Hommage
Paul Foot,
journaliste révolutionnaire 1937-2004
 

Socialisme International rend hommage au socialiste révolutionnaire anglais Paul Foot, mort le 18 juillet 2004, quelques jours seulement après son dernier meeting politique à Londres, où plusieurs de nos camarades se trouvaient dans l’assistance. Paul fut une figure de proue du SWP (GB) et un des meilleurs journalistes de sa génération. Dans un prochain numéro, nous publierons certains de ses articles, en hommage à notre regretté camarade. Nos pensées vont à Claire, sa compagne, et leur fille de dix ans, Kate, et ses autres enfants Monica, Tom, John et Matt.
 

Paul Foot, membre du Socialist Workers Party pendant plus de quarante ans, fut un propagandiste de génie et un journaliste talentueux très connu du grand public par ses chroniques régulières dans des quotidiens à grand tirage comme The Daily Mirror et The Guardian, et ses enquêtes journalistiques. Paul fut un des meilleurs spécialistes du « journalisme d’investigation », et fut plusieurs fois récompensé par ses pairs (Journaliste de l’année à deux reprises, Journaliste de la décennie en 2000). Il est mort subitement d’une crise cardiaque, dimanche 18 juillet, à l'âge de 66 ans.

Paul était doté d’un charisme exceptionnel. Son brio, son style mordant, son évidente sincérité, le rendirent très populaire comme orateur, que cela soit lors des grandes manifestations, des meetings de soutien aux grévistes, des réunions du SWP ou des débats publics avec d’autres ténors de la gauche britannique. Sa notoriété fut telle qu’il fut souvent invité à participer à une émission très écoutée de la BBC où un panel de personnalités répondait aux questions sur l’actualité. Les interventions de Paul, qui tranchaient très souvent avec le ton général de l’émission, furent très remarquées. Il animait également une revue de presse à la télévision.

Drôle, fougueux, il défendit pendant plus de quarante ans la voie révolutionnaire du socialisme – et toujours de façon enthousiasmante.  Ses écrits se comptent par milliers : quelques livres (dont des enquêtes judiciaires, une biographie politique du dirigeant travailliste Harold Wilson et une biographie du poète Shelley), des brochures et d’innombrables articles de presse.

Paul fut respecté bien au-delà des rangs de son parti. Son engagement en faveur de la classe ouvrière, son anti-racisme et son anti-impérialisme ne furent pas purement théoriques. Au-delà de l’influence de ses écrits et de ses interventions publiques, il fut reconnu pour sa capacité à se dépenser sans compter, en se servant d’un rare talent de journaliste, pour tous ceux et toutes celles qui, un jour ou l’autre, se trouvaient victimes de la machine patronale ou de l’Etat.

A côté des militant(e)s les plus dévoué(e)s et les plus remarquables de notre classe, il convient de saluer ceux et celles qui, comme Paul, choisissent, contre leurs propres intérêts de classe, le camp des exploité(e)s et des opprimé(e)s, et consacrent leur vie à la lutte pour la révolution sociale.

Pourfendeur extraordinaire et souvent hilarant de cet establishment qu'il connaissait de si près (et pour cause !), il avait gardé l'accent et l'humour ironique des fils de bonne famille éduqués dans les écoles privées huppées, les Public Schools.

Mais il consacrait son temps, son énergie et son énorme talent au service de la lutte pour le socialisme. Toujours avec beaucoup d’humour. Un jour, lors d’un meeting dans une ville industrielle du nord de l’Angleterre, un contradicteur – un skinhead – a cru bon de lui reprocher son appartenance aux classes moyennes. « Vous vous trompez », répondit Paul, « Je suis né dans la classe dirigeante, et je suis fier d’être un traître ! » L’audience, composée en grande partie de militants ouvriers, reconnut son authenticité et tomba immédiatement sous le charme.

Le parcours de Paul est digne d’un roman. Sa famille appartenait à l'aile « libérale » de la bourgeoisie anglaise, plutôt qu'à son aile « conservatrice ». Il était petit-fils d'un député libéral. Son père, Hugh Foot (Lord Caradon) servait sa classe intelligemment en tant que gouverneur colonial de la Palestine alors sous mandat britannique (Paul est né à Haïfa), puis de Chypre pendant la guerre d'indépendance et enfin de la Jamaïque. Il fut nommé représentant du Royaume-Uni aux Nations Unies par le très rusé premier ministre travailliste, Harold Wilson.

Un de ses oncles, Dingle Foot, fut ministre de la justice dans un gouvernement travailliste, et un autre, Lord Foot, siégea à la Chambre des Lords sur les bancs du Parti libéral. Enfin, son troisième oncle paternel, le plus connu, et le plus aimé de Paul, Michael Foot (toujours vivant), opposant bien connu de l'arme nucléaire britannique, devint chef de file de la gauche du Parti travailliste (et brièvement leader du Parti). Il représentait la conscience sociale d’une partie de la classe dirigeante britannique radicalisée par la montée du fascisme dans les années trente et les inégalités de classe criantes de la vieille Angleterre. Malgré des différences politiques profondes, Paul et Michael s’appréciaient énormément.

Etudiant à Oxford, Paul devint président de la très prestigieuse et très sélecte Oxford Union. Naturellement, il fut destiné à une brillante carrière de député, de diplomate ou d’homme de presse au service de la bourgeoisie. Au lieu de cela, alors qu’il apprenait le métier de journaliste à Glasgow, ville ouvrière laissée à l’abandon par les grands groupes capitalistes et ravagée par la misère et la violence, il adhéra à un tout petit groupe issu de l’éclatement de la section britannique de la Quatrième Internationale dans les années 1940, et fondé par un obscur militant juif palestinien (Tony Cliff), les International Socialists.
Ce groupe militait alors au sein du Parti travailliste, mais publiait, avec très peu de moyens mais quelques collaborateurs de talent, un journal ouvert et vivant, Labour Worker, le prédécesseur du Socialist Worker actuel. Paul commença rapidement à écrire pour ce petit journal à périodicité variable. Les dirigeants du groupe, et notamment Cliff lui-même, furent connus pour leur défense de la théorie selon laquelle l’URSS (à laquelle de nombreux militants britanniques continuaient à être fidèle, malgré les événements de 1956 en Hongrie et ailleurs), les pays de l’Est et la Chine étaient des « capitalismes bureaucratiques d’Etat ». L’accent mis par Cliff sur le « socialisme par en bas » fut un des principaux atouts du groupe, et attirait de nombreuses nouvelles et jeunes recrues comme Paul.

Ce ne fut pas une « erreur de jeunesse ». A la différence de nombreux « intellectuels » ex-staliniens, ex-maoïstes ou ex-trotskistes impliqués dans le mouvement de mai 68 (par exemple) qui ont fait carrière en dénonçant l’ « illusion » révolutionnaire, Paul resta jusqu’au bout fidèle à son engagement. A la veille de sa disparition, il avait déposé ses derniers articles pour l’hebdomadaire satirique Private Eye, le Canard Enchaîné britannique. Les jours précédents il avait participé en tant qu’orateur - malgré les séquelles d’une attaque cérébrale gravissime subie il y a cinq ans - à l’université d’été du SWP, Marxism 2004.

Paul peut être comparé avec d'autres membres célèbres et atypiques de la classe dirigeante britannique. On pense entre autres à George Orwell - lui aussi journaliste qui découvrit la misère des ouvriers du Nord de l'Angleterre et, alors qu’il servait dans la police coloniale, les méfaits de l’impérialisme britannique en Birmanie. Paul fut entre autres un défenseur d’Orwell contre ses détracteurs de gauche. On pense également à Tony Benn, cet aristocrate devenu ministre très technocrate dans un gouvernement travailliste puis champion de la gauche, défenseur des mineurs en grève et critique infatigable des dirigeants du New Labour. Benn, qui rendit un hommage émouvant à Paul, est resté fidèle au Parti travailliste, mais participe régulièrement à l’université d’été du SWP. La capacité de Paul à se faire respecter par des militants de gauche de toutes tendances, et à dialoguer avec eux, fut une de ses qualités les plus touchantes.

Paul fut un admirateur d’un autre rebelle aristocrate, le grand poète anglais Percy Bysshe Shelley (1792-1822). Shelley avait été, comme lui, étudiant à Oxford, d’où il fut exclu pour avoir écrit la première brochure athée de l’histoire anglaise : un fait que les autorités de l’université et les critiques littéraires avaient passé sous silence pendant 200 ans ! La pensée subversive de Shelley avait été « oubliée » par tous les spécialistes de la littérature anglaise. Mais Paul ne se contenta pas de lire et de s’inspirer du poète. Il fit (re)découvrir ce poète « romantique » à un public nombreux, fasciné et enthousiaste, et pas seulement aux intellectuels. On se souviendra également de ses conférences, toujours très suivies, sur le libérateur noir d’Haïti, Toussaint l’Ouverture.

Mais Paul, qui aimait la poésie et la littérature, ne fut surtout pas un simple « intellectuel de gauche ». A la différence d’un Orwell, il comprenait la nécessité, et acceptait la discipline, d’une organisation politique centralisée. Contrairement à un Tony Benn, il rompit définitivement avec le réformisme. Son engagement reposait sur une réelle compréhension de la nature de l’Etat et de la lutte des classes.

Paul devint donc marxiste et adhéra aux International Socialists, le prédécesseur du Socialist Workers Party au début des années 1960. Dès lors, il œuvrait sans cesse à la construction du parti, en lui prêtant son énorme talent de journaliste (il fut un moment rédacteur en chef du Socialist Worker) et d'orateur.

Parmi ceux qui adhéraient en ces années-là à l’IS/SWP, l’une des motivations principales fut l’opposition au racisme. Alors qu’il avait à peine la trentaine, Paul écrivit deux livres importants, Immigration and Race in British Politics (où il démontrait la continuité entre le chauvinisme et l'antisémitisme du Parti conservateur au début du vingtième siècle et l'agitation contre les immigrés dans les années 1960) et The Rise of Enoch Powell, sur la montée fulgurante du député conservateur raciste, le Le Pen anglais de l’époque.
Dans The Politics of Harold Wilson, il entreprit une analyse du réformisme au travers des trahisons du gouvernement travailliste de 1964-70 (auquel appartenait, d’ailleurs, son oncle Michael). Ces trois livres furent publiés en format poche par Penguin Press et eurent un grand retentissement.

Au fil des ans, malgré des échecs (Paul fut un malheureux candidat du SWP dans les années 1970) et des défaites majeures pour la classe ouvrière britannique comme celle des mineurs en 1984-5, il continua à militer au SWP, à soutenir les luttes des travailleurs, à exposer les agissements de l'armée britannique en Irlande du Nord ou les « bavures » racistes de la police anglaise, à écrire des brochures de vulgarisation du marxisme, dont le « programme » du SWP, « Why you should be a socialist ». Dans les années 1980, quand de nombreux anciens révolutionnaires prônaient une tactique de renforcement de l'aile gauche du Parti travailliste, Paul fut le principal porte-parole d’un SWP devenu très isolé, débattant de façon ferme mais fraternelle à de nombreuses reprises avec Tony Benn, Tariq Ali, Hillary Wainwright et d'autres.

La carrière journalistique de Paul fut éblouissante. Ecrivant pour Private Eye, Socialist Worker, The Daily Mirror, The Guardian ou encore The London Evening Standard, il exposa plusieurs scandales par un travail d'investigation méticuleux et avec un grand talent d'écrivain. Un de ses meilleurs « scoop » fut d'avoir dénoncé la corruption au sein de la municipalité travailliste de Newcastle, une affaire qui a conduit le maire de la ville en prison et poussé un ministre de l'intérieur de droite à la démission. Peu de révolutionnaires peuvent en dire autant !

Pour le grand public, il était surtout celui qui se battait, de nombreuses années durant, pour la révision de plusieurs procès pour meurtre. Plus d'une victime d'une « erreur judiciaire » doit sa libération en grande partie au travail de fourmi et à l'obstination de Paul.

Chroniqueur hebdomadaire au Daily Mirror pendant quatorze ans à l’époque « noire » de Margaret Thatcher (il réussit même, avec John Pilger, l’exploit de garder son indépendance sous le règne de Robert Maxwell !), il était un journaliste rigoureux doté d’un vrai don pour l’investigation et qui avait des liens exceptionnels avec son public. Il recevait de nombreuses lettres lui demandant d’intervenir pour exposer telle ou telle injustice. Ses attaques contre le gouvernement, les patrons et les autorités policières et militaires ne furent pas censurées, jusqu’au jour où il osa critiquer la direction du journal qui avait engagé un combat contre ses propres employés (Paul était évidemment membre du syndicat national des journalistes). Son article fut refusé, et quand il le fit circuler quand même, il fut licencié. Par la suite, pendant dix ans, il tint une chronique régulière pour The Guardian.

Paul a subi une première maladie grave en 1999, qui le laissa dans le coma pendant cinq mois. Il s’en sortit quasi miraculeusement (Paul – qui était athée comme son héros Shelley - avait sans doute une explication plus matérialiste). Très affaibli, il continuait à écrire et à prendre la parole, et se donnait à cœur joie à ses passions, dont le golf et le club de football très modeste de Plymouth Argyle (promu en 2004 !).

En 2002, il se présenta sous l’étiquette de la Socialist Alliance lors de l’élection du maire de la commune de Hackney, à Londres, et obtint 13 pour cent des voix. En juin 2004, il fut candidat sur la liste de « Respect » aux élections municipales de Londres. Il avait ainsi participé, avant de décéder brutalement, à la renaissance de la gauche radicale qui est une des  caractéristiques du nouveau paysage politique en Grande-Bretagne.

Paul fut un personnage inoubliable et une inspiration pour tous ceux et celles qui ont eu le privilège de l’entendre. Son absence laissera un grand vide lors des prochains rendez-vous militants.

Colin Falconer (LCR Saint-Denis)
 
 
 
 

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