Le réformisme renaît sans cesse
de la lutte des classes
 

Les résultats des élections régionales ont déclenché un débat au sein de la LCR. Sans constituer une défaite objective pour l’extrême gauche (dans bien d’autres pays on rêve d’avoir de tels scores), on peut dire que ces résultats n’ont pas été à la hauteur des espérances et ont donc représenté une relative défaite subjective et psychologique. Il semble clair que les partis de la gauche traditionnelle, le PS et le PCF, ont su capter au niveau électoral la colère des gens face aux attaques de la droite et son mépris pour la « France d’en bas ». Il faut que les différents aspects de l’attachement des travailleurs aux partis traditionnels soient analysés. La sous-estimation de cet attachement a donné lieu à une campagne souvent abstraite - pas de slogans du genre « Raffarin dehors ! » (puisqu’on que l’on tendait à mettre la droite et la gauche sur le même plan). Par ailleurs, l’interprétation excessivement stricte de l’accord avec Lutte Ouvrière a mené à une campagne qui péchait par économisme - le large soutien que nous avons parmi les altermondialistes était peu exploité.

Enfin, par leur position sur la consigne de vote, ou plus exactement la non-consigne de vote en ce cas, la LCR et
Lutte Ouvrière se sont mis complètement hors-jeu entre les deux tours. Par exemple, au moment où une grande partie
des syndiqués et des militants d’Ile-de-France retenaient leur respiration espérant que la droite serait battue, notre
organisation ne pouvait rien dire sauf « nous n’appelons à rien ».

Les deux questions les plus importantes issues de la campagne des régionales sont :
- Comment organiser activement les dizaines de milliers de personnes qui sont venues à nos meetings de campagne
- les plus réussis et fréquentés depuis de longues décennies, depuis les années 1970 ;
- Comment expliquer l’attachement des gens de gauche au PS et au PCF.

Les élections européennes promettent de prolonger et d’élargir le débat sur la recomposition à gauche de la gauche
traditionnelle en France. La présence dans certaines régions de listes « 100% altermondialistes » issues des préoccupations d’une partie des adhérents d’ATTAC (mais désavouées par la majorité de cette organisation), et la
présence des listes « EuroPalestine » soulignent l’absence d’un front électoral large à gauche du PS et du PCF, car ces listes risquent de répéter les préoccupations de la LCR - pour la défense des services publics, contre la surexploitation, contre l’accord privilégié de l’Union européenne avec l’Israël etc.

Comme introduction à ce débat nécessaire, nous imprimons ici des notes sur le réformisme, écrites par Hassan
Berber comme contribution à l’assemblée d’un courant en gestation au sein de la LCR, composés pour grande partie de militants issus de Socialisme par en bas, en avril 2004.
 

Les révolutionnaires et le réformisme

Les questions de la nature du réformisme et du combat contre le réformisme sont essentielles aujourd’hui pour les
révolutionnaires. Nous commettrions une lourde erreur en sous-estimant la signification de l’ampleur de la victoire du
PS et, tout à fait secondairement, de l’apparent redressement du PCF lors des dernières élections régionales. Il serait faux de les réduire à un simple résidu de l’attachement ancien aux partis réformistes traditionnels du salariat.

Le réformisme renaît sans cesse de la lutte des classes. La conscience réformiste émerge de la contradiction entre
l’idéologie bourgeoise dominante et la conscience des travailleurs en tant que classe : portant cette contradiction, les travailleurs tentent de défendre leur situation et leurs intérêts spécifiques au sein du système et, éventuellement pour certains, au-delà du système. La conscience réformiste se situe dans l’écart qui existe entre le « nous pouvons
promouvoir notre classe » et le « il est impossible que les travailleurs s’émancipent ou tout au moins s’émancipent par
leurs propres moyens ». Il peut donc exister toute une variété de consciences réformistes plus ou moins radicales.
L’approfondissement des antagonismes de classe et des affrontements de classe entraîne des couches plus larges de
salariés qui dédaignaient la politique, voire se rattachaient directement à l’idéologie dominante, à épouser une
conscience réformiste.

Le réformisme se cristallise (tout au moins dans les démocraties bourgeoises) également en pratiques militantes, en associations, en revendications, en organisations syndicales et politiques, en projets de réformes, etc. En particulier dans les pays capitalistes développés, les syndicats et les partis réformistes représentent, de façon certes très déformée, en particulier pour les partis de gauche, des institutions de type prolétarien admettant une version particulière de l’idéologie bourgeoise, une conscience bourgeoise du point de vue des salariés. Ces pratiques, ces militants, ces structures, syndicats, partis, associations, malgré toutes leurs contradictions, peuvent avoir des effets sur les projets qui mobilisent les partis réformistes dans leurs batailles électorales et leur imposer dans une certaine mesure des réformes lorsqu’ils sont au gouvernement.

Dans des situations particulières, la conjugaison d’une montée des luttes, d’une cooptation d’ailes combatives dans
le giron de la social-démocratie et d’une croissance économique, les gouvernements réformistes peuvent s’avérer capable d’un réformisme introduisant, même partiellement, même incomplètement, même maladroitement, même en contrepartie de nombreux cadeaux au patronat, des réformes substantielles. Ainsi en a-t-il été du gouvernement Jospin qui a introduit quelques réformes durables (ou éphémères) significatives : la loi sur les 35 heures sans diminution de salaire, malgré toutes ses limites et ses contreparties défavorables aux travailleurs ; la création de la couverture maladie universelle (CMU) ; la création de centaines de milliers d’emplois (emplois jeunes par exemple), le PACS, etc.1

Affirmer cela n’ôte rien au fait que ces gouvernements de gauche gèrent le capitalisme, que ce sont des gouvernements bourgeois, même s’ils sont constitués majoritairement de représentants de partis de gauche. Cela n’efface pas plus leurs trahisons, leurs renoncements, leur tournant droitiers avant même d’arriver aux affaires, et lorsqu’ils sont à la direction des « affaires » (et parfois des « affaires » de corruption aussi).

La formule définissant la fonction des partis réformistes, « le réformisme sans réforme » est devenue très à la mode
dans la LCR. Elle a été utilisée par les théoriciens historiques de la tendance Socialisme international. Nous l’avions
reprise en France à l’époque de l’ancien SI. Elle encore fréquemment utilisée par les camarades issus de SPEB.
Cependant, cette formule peut devenir dangereuse si elle est prise au pied de la lettre. Et dans le contexte actuel de
l’extrême gauche française, c’est ainsi qu’elle est prise. Certes, elle décrit une tendance générale. L’espace de
négociation dont dispose un parti réformiste se réduit à mesure que le capitalisme connaît concentration et centralisation, que se constituent de gigantesques monopoles et multinationales, que l’influence des Etats s’étend en ramifications sur l’ensemble de la planète par leur politique impérialiste, etc. Les crises et les récessions réduisent également le grain à moudre. Mais une tendance générale n’est pas une tendance achevée, loin de là. Et à toute tendance générale on peut opposer des contre tendances, et des contre-exemples, parfois très significatifs. La croissance économique donne du grain à moudre aux réformistes en certaines circonstances2. En d’autres termes, si les racines économiques du réformisme dans le capitalisme contemporain se sont atrophiées, elles ne sont pas pour autant mortes.

Les travailleurs prennent le parti des réformistes parce qu’ils pensent que ceux-ci peuvent introduire des réformes
(et savent qu’ils le font ou peuvent le faire de tout de même partiellement) ou tout au moins peuvent les protéger de
contre réformes. Et les institutions associatives, mutuelles, syndicales, politiques constituent des socles organisationnels
qui cristallisent la conscience réformiste d’une époque. Ces socles évoluent bien plus lentement que la lutte de classe
elle-même. Les travailleurs organisés et conscients politiquement raisonnent dans leur grande majorité en terme
d’alternatives. Tant qu’à une échelle de masse un parti révolutionnaire ayant intégré dans ses combats les luttes pour les réformes ne constitue pas, par la consistance de ses combats comme par son implantation et sa taille, une alternative crédible aux partis réformistes, ces travailleurs continueront à garder leur fidélité, même très critique, aux organisations traditionnelles.

Si le cœur de la théorie réformiste (réguler durablement le capitalisme en faveur des salariés) relève de l’illusion, les
idées réformistes des travailleurs, qui veulent des réformes en utilisant les partis réformistes, elles, ne sont pas des
illusions. Il est essentiel de le souligner. Nous ne combattons pas aux côtés des salariés « malgré leurs illusions » mais
pour des objectifs communs. C’est la lutte commune dans les organisations de masse du mouvement ouvrier, avant tout les syndicats de salariés, qui constitue le premier terrain de construction du front unique des salariés constitué de
réformistes et de révolutionnaires luttant ensemble pour des avancées sociales concrètes.

La méthode du Front unique est un élément essentiel dans le combat pour l’unification de la classe et dans le
renforcement de l’influence des révolutionnaires auprès des travailleurs dans leurs luttes au jour le jour. En particulier
dans les pays capitalistes développés, là où l’influence de la démocratie politique bourgeoise et du réformisme ont des
racines bien plus profondes que dans les pays moins développés économiquement (que ce soit la Russie tsariste pour prendre un exemple ancien, ou l’Algérie d’aujourd’hui pour prendre un exemple actuel), cette tactique menée à petite ou à plus grande échelle est une composante incontournable de la démarche des révolutionnaires surtout en période de montée des luttes. Elle implique également une conscience chez les révolutionnaires du caractère durable de l’influence électorale du réformisme organisé et de l’importance que les travailleurs accordent à une victoire ou à une défaite électorale de leur camp. En ce sens, même si les consignes de vote constituent des questions tactiques, dans les circonstances actuelles, l’absence de vote à gauche constitue une lourde erreur tactique qui ne fait que prolonger et renforcer le sectarisme et le danger de marginalisation des révolutionnaires. L’abstention ou la neutralité au second
tour contribue à affaiblir le lien entre luttes économiques et question du pouvoir.

En conclusion provisoire, nous pouvons dire d’une certaine façon que le réformisme, bien que modifié par les
transformations du capitalisme moderne, en particulier par son renoncement souvent définitif à l’objectif d’une société
socialiste, garde néanmoins certains traits communs avec le réformisme initial, sous des formes nouvelles. La montée
des luttes profitera aux partis réformistes et en partie à leur aile gauche. Ignorer ce phénomène de l’évolution de la
conscience de classe risque de conduire nos organisations révolutionnaires à de graves déconvenues. Il est par
conséquent nécessaire de mener plusieurs tâches et combats:

-Un travail théorique pour mieux comprendre le réformisme contemporain afin de mieux l’affronter ; pour mieux
faire reculer dans nos rangs (de la LCR) les conceptions gauchistes et syndicalistes. Contribuer à inciter la LCR à créer un dialogue et des débats avec les courants réformistes de gauche et ne pas laisser ce terrain à l’aile politique plus
droitière de l’organisation.

- Un combat politique, pour contribuer à maintenir le cap d’une nécessaire démarche de front unique de lutte avec les
partis de gauche, PCF et PS, le PCF n’étant au fond plus qu’une fraction extérieure particulière de la social-démocratie. Ce travail est à effectuer avant tout au sein des organisations de masse de mouvement ouvrier : syndicats, associations,
mutuelles, etc.

Bien entendu le succès de ces différentes tâches est étroitement lié à l’avancée de l’implantation de l’organisation et de sa participation aux combats quotidiens et nous devons y prendre pleinement et, même plus que d’autres, notre part.
        Hassan Berber (LCR Argenteuil)
______________________________
1 Pour un bilan plus détaillé, lire le dossier sur l’évolution de la social-démocratie dans Socialisme international n°7 et en particulier
Hassan Berber, « La nature de la social-démocratie en France : Faire face à la réalité », Socialisme international, n°7, p. 27-34 ; pour
plus de détails et de faits, voire Gérard Filoche, « Retour sur les causes d’une défaite... », Démocratie et socialisme.
2 Même faible, elle a été réelle sous le gouvernement Jospin en France. Le capitalisme US a connu une longue phase d’expansion dans
les années 1982-2000 légèrement interrompue par une faible récession en 1990-1991. Mais il n’y a pas de parti réformiste aux USA...
 
 

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