qualification de propriété pour les députés, le paiement des députés, les circonscriptions égales et les parlements annuels.

Or, comme n’importe quel sectaire pourrait l’expliquer, ces revendications ne sont pas « révolutionnaires ». Vraiment ? Certes, elles sont parfaitement réalisables dans le cadre du capitalisme. En fait, la plupart d’entre elles ont été réalisées non seulement en Grande-Bretagne, mais dans tous les pays capitalistes avancés et dans beaucoup d’autres. Pourtant, le caractère révolutionnaire ou pas d’une revendication ou d’une série de revendications ne dépend pas seulement du contenu de ce qui est revendiqué mais aussi de la manière dont on se bat pour et/ou gagne cette revendication, ainsi que du contexte politique dans lequel ce combat s’inscrit. Le chartisme était un mouvement de masse, utilisant des formes de lutte radicales : des grèves, des manifestations de masse, des tentatives d’insurrection.

Si la Charte du peuple avait été adoptée en bloc dans le contexte d’une mobilisation de masse de la classe ouvrière, cela aurait constitué une révolution politique qui aurait secoué l’Etat bourgeois britannique jusque dans ses fondements même. Cela aurait mis à l’ordre du jour la question de la république et entraîné dans son sillage des revendications économiques et sociales. C’est en cela que résidait son caractère révolutionnaire.

Dans une série d’articles écrits plus tard, dans les années 1870 et 1880, Engels revient plusieurs fois sur la façon dont pratiquement toutes les revendications chartistes furent par la suite acceptées, entièrement ou en partie, par la classe dirigeante britannique. Durant la première moitié du 19ème siècle, les mêmes revendications au contenu révolutionnaire furent graduellement accordées dans la deuxième moitié. A ce moment là, la classe ouvrière suivait le Parti libéral et non seulement les revendications avaient perdu de leur contenu révolutionnaire mais elles devenaient aussi utiles pour donner au parlement une légitimité populaire qui lui avait largement manqué auparavant.

Canuts
Bien entendu, ce n’était pas uniquement en Angleterre que les premiers mouvements de la classe ouvrière furent révolutionnaires. En France en 1834 les Canuts de Lyon s’insurgèrent pour la République ; en 1848 ce fut l’irruption de la classe ouvrière sur la scène politique nationale ; en 1871 la Commune de Paris fut le premier exemple d’un gouvernement ouvrier.

L’idée que la classe ouvrière est « spontanément » réformiste, ou qu’elle soit obligée de passer par une sorte d’« étape » de conscience réformiste avant d’en arriver à des conclusions révolutionnaires, n’est pas fondée historiquement. Au 19ème  siècle, l’obstacle à la prise du pouvoir par la classe ouvrière était le relatif manque de maturité des conditions objectives et subjectives pour une révolution socialiste, pas un manque de volonté révolutionnaire. Il est vrai que la classe ouvrière d’Europe occidentale est ensuite passée par une étape réformiste prolongée, mais il y a à cela une explication matérielle.

En tant que courant influent au sein de la classe ouvrière, le réformisme s’est d’abord développé dans l’Angleterre de la deuxième moitié du 19e siècle, dans un contexte où il existait une combinaison entre la capacité de la bourgeoisie à accorder des concessions, et son besoin d’acheter la paix sociale. Engels a été le premier à analyser ce phénomène : « En ce qui concerne les ouvriers, il faut constater au départ qu’aucun parti ouvrier indépendant n’a existé en Angleterre depuis l’effondrement du parti chartiste dans les années 1850. Ceci est compréhensible dans un pays où la classe ouvrière a partagé plus que n’importe où ailleurs les avantages de l’énorme expansion de sa grande industrie. Il ne pouvait pas en être autrement dans une Angleterre qui dominait le marché mondial ; et certainement pas dans un pays où les classes dirigeantes se sont fixées la tâche de réaliser, parallèlement à d’autres concessions, les points de la Charte du peuple, les uns après les autres ». (3) Dans un article écrit en 1958, Tony Cliff a analysé, chiffres à l’appui, la façon dont la classe ouvrière anglaise avait profité de l’essor du capitalisme britannique, surtout après 1850 (4).

Racines matérielles
Engels explique l’inexistence d’un parti ouvrier par des raisons matérielles. Il analyse ensuite l’attachement de la classe ouvrière et de ses dirigeants au Parti libéral. Surtout, il introduit l’idée que la classe ouvrière a tiré profit de la prospérité du capitalisme britannique. Dans un article écrit quelques années plus tard, il explique que « pendant des années la classe ouvrière de Grande-Bretagne s’est battue avec ardeur, et même violemment, pour la Charte du peuple, qui devrait lui donner ce pouvoir politique ; elle fut battue, mais la lutte avait fait une telle impression sur les classes moyennes victorieuses que cette classe, depuis, n’était que trop contente d’acheter une trêve prolongée au prix de concessions toujours répétées au peuple travailleur ». Notons en passant l’idée fondamentale que des réformes sont souvent le sous-produit d’un mouvement révolutionnaire et de la peur qu’il inspire dans la classe dirigeante.

Surtout, c’est la classe dirigeante qui était prête à acheter la paix sociale. Il fallait pour cela deux conditions. D’abord, qu’elle ait les moyens de payer ce qu’elle achète ; ensuite, que la classe ouvrière n’en demande pas trop. Le capitalisme britannique avait les moyens de payer. Quant à ne pas trop demander, la bourgeoisie pouvait dès lors faire appel à une couche sociale qui émergeait.

A cette époque, un acteur social fait son apparition sur la scène de l’histoire, il deviendra que trop familier : la bureaucratie ouvrière, spécifiquement la bureaucratie syndicale. Son rôle était de servir d’intermédiaire, d’obtenir de la classe dirigeante ce qu’elle était prête à accorder, et de donner à la classe ouvrière suffisamment pour l’apaiser, s’assurant pour elle-même au passage une existence confortable. Il s’agissait de négocier avec les patrons de meilleurs salaires et conditions de travail et d’obtenir des lois favorables aux travailleurs par l’intermédiaire du Parti libéral. Bien sûr, cela ne se passait pas sans conflit ou menace de conflit, mais dans le cadre du système.

Sur le terrain politique, la classe dirigeante pouvait accorder une extension du droit de vote en sachant que les travailleurs n’avaient pas de parti indépendant pour pouvoir réellement bénéficier de cette concession. En fait, la majorité de la classe ouvrière, suivant ses dirigeants, restait attachée au Parti libéral.

On assiste donc à la première apparition d’une conscience réformiste de masse dans la classe ouvrière (pas avec l’idée de supprimer le capitalisme par la voie des réformes, mais dans la perspective de réaliser des progrès constants dans le cadre du système) par trois conditions indispensables. D’abord, une classe dirigeante qui avait les moyens d’accorder des concessions (des concessions relativement durables, pas simplement les concessions temporaires que n’importe quelle classe dirigeante peut faire, paniquée à l’idée d’une révolution). Ensuite, pour que des idées réformistes s’enracinent, une classe ouvrière qui voit son niveau de vie progresser dans le cadre du système. Enfin, une bureaucratie ouvrière pour réguler le processus et discipliner la classe ouvrière. Ces trois éléments étaient réunis pour la première fois dans la deuxième moitié du 19e siècle en Grande-Bretagne. Il n’est donc pas surprenant que lorsqu’un parti ouvrier de masse naquit enfin en Grande-Bretagne, il ne se réclamât pas du socialisme, encore moins du marxisme, bien qu’il y eut dans ses rangs des socialistes et même des marxistes. La spécificité du mouvement ouvrier britannique était qu’une conscience réformiste de masse avait précédé à la création du Parti travailliste et que ce parti naquit réformiste, en ce sens qu’il recherche des améliorations dans le cadre du capitalisme, sans même avoir la perspective de le remplacer graduellement par le socialisme.

Ecoutons encore Engels : « voici la vérité : pendant la période du monopole industriel de l’Angleterre la classe ouvrière anglaise a jusqu’à un certain degré partagé les bénéfices de ce monopole. Ces bénéfices ont été distribué entre eux de façon très inégale ; la minorité privilégiée a empoché le plus, mais même la grande masse avait pour le moins une part provisoire de temps en temps. Et c’est la raison pour laquelle, depuis l’extinction de l’owenisme (6), il n’y a pas eu de socialisme en Angleterre. Avec l’érosion de ce monopole la classe ouvrière anglaise perdra cette position privilégiée ; elle se trouvera en général – y compris la minorité privilégiée et dirigeante – au même niveau que ses frères de classe à l’étranger. Et voilà la raison pour laquelle il y aura de nouveau le socialisme en Angleterre » (7).

Ici, Engels prédit ce qui sera réalisé, mais énonce une conclusion à moitié fausse. En effet, Il y eu de nouveau le socialisme en Angleterre et même, enfin, un parti ouvrier. Et cela correspondait à la fin de la domination sans contestation du capitalisme britannique. Dans les années 1880, apparaissaient les premiers groupes socialistes, un peu plus tard il y eut une vague de syndicalisation des ouvriers non qualifiés. En 1893, se crée le Parti travailliste indépendant - qui n’est pas un parti de masse. Et en 1900 le parti travailliste est constitué comme fédération, avec l’affiliation des syndicats et des courants socialistes.

D’une certaine façon, l’Angleterre commence à se retrouver au même niveau que les autres pays. La classe dirigeante a moins de marge de manœuvre, la lutte des classes se renforce jusqu’aux grands mouvements sociaux de 1910-14. Mais ce qu’Engels n’avait pas prévu, c’était que l’égalisation du niveau entre les principales puissances capitalistes aurait lieu dans une situation où les conditions qui avaient permis le développement du réformisme en Grande-Bretagne s’étendront aux autres pays. L’Angleterre était peut-être moins privilégiée à l’égard de ses rivaux. Mais ces rivaux sont devenus à leur tour privilégiés par le développement de l’impérialisme, par les surprofits qui allaient enrichir des puissances comme l’Allemagne, les Etats-Unis, la France. Les richesses ainsi accaparées allaient créer les conditions pour le développement du réformisme dans ces pays, modifiant à terme les paramètres de la lutte des classes.

A l’exception de l’Angleterre, les partis de la Seconde Internationale en Europe furent fondés sur des programmes explicitement socialistes, plus ou moins influencés par le marxisme. Dire qu’il s’agissait de partis clairement marxiste-révolutionnaires qui ont connu une dégénérescence réformiste par la suite serait plus que schématique. Ces partis furent des formations défaillantes et éclectiques dès le début. Il suffit de regarder les débats autour des congrès de Gotha et d’Erfurt du SPD et de l’affrontement entre courants réformistes et révolutionnaires en France.

Mais si ces partis n’avaient pas une stratégie clairement révolutionnaire, ils n’étaient pas non plus simplement réformistes – et les expressions les plus explicites du réformisme (les théories de Bernstein en Allemagne, la pratique de Millerand en France) furent formellement rejetées.

Ce qui est fondamental pour comprendre l’évolution de ces partis, est qu’ils sont devenus des partis de masse au cours des 25-30 années avant 1914. C’est-à-dire qu’à partir du début des années 1890 leur progression coïncidait avec l’essor de l’impérialisme et avec la longue onde d’expansion capitaliste qui l’accompagnait et impulsé par lui. Ainsi furent jeté les bases de l’utilisation des surprofits coloniaux comme base de l’augmentation du niveau de vie. En France, les salaires réels ont augmenté de 50% dans les deux décennies précédant 1914.

Tout semblait aller dans le bon sens pour la classe ouvrière. Ernest Mandel résume bien le climat de l’époque : « Les organisations ouvrières se renforçaient continuellement, s’étendant dans tous les domaines de la vie sociale, s’articulaient en une véritable ‘contre-société’ permettant un développement continu de la conscience de classe. Les salaires augmentaient, les lois de protection ouvrière s’accumulaient ; la misère était refoulée sans disparaître pour autant. La montée semblait à tel point irrésistible qu’elle n’enivrait pas seulement les convaincus mais même les adversaires » (8).

Ainsi, quelques décennies après la Grande-Bretagne, l’impérialisme créa les bases matérielles pour un réformisme de masse dans d’autres pays. Trotsky écrivait : « L’ère du possibilisme, c’est-à-dire de l’adaptation consciente et certaine aux formes économiques, juridiques et étatiques du capitalisme national, s’était déjà ouverte pour la classe ouvrière britannique, en tant que la plus ancienne de son genre, avant la montée de l’Internationale, deux décennies plus tôt que pour le prolétariat continental » (9).

Les choses sont claires. La prééminence du capitalisme britannique dans la période avant le développement de l’impérialisme avait créé les conditions pour accorder des concessions à la classe ouvrière de ce pays, générant de ce fait une conscience réformiste et opérant une rupture décisive avec les traditions révolutionnaires de la période de 1792 à 1848. Du point de vue de la Grande-Bretagne, le développement de l’impérialisme et l’apparition de concurrents réduisaient la marge de manœuvre de la classe dirigeante. Mais cette marge de manoeuvre continuait à exister. Du point de vue du capitalisme en général, les bénéfices issus de l’impérialisme permettaient d’accorder des concessions et ainsi de créer les bases d’un réformisme de masse. Bien sûr, les capitalistes ne concédaient jamais de bon cœur, il fallait se battre, mais le progrès était possible. Et les impérialismes faibles donnaient moins, évidemment.

Aristocracie ?
Des débats ont lieu sur les mécanismes de l’emprise réformiste sur la classe ouvrière. Lénine a repris le concept d’« aristocratie ouvrière », déjà utilisé par Engels et Kautsky, pour expliquer que les surprofits impérialistes profitaient à une couche privilégiée de la classe ouvrière, qui constituait ainsi la base du réformisme. Cette analyse a souvent été contestée, entre autres par Tony Cliff dans l’article déjà cité. Il me semble que ce n’est pas un hasard si à aucun moment Lénine (ni Trotsky, qui a repris le concept) ne définit avec précision la composition de cette « aristocratie ouvrière ». Lénine analyse plus clairement la bureaucratie : « Sur la base économique indiquée, les institutions politiques du capitalisme moderne  la presse, le Parlement, les syndicats, les congrès, etc. ont créé à l'intention des ouvriers et des employés réformistes et patriotes, respectueux et bien sages, des privilèges et des aumônes politiques correspondant aux privilèges et aux aumônes économiques. Les sinécures lucratives et de tout repos dans un ministère ou au comité des industries de guerre, au Parlement et dans diverses commissions, dans les rédactions de ‘solides’  journaux légaux ou dans les directions de syndicats ouvriers non moins solides et ‘d'obédience bourgeoise’, voilà ce dont use la bourgeoisie impérialiste pour attirer et récompenser les représentants et les partisans des ‘partis ouvriers bourgeois’. » (10)

On remarquera que Lénine parle des privilèges des bureaucrates anciennement ouvriers, pas des avantages matériels d’une couche de la classe ouvrière. Il écrit aussi : « La bourgeoisie d'une ‘grande’ puissance impérialiste peut, économiquement, soudoyer les couches supérieures de ‘ses’ ouvriers en sacrifiant à cette fin quelque cent ou deux cent millions de francs par an, , car son surprofit s'élève probablement à près d'un milliard. Et la question de savoir comment cette petite aumône est partagée entre ouvriers-ministres, ‘ouvriers députés’ (rappelez-vous l'excellente analyse donnée de cette notion par Engels), ouvriers membres des comités des industries de guerre, ouvriers fonctionnaires, ouvriers organisés en associations étroitement corporatives, employés, etc., etc., c'est là une question secondaire. » (11)

Or, la plupart des catégories de cette liste appartiennent en réalité à la bureaucratie. A part ça, nous trouvons les ouvriers des syndicats de métier et les employés, ce qui n’est ni suffisamment précis ni adéquat comme base du réformisme.

L’explication qui tient la route est en deux parties. D’abord, la façon dont Engels pose la question semble juste. Les bénéfices de l’impérialisme profitent à toute la classe ouvrière des pays impérialistes, mais ces bénéfices ne sont pas répartis également, ils profitent le plus aux ouvriers les plus qualifiés (qui sont aussi les mieux organisés et capables de faire peser leur poids collectif). Mais c’est toute la classe ouvrière qui bénéficie des allocations sociales : santé, chômage, retraite, etc. Le véritable pivot de l’emprise réformiste sur la classe ouvrière est la bureaucratie, dont un aspect décisif est sa capacité à se reproduire en aspirant et en offrant une perspective d’avancement social à un certain nombre de travailleurs, en général sélectionnés parmi les ouvriers les plus éduqués et qualifiés. Mais on cherchera en vain une définition claire et précise de l’aristocratie ouvrière. Lénine énonce pourtant l’essentiel quand il écrit : « Nous ne pouvons  et personne ne peut  prévoir quelle est au juste la partie du prolétariat qui suit et suivra les social chauvins et les opportunistes. Seule la lutte le montrera, seule la révolution socialiste, en décidera finalement. » (12)

Ainsi, aucune couche du prolétariat n’est définitivement perdue (ou gagnée…) à la révolution ; c’est la lutte qui décide.

Les plus exploités
Toute tentative de défendre l’idée que ce sont par définition les ouvriers les moins qualifiés et les plus exploités qui sont le fer de lance de la révolution (comme le font par exemple, sans le justifier, Boukharine et Préobrajensky dans ABC du Communisme) est vouée à l’échec. A l’issue de la Première Guerre mondiale, dans la vague de luttes ouvrières révolutionnaires qui a secoué l’Europe, de Berlin à Petrograd et de Glasgow à Turin, ce fut avant tout les ouvriers métallurgistes, bien organisés et relativement bien payés qui en étaient l’avant-garde. Dans des périodes relativement calmes ces mêmes ouvriers peuvent être politiquement réformistes tout en étant combatifs sur le plan industriel.

Ce fut le cas pendant les années d’expansion après 1945.

Le concept de « bureaucratie » est donc la clef de l’explication de la dégénérescence des partis de la Seconde Internationale. Mais c’est le contexte, décrit plus haut par Ernest Mandel, l’idée qu’un progrès constant était possible, qui explique que les tendances bureaucratiques ont pu trouver une base de masse. Ce à quoi il faut ajouter le poids du national-chauvinisme dans tous les pays impérialistes. Quand les dirigeants ont choisi en 1914 de soutenir leur propre bourgeoisie, avec laquelle ils avaient appris à collaborer, ils ont été suivis par la majorité des travailleurs. L’idéologie nationaliste, colonialiste et impérialiste avait profondément pénétré la classe ouvrière, trop peu ou pas du tout combattue par les courants dominants de la Seconde Internationale. Ce fut l’expérience de la réalité de la guerre, de la boucherie qui creusa un fossé de plus en plus profond entre ces dirigeants et une partie importante de leur base.

Bien qu’il semblait à l’époque que ce progrès constant allait perdurer indéfiniment, la période de prospérité qui précédait la Première Guerre mondial allait rencontrer ses limites. Mandel explique, « Comme toujours, la conscience retardait sur la réalité. Toute cette ‘montée irrésistible’ avait été le reflet d’un essor du capitalisme international, d’une réduction séculaire de l’armée de réserve industrielle’ en Europe, notamment par l’émigration, d’une surexploitation croissante des pays coloniaux ou semicoloniaux par le capitalisme impérialiste. Au début du 20e siècle, les ressources alimentant cette atténuation temporaire des contradictions socio-économiques en Occident commencèrent à s’épuiser. Dorénavant, c’était l’aggravation et non l’atténuation des contradictions sociales qui était à l’ordre du jour. Ce qui frappait à la porte, ce n’était pas une ère de progrès pacifique, mais l’ère des guerres impérialistes, des guerres de libération nationale et des guerres civiles. A une longue phase d’amélioration allaient succéder deux décennies de stagnation voire de recul des salaires réels. L’époque de l’évolution était révolue ; l’époque des révolutions allaient commencer » (13).

C’est l’éclatement de la guerre en 1914 qui allait marquer le passage d’une ère à l’autre. L’effet du cataclysme et l’exemple de la Révolution russe avaient jeté les bases pour que la scission du socialisme international prenne un caractère de masse, pour que des couches entières de la classe ouvrière rompent avec les partis réformistes et créent des partis de masse communistes et révolutionnaires, aux côtés des partis réformistes qui conservaient leur caractère de masse.
Les deux décennies de l’entre-deux-guerres furent une période de crise à répétition. Le poids maintenu de la social-démocratie, et la jeunesse combinée au manque d’expérience des partis communistes ont permis au capitalisme de survivre à la vague révolutionnaire de 1917-23 et de retrouver un fragile équilibre, qui allait pourtant voler en éclats avec le crise de 1929.

Crises à répétition
D’Engels à Lénine et Trotsky, l’analyse de la prédominance du réformisme avait toujours souligné sa nature provisoire, qu’il s’agissait d’une phase, que l’impérialisme ne pourrait pas acheter la paix sociale indéfiniment. A regarder la situation aujourd’hui, on pourrait penser qu’ils s’étaient trompés, et que l’assise du réformisme était beaucoup plus forte. Ce serait une analyse superficielle. Car la période entre 1918 et 1939 a entièrement confirmé leurs analyses. Les bases matérielles du réformisme furent sérieusement sapées. Non seulement il n’y avait plus de réformes, mais celles déjà concédées furent reprises. Et même le cadre politique du réformisme, la démocratie bourgeoise, fut remis en cause. En 1939, des principales puissances européennes, seules la Grande-Bretagne et la France restaient des démocraties bourgeoises, par ailleurs pas très solides dans le cas de la France.

Il est clair que la révolution socialiste était une réelle possibilité dans les années 2O et 30. Dans une série de pays, seul le stalinisme a sauvé la bourgeoisie. Trotsky écrivait avec justesse en 1934 : « Si l’I.C. n’avait pas été écrasée par la bureaucratie soviétique, mais avait poursuivi et développé la politique de ses quatre premiers congrès, elle aurait depuis longtemps assuré la victoire de la révolution dans de nombreux pays d’Europe et d’Asie » (14). Le phénomène stalinien n’a pas seulement empêché la révolution, il a permis à une social-démocratie chancelante de survivre. Ainsi, au prix du fascisme et de la guerre, le capitalisme a pu renaître en 1945. Ayant survécu en Europe occidentale à la vague révolutionnaire de 1944-47, il a pu connaître une nouvelle vague d’expansion sur la base d’énormes destructions des forces productives, y compris des vies humaines.

Sur cette base, les réformes sans précédent concédées après 1945 ont pu perdurer. Pendant 30 ans nous avons connu la plus longue période d’expansion dans l’histoire du capitalisme et la plus grande période de réformes. Ce que Mandel écrit sur la période d’avant 1914 s’applique autant et peut-être même davantage à la période 1945-75. Les nombreuses guerres se déroulèrent en dehors de l’Europe, contre des peuples qui luttaient contre l’impérialisme pour leur libération nationale et sociale. C’est sur ces bases que le réformisme social-démocrate s’est renouvelé, abandonnant progressivement (dans la plupart des cas) les références au socialisme. Il fut rejoint par le nouveau réformisme stalinien qui gardait ces références.

Cette période a pris fin dans les années 1970. Depuis nous assistons à une offensive capitaliste tous azimuts visant à se libérer des contraintes imposées après 1945. Cette offensive vise aussi bien les peuples des pays dominés par l’impérialisme, qui sont saignés et pillés sans merci, que les acquis des travailleurs dans les pays capitalistes avancés. Mais pas au même degré. La crise est plus prolongée que dans les années 30, mais rien n’indique une sortie vers une nouvelle phase d’expansion capitaliste durable. Et les partis réformistes n’ont pas seulement abandonné la défense des réformes du passé, ils ont rallié et souvent dirigé l’offensive néolibérale. Cela libère un espace pour des nouveaux partis qui contestent l’ordre néolibéral et à terme rouvre une perspective révolutionnaire. Mais avec deux avertissements. Comme l’écrivait Tony Cliff, « lorsque le capitalisme déclinera au point que toute revendication sérieuse de la classe ouvrière soit de trop, le glas sonnera pour le réformisme ». Nous sommes arrivés à ce point depuis plus de 20 ans ; c’est le fondement du tournant néolibéral. Mais Cliff a eu raison d’ajouter : « Bien sûr, même lorsque les racines économiques du réformisme dépériront, le réformisme ne mourra pas de lui-même.

Beaucoup d’idées persistent longtemps après la disparition des conditions matérielles qui les ont produites ». Surtout après une période prolongée où ces conditions ont existé. Mais l’essentiel est ailleurs. Les partis « réformistes », même sans réformes, même en menant des contre-réformes, et les idées qu’ils véhiculent, ne disparaîtront que lorsque nous serons capables de créer des partis anticapitalistes de masse qui se battront pour des réformes, certes, mais dans une perspective révolutionnaire, de rupture avec le capitalisme.

Murray Smith (LCR Montreuil)

NOTES
(1) Marxism and Politics, Londres, 1983. Traduit par nous.
(2) La Guerre et l’Internationale, Golos, novembre-décembre 1914. Publié dans Trotsky’s Writings on Britain, tome 1, Londres 1974. Traduit par nous.
(3) Engels, The English Elections, (février 1874), dans Marx et Engels, Articles on Britain, Moscou 1971. Traduit par nous
(4) Tony Cliff, Les racines économiques du réformisme, reproduit dans Socialisme International n° 7, été 2003.
(5) Engels, Trade Unions, op. cit.
(6) D’après Robert Owen (1771-1858), théoricien et propagandiste d’un socialisme utopique.
(7) Engels, England in 1845 and in 1885, op. cit.
(8) Ernest Mandel, Rosa Luxemburg et la social-démocratie allemande, dans De La Commune à Mai 68, Paris, 1978.
(9) Trotsky, op. cit.
(10) Imperialism and the Split in Socialism, Collected Works, vol 19.
(11) Ibid.
(12) Ibid.
(13) Mandel, op. cit.
(14) Trotsky, La situation présente dans le mouvement ouvrier et les tâches des bolchéviks-léninistes, (octobre 1934), dans Œuvres tome 4, Paris 1979.
(15) Cliff, op. cit.
 
 
 

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