L'impérialisme républicain

L’impérialisme français est un impérialisme prétentieux et honteux. Prétentieux parce que l’idéologie dominante sur l’expansion française se pare de l’idéologie des Lumières qui apporterait la liberté, l’égalité et la fraternité en France même et s’exporterait pour éclairer et civiliser les peuples du monde. L’expansion territoriale française et, plus tard, la domination et les interventions militaires seraient celles de la conscience éclairée et de la liberté en progrès. Honteux parce que cette idéologie doit sans cesse masquer, oublier et faire oublier les traits les plus horribles de sa domination sur le monde, les aspects les plus triviaux, les plus universellement impérialistes des ses motivations pour l’expansion. Rien n’est plus éloigné qu’une telle idéologie de la réalité historique de l’impérialisme français.

La conquête coloniale et l’expansion impérialiste, la domination sur les peuples, ne sont pas que des vestiges du passé, mais bien des traits et des rapports toujours actuels de la réalité impériale française. Si le colonialisme classique n’en est plus un élément aussi important, il reste d’actualité, et d’autres formes de domination sont venues se substituer ou s’ajouter aux anciennes. L’impérialisme n’est pas qu’un rapport aux autres peuples. Il est la poursuite de l’accumulation du capital dans ses différentes formes, économique politique et militaire à l’échelle mondiale. Il est le prolongement de la politique intérieure dans la sphère des relations internationales. L’impérialisme français trouve ses racines en France même et non à l’étranger.

Cet article se veut une première tentative d’analyse de l’évolution de ce rapport de domination impérialiste français.

La traite humaine
La formation d’empires date de milliers d’années, depuis la naissance et l’effondrement des empires antiques : grec, romain, arabo-musulman, perse, chinois, ottoman, etc. L’époque médiévale tardive connaît aussi la formation d’empires qui s’étendent à l’autre bout de la planète comme l’empire portugais, anglais, espagnol, français et, précurseur, l’empire maritime hollandais. Mais la période historique que l’on dit moderne (du XVIe au XIXe siècle) voit la naissance d’empires particuliers sous plusieurs aspects. Ce sont des empires européens qui se constituent. Pour la première fois dans l’histoire, ils sont de taille mondiale, s’étendent sur pratiquement tous les continents, chacun disposant d’une zone d’implantation privilégiée.

La motivation principale est la recherche de métaux précieux. C’est ce qui avait justifié le financement des grandes « découvertes ». La constitution de ces empires se nourrit également de l’exploitation de matières premières, pas seulement d’épices ou de soie. Si les plus prisées servent à la consommation de luxe en occident, il en est une qui conditionne l’exploitation profitable de bien des autres : l’esclave. Pour la bourgeoisie naissante en Europe, et singulièrement en France, la traite des Noirs constitua la source de profit la plus juteuse, celle qui fonda la puissance de la future classe dominante après la Révolution française. La prospérité des ports et des villes de Bordeaux, Nantes et La Rochelle, par exemple, reposa pendant des siècles sur cette traite humaine et sur le commerce triangulaire, celui par lequel on échange des esclaves capturés principalement en Afrique contre des denrées et matières premières des Amériques qu’on vient ensuite vendre en Europe.

Entre 1792 et 1794, le peuple de Paris manifeste contre « l’aristocratie de peau », terme par lequel il désigne la bourgeoisie qui affirme combattre pour la liberté (dont celle de la propriété), mais dont la propriété principale est l’esclave. La Convention de 1794, sous la pression populaire, abolit l’esclavage. Mais une fois que la réaction a vaincu, Bonaparte le rétablit en 1802. Il ne sera définitivement aboli en France qu’en 1848 sous la pression de la révolution populaire, par la IIe République.

Le commerce lointain avait suscité la création de comptoirs et la conquête à petite échelle de territoires, pacifiquement ou avec grande brutalité. La vague d’expansion coloniale de la fin du XIXe siècle (la seconde) prolonge ces implantations par la conquête à grande échelle, le pillage et la rapine, la guerre et le sang, la corruption et la séduction. Malgré les réticences d’une partie de la bourgeoisie française, l’État, des commerçants et hommes d’affaires, l’armée et, bientôt les colons eux-mêmes comme force décisive, étendront et maintiendront le système colonial. La conquête de l’Afrique se conclut formellement par la conférence de Berlin du 26 février 1885 sur le partage de l'Afrique noire puis par le compromis de Fachoda (en Égypte) entre les puissances coloniales britannique et française1. On partage aussi l’Asie, le Moyen-Orient plus tard. Selon un historien du colonialisme, Pierre Brocheux, « les colonnes militaires françaises firent du Tonkin un pays exsangue »2.

Colonialisme républicain
Les colonies doivent servir la métropole3. Elles fournissent les denrées agricoles, les matières premières, les métaux précieux, les produits de luxe et les objets exotiques qui plaisent dans les salons français. Elles ne doivent commercer, par l’intermédiaire des colons de plus en plus nombreux, qu’avec la « mère patrie ». Dans cette phase classique de l’impérialisme, les grandes puissances réduisent les conflits directs entre elles pour se disputer plutôt le contrôle de territoires extérieurs. Les colonies ont une alors une place importante dans le mode d’accumulation et plus encore en France, encore peu industrialisée et majoritairement agricole. Au lendemain de la Première guerre mondiale, la France est la seconde puissance coloniale à l’échelle mondiale, après la Grande-Bretagne. En 1871, son empire compte une superficie inférieure à 1 million de km2, pour 5 millions d'habitants ; en 1920, il s’étend à 12 millions de km2, pour 60 millions d'habitants.

Même à cette époque, la part économique du domaine colonial dans le commerce mondial ne doit pas être exagérée. Celui-ci se réalise principalement entre grandes puissances, sauf en temps de guerre, et non entre les métropoles et leurs colonies. Certes, ce commerce colonial augmente au cours des trois dernières décennies du XIXe siècle. Mais on estime par exemple qu’en 1913 l’empire colonial français est seulement le troisième « partenaire » commercial de la France après la Grande-Bretagne et l’Allemagne. Même à son apogée, le commerce colonial, en 1929, il ne représente que 12% des importations (achats à d'autres pays) et 19% des exportations (ventes à d'autres pays). Le véritable intérêt des colonies réside dans la fourniture de matières premières.

Bien que puissance coloniale, l’État français est alors un pays peu industrialisé, à la démographie faible. Il ne se lancera dans le peuplement des colonies que tardivement, contrairement à son rival britannique, avec la conquête de l’Algérie entre 1830 et 1870. Il compense ses faiblesses par l’affirmation d’une mission civilisatrice de la France dans les territoires conquis. C’est le grand mythe de la France civilisatrice dans le monde. Victor Hugo affirme que la mission de la France se doit « d’éclairer » les peuples « égarés loin du progrès qui luit ». L’armée et l’école vont, la première dans le domaine de la conquête territoriale, la seconde dans celle des esprits, étendre l’idéologie coloniale. Même l’Église, dont les Républicains se méfient pourtant, va participer à la conquête. Les colons se sentent investis d'une mission d'évangélisation chrétienne. En 1900, les deux tiers des prêtres catholiques envoyés de par le monde dans les colonies sont Français.

L’empire français pratiquera avec les peuples colonisés plus l’assimilation que l’association. L’idéologie républicaine prône l’application de la loi à tous. En réalité, c’est le statut de l’indigénat qui réglemente la vie et les droits des colonisés. Ils n’accèdent pas à citoyenneté française. Ils sont sujets français, sujets de l’empire. Le Code de l’indigénat, imposé à toutes les colonies en 1887, assujettit les autochtones et les travailleurs immigrés aux travaux forcés, à l’interdiction de circuler la nuit, aux réquisitions, aux impôts de capitation (taxes) sur les réserves et à un ensemble d’autres mesures tout aussi dégradantes. Il est aboli en 1946, mais continue à s’appliquer en Algérie dans ses principes les plus déterminants quasiment jusqu'à son indépendance en 1962. Ainsi naît une « citoyenneté coloniale »4 en 1946.

L’empire français sera d’une grande brutalité contre toute affirmation propre des peuples assujettis (voir article « Une histoire sanglante » dans ce numéro). Seule une petite partie de ses sujets pourra accéder à la citoyenneté française. Ce sera soit pour diviser, comme le décret Crémieux de 1870 qui accorde la citoyenneté française aux juifs d’Algérie, soit pour différencier plus encore en classes sociales la société colonisée, comme le tentera le projet de Loi Blum-Violette en 1936. Timidement, celui-ci prévoyait de conférer à seulement 21 000 musulmans le droit de vote aux élections législatives. Mais les élus d'Algérie s'y opposent violemment et le projet n'est même pas voté.

Révoltes coloniales
La brutalité coloniale suscite des mouvements des révoltes puis des mouvements de résistance nationale et syndicale. Les luttes de libération nationales qui jalonnent cette grande révolte des peuples s’étendent de l’Indochine à l’Algérie puis au Vietnam. Sévèrement réprimées, elles ébranlent néanmoins l’empire jusque dans ses fondements.

De la Seconde Guerre mondiale aux années soixante se produit un mouvement de décolonisation. Les indépendances seront acquises sous la pression, comme ce fut le cas en Tunisie ou au Maroc, ou arrachées comme en Algérie. L’empire français tente alors d’imiter en Afrique noire ce que l’impérialisme britannique avait en partie réussi avec certaines de ses colonies dès les années trente, avec la formation en 1931 du Commonwealth5. Il accorde en 1956 l’autonomie interne à des gouvernements territoriaux. La Constitution de 1958 en fait des « États associés » dans la Communauté française. En 1960, l’indépendance est accordée à 15 États africains qui restent liés à la métropole par la coopération. Ce sont ces États qui constitueront la « Zone franc ».
Découpée en trois départements français, l’Algérie est la colonie la plus importante de l’empire hexagonal. Les résistances des colons et pieds-noirs, de l’armée, de l’Organisation armée secrète (OAS) neutralisent le mouvement de réforme du statut des colonies qui avait été tenté avec l’abolition du statut de l’indigénat en 1946, les concessions faites aux élites nationales en formation, etc. La réforme sous la pression cède le pas à un conflit sanglant et une révolution politique nationale dans la principale colonie française : l’Algérie s’est arrachée au joug impérial.

L’enfouissement de la mémoire coloniale jusqu'à nos jours, comme avait été occulté le rôle du régime de Vichy pendant plusieurs décennies, nous renseigne sur le fort ancrage de cette idéologie républicaine impériale qui refuse d’admettre le passé de conquérant brutal de la France6.

L’expansion coloniale, par le contrôle administratif et militaire sur des territoires afin d’en extraire les richesses, a des effets contradictoires. Assurant la prospérité de certains secteurs de la société (administration générale et administrations coloniales, militaires, colons, marchands protégés, etc.), elle ralentit au contraire le développement et la modernisation globale de l’économie face à la concurrence économique et stratégique entre grandes puissances. Comme le note justement Gustave Massiah : « L’impérialisme français se présente comme un impérialisme politico-militaire, mercantile, usurier peu capable de rivaliser avec les puissances dominantes britannique et nord-américaine.

Le colonialisme français encourage les tendances au sous-développement de l’économie française et masque l’affaiblissement de l’État français. Le taux de profit des entreprises coloniales et les monopoles commerciaux favorisent les secteurs marginaux de l’économie permettant de différer l’adaptation à la concurrence internationale et de préférer la distribution des profits aux investissements productifs. »7.

L’Algérie aura marqué une césure dans l’histoire de l’impérialisme français. L’État français tente par l’industrialisation, l’interventionnisme étatique, le rôle croissant des banques et des grandes institutions financières, de rattraper son retard dans la croissance économique face aux grandes puissances dominantes ou ascendantes. Pays encore à majorité agricole à la fin des années quarante, il représente à l’aube des années soixante-dix une nation industrielle et très urbanisée. La fraction industrielle et moderniste de la bourgeoisie l’a désormais emporté et domine en métropole. Pour autant, les restes des anciennes sociétés coloniales ne disparaissent pas. Les fonctionnaires et militaires se sont souvent mués en coopérants, les réseaux déjà formés se maintiennent et parfois se renforcent, des alliances sont contractées avec les nouvelles classes dominantes dans les pays anciennement colonisés. L’Afrique restera le pré carré de l’impérialisme français, comme l’Amérique centrale est l'arrière-cour des États -Unis.

Néocolonialisme militaire
La domination administrative et militaire directe recule au profit de formes de domination économique, financière mais aussi culturelle. La décolonisation et la modernisation du capitalisme français produiront de nouvelles formes de sujétion impérialiste : le néocolonialisme et le maintien de colonies lointaines dans le giron français ; l’arme de la dette pour imposer une discipline économique aux nations dominées ; l’utilisation stratégique de la vente d’armes ; la formation de multinationales ; l’utilisation massive de main-d’œuvre importée des anciennes colonies et de différents pays pauvres.

En Afrique, la France continue à jouer un rôle relativement traditionnel de puissance paternaliste avec les régimes les plus corrompus. La liste serait longue des coups de main apportés aux différents dictateurs pour les maintenir en place, ou pour en substituer de nouveaux aux anciens. On dénombre, selon les sources, entre 30 et 65 interventions militaires françaises en Afrique depuis les années soixante (Voir encadré sur la longue histoire des interventions armées française en Afrique).

En 1960, le contingent français atteignait 58 000 hommes en Afrique subsaharienne de l’Est et de l’Ouest. Aujourd’hui, officiellement, les forces françaises déployées hors du territoire métropolitain sont de 33 000 hommes, dont une majorité stationnée en Afrique. Des bases militaires françaises sont implantées dans cinq pays : Djibouti, au Tchad, au Sénégal, au Gabon et en Côte d’Ivoire. Celle de Djibouti accueille 3 000 soldats capables de « rayonner » sur l’Afrique de l’Est. La Mission militaire de coopération (MCM), du ministère de la Coopération, a pour mission principale la formation et l’encadrement des armées des États de l’Afrique francophone. Depuis 1960, près de 55 000 stagiaires africains sont passés dans les écoles militaires françaises et la Mission finance plus de 500 postes « d’assistants militaires techniques ». À la fin des années quatre-vingt-dix, la Mission militaire de coopération accueillait près de 2 000 stagiaires africains par an. Plus de 20 pays africains ont signé des accords de coopération militaire avec la France ; huit ont signé des accords bilatéraux de défense8.

Il faut aussi considérer le commerce d’armement français en Afrique. Cette activité a donné naissance à un véritable complexe militaro-industriel en France. Même si volumes vendus et les profits se sont significativement réduits depuis quelques années, les filières officielles ou maffieuses de ce commerce sont encore juteuses9. Ainsi l’affaire de l’Angolagate, révélée en 2000. Ce trafic d’armes à destination de l’Angola aurait en effet engendré un profit de plus de 600 millions de dollars US10 et rapporté quelques millions de francs à chacune des personnalités impliquées dans cette opération commerciale parallèle : P. Falcone, Jean-Jacques Marchiani, proche de Charles Pasqua, Christophe Mitterrand, Paul-Loup Sulitzer, etc.

La politique militaire française évolue pourtant. Elle vise désormais à la constitution d’une interforce multinationale africaine et d’une coopération tant avec la Grande-Bretagne qu’avec les USA : c’est le projet RECAMP, Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix. Ainsi, dans les guerres récentes du Zaïre, du Rwanda et du Congo-Brazzaville, des corps expéditionnaires favorables à la France étaient composés également de Tchadiens, d’Angolais, de Somaliens, etc. Ce sont, selon la bonne formule de Laurent Carasso, « les nouvelles formes des ‘troupes sénégalaises’ d’antan »11.

Le passé impérial bien sûr, mais surtout les intérêts stratégiques de l’État français, expliquent un tel engagement en Afrique. L’intérêt économique, en réalité, est nettement moindre. Ainsi, les ventes françaises vers l’Afrique subsaharienne ne représentent, en 2002, que 2,5 % de l’ensemble des ventes françaises12. En 2002, la France aura davantage vendu au seul marché algérien que dans les quinze pays de la Zone franc, l’Afrique du Nord représentant un débouché 50 % plus important que la totalité de ceux d’Afrique subsaharienne13.

Mais les intérêts économiques ne sont pas absents, dans certains secteurs, pour certaines matières premières. Le cas de Total (ex ELF) est emblématique. Cette multinationale est implantée principalement au Gabon mais aussi en Angola et au Nigeria. Ces deux pays assurent désormais la moitié de la production d’hydrocarbures africains du groupe. Elle illustre parfaitement l’entrelacement entre le pillage de richesses de pays africains, les alliances obscures avec leurs chefs l’État, la présence active des réseaux d’influence et mafieux liés à une série d’hommes de l’ombre agissant pour le compte de la cellule africaine de l’Élysée. Elle constitue une des illustrations les plus cyniques de cette Françafrique que François-Xavier Verschave dénonce et décortique inlassablement14. Malgré un chiffre d’affaire et un résultat net en baisse (de 23 % pour le résultat) entre 2000 et 2002, cette multinationale a distribué un dividende en hausse de plus de 8 % et un volume de près de 3 milliards d’euros, soit près de la moitié de la masse salariale de ses 121 000 employés15. D’autres matières premières des pays de la zone franc intéressent particulièrement l’État et les multinationales françaises : outre le pétrole du Gabon, du Congo, de la Guinée Équatoriale et du Nigeria, il y a aussi l’uranium du Niger, le diamant, le coton et le bois de la République Centrafricaine, le bois et le cacao du Cameroun, le coton et l’or du Mali, les phosphates et les produits de pêche du Sénégal, le coton du Burkina, etc. (Voir encadré sur les multinationales).

Le néocolonialisme a certes perduré en Afrique. Mais la décolonisation a dans l’ensemble eu un effet incontestable sur la stratégie de l’impérialisme français. La construction progressive d’un bloc européen face aux puissances étasunienne et asiatique devient primordiale. La grande crise de 1973-1975 accélère l’évolution des choix stratégiques. On assiste à la naissance d’une nouvelle arme, celle de la dette.

L’arme de la dette
L’Occident est atteint par une crise de surproduction. Avec le choc pétrolier, les monarchies arabes et les producteurs de pétrole disposent de capitaux considérables qu’ils viennent le plus souvent investir en Occident où ils pensent obtenir des profits plus sécurisés et durables. C’est l’afflux des pétrodollars. Cette conjugaison de la crise et de l’afflux des capitaux conduit les États occidentaux et les banques à exporter des capitaux vers les pays du Tiers-monde.

Ces prêts sont réalisés d’une part par des acteurs privés, principalement les banques : c’est la partie privée de la dette ; d’autre part, de nombreux États occidentaux sont devenus grands créanciers de capitaux : c’est la partie bilatérale de la dette extérieure ; enfin, la Banque mondiale a prêté également massivement aux pays du tiers-monde pour qu’ils « modernisent leur appareil d’exportation » : c’est la partie multilatérale de la dette.16 Cette dette totale est multipliée par 12 entre 1968 et 198017. Dans ce large mouvement d’exportation de capitaux, la France a pleinement sa part et en tire des profits considérables. Pendant les années soixante-dix, on prête à tout va à tous les pays. Puis la crise de la dette du Mexique en 1982 aboutit à un moratoire sur la dette qui alarme les économies et les banques occidentales.

Pour le remboursement de la dette, les institutions financières internationales, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale (BM) vont jouer le rôle de défenseur collectif des intérêts des puissances dominantes pour étendre leur mainmise sur les pays endettés. Chambres d’enregistrement des rapports de force entre grandes puissances, elles sont aussi leurs bras armés économiques face aux pays dominés. Elles jouent un rôle de plus en plus direct dans la conduite de leurs affaires économiques. Cela va se traduire par trois mouvements successifs ou concomitants pour garantir des profits maximums aux puissances dominantes. D’abord l’imposition de Plans d’ajustement structurels (PAS) que prône le Fonds monétaire international (FMI). Ces plans se multiplient tout au long des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix et produisent leurs effets dévastateurs. Ensuite, à partir de 1994, il y a l’initiative dite en faveur des Pays pauvres très endettés (PPTE). Lancée par la France, elle est toujours conduite par les institutions financières internationales. Enfin, un mouvement global d’Investissements directs à l’étranger (IDE), s’amorce. Représentant une tendance récente lourde de l’évolution du système économique mondial, mais largement alimentée par les plans d’ajustement structurels, il va s’étaler des années quatre-vingt à aujourd’hui. Il se poursuit aujourd’hui, à un rythme moins soutenu.

D’une domination militaire, administrative et coloniale, la dette a permis de passer à une forme de domination moins formelle, moins visible, mais bien réelle et plus prégnante, une domination directement économique. Éric Toussaint, président du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-monde (CADTM) en Belgique a bien résumé les mécanismes de cette domination par la dette :

« Dès qu’un pays se voit contraint de stopper ses remboursements, le FMI arrive en pompier financier. Mais un drôle de pompier, exacerbant le vice des pyromanes, via les Plans d’ajustement structurel (PAS). Pris dans la spirale de la dette, les pays en développement (PED) n’ont bien souvent d’autre recours que de s’endetter de nouveau pour rembourser. Les prêteurs éventuels demandent au FMI d’intervenir pour garantir la poursuite des remboursements. Celui-ci accepte à condition que le pays concerné s’engage à suivre la politique économique qu’il lui dicte : ce sont les fameuses conditionnalités du FMI, détaillées dans les PAS. La politique économique de l’État débiteur passe sous le contrôle du FMI et de ses experts ultralibéraux.

« Une nouvelle forme de colonisation s’installe. Il n’est même plus besoin d’entretenir une administration et une armée d’occupation sur place comme au temps du colonialisme, la dette crée à elle seule les conditions d’une nouvelle dépendance.

« Les sommes prêtées augmentent alors la dette du pays concerné et le quittent immédiatement puisqu’elles sont transférées aux créanciers du Nord.»18

Des thérapies de choc sont imposées : abandon des subventions aux produits et services de première nécessité ; réductions drastiques des dépenses publiques ; dévaluation des monnaies locales ; imposition de taux d’intérêt élevés pour, en théorie, attirer les capitaux étrangers avec une rémunération élevée ; développement des exportations ; ouverture totale des marchés par la suppression des barrières douanières ; libéralisation de l’économie ; fiscalité aggravant les inégalités ; privatisations massives, etc.19

Parmi les conséquences de ces injonctions du FMI, au sein de la Zone franc20 en Afrique noire, la dévaluation en 1994 de 50 % du franc CFA, monnaie commune à cet ensemble. Le pouvoir d’achat a de fait été divisé par 2, le poids de la dette était au contraire doublé. La libéralisation imposée aux pays endettés, dont l’objectif était de supprimer tout obstacle au rapatriement de profits par les multinationales du Nord, s’est traduite par un rapatriement des profits en 2001 équivalents à environ la même somme que l’aide publique aux pays en développement. L’exemple des conséquences qui s’abattent sur une ancienne colonie française, le Mali, décrit par Damien Millet, est édifiant. Voici un pays élève de l’application des Plans d’ajustement imposés par le FMI pour le rééchelonnement de la dette :

« Les effectifs de la fonction publique passent alors de 45 000 en 1991 à 37 000 en 1998, et les salaires publics subissent une baisse en valeur réelle comprise entre 11 % et 18 %. La pression fiscale est passée de 8,5 % en 1988 à 14 % en 1998, tandis que les dépenses courantes sont passées de 15 % du PIB à 10,8 % [...]. Sur les 90 entreprises publiques en 1985 au Mali, il en reste 36 en 1998, 26 ayant été liquidées et 28 privatisées. Si bien qu’en 1998, 75 % des recettes fiscales du gouvernement passaient dans la masse salariale de ses fonctionnaires, contre 27 % en 1988. C’est ce que le gouvernement qualifie ‘d’assainissement notable des dépenses’ ». En 2000, « vente de 60 % du capital d’Électricité du Mali (EDM) ; vente de l’Hôtel de l’Amitié ; privatisation à 35 % de la Société nationale des tabacs et allumettes du Mali (SONATAM), avec la privatisation totale en vue ; liquidation de la Société malienne de Matériel de Travaux publics (SLMTP), de l’Office des relais touristiques (ORT) et de la Société nationale de recherche et d’exploitation minière (SONAREM) »21

Les conséquences sociales de ces plans d’ajustement sont considérables sur de nombreux pays d’Afrique subsaharienne et, plus généralement, d’Afrique noire. En voici un aperçu, livré par Jean Nanga :
« Des pays tels le Congo-Brazzaville (pétrolier), la Côte d’Ivoire (principale économie de l’Union économique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest, francophone), le Nigeria (6e producteur de l’Opep et principale économie de la Communauté économique et douanière de l’Afrique Orientale), auparavant classés « pays à revenu intermédiaire » sont désormais candidats à l’initiative Pays pauvres et très endettés [PPTT] avec leur 70 % de la population vivant en deçà du seuil de pauvreté au Nigeria et 50 % au Congo. L’espérance de vie estimée moyennement à 58 ans en 1950, passée à 56 ans en 1992, a été ramenée à 51 ans en 2000. Des pays tels que le Kenya, la Côte d’Ivoire, le Zimbabwe, la Zambie, affichent une espérance de vie en deçà de 50, voire de 45 ans. »22

Mais on continue inexorablement, et avec le plus grand cynisme, à faire payer les pays endettés. Tandis que le FMI leur impose ses plans pour garantir le paiement des intérêts sur la dette multilatérale, le Club de Londres rassemble les acteurs privés créditeurs pour les mêmes objectifs et le Club de Paris, organisme officieux mais pourtant très influent, se charge lui de des renégociations et du paiement des dettes bilatérales (entre deux États). Pourtant la dette initiale a, elle, été déjà remboursée plusieurs fois.

Si les plans d’ajustement ont des conséquences catastrophiques, de l’Afrique à l’Argentine, les privatisations et l’« assainissement » des finances publiques ne sont pas une perte pour tout le monde. Ce sont justement ces restructurations des pays « émergents » ou « en développement », pour reprendre la terminologie officielle, qui ont contribué à la fortune de multinationales principalement occidentales.
Les prises de participation, acquisitions et fusions se sont multipliées au cours des années quatre-vingt-dix, en partie pour profiter de l’aubaine de ces privatisations massives.

Néocolonialisme économique
Si les années soixante-dix ont été celles de la montée impétueuse de la dette, celles des années quatre-vingt et surtout des années quatre-vingt-dix ont été celles de l’envol des « investissements directs à l’étranger » (IDE) pour des acquisitions et des fusions à l’échelle internationale. Ce mouvement a traduit la mondialisation et la constitution d’un marché mondial. Certes, l’essentiel des investissements directs est allé des pays développés vers d’autres pays développés. Près de 3/4 des investissements directs à l’étranger des pays les plus riches de l’OCDE sont allés vers cette même zone économique. Un peu plus des tiers des investissements directs français sont allés vers les pays européens afin de constituer des unités économiques de taille mondiale.
L’Union monétaire européenne a bien des effets majeurs sur la stratégie du capitalisme français.

Cependant, les grandes sociétés transnationales et les États occidentaux ont aussi largement profité des plans d’ajustement structurels imposés par le FMI à près d’une centaine de pays en développement. Ces PAS se sont soldés par des privatisations massives, ouvrant la porte à une grande braderie, dont les multinationales ont largement bénéficié. Les grandes firmes françaises ont pris une part significative du gâteau. La France est devenue un des principaux investisseurs directs à l’étranger.

Contrairement à la plupart des autres pays développés qui ont connu un net recul des IDE en 2001 et 2002 (par rapport au niveau très élevé de la fin des années quatre-vingt-dix et de 2000), elle maintien sa capacité d’investissement à l’étranger jusqu'aux années les plus récentes recensées. Selon l’OCDE, à la fin des années quatre-vingt-dix, la France occupait le quatrième rang des pays d’accueil et le cinquième rang des pays investisseurs. Elle se situe désormais en tête des pays les plus « dynamiques » en terme d’investissement direct, si l’on considère le solde net entre entrées et sorties d’investissements directs à l’étranger23.
L’investissement direct à l’étranger a été multiplié par quatre entre 1986 et 199024. Dans l’industrie, plus d’une entreprise internationale à base française sur deux réalisent plus du tiers de leur chiffre d’affaire à l’exportation, soit le double de ce que les autres entreprises françaises réalisent25.

Comme pour les autres pays les plus développés, les secteurs les plus prisés par l’investissement français ont été à la fin des années quatre-vingt-dix, les services dits « d’intérêt public », les télécommunications, puis les établissements financiers et, enfin, les sociétés minières et extractives26. Certes, il faut souligner que les économies africaines sont marginales dans ce grand jeu des acquisitions et de la concentration à l’échelle mondiale. Les pays les plus riches continuent à être de loin les principaux récipiendaires des investissements étrangers. Après les pays développés, États-Unis et Union européenne, viennent l’Amérique Latine, l’Asie et, au sein de l’Afrique, le Maghreb.27 Cependant, l’acquisition d’entreprises nationales privatisées, de l’Argentine jusqu’en Afrique a été une véritable manne pour certaines grandes entreprises multinationales françaises, privées ou étatiques.

Quelques exemples seront utiles. Prenons celui de l’Argentine. Au cours des années quatre-vingt-dix, le pays a connu une vague importante de privatisation des services publics : la Compagnie nationale du pétrole (au profit de l’espagnol Repsol), le téléphone vendu pour moitié à France Télécom, l’énergie électrique dont 80 % de la capitale concédée à l’EDF, etc. La grande distribution n’est pas en reste avec l’implantation du groupe de négoce Louis Dreyfus, Carrefour et Auchan. La distribution de l’eau réalisée par Aguas Argentinas est passée pour partie, après sa privatisation, entre les mains de Suez et de la Lyonnaise des Eaux. Entre 1993, date de l’arrivée de la Lyonnaise, et 1998, cette compagnie a pris le contrôle de la distribution des eaux de la province de Buenos Aères, de celle de la province de Cordoba et de celle de 15 villes de la province de Santa Fé. Ce marché de 13 millions d’habitants est le plus grand marché de l’eau du monde. Le contrat initial qui prévoyait le maintient des tarifs pratiqués pendant une période de dix ans a été ignoré. Les prix ont été augmentés de 45 % entre 1993 et 2001. Le taux de bénéfice net sur ventes en 1994 atteignait 8,7 % en 1994, et 27,6 % en 1999 ! Récemment, Suez a réclamé au gouvernement argentin 1 milliard 700 millions de dollars comme « dividende distribué »28.

L’exemple de la Côte d’Ivoire dans l’Afrique de la Zone franc est également édifiant. À la faveur des plans d’ajustement imposés à ce pays, les privatisations ont profité en priorité à la France qui a investi d’abord dans le secteur des télécommunications, de l’énergie, des transports et de l’agro-industrie. Au cours de la période 1996-2000, les capitaux français représentaient 23 % des demandes d’agrément à l’investissement derrière les capitaux ivoiriens (52 %), et près de 50 % de l’ensemble de demande d’agrément étrangères. Bouygues est actionnaire de la Compagnie ivoirienne d’électricité et la Société des Eaux de Côte d’Ivoire. Les banques françaises (Société générale, Crédit Lyonnais, BNP Paribas) sont dominantes sur le marché avec leurs filiales. Total possède 25 % de la Société ivoirienne de raffinage. France télécom est devenue, avec le rachat de Citelcom et la création de la Société ivoirienne de mobiles, l’opérateur majeur en télécommunications de la République de Côte d’Ivoire29.

Au Togo, les multinationales françaises sont bien implantées. Certaines ont largement bénéficié de la vague de privatisation de la fin des années quatre-vingt-dix pour rafler des secteurs économiques. Quelques exemples : en 2000, la Lyonnaise des eaux, en alliance avec une société canadienne, a pris le contrôle de la Compagnie d’eau et d’électricité ivoirienne ; depuis 2001, BNP Paribas possède 53 % de la Banque togolaise pour le commerce international. Les multinationales françaises avaient les yeux rivés sur les privatisations des télécommunications de 200330.

Ainsi, un autre mode de domination, par la prise de contrôle directe des infrastructures économiques vient se superposer, parfois partiellement supplanter, les autres modes de domination classiques de l’impérialisme : le contrôle direct militaire et administratif par la colonisation, la vente d’armes et les alliances avec des régimes corrompus, l’échange inégal, l’arme de la dette et le diktat imposé par les institutions financières internationales.

Les tâches des révolutionnaires
L’impérialisme français est une puissance de seconde zone par rapport aux États-Unis, mais aussi un pilier majeur du système économique et militaire mondial capitaliste.

Il garde de son passé de grande puissance coloniale avec des possessions directes comme les DOM TOM, la Nouvelle Calédonie, la Corse, Walis et Futuna, etc. (voir l’article sur les possessions coloniales françaises). Il conserve les zones de forte influence que sont les ex colonies, en particulier les pays de la Zone franc. Le passé colonial, les alliances douteuses avec de nombreux régimes issus des anciennes colonies, en particulier ceux de la Zone franc, entretiennent toujours les réseaux mafieux, les hommes de l’ombre et les affaires de corruption au cœur même de sa société métropolitaine. L’affaire ELF (désormais Total) en représente l’exemple édifiant s’il en fallait.

L’impérialisme français demeure une puissance militaire majeure. Cette puissance militaire, utilisée dans de nombreux pays de la planète, sert à garantir aux capitaux nationaux la stabilité nécessaire pour qu’ils puissent mener leur business et extraire des profits de zones géographiques sous influence. C’est la fonction des interventions militaires, des accords de coopération, de défense ou de la vente d’armement. Bien que déclinant, ce commerce des engins de mort demeure un outil indispensable de stratégie globale. La France est le troisième marchand d’armes du monde. Pour l’année 2002, le chiffre d’affaire à l’exportation de la vente d’armement français était encore de 4,4 milliards d’euros31. Comme cela est le cas pour d’autres puissances, cependant, la stratégie militaire est en mutation. Délaissant la conscription, les armées françaises ont été professionnalisées. Il en résulte en réalité une plus grande capacité d’intervention massive à distance. L’État français favorise la constitution de forces d’interventions régionales, en particulier en Afrique. Le contrôle des troubles, des crises diplomatiques et des bouleversements politiques est et sera bien plus fréquemment délégué à des forces armées multinationales régionales. Il s’agit de rendre plus précise, plus efficace et moins coûteuse la puissance de feu française afin de libérer des capitaux pour l’investissement direct dans les économies dominées et la poursuite du processus d’exploitation. Cela n’empêche évidemment pas les interventions militaires de l’impérialisme français lorsque des régimes qui lui sont favorables sont menacés dans des conditions qui hypothèquent ses intérêts stratégiques et économiques décisifs. Cela a été le cas au Rwanda32 avec les conséquences dramatiques que l’on sait et récemment au Congo et en Côte d’Ivoire.

L’impérialisme français reste une puissance économique majeure qui profite du remboursement de la dette et des plans imposés par les institutions financières internationales. Malgré ses postures, prétendant défendre le droit international et le peuple irakien, être « l’ami des Arabes », malgré ses prétendues initiatives en faveur des Pays pauvres très endettés, il veille avec la plus grande vigueur au remboursement d’une dette injuste qui saigne le continent africain et l’enfonce toujours plus dans les pandémies, le recul de l’espérance de vie, la misère et la désolation. Outre le recours aux institutions financières internationales,

Le Club de Paris représente un des symboles du caractère prédateur de l’impérialisme français. Les investissements directs de capitaux français à l’étranger pour profiter de la manne des privatisations, en Europe, dans les pays émergents ou les pays en développement ne constituent que les aspects les plus récents de l’évolution économique d’une puissance impériale.

Mais l’impérialisme français n’est pas empire qu’en dehors de ses frontières. Il trouve ses racines en France même. C’est l’exploitation du salariat en France qui constitue le premier facteur de la puissance de l’État et des multinationales françaises33. Comme pour toutes les puissances impérialistes, le marché national de la main-d’œuvre, constitue la première source de profits. Les surprofits impérialistes, aussi importants soient-ils34, ne représentent qu’un facteur secondaire de l’accumulation. C’est dans ce rapport salarial que la domination se reproduit et prend des formes multiples. Ce sont les différentes oppressions qui sont entretenues pour faciliter l’exploitation salariale. Le rapport d’exploitation capitaliste dans les pays les plus puissants économiquement s’est toujours nourri du rapport de domination colonial. Aujourd’hui, la domination néocoloniale sur les pays moins avancés économiquement se traduit au sein même des frontières de l’Hexagone et facilite considérable le rapport d’exploitation capitaliste.
Les sans-papiers, les immigrés « réguliers » et les Français issus de l’immigration représentent près de 30 % du salariat en France. Celui-ci, comme dans tous les pays impérialistes, est de plus en plus multinational. Les discriminations dont sont victimes les travailleurs immigrés ou d’origine étrangère récente ainsi que leurs familles représentent un puissant moyen de diviser et de paralyser les salariés. Le lien entre la domination impérialiste sur le monde et la domination capitaliste en France est indissoluble. La bourgeoisie française l’a aujourd’hui bien compris. Elle utilise régulièrement la question des immigrés et des « ethnies », du « choc des civilisations » et, de plus en plus, la question religieuse également pour rallier des fractions du salariat « blanc » au nationalisme impérial. C’est pourquoi la question du foulard en France prend une telle importance politique dans la situation et une telle acuité. Et c’est pourquoi ceux qui, au nom de la laïcité ou du féminisme, revendiquent l’exclusion des jeunes musulmanes des écoles ou laissent faire des exclusions, se fourvoient tant.

Les tâches des révolutionnaires sont de trois ordres.
En France même, il faut lutter contre tous les rapports d’exploitation mais aussi tous les rapports d’oppression et de domination qui divisent les salariés comme les opprimés. Toute discrimination doit être combattue. Il faut imposer l’égalité totale des droits. Cela doit s’entendre comme une égalité réelle face à la classe dominante et non comme une égalité abstraite inspirée des principes de cette république impériale.

Ainsi, au nom des principes « républicains » et de l’Union européenne, les droits les plus élémentaires de vote sont refusés aux immigrés originaires de pays du tiers-monde, alors qu’on accorde des droits relativement étendus aux immigrés venant de l’Union européenne. Il ne faut pas minimiser la lutte contre les discriminations religieuses et contre les offenses faites aux immigrés. La question du foulard est devenue une question politique majeure, un des enjeux majeurs de l’unification ou de la division des salariés face à leurs dominants.

À l’extérieur, il s’agit de lutter contre les manifestations de l’impérialisme, au premier rang desquelles sont évidemment les guerres. La lutte pour la libération de l’Irak comme pour l’émancipation du peuple palestinien en seront des composantes essentielles. Cette tâche est négligée voire sous-estimée par une partie importante de la gauche radicale et de l’extrême gauche en France. Pourtant elle constitue un vecteur essentiel de la lutte contre le système et pour la prise de conscience des antagonismes de classe ici même. Le combat contre les interventions militaires françaises en Afrique doit redevenir une composante essentielle des luttes anti impérialistes en France.

Enfin, il faut également lutter contre tous les mécanismes économiques qui permettent de reproduire des rapports de domination au sein du système économique mondial. La chape de plomb que les institutions financières internationales font peser sur les pays en développement doit être la première cible du mouvement alter mondialiste et des révolutionnaires. L’annulation de la dette des pays pauvres et en développement est enjeu essentiel.

L’internationalisme n’est pas et ne doit pas être abstrait. L’ennemi principal est dans notre propre pays. C’est là où les chaînes sont nouées qu’il faut les briser.

Hassan Berber (LCR Argenteuil)

______________________________
1 Ce compromis territorial alors que les armes ont failli parler sur le sol égyptien, sera prolongé  quelques années plus tard par l’Entente cordiale, le 8 avril 1904, dont le centenaire a été fêté en grandes pompes en cette année 2004, entre la couronne britannique et la République française. Il ne faut pas menacer les déséquilibres européens entre grandes puissances. On conclu donc un accord afin d’aplanir les différends coloniaux entre les deux ennemis héréditaires.
2 In, sous la direction de Marc Ferro, Le livre noir du colonialisme, Éditions Robert Laffont, Paris, 2003.
3 Déjà à l’époque de Louis XIV, Colbert, comme le rappelle Gustave Massiah dans un des rares bons articles sur l’impérialisme français : « quand il définit le pacte colonial précise que les colonies ne doivent rien produire, « pas même un clou ».
4 Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, François Vergès, La République coloniale. Essai sur une utopie, Bibliothèque Albin Michel idées, Paris, 2003 , p. 123.
5 Mais même la Grande-Bretagne avait eu à affronter les révoltes coloniales entre le lendemain de la Seconde guerre mondiale et le début des années soixante. En 1957, elle finit par accorder l’indépendance au Ghana dans le cadre du Commonwealth. En 1960, le Nigéria acquière son indépendance. Entre 1962 et 1966, la Tanzanie, l’Ouganda, la Zambie et Malawi accèdent également pacifiquement à l’indépendance.
6 Voir Yves Benot¸ Massacres coloniaux, 1944-1950 : la IVe République et la mise au pas des colonies françaises, Éditions La Découverte, Paris, 1994.
7 Idem
8 Voir le site de l’association Survie : http://www.survie-france.org/article.php3?id_article=361
« L'accord de Défense [avec le Gabon] autorise aussi l'armée française à utiliser les infrastructures gabonaises, à faire usage des balisages nécessaires sur le territoire et dans les eaux territoriales de la République gabonaise, les postes et télécommunications locaux..., etc. L'armée française est pour ainsi dire chez elle au Gabon - comme dans tous les pays avec lesquels elle a des accords de Défense ».
9 « Les données de l’Annuaire de 2000 de l’Institut international de Stockholm (Sipri Yearbook 2000), confirment cette tendance. D’après le “Sipri”, les dépenses militaires africaines sont en augmentation depuis 1997. En 1999, les dépenses militaires ont augmenté de 22% par rapport à 1996, année de plus grande contraction des sorties militaires. Ces chiffres sont seulement indicatifs étant donné que l’on ne connaît pas les données de plusieurs pays, comme l’Angola ». Source : Agence Fides, 24 juillet 2004, à : http://www.africamission-mafr.org/armafrik.htm
10 Collectif TotalFinaElf ne doit pas faire la loi, Lettre d’information trimestrielle, février 2003.
11 Laurent Carasso dans « Les profits sont au bout du fusil », Convergences révolutionnaires, 13 juillet 2002.
12 Jean-Louis Terrier, Credit Risk International, Afriques Projets, n° 122, mars 2003.
13 Idem.
14 Parmi les ouvrages de François-Xavier Verschave, citons, La Françafrique. Le plus long scandale de la République, Stock, Paris, 2002 ; du même auteur, Noir silence. Qui arrêtera la Françafrique ?, Les Arènes, Paris, 2002.
15 Collectif Total (ex-Elf) ne doit pas faire la loi, Lettre d’information trimestrielle, n° 2, juin 2003. Le collectif a changé de nom à la suite du changement de nom de la multinationale.
16 Damien Millet, Comité pour l’annulation de la dette du Tiers monde (CADTM) France, « Qu’est-ce que la dette du Tiers monde ? », site du CADTM, à l’URL : http://www.cadtm.org/article.php3 ?id_article=22
17 Idem.
18 Eric Toussaint, « La discipline de la dette », in, Les cahiers de Critique communiste, Editions Syllepse, 2004.
19 Analyse reprise du même article.
20 La Zone franc est composée de 14 États, tous anciennes colonies françaises : Bénin, Côte d’Ivoire, Cameroun, Guinée Bissau, équatoriale, Mali, République Centrafricaine, Tchad, Burkina Faso, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, Niger, Sénégal, Togo.
21 Damien Millet, article cité.
22 Jean Nanga, « Particulière marginalisation de l’Afrique subsaharienne », Inprecor, n° 485/486, octobre 2003.
23 Michel Houdebine et Agnès Topiol-Bensaïd, « L’investissement direct et les entreprises françaises », Economie et statistiques, n° 326-327, 1999 6/7, p. 113, INSEE.
24 Idem, p. 116.
25 Idem., p. 126.
26 « Tendances et évolution récente de l’investissement direct à l’étranger », Perspectives de l’investissement international :Édition 2002, OCDE, septembre 2002, p. 14-15.
27 Ainsi, les investissements directs français en Afrique ne représentent que 1,5 % du total des investissements directs français à l’étranger, selon un document de la Banque de France de décembre 2002, dressant la synthèse d’un colloque sur les enjeux des investissements français dans le processus de globalisation.
28 Voir « Contre l’impérialisme français en Argentine », site de la CALPA, www.calpa.org.
29 Voir le site Internet Investir en zone franc, sur www.izf.net, article « Investissements directs étrangers et contexte nationale : la République de Côte d’Ivoire ».
30 Idem, article togo.
31 « La DGA en chiffres », ministère de la Défense, 2003.
32 Au Rwanda en 1993, 800 000 personnes ont été massacrées en quelques mois. Une aile du régime en place, qui avait été soutenue, formée, encadrée les conseillers militaires français, avait initié et dirigé ce génocide. Cette équipe gouvernementale a été sauvée in extremis par l’intervention militaire de la France, sous le nom de code d’opération « turquoise ».
33 « 88 % du chiffre d’affaires, 95 % des exportations, 79 % des effectifs et 98 % des dépenses de recherche-développement de l’industrie (R&D) : tel est, au 1er janvier 1998, le poids dans l’industrie manufacturière de 3 900 groupes, contrôlant au total 8 700 des 23 000 entreprises industrielles de plus de 20 salariés. Les moyennes et grandes entreprises (de plus de 250 salariés) sont presque toutes liées entre elles par des liaisons financières, et sont quasiment toutes contrôlées majoritairement par des groupes, français ou étrangers » ;  ou encore « Les grands groupes industriels employant plus de 5 000 personnes en France sont, pour l’essentiel, des multinationales à capitaux français qui opèrent dans des secteurs comme l’automobile, la sidérurgie, l’aéronautique ou encore la chimie, et qui s’implantent à l’étranger ». Citations extraites de Le 4 pages des statistiques industrielles, n° 127, février 2000, pages 1 et 3, SESSI, ministère de l’économie, des finances et de l’industrie (MINEFI).
34 Gustave  Massiah, dans son article cité, « L’impérialisme français... », rappelle que « le CEDETIM avait tenté, en 1977, une estimation » de ces surprofits. « Il estimait alors que les surprofits impérialistes représentaient pour la France environ 20% de l’accumulation annuelle de capital productif ».
 

 

poing rougeSocialisme International anticapitalisme&révolution

Revue trimestrielle publiée par des militant(e)s
de la Ligue Communiste Révolutionnaire
N° 1  novembre 2001  N°  2 février 2002
Dossier : Palestine
Supplément "Comment battre Le Pen"
N° 3 mai 2002
N° 4  juillet 2002 N° 5 octobre 2002
Dossier : Quel parti nous faut-il ?
N° 6 février 2003
Dossier : Economie
 N° 7 juin  2003
Dossier : la Socialdémocratie
N° 8 septembre 2003
Dossier : la Libération des femmes
 N° 9 janvier 2004 
Dossier Islam et politique
N° 10 juin 2004
Dossier : En défense de Lénine
N° 11 novembre 2004
Dossier : Combattre l'impérialisme
Liens
Bibliothèque anticapitaliste Site web de la LCR Abonnez-vous à la revue ou au bulletin électronique