Texte Classique
La révolution permanente déviée

Cet article de Tony Cliff, (1917-2000), fondateur du Socialist Workers Party anglais, est paru pour la première fois en 1963. Il a été traduit en français et édité en brochure par Socialisme International au milieu des années 1980, mais est indisponible dans sa forme complète depuis de nombreuses années. (Une version beaucoup plus courte constitua un chapitre dans Le trotskysme après Trotsky – Editions l’Etincelle.)

La théorie de la révolution permanente déviée est pleinement d’actualité. Les régimes et structures sociales issus de la décolonisation subissent toujours l’oppression de l’impérialisme et de ses institutions (FMI, Banque mondiale…). Analyser la nature de ces régimes est nécessaire pour obtenir une compréhension globale de l’évolution du capitalisme après la guerre froide. Surtout les immenses déceptions occasionnées par les sociétés mises en place après la décolonisation sont devenues un frein important à la prise de conscience révolutionnaire.

Le but de Tony Cliff était de s'opposer à tous ceux qui, au nom de Trotsky, se faisaient des illusions sur le processus de libération nationale dans divers pays du Tiers-monde et qui baptisaient « Etat ouvrier » ou « socialiste » les différents régimes politiques de pays comme la Chine, Cuba, le Vietnam ou l'Egypte. L'article se limite donc à rendre compte des erreurs des ces analyses et ne traite pas des possibilités qu'ont les prolétaires de ces pays de lutter pour la révolution socialiste. Le Socialist Worker Party anglais a publié plusieurs articles qui traitent de ces possibilités, dont en particulier ceux de Nigel Harris. Nous comptons en publier dans des futurs numéros de notre revue.
 

La contribution la plus grande et la plus originale de Trotsky au marxisme fut sa théorie de la Révolution permanente. L’objet de cet article est de reconsidérer, de développer et d’enrichir cette théorie à la lumière des révolutions nationales du siècle dernier. Aussi, la critique de la théorie de Trotsky fait ressortir un ensemble d'idées qui s'en inspire néanmoins largement.

I. TROIS CONCEPTIONS DE LA REVOLUTION
Trotsky développa sa théorie à l'ombre de la révolution de 1905. Pratiquement tous les marxistes de l'époque, de Kautsky à Plekhanov en passant par Lénine, croyaient que seuls les pays industriellement avancés étaient mûrs pour la révolution socialiste. Plus simplement, ils pensaient que les pays réaliseraient le pouvoir des travailleurs en stricte conformité avec l’état d'avancement de leur technologie. Ce n'est qu'après un long processus de développement industriel et une transition par un régime bourgeois parlementaire, que la classe ouvrière serait suffisamment mûre pour envisager la question d'une révolution socialiste.

Tous les sociaux-démocrates russes - des mencheviques aux bolcheviques - postulaient que la Russie abordait une révolution bourgeoise, résultant d'un conflit entre les forces productives du capitalisme d'une part, et de l'autocratie, du land-lordisme et autres survivances du féodalisme d'autre part. Les mencheviques en conclurent que la bourgeoisie mènerait nécessairement la révolution et garderait, entre ses propres mains, le pouvoir. Ils pensaient que les sociaux-démocrates soutiendraient la bourgeoisie libérale dans la révolution, en même temps qu'ils défendraient les intérêts spécifiques des travailleurs dans un système capitaliste, en luttant pour la journée de huit heures et autres réformes du même genre (1).

De façon similaire, le journal menchevique Iskra écrivait à l'époque : « Quand nous regardons l'arène du combat en Russie, que voyons-nous ? Seulement deux pouvoirs : l'autocratie tsariste et la bourgeoisie libérale, cette dernière est organisée et dispose d'un poids spécifique énorme. Les classes laborieuses sont divisées et impuissantes; nous n'existons pas en tant que force indépendante et, par conséquent, notre tâche est de soutenir la seconde force, la bourgeoisie libérale ; nous devons l'encourager et en aucun cas l'effrayer en avançant les revendications indépendantes du prolétariat. » (cité par G. Zinoviev, Istoriia Rossiiskoi Kommunistichicheskoii Partii (Bolshevikov), Moscou. Leningrad. 1923, p.158)

Lénine et les bolcheviques s'accordaient à penser que la révolution serait bourgeoise de caractère et que ses buts ne dépasseraient pas les limites d'une révolution bourgeoise. « La révolution démocratique ne dépassera pas le cercle des relations socio-économiques bourgeoises » écrivait Lénine (2), cette révolution démocratique en Russie n'affaiblira pas mais renforcera la domination de la bourgeoisie » (3). Il reviendra sur ce thème de nombreuses fois.

Ce n’est qu'après la révolution de février 1917 que Lénine abandonna cette conception. En septembre 1914 par exemple, il  écrivait encore que la révolution russe devait se limiter a trois tâches fondamentales : « L'établissement d'une République démocratique (dans laquelle l’égalité des droits et l'entière liberté d'autodétermination seraient garanties a toutes les nationalités), la confiscation des biens des grands propriétaires fonciers et l'application de la journée de huit heures. » (4)

Lénine différait fondamentalement des mencheviques dans son insistance sur l'indépendance du mouvement ouvrier vis-à-vis de la bourgeoisie libérale et sur la nécessité de conduire, contre la résistance de celle-ci, la révolution bourgeoise à la victoire. A la place de l'alliance de la classe ouvrière et de la bourgeoisie libérale - proposée par les mencheviques - Lénine appelait à une alliance des travailleurs et des paysans. Les mencheviques s’attendaient à un gouvernement composé de libéraux-bourgeois à l'issue de la révolution. Lénine, lui, envisageait une coalition comprenant le parti des travailleurs et un parti des paysans, « une dictature démocratique des ouvriers et des paysans », dans laquelle le parti paysan détiendrait la majorité. La « dictature démocratique » établirait une république, exproprierait les grands propriétaires fonciers et soutiendrait l'introduction de la journée de huit heures.

Par la suite, les paysans cesseraient d'être révolutionnaires, soutiendraient la propriété privée et le statu quo social et s'uniraient à la bourgeoisie. Le prolétariat industriel, allié au prolétariat et au semi-prolétariat des villages, deviendrait alors l'opposition révolutionnaire et la phase temporaire de « dictature démocratique » ouvrirait la voie à un gouvernement bourgeois conservateur dans le cadre d'une république bourgeoise.

Trotsky était aussi convaincu que Lénine que la bourgeoisie libérale ne réaliserait de façon conséquente aucune tâche révolutionnaire, et que la révolution agraire, élément fondamental de la révolution bourgeoise, ne pourrait être menée à terme que par une alliance entre la classe ouvrière et les paysans. Mais il était en désaccord avec Lénine au sujet d'un parti paysan indépendant, arguant que les paysans étaient trop profondément divisés entre riches et pauvres pour être en mesure de former à eux seuls un parti uni et indépendant.

Si dans toutes les révolutions depuis la Réforme allemande les paysans avaient soutenu une fraction ou une autre de la bourgeoisie par contre, en Russie, la force de la classe ouvrière et le conservatisme de la bourgeoisie forceraient les paysans à soutenir le prolétariat révolutionnaire. La révolution elle-même ne se limiterait pas à exécuter les tâches de la démocratie bourgeoise, mais procéderait immédiatement à la réalisation de mesures socialistes prolétariennes :

« Le prolétariat grandit et se renforce en même temps que le capitalisme croît. Dans ce sens, le développement capitaliste signifie le développement vers la dictature du prolétariat. Mais le jour et l'heure auxquels le pouvoir passe aux mains du prolétariat dépendent directement, non de l’état des forces productives, mais des conditions de la lutte des classes, de la situation internationale et, enfin, d'une série de facteurs subjectifs : tradition, initiative, préparation à la lutte,etc. »(5)

« Dans un pays économiquement arriéré, le prolétariat peut arriver au pouvoir plus rapidement que dans les pays économiquement avancés. En 1871, le prolétariat a pris consciemment entre ses mains la direction des affaires sociales du Paris petit-bourgeois, en vérité pour deux mois seulement, mais il ne pu le prendre, même pour une heure, le pouvoir dans les solides centres capitalistes d'Angleterre et des Etats-Unis. L'idée d'une sorte de dépendance automatique de la dictature prolétarienne à l'égard des capacités techniques et des ressources d'un pays est un préjugé issu d'un matérialisme « économique » simplifié à l’extrême. Cette conception n'a rien de commun avec le marxisme. La révolution russe, à notre avis, crée des conditions telles que le pouvoir peut passer au prolétariat (dans le cas d’une révolution victorieuse, c’est une nécessité) avant même que la politique du libéralisme bourgeois n'acquière la possibilité de développer complètement sa capacité à gérer l'Etat. » (6)

Un autre élément important de la théorie est le caractère international de la future révolution russe. Elle débuterait à l'échelle nationale mais ne pourrait s’accomplir complètement que par la victoire de la révolution dans les pays les plus développés.

« Jusqu'où peut aller, dans les conditions économiques de la Russie, la politique socialiste de la classe ouvrière ? Une seule chose peut être dite avec certitude : elle rencontrera des obstacles politiques bien avant d'être éprouvée par l'arriération économique du pays. Sans soutien direct étatique du prolétariat européen, la classe ouvrière de Russie ne peut se maintenir au pouvoir et convertir son pouvoir temporaire en une dictature socialiste prolongée. » (7)

Les éléments de base de la théorie de Trotsky peuvent être résumés en six points:

1. Une bourgeoisie qui arrive tardivement sur la scène du capitalisme est fondamentalement différente de ses ancêtres d'un siècle ou deux auparavant. Elle est incapable de fournir une solution consistante, démocratique et révolutionnaire aux problèmes posés par le féodalisme et l'oppression impérialiste. Elle est incapable de mener à bien la destruction totale du féodalisme, la réalisation d'une réelle indépendance nationale et d'une véritable démocratie politique. Elle a cessé d'être révolutionnaire, que ce soit dans les pays avancés ou dans les pays arriérés. Elle est devenue une force absolument conservatrice.

2. Le rôle révolutionnaire décisif revient au prolétariat, même dans le cas où ce1ui-ci est jeune ou numériquement peu important.

3. Incapable d'action indépendante, la paysannerie suivra les villes et, étant donnés les deux premiers points, elle doit suivre la direction du prolétariat industriel.

4. Une solution à la question agraire et à la question nationale, et la rupture des obstacles sociaux et impériaux empêchant des progrès économiques rapides, imposeront de transgresser les limites de la propriété privée bourgeoise : « La révolution démocratique se transforme immédiatement en une révolution socialiste et, par 1à, devient une révolution permanente. » (8)

5. L'achèvement de la révolution socialiste « à l'intérieur des limites nationales est impossible... Ainsi, la révolution socialiste devient permanente dans un sens nouveau et plus large; elle ne s'achève que par la victoire finale de la nouvelle société sur la planète tout entière. (9) C'est une conception réactionnaire et étroite que de vouloir réaliser le "socialisme dans un seul pays ". »

6. Par conséquent, la révolution dans les pays arriérés mènera à des convulsions révolutionnaires dans les pays avancés.
La révolution de 1917 prouve que toutes les suppositions de Trotsky étaient exactes. La bourgeoisie était contre-révolutionnaire, le prolétariat constituait la classe révolutionnaire par excellence, les paysans suivirent la classe ouvrière, la révolution anti-féodale démocratique devint immédiatement une révolution socialiste, la révolution socialiste engendra des convulsions révolutionnaires ailleurs (Allemagne, Autriche, Hongrie, etc.) et finalement, hélas, l’isolement de la révolution socialiste en Russie conduisit cette dernière à sa dégénérescence et à sa chute.1

Une autre confirmation classique de la théorie de Trotsky fut la révolution chinoise de 1925-1927, Malheureusement, la confirmation fut, d'une façon encore plus nette même qu'en Russie, une démonstration négative. Bien que les points 1, 2, 3, et 4 aient été confirmés, la trahison stalinienne permit que la révolution ne se termine pas en une victoire du prolétariat mais en sa défaite.

Résultat: les paysans furent également vaincus, non seulement la révolution socialiste ne fut pas réalisée, mais la révolution démocratique et la révolution agraire non plus, de même que l’indépendance vis-à-vis de l’impérialisme. Ainsi les points 5 et 6 n'eurent pas la chance d'être vérifiés empiriquement.

Mais dans la période d’après-guerre, deux événements d'importance mondiale, l'ascension de Mao au pouvoir en Chine, et celle de Castro à Cuba, semblaient remettre en cause pratiquement toutes les suppositions de la théorie.

II. L'ACCESSION DE MAO ZEDONG AU POUVOIR
La classe ouvrière industrielle n'a pas joué le moindre rôle dans la victoire de Mao. La composition sociale elle-même du Parti communiste chinois était entièrement non ouvrière. L'arrivée de Mao à la tête du parti coïncida avec sa transformation. Au départ du processus, l'organisation faisait partie de la classe ouvrière. Vers la fin de 1926 au moins 66% de ses membres étaient des travailleurs, 22% étaient des intellectuels et seulement 5% des paysans. (10) En novembre 1928 (après la défaite tragique de la révolution chinoise de 1925-27, NDT), le pourcentage d'ouvriers avait chuté de plus des 4/5, et un rapport officiel reconnaissait que le parti « n'avait pas un seul noyau sain parmi les ouvriers industriels ». (11) Les ouvriers formaient seulement 10% des effectifs en 1928, 3% en 1929, 2,5% en mars 1930, 1,6% en septembre de la même année, et pratiquement plus rien à la fin de l'année.(12) A partir de là et jusqu'à la prise du pouvoir par Mao le parti n'avait plus d'ouvriers industriels dans ses rangs.

Pendant un certain nombre d'années, le Parti se limita à des mouvements d’insurrection paysanne au fin fond des provinces de la Chine centrale, où il établit une République Soviétique Chinoise. Plus tard, après une défaite militaire dans les provinces centrales en 1934, il se déplaça dans le nord du Shensi, au nord-ouest du pays. Dans ces régions, il n'y avait aucune classe ouvrière significative. Un journal du Comintern les décrivait comme « les régions les plus arriérées socialement et économiquement de tout le pays...» (13).

Chu Teh constata également : « Les régions sous le contrôle des Communistes sont les plus arriérées de tout le pays... » (14). Pas une vi1le d'une réelle importance ne passa sous le contrôle de la République populaire de Chine.
Les ouvriers avaient si peu d’importance dans la stratégie du Parti communiste chinois pendant la montée de Mao vers le pouvoir que le parti ne jugea pas utile de convoquer le moindre congrès national des syndicats pendant les 19 ans suivant celui de 1929. I1 ne se soucia pas davantage d'obtenir le soutien des travailleurs, comme en témoigne sa déclaration selon laquelle il n'avait l'intention de maintenir aucune des organisations du parti dans les régions contrôlées par le Kuomintang (mouvement de libération nationale, dirigé par Tchang Kai-chek, représentant les intérêts de la bourgeoisie chinoise, NDT) pendant les années cruciales 1937-45. (15)

Lorsqu'en décembre 1937 le gouvernement Kuomintang décréta la peine de mort pour les travailleurs qui se mettaient en grève ou qui appelaient à la grève alors que la guerre était en cours, un porte-parole du PC déclara dans une interview que le parti était « totalement satisfait » de la manière dont le gouvernement conduisait la guerre. (16) Même après le déclenchement de la guerre civile entre le PC et le Kuomintang, il n'existait pratiquement aucune organisation du parti dans les zones du Kuomintang - qui comprenaient les centres industriels du pays.

La conquête des villes par Mao révéla, plus que toute autre chose, le divorce complet entre le PC et la classe ouvrière industrielle. Les dirigeants communistes s'efforcèrent d'éviter les soulèvements ouvriers dans les villes à la veille de leur conquête. Avant la chute de Tientsin et de Pékin, par exemple, le général Lin Piao, commandant du front, publia une proclamation demandant aux populations « de maintenir l'ordre et de poursuivre leurs occupations courantes. Les fonctionnaires du Kuomintang ou le personnel de la police ou ceux de la province, de la ville, du pays ou de tous les niveaux des institutions gouvernementales, district, ville, village ou personnel de la Pao Chia sont invités à rester à leur poste. » (17)

Au moment de la traversée du fleuve Yang-Tsé, avant que les grandes villes du centre et du sud de la Chine (Shanghai, Hankow, Canton) ne tombent entre leurs mains, Mao et Chu Teh publièrent une proclamation similaire précisant les autres:
« Il est attendu que les ouvriers et employés de toutes professions continuent de travailler et que le travail se déroule normalement (...). Les fonctionnaires du Kuomintang central, provincial, municipal, des diverses unités des districts, des Yuans législatifs et de contrô1e, les membres des conseils politiques du peuple, les personnels de police et les dirigeants des organisations ‘Pao Chia’ devront rester à leur poste, obéir aux ordres de l'Armée de Libération du peuple et au gouvernement du peuple » (18).

La classe ouvrière s'inclina et resta inerte. Le 22 avril 1949, deux jours avant que l’Armée de Libération Populaire ne l'occupât, un rapport de Nankin décrivit la situation de la façon suivante:
« Le peuple de Nankin ne montre aucun signe d'excitation. On a vu des foules curieuses se rassembler au mur de la rivière et regarder le duel au fusil qui se déroulait de l'autre rive. Les affaires se font comme à l’accoutumée. Quelques boutiques sont fermées mais ceci n'est dû qu'au manque d'acheteurs ... Les cinémas projettent leurs films devant des salles combles... » (19).
Un mois plus tard, un correspondant du New York Times écrivit de Shanghai:

« Les troupes rouges ont commencé à placarder des affiches en chinois recommandant au peuple  de rester calme et l’assurant qu'il n’y avait rien à craindre. » (20)

A Canton : « Après leur entrée, les communistes prirent contact avec le commissariat de police et ordonnèrent aux officiers et à leurs hommes de rester en poste afin de maintenir l'ordre. » (21)

III. LA REVOLUTION DE CASTRO
L'accession de Fidel Castro au pouvoir représente un cas où ni la classe ouvrière, ni la paysannerie n’ont joué de rôle important: ce sont les intellectuels de la classe moyenne qui occupèrent l'entière arène de la lutte. Le livre de C. Wright Mills, Ecoute-moi,Yankee, un monologue plus ou moins authentique des dirigeants cubains, traite d'abord de ce que la révolution n'est pas :

« La révolution en elle-même n’est pas une lutte (...) entre travailleurs salariés et capitalistes (...) Notre révolution n'est pas une révolution faite par les syndicats, les salariés des villes ou leurs partis (...) Les salariés des villes ne possèdent aucune conscience révolutionnaire, leurs syndicats sont simplement comme vos syndicats nord-américains: à la recherche de davantage d'argent et de meilleures conditions de travail. C'est tout ce qui les fait bouger. Et certains sont même plus corrompus que quelques uns des vôtres. » (22) (23)

Paul Baran, partisan inconditionnel de Castro, s'exprime, à la suite de discussions avec les dirigeants cubains, sur le rôle minime du prolétariat industriel dans la révolution:

« Il semblerait que la partie employée de la classe ouvrière soit restée dans son ensemble passive tout au long de la période révolutionnaire. Formant la couche ‘aristocratique’ du prolétariat cubain, ces travailleurs étaient intéressés par les profits des monopoles - étrangers et autochtones, se trouvaient bien payés par les standards latino-américains et jouissaient d'un niveau de vie considérablement plus élevé que celui de la masse de la population. Le puissant mouvement syndical était dominé par le syndicalisme affairiste nord-américain, gangrené par le racket et le gangstérisme. » (24)

L'indifférence du prolétariat se révéla lors de l'échec total de l'appel à la grève générale lancé par Castro le 9 avril 1958, c'est-à-dire quelques seize mois après le début du soulèvement et huit mois avant la chute de Batista. Les travailleurs étaient apathiques et les communistes sabotèrent l'appel (ce n'est que par la suite qu'ils prirent le train en marche) (25).

Le rô1e de la paysannerie dans l'ascension de Castro au pouvoir a été commenté de façon plus positive. Wright Mills rapporte que pendant l'insurrection: « Les paysans ont joué le rôle le plus important. Avec les jeunes intellectuels, ils formèrent l'armée rebelle qui vainquit par l'insurrection. Les campesinos et les intellectuels constituaient les éléments décisifs. Les soldats rebelles étaient des paysans dirigés par de jeunes intellectuels... » (26)

Qui étaient ces paysans ? « En réalité une sorte de salariat agricole, la plupart de l'année sans emploi » (27). Dans la même veine, Baran rapporte:

« La classe qui a fait la révolution est celle des campesinos ruraux » (28). Et ces derniers étaient des salariés agricoles, pas des petits propriétaires. « N’ayant jamais été peuplée par une classe petite - bourgeoise de petits paysans propriétaires, la campagne cubaine ne devint jamais un sol générateur de l’idéologie bourgeoise. » (29)
Cette description est cependant démentie par deux faits : les paysans furent peu nombreux à s’engager dans l’armée de Castro (aussi tard qu’en avril 1958, le nombre total d’hommes armés dirigés par Castro est d’environ 180, et à l’époque de la chute de Batista ils sont seulement 803). Les cadres des troupes de Castro étaient des intellectuels. Les paysans qui en firent réellement partie n’étaient pas des ouvriers agricoles, aux aspirations collectivistes, comme le notent Mills et Baran. (30) Voici un témoignage du « Che » Guevara sur les paysans qui ont rejoint Castro dans la Sierra Maestra:

« Les soldats qui formaient notre première armée de guérilla rurale venaient de cette couche de la classe paysanne qui montre avec agressivité son amour pour la possession de la terre, qui illustre le plus parfaitement l’esprit appelé petit-bourgeois. » (31)
Le mouvement de Castro était petit-bourgeois. Les 82 hommes qui envahirent Cuba sous les ordres de Castro en 1956, en provenance du Mexique, et les 12 qui survécurent et combattirent dans la Sierra Maestra venaient tous de cette classe.

« Les pertes les plus lourdes furent enregistrées, pour une grande part, par le mouvement urbain de résistance, qui créa les conditions politiques et psychologiques qui dévorèrent les forces combattantes de Batista. » (32)

D’une manière caractéristique, Che Guevara soulève le problème de la faiblesse et des défauts de la classe ouvrière industrielle comme élément central de toutes les révolutions socialistes futures:

« Les campesinos, disposant d’une armée formée par eux, combattant pour leurs intérêts majeurs et premièrement pour une juste distribution de la terre, viendront de la campagne pour prendre les villes. Cette armée créée dans les campagnes, où les conditions subjectives ont mûri pour la prise du pouvoir, procède de l’extérieur pour conquérir les villes. » (33)
Le développement industriel est décrit comme un obstacle à la révolution socialiste:

« Il est plus difficile de préparer les troupes de guérilla dans ces pays qui ont réalisé une concentration de population dans les grands centres et possèdent une industrie légère et moyenne plus développée - même si celle-ci ne constitue pas une industrialisation effective. L’influence idéologique des villes entrave la lutte de guérilla (34) (…) même dans des pays où la prédominance urbaine est importante, le foyer politique central de la lutte peut se développer dans les campagnes. » (35)

Concédant quelques mots sur le rôle du prolétariat industriel, le Che dit que les paysans guérilleros devront accepter « la base idéologique de la classe ouvrière - le marxisme », oubliant qu’au coeur même du marxisme est le fait que la révolution socialiste est l’oeuvre de la classe ouvrière en tant que telle, la réalisation d’un prolétariat devenant le sujet et non plus l’objet de l’histoire.

Dès le départ, le programme de Castro n’allait pas au delà de la perspective de larges réformes acceptables aux classes moyennes. Dans un article du magazine Coronet de février 1958, Castro déclarait qu’il n’avait aucune intention d’exproprier ni de nationaliser les investissements étrangers:

« Je suis personnellement arrivé à la conclusion que la nationalisation est, au mieux, un instrument incommode. Il ne semble pas qu’elle rende l’Etat plus fort, alors qu’elle affaiblit l’entreprise privée. Plus important même, toute tentative de nationalisation générale entraverait de façon évidente l’accomplissement de l’élément principal de notre plate-forme économique : l’industrialisation la plus rapide possible. Dans ce but, les investissements étrangers seront toujours les bienvenus et en sécurité dans ce pays. » (36)

En mai 1958, il assure son biographe Dubois:

« Jamais le Mouvement du 26 juillet n’a parlé de socialisation ou de nationalisation des industries. Voilà une crainte stupide envers notre révolution. Nous avons proclamé, dès le premier jour, que nous combattions pour le renforcement de la Constitution de 1940, dont les clauses établissent les garanties, les droits et les obligations pour tous ceux qui participent à la production. Sont compris les droits de la libre entreprise et du capital investi comme de nombreux droits économiques, civiques et politiques. »

Aussi tard que le 2 mai 1959, Castro déclarait devant le Conseil économique de l’Organisation des Etats américains, à Buenos Aires:

« Nous ne sommes pas opposés à l’investissement privé (...) Nous croyons à l’utilité, à l’expérience et à l’enthousiasme des investisseurs privés (...) Les compagnies détentrices d’investissements internationaux auront les mêmes garanties et droits que les firmes nationales. » (37)

L’impuissance des classes sociales en présence, travailleurs et capitalistes, paysans et prolétaires, la faiblesse historique inhérente de la classe moyenne et l’omnipotence de la nouvelle élite castriste, dont les membres n’étaient liés par aucun ensemble d’intérêts cohérents et articulés, expliquent la facilité avec laquelle le programme modéré de Castro des années 1953-1958, basé sur l’entreprise privée, fut abandonné et remplacé par un programme radical de propriété étatique et de planification.

Ce fut seulement le 16 avril 1961 que Castro annonça que la révolution avait été socialiste. Selon les termes mêmes du Président de la République Osvaldo Dorticos Torrado, le peuple, « un beau Jour découvrit ou confirma que ce qu’il avait applaudi et qui lui était bénéfique était une révolution socialiste. » Un exemple parfait de manipulation bonapartiste du peuple en tant qu’objet historique et non comme sujet conscient.

IV. CE QUI S’EST REVELE ERRONE DANS LA THEORIE
Tandis que la nature peureuse et conservatrice d’une bourgeoisie tardivement arrivée (premier point de la thèse de Trotsky) est une loi absolue, le caractère révolutionnaire de la jeune classe ouvrière n’est ni absolu, ni inévitable. Les raisons n’en sont pas difficiles à apprécier. L’idéologie dominante dans la société dont la classe ouvrière fait partie est celle de la classe dominante.

Dans bien des cas, l’existence d’une majorité flottante et amorphe de nouveaux travailleurs gardant des liens et attaches avec leur campagne natale engendre des difficultés pour les organisations prolétariennes autonomes; le manque d’expérience et analphabétisme s’ajoutent à leurs faiblesses. Ceci crée une autre faiblesse : la dépendance à des personnes extérieures à la classe ouvrière pour les tâches de direction. Les syndicats dans les pays arriérés sont presque toujours dirigés par des « outsiders ».

Ainsi, à propos de l’Inde:

« Pratiquement tous les syndicats indiens sont menés par des personnes qui n’ont aucun passé dans l’industrie, autrement dit des “outsiders” (…) Beaucoup d’outsiders sont liés à plusieurs syndicats. Un dirigeant national d’envergure faisait remarquer qu’il était président de 30 syndicats environ, mais il ajoutait qu’évidemment il ne pouvait en rien contribuer au travail de ceux-ci. » (5)

La faiblesse et la dépendance vis-à-vis des outsiders mènent au culte de la personnalité:
« Beaucoup de syndicats en sont encore à tourner autour de personnalités. Une forte personnalité domine le syndicat. Ce dirigeant détermine entièrement la politique et l’action du syndicat. Le syndicat devient connu comme “son” syndicat. Les travailleurs attendent qu’il résolve toutes leurs difficultés et fasse aboutir toutes leurs revendications. Ils se reposent sur lui - leur défenseur, leur champion - et sont prêts à le suivre où qu’il les conduise. Le culte du héros entre pour une large part dans cette attitude. Il permet aux travailleurs d’obtenir satisfaction pour certaines de leurs revendications mais est de bien peu d’aide dans le développement d’organisations démocratiques capables de se suffire à elles-mêmes. »

« Ces dernières ne pourront jamais apparaître si les travailleurs n’apprennent pas à se défendre eux-mêmes et attendent d’une façon pathétique que d’éminentes personnalités résolvent è leur place tous leurs problèmes. » (46)
Une autre faiblesse du mouvement ouvrier dans plusieurs pays arriérés est sa dépendance vis-à-vis de l’Etat :

« L’Etat a déjà pris sous sa responsabilité des tâches qui, dans une société libre, reviennent normalement aux syndicats. Dans l’état actuel des choses, l’Etat — et non les conventions collectives entre employeurs et employés — joue un rôle prépondérant dans la détermination des salaires et autres conditions de travail. Ceci était inévitable, dans une certaine mesure, compte tenu des conditions de l’économie et de la faiblesse des travailleurs et de leurs syndicats. » (47)
En Afrique occidentale anciennement française:

« Les efforts syndicaux dirigés directement contre les employeurs ont rarement apporté de réelles augmentations de salaire aux travailleurs africains. C’est la combinaison d’une législation sociale et de l’influence politique du mouvement ouvrier qui a contribué à la plupart des augmentations de salaire acquises ces dernières années. » (48)

Et en Amérique latine:
« Les représentants des syndicats cherchent à obtenir satisfaction de leurs revendications par l’intervention et l’autorité du gouvernement. » (49)

La subordination à la politique gouvernementale est la rançon à payer de la dépendance vis-à-vis de l’Etat : le refus de toute opposition aux dirigeants politiques et une limitation de l’activité syndicale à d’étroites revendications économiques ou, pour utiliser l’expression de Lénine, une politique « trade-unioniste ».

Cela a pour conséquence l’absence des syndicats dans la lutte des travailleurs agricoles. La différence entre le niveau de vie des villes et celui des campagnes est en général très fort dans les pays arriérés, bien plus que dans les pays avancés. Dans de telles conditions, et en raison du chômage et du sous-emploi des masses rurales, la conquête de salaires et de conditions de travail acceptables dans l’industrie dépend en grande partie du maintien de la fermeture des entreprises industrielles aux travailleurs non syndiqués, c’est à dire du monopole d’embauche pour les syndicats.

Ceci ne peut guère être réalisé sans le soutien de l’Etat, par l’alliance étroite entre les syndicats et le gouvernement, au détriment des travailleurs ruraux. Telle était la situation de l’Argentine de Peron, du Brésil de Varga et du Cuba de Batista. Le résultat était un mouvement ouvrier conservateur, étroit et dépourvu d’idéalisme.

Le dernier, mais en aucun cas le moindre, des facteurs qui déterminent si la classe ouvrière des pays arriérés est ou n’est pas réellement révolutionnaire est subjectif : c’est l’activité des partis, et particulièrement celle des partis communistes qui influencent cette classe. Nous avons déjà produit beaucoup d’analyses concernant le rôle contre-révolutionnaire du stalinisme dans les pays arriérés, il n’est pas nécessaire d’y revenir.

Pour résumer jusqu’à présent, l’expérience a révélé à la fois la prégnance des idées révolutionnaires chez les travailleurs des nouvelles nations et les faiblesses fatales de ceux-ci. Il n’existe pas de rapport mécanique entre arriération économique et militantisme politique.

Une fois que la nature constamment révolutionnaire de la classe ouvrière, pilier central de la théorie de Trotsky, devient suspecte, la structure entière s’effondre. Le troisième point n’est pas réalisé car les paysans ne peuvent suivre une classe ouvrière qui n’est pas révolutionnaire; et tous les autres éléments se suivent logiquement. Mais cela ne signifie pas que rien ne se passe. Un enchaînement de circonstances nationales et internationales rend impératif pour les forces productives de briser les liens du féodalisme et de l’impérialisme. Les rébellions paysannes gagnent en profondeur et en ampleur, et peuvent devenir des racines pour les rébellions nationales contre la ruine économique provoquée par l’impérialisme et pour des niveaux de vie plus élevés.

Trois autres facteurs y ont également contribué:

1. L’affaiblissement de l’impérialisme mondial résultant des contradictions croissantes entre puissances, et la paralysie affectant leurs interventions réciproques, provoquée par l’existence de la bombe H.

2. L’importance croissante de l’Etat dans les pays arriérés. C’est une des ironies de l’histoire que lorsque la société affronte une tâche historique et que la classe qui l’exécute traditionnellement est absente, d’autres groupes sociaux, souvent organisés à l’intérieur du pouvoir d’Etat, la réalise. Le pouvoir d’Etat, dans de telles conditions, joue un rôle très important. Il ne reflète pas seulement, ou principalement, la base économique nationale sur laquelle il s’élève, mais le caractère supranational de l’économie mondiale.

3. L’importance croissante de l’intelligentsia dans la direction et l’unification de la nation, et par dessus tout dans la manipulation des masses. Ce dernier point nécessite une attention particulière.

V. L’INTELLIGENTSIA
L’importance de l’intelligentsia dans le mouvement révolutionnaire est proportionnelle à l’arriération générale économique, sociale et culturelle des masses dont elle est issue et s’est élevée. Le mouvement populiste russe en est la meilleure illustration : il insista sur la nécessité de révolutionner les éléments les plus arriérés de la société, les paysans ; il fut également le groupe qui accorda la plus grande prime à l’intelligentsia, détentrice de la « pensée critique ».

Bien que tous les mouvements révolutionnaires en Russie aient été composés d’intellectuels, de populistes soutenant la cause des paysans, et de marxistes soutenant la cause des ouvriers, il y avait entre eux une différence fondamentale de conception des relations entre « dirigeants » et « masses».

Le mouvement ouvrier, au moins pendant les périodes de lutte, était organisé. De ce fait, les intellectuels étaient responsables devant le collectif des travailleurs et, en dépit de leur penchant naturel à s’éloigner des masses et à s’élever au-dessus d’elles, ils étaient contrôlés par le collectif. Le milieu des intellectuels populistes était moins restreint et par conséquent ceux-ci montraient des tendances plus ouvertes et bien plus extrêmes à l’élitisme, à l’arbitraire ainsi qu’aux vacillations et aux divisions. Comme le disait Lénine à l’époque:

« Personne n’essaiera de nier que c’est précisément son individualisme et son incapacité è la discipline et à l’organisation qui distinguent en général l’intelligentsia en tant que couche particulière de la société capitaliste moderne. » (39)
L’intelligentsia révolutionnaire s’est révélée être un acteur plus uni dans les nations modernes que dans la Russie tsariste. Tout à fait logiquement, la propriété bourgeoise est en faillite et l’impérialisme exécré, le capitalisme d’Etat confère ainsi à l’intelligentsia une nouvelle cohésion par l’affaiblissement de l’impérialisme, l’importance croissante de la planification étatique, avec pour modèle la Russie et le travail organisé et discipliné des partis communistes. En tant que seule section non spécialisée de la société, l’intelligentsia est la source apparente d’une « élite révolutionnaire professionnelle » qui semble représenter les intérêts de la « nation » dans son ensemble, contre les intérêts antagonistes des classes et de leurs sections.

De plus, c’est la couche de la société la plus imbue de culture nationale, à la différence des paysans et des ouvriers qui ne disposent ni de loisirs, ni de l’éducation nécessaires. L’intelligentsia est également sensible au retard économique de son pays. Sa participation au monde scientifique et technique du 20ème siècle lui fait cruellement prendre conscience de l’arriération de son propre pays. Ce sentiment est aggravé par le « chômage intellectuel » endémique dans ces pays. Etant donné l’arriération économique générale, le seul espoir pour la plupart des étudiants est un emploi de fonctionnaire ; mais il n’y en a pas suffisamment, loin s’en faut, pour satisfaire la demande. (40)

La vie spirituelle des intellectuels traverse également une crise. Dans un ancien ordre en décomposition, quand le modèle traditionnel se désintègre, ils se sentent en danger, déracinés, dépossédés de valeurs solides. La dissolution d’une culture donne naissance à une puissante impulsion vers une nouvelle intégration qui doit être totale et dynamique pour remplir le vide social et spirituel, et doit combiner ferveur religieuse avec nationalisme militant.

Avant que leurs pays n’acquièrent l’indépendance politique, les intellectuels se trouvaient soumis à une double pression — privilégiés par rapport à la majorité de leur peuple, ils étaient cependant subordonnés aux gouvernants européens. Ceci explique les hésitations et les vacillations si caractéristiques de leur rôle dans les mouvements nationaux. Depuis, l’évolution a introduit de nouveaux éléments dans leur attitude : sentiment de culpabilité, de dette vis-à-vis des masses « profondes » et, en même temps, un sentiment d’éloignement et de supériorité. Ils cherchent à appartenir à ces masses sans pour autant s’y assimiler, sans cesser d’être à part et au-dessus d’elles.

Les intellectuels sont à la recherche d’un mouvement dynamique qui unifierait toute la nation et lui ouvrirait de nouveaux horizons et qui, en même temps, lui donnerait le pouvoir.

Ce sont des apôtres de l’efficacité, y compris de l’efficacité en matière d’organisation sociale. Ils espèrent des réformes par en haut et aimeraient plus que tout offrir sur un plateau d’argent le nouveau monde à un peuple reconnaissant, plutôt que de voir la lutte d’émancipation d’un peuple conscient et auto-organisé. Ils tiennent beaucoup aux mesures destinées à tirer leur nation de la stagnation, mais se préoccupent bien peu de la démocratie, ils incarnent la volonté d’industrialisation pour l’accumulation du capital, pour la résurrection nationale. Leur pouvoir est en relation directe avec l’affaiblissement et la nullité politique des autres classes

Tout ceci fait que le capitalisme d’Etat totalitaire est un but très séduisant pour les intellectuels. En réalité, ce sont les principaux porte-drapeaux du communisme dans les nations montantes : « Le communisme a reçu un accueil des plus favorables en Amérique Latine parmi les étudiants et les classes moyennes », écrit un spécialiste (41). En Inde, au Congrès du Parti communiste à Amritsar en 1958 « environ 67% des délégués venaient de classes autres que celle du prolétariat et des paysans (classe moyenne, propriétaires fonciers et petits commerçants) ; 72% possédaient une éducation secondaire. » (42) En 1943, 16% de tous les membres du Parti étaient des permanents. (43)

VI. LA REVOLUTION PERMANENTE DEVIEE
Les facteurs qui, selon la théorie de Trotsky, devraient conduire à une révolution ouvrière, socialiste, peuvent, en l’absence du sujet révolutionnaire, le prolétariat, mener à son opposé, au capitalisme d’Etat. Distinguant ce qui a une validité universelle dans la théorie de ce qui est au contraire contingent (l’activité subjective du prolétariat), on peut arriver à une variante qui, faute de mieux, peut être appelée « la révolution permanente déviée en capitalisme d’Etat. »

De la même façon que les révolutions de 1905 et de 1917 en Russie et que celles de 1925 et 1927 en Chine étaient des démonstrations classiques de la théorie de Trotsky, l’ascension de Mao et de Castro au pouvoir sont des démonstrations classiques, les plus pures et les plus extrêmes de révolution permanente déviée. D’autres révolutions coloniales - Ghana, Inde, Egypte, Indonésie, Algérie, etc... — sont des écarts par rapport à la norme. Dans ces pays, le désengagement politique et militaire de l’impérialisme, le soutien financier accordé par les classes dirigeantes locales — comprenant assez souvent des sections fondamentales de la bourgeoisie — et la politique de mise en laisse par Moscou des partis communistes locaux ont empêché la formation d’un capitalisme d’Etat pur, solidement contrôlé par une nouvelle bureaucratie stalinienne. Mais, bien que l’Inde de Nehru, le Ghana de Nkrumah ou l’Algérie de Ben Bella s’écartent plus ou moins de la norme de la révolution permanente déviée, ces pays peuvent être mieux compris si on les aborde du point de vue de la norme et si on les compare avec elle.

VII. CONCLUSIONS
Pour le mouvement ouvrier international, quelques conclusions stratégiques découlent de la notion de « révolution permanente déviée » sous sa forme pure ou abâtardie.

D’abord pour les travailleurs des nouvelles nations : n’ayant pas réussi à réaliser la révolution permanente, à mettre la révolution démocratique sur les rails socialistes, à combiner les luttes nationales avec les luttes sociales, ils devront dorénavant combattre leur propre classe dirigeante (Nehru ne montra pas moins d’âpreté que le tsar lorsqu’il incarcéra les ouvriers grévistes).

Néanmoins, les ouvriers seront de plus en plus mûrs pour la révolution socialiste. Sous les nouveaux régimes, ils croissent en nombre et, par conséquent, à plus long terme, en cohésion et en poids social spécifique.

Pour les socialistes révolutionnaires des pays avancés, ces changements de stratégie signifient que, tout en continuant à manifester une opposition inconditionnelle à toute oppression coloniale, ils doivent cesser de discuter de l’identité nationale des classes dirigeantes futures d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine, mais plutôt étudier les conflits de classe et les structures sociales futures de ces continents.

Le slogan « classe contre classe » deviendra de plus en plus une réalité. Le thème central de la théorie de Trotsky demeure plus valable que jamais: le prolétariat doit poursuivre sa lutte révolutionnaire jusqu’au triomphe dans le monde entier. Sans la réalisation de cet objectif, il ne pourra obtenir son émancipation .

NOTES
1. Le porte-parole des Mencheviques, Martinov, écrivait à la veille de la révolution de 1905:
« La révolution future sera une révolution de la bourgeoisie et cela signifie qu’elle confirmera seulement — d’une façon plus ou moins importante - le rôle de toute ou d’une partie de la classe bourgeoise. Si cela est vrai, il est clair que la révolution future ne pourra en aucune façon revêtir des formes politiques allant à l’encontre de la volonté de toute la bourgeoisie, car cette dernière est le maître de demain. Dans ce cas, le simple fait de menacer la majorité des éléments bourgeois signifierait que la lutte révolutionnaire du prolétariat ne pourrait aboutir qu’à un seul résultat — la restauration de l’absolutisme sous sa forme primitive. »
La conclusion implicite de Martinov est que les travailleurs devraient s’auto restreindre afin de ne pas « effrayer » la bourgeoisie; mais, en même temps, il déclare que les travailleurs doivent harceler la bourgeoisie pour qu’elle dirige la révolution: « La lutte pour influencer le cours et l’aboutissement de la révolution bourgeoise ne peut s’exercer que par le harcèlement par le prolétariat de la bourgeoisie libérale et radicale, la couche “inférieure” la plus démocratique de la société obligeant la couche “supérieure” à accepter la direction de la révolution bourgeoise jusqu’à sa conclusion logique. » (A. Martinov, Dve Diktatury, Genève 1905, pp. 57—58)
2. V. I. Lénine, Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique.
3. Idem
4. Idem
5. Trotsky, Perspektivy Russkoi Revolutsii (sélection de son livre, Nasha Revoliuskiia) Berlin 1917, p.46.
6. Idem
7. Idem p.48.
La théorie de Trotsky était un développement, une application et une extension de l’analyse de Marx de la révolution de 1848. Avant même cette révolution, le Manifeste du parti communiste avait prédit qu’en raison des « conditions avancées du prolétariat allemand, la révolution bourgeoise en Allemagne ne saurait être que le prélude à une révolution prolétarienne qui suivrait immédiatement. »
Et après la défaite de 1848, Marx notait que, face à l’incapacité de la bourgeoisie à réaliser une révolution antiféodale, la classe ouvrière devait lutter pour la transformation de la révolution bourgeoise en une révolution prolétarienne, et la transformation de la révolution nationale en une révolution prolétarienne internationale. Dans un discours au Comité central de la Ligue des communistes (mars 1850), Marx disait: « Tandis que la petite bourgeoisie souhaite amener la révolution à une conclusion aussi rapide que possible et avec, au plus, l’accomplissement des tâches déjà citées, il est de notre intérêt et de notre devoir de faire la révolution permanente. Jusqu’à ce que les classes plus ou moins possédantes aient été écartées de la domination, jusqu ‘à ce que le prolétariat ait conquis le pouvoir étatique et que l’unité des prolétaires, non dans un seul pays, mais dans tous les pays dominant le monde, soit suffisamment avancée pour que la rivalité entre prolétaires de ces pays ait cessé et qu’au moins les forces productives décisives soient concentrées entre les mains des prolétaires ». Et Marx termine son discours par cette phrase: « Leur cri de bataille (celui des prolétaires) doit être: ‘Révolution permanente’ »
8. Trotsky, La révolution permanente.
9. Idem.
10. R.C. North, Kuomintang and Chinese Communists, Stanford, 1962, p.
11. H.R. Isaacs, La tragédie de la révolution chinoise.
12. Idem.
13. World News and Views, 22 avril 1939.
14. S. Gelder, The Chinese Communists, Londres, 1946, p.169.
15. Voir le Manifeste communiste, publié à Chungking le 23 novembre 1938, New York Times du 24 novembre 1938.
16. New China Agency, 11 janvier 1949.
17. Idem, 3 mai 1949.
18. Idem, 3 mai 1949.
19. North China Daily News, 23 avril 1949.
20. New York Times, 25 mai 1949.
21. South China Morning Post, 17 octobre, 1949.
22. C.Wright Milis, Listen, Yankee, New York, 1960.
23. Idem, p.47.
24. P.Baran, Reflections on the Cuban Revolution, New York, 1961, p. 17.
25. Le parti communiste cubain (le Parti Socialiste du Peuple) n’avait vraiment pas de quoi être fier. Il soutint Batista entre 1939 et 1946. Il participa au gouvernement de Batista avec deux ministres, Juan Marinello et Carlos Rafael Rodriguez. En 1944, le journal communiste Hoy appelait Batista « l’idole du peuple, notre grand homme politique national, l’homme qui incarne les idéaux sacrés du nouveau Cuba. » Castro est dénoncé comme aventurier petit-bourgeois. Comme il est indiqué plus haut, les communistes ne participaient pas à la grève d’avril 1958. Jusqu’au 28 juin 1958, ils plaidaient timidement pour des « élections démocratiques propres » pour se débarrasser de Batista.
26. Mills, op.cit., pp. 46—48.
27. Idem.
28. Baran, op.cit., p.11.
29. Discours de Castro du 1er décembre 1961, El Mundo, La Havane, le 22 décembre 1961.
30. ‘Che’ Guevara, Cuba, exceptional case ?, Monthly Review, New York, juillet-aôut 1961, p.59.
31. T. Draper, Castro’s Cuba: A revolution betrayed ? Encounter, Londres, mars 1961.
32. Guevara, op.cit., p.63.
33. Idem, p.68.
34. Cité par Draper, Idem.
35. Plan for the advancement of Latin America, Havana 1959, p.32.
36. Osvaldo Dorticas Torrado, The Institutional and Political Charges made by the Cuban Revolution, Cuba, La Havane, novembre 1961.
37. V.I. Lénine, Oeuvres Choisies.
38. Ainsi, par exemple, une étude faite en Inde montre que 25% des étudiants qui reçurent leur licence de l’université de Luckow en lettres, sciences, commerce et droit, entre 1949 et 1953, étaient encore sans emploi en 1957. L’étude rapporte également que 47% des étudiants en lettres, 51,4% des étudiants en sciences, 7% des étudiants en commerce et 85,7% des étudiants voulant enseigner avaient déclaré qu ils étaient allés è l’université pour obtenir les qualifications nécessaires au service pour l’Etat. Environ 51% des détenteurs de diplômes universitaires conclurent que l’enseignement universitaire était une perte de temps. M. Weiner, Party Politics in India, Princeton, 1957.
39. V. Alba, The Middle Class Revolution, New Politics, New York, hiver 1962, p.71.
40. G.D. Overstreet and Windmiller, Communism in India, Berkeley et Los Angeles 1959, p.540.
41. Idem, p.358.
42. En raison du manque de place, le présent article est axé principalement sur l’utilité de la théorie de la révolution permanente dans les pays arriérés et n’a pas traité de ses implications dans les pays avancés. Ce second élément, celui de la victoire de la révolution coloniale conduisant à la révolution socialiste dans les pays avancés, ne faisait pas à l’origine partie de la théorie de Trotsky, mais y a été greffé depuis. Pour quelques considérations s’y rapportant, consulter l’article de M. Kidron, Imperialism, Highest Stage but One, International Socialism, n° 9, été 1962.
43. C.A. Mayers, India in W.Galenson Editor, Labour and Economic Development, New York 1959, pp.41-42.
44. V.B. Karnik, Indian Trade Unionism. A Survey, Bombay, 1960, pp.227-228.
45. Idem
46. E. Berg, French West Africa, in Galenson, op.cit., p.227.
47. United States Senate, United States Latin American Relations, 86ème Congrès, deuxième session, Washington 1960, p. 645.
______________________________
1 NDLR Le numéro 10 de Socialisme International traite en détail l’essentiel de ces points. Vous pouvez le consulter en ligne à www.revue-socialisme.org
 

 

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