La politique de la terreur -
la vraie nature d’Al Qaida

Cet article est issu de la revue mensuelle du SWP britannique, Socialist Review, daté d’avril 2004.

Au début, il y avait une base. Le nom de l’organisation de Ben Laden n’a rien de mystérieux. En arabe, le nom Al-Qaida signifie la base, ou le camp d’entraînement militaire. A ses débuts, Al-Qaida était un réseau de bases pour les volontaires étrangers qui se sont joints aux Moudjahidins afghans dans leur guerre sainte contre les Soviétiques. L’entreprise familiale d’Oussama Ben Laden, une entreprise de construction, fournissait des ingénieurs pour la construction d’un énorme complexe de tunnels servant aux combattants de Khost en Afghanistan, et ceci grâce à l’argent des contribuables américains. Cela se passait en 1986, et la CIA était prête à faire monter les enchères dans sa guerre totale contre le communisme.

La grande désillusion
Pour comprendre pourquoi les volontaires arabes et musulmans ne sont pas partis d’Afghanistan à la fin de la guerre froide, il est nécessaire de remonter à plus loin, à la résurgence de l’islamisme radical à la fin des années 70.

Beaucoup de leaders « Arabes Afghans » étaient conscients du développement de groupes islamistes radicaux dans le monde arabe dans les années 70. Ces nouvelles organisations combattaient la passivité et le conservatisme des groupes islamistes déjà existants comme les Frères Musulmans égyptiens, qui s’inspiraient des enseignements de Saïd Qotb, un intellectuel islamiste pendu par Nasser en 1966.

Qotb pensait que l’Etat et la société étaient revenus à l’ère de la barbarie pré-islamique, la jahiliyya qui désigne « l’ère de l’ignorance ». Il appela les musulmans à résister à tout prix contre les dirigeants du monde arabe. Qotb trouva une audience dans la génération déçue par les partis nationalistes et communistes qui s’étaient compromis en s’alliant avec l’Etat.

L’ironie du sort fit du successeur de Nasser, Anwar Sadate, l’allié de la résurgence islamiste. Sadate espérait utiliser ces nouveaux musulmans pour nettoyer les universités de la gauche. Incapable de maîtriser le processus qu’il avait mis en marche, Sadate finit par réprimer le mouvement islamiste, et signa son propre arrêt de mort. Il fut assassiné le 6 octobre 1981. Les militants du Djihad Islamique qui l’ont assassiné espéraient que leur action allait déclencher une insurrection.

La révolution islamique égyptienne n’eut jamais lieu. Le pouvoir passa en douceur à Hosni Moubarak. Parmi les centaines de personnes arrêtées après l’assassinat, il y avait Ayman al Zawahiri, qui allait plus tard organiser sa fraction du Djihad Islamique à l’intérieur d’Al-Qaida. Brisé par la torture après son départ de prison, Zawahiri quitta l’Egypte pour l’Afghanistan.
La guerre contre l’Union soviétique fixa une nouvelle orientation pour les radicaux déçus des années 70. En 1986, la CIA accepta d’envoyer des conseillers militaires pour entraîner les combattants afghans. Au même moment, la CIA appuya un projet de l’ISI, les services secrets pakistanais, de recruter des musulmans partout dans le monde et de les envoyer en Afghanistan. La classe dirigeante saoudienne y percevait un moyen d’étendre son influence à travers la propagation du wahhabisme, un courant puritain de l’islam sunnite. La plaque tournante d’une grande partie de ces activités était le Maktab al Khadamat – « Bureau des services aux Moudjahidins » - créé par Abdullah Azzam qui était en charge des bureaux de la Ligue Mondiale des Musulmans à Peshawar. Ben Laden remplaça Azzam après son assassinat en 1989, et pris en charge les services de recrutement des volontaires étrangers qui voulaient se joindre au Djihad.

Une année plus tard, Ben Laden rentra chez lui, dérouté par le féodalisme tribal des commandants moudjahidins victorieux. Cependant, comme beaucoup de ses compagnons d’arme, son retour lui apporta encore plus de déception.
Après l’invasion du Koweït par l’Irak durant l’été 1990, le roi Fadh d’Arabie Saoudite invita les troupes américaines à superviser ses bases militaires. Sur le sol saoudien, on comptait 35 000 volontaires étrangers qui avaient combattu aux côtés des Moudjahidins. Ben Laden proposa d’organiser certains de ses combattant expérimentés au sein d’une milice islamique qui aurait eu pour tâche de défendre le royaume contre les attaques de Saddam Hussein. Après qu’on eut rejeté son offre, il commença à critiquer la monarchie saoudienne en public, dénonçant la famille royale comme des renégats de l’islam.

L’Arabie Saoudite ne fut pas le seul pays où les Moudjahidins commencèrent à se retourner contre leur propre gouvernement. Les Algériens qui avaient combattu en Afghanistan contribuèrent à la formation du Groupe Islamique Armé [NDT : avec la supervision des services secrets algériens (la SM – le cœur de l’Etat algérien)] qui s’affronta à l’armée algérienne dans une guerre civile sanglante, déclenchée lorsque les généraux algériens envoyèrent les tanks pour bloquer l’ascension du Front Islamique du Salut (FIS) qui avait remporté les élections législatives de 1992.

L’amertume des islamistes fut aussi provoquée par des facteurs externes. La fin de la guerre froide multiplia les conflits : la classe dirigeante américaine entendait affirmer sa suprématie sur les impérialistes rivaux qui émergeaient. Cette logique déclencha les interventions américaines en Somalie et dans les Balkans, et provoqua l’état de siège en Irak, où l’embargo de l’ONU tua des centaines de milliers de personnes.

Au même moment, le processus de paix en Palestine se transforma en une nouvelle révolte en octobre 2000 : l’Intifada Al Aqsa. Des millions de personnes à travers le monde contemplaient, horrifiés, les tanks israéliens qui écrasaient les manifestations palestiniennes.

Pendant ce temps, Ben Laden s’installa au Soudan, puis revint en Afghanistan en 1996. Les anciens camps d’entraînement aux alentours de Peshawar [NDT : au Pakistan, à côté de la frontière Afghane] avaient encore un rôle à jouer, mais cette fois-ci en tant que base de lancement d’une campagne internationale contre les Etats-Unis.

Ben Laden s’allia avec les Talibans, qui sortaient des écoles islamiques des camps de réfugiés afghans. Ces camps misérables étaient situés à la frontière afghane du Pakistan. Les Talibans avaient déclenché une lutte pour le pouvoir contre les chefs de guerre féodaux afghans.
Beaucoup des anciens soutiens de Ben Laden se retournèrent contre lui. Les saoudiens le destituèrent de sa nationalité en 1994, et les Etats-Unis lui gelèrent ses avoirs en 1996. Malgré tout, ils continuaient à avoir des alliés en communs. Les Saoudiens finançaient les Talibans, eux-mêmes courtisés par les dirigeants américains qui attendaient d’eux une stabilisation de l’Afghanistan et la possibilité de construire des pipelines. Ben Laden conservait également l’appui d’une partie des services secrets pakistanais.

En 1998, aux côtés de Ayman al Zawahiri, Ben Laden annonça la création du Front Islamique International contre les Juifs et les Croisés. Ce front appelait les musulmans à tuer les « Américains et leurs alliés » responsables de l’occupation et du pillage du Moyen-Orient. Peu de temps après, des camions bourrés d’explosifs détruisaient les ambassades américaines à Nairobi [NDT : au Kenya] et Dar es-Salaam [NDT : en Tanzanie].

L’homme le plus recherché              au monde
Dans les années qui suivirent, Ben Laden s’éleva au statut dont il jouit aujourd’hui : l’homme le plus recherché au monde. Les dirigeants américains l’ont très vite accusé d’être à l’origine des attentats qui ont détruit le World Trade Center en Septembre 2001, et ils envoyèrent des troupes pour déloger les Talibans. On l’accusa d’avoir des liens avec Saddam Hussein en Irak, mais Bush et ses alliés décidèrent sciemment d’ignorer l’incompatibilité idéologique pourtant évidente entre le parti nationaliste Baas et l’islamisme radical de Ben Laden.

Dans des déclarations diffusées aux télévisions du monde entier, les porte-parole d’Al-Qaida revendiquèrent une série d’attaques contre des cibles occidentales : les soldats américains en Arabie Saoudite, des touristes israéliens à Mombasa (Kenya), des officiels de l’ONU à Bagdad. L’influence de Ben Laden semblait sans limite.

Pour autant, ce qui nourrissait l’expansion d’Al-Qaida était le gouvernement américain. Chaque nouvelle aventure militaire, chaque déclaration de soutien à Israël contre les Palestiniens, convainquait un nombre croissant de jeunes hommes que la seule manière de résister à l’impérialisme américain était par la force. Les vagues de répression dirigées contre les activistes islamistes par les alliés locaux du gouvernement américain ne faisaient qu’accélérer ce processus.

Al-Qaida n’a jamais attiré qu’une poignée d’adeptes - de par sa nature, le réseau de Ben Laden a toujours été élitiste. Le nombre de personnes impliquées ne représente qu’une fraction minuscule des centaines de milliers de personnes qui ont manifesté en solidarité avec les Palestiniens à travers tout le Moyen-Orient, ou les millions à travers le monde contre la guerre en Irak. Mais les interventions militaires américaines de plus en plus fréquentes dans les années 90 ont permis un processus autosuffisant de renouvellement des effectifs pour l’organisation.

Les vétérans afghans ont pu fournir des connaissances militaires pour de nouvelles attaques. Pourtant, beaucoup de nouvelles recrues n’étaient même pas nées lorsque les Moudjahidins avaient déclaré la guerre. Au Maroc par exemple, bien que les autorités aient arrêté pour actes terroristes plusieurs citoyens saoudiens l’année dernière, les kamikazes qui ont attaqué la communauté juive au centre de Casablanca venaient des quartiers misérables de Rabat et faisaient parti d’un groupe islamiste local.

En Irak, les dirigeants américains ont condamné les islamistes kurdes d’Ansar al-islam pour avoir commis des attaques suicides de concert avec Al-Qaida. S’il est un fait avéré que l’ancien dirigeant d’Ansar al-islam, Mullah Krekar, était allé en Afghanistan (son site Internet montra une photo de lui rencontrant Abdullah Azzam), les combattants d’Ansar n’ont aucunement besoin de Ben Laden pour trouver des raisons d’attaquer des soldats américains.
Une simple attaque au missile de croisière, tuant des dizaines de villageois près de leur base au Kurdistan pendant la dernière guerre, peut en être une suffisante. Mais il convenait aux intérêts des dirigeants américains de déclarer qu’Al-Qaida organisait une campagne d’attentats, justifiant ainsi la continuation de leur « guerre contre le terrorisme » et l’occupation de l’Irak.

Au final pourtant, la stratégie d’Al-Qaida n’est pas plus capable d’apporter un changement réel que ne le fut l’assassinat de Sadate par le Djihad islamique. La rhétorique d’Al-Qaida pour un djihad international masque l’incapacité de ses dirigeants à construire une organisation qui puisse s’opposer efficacement aux dirigeants saoudiens ou égyptiens, sans parler de la classe dirigeante américaine. Quand bien même Ben Laden avait la possibilité de le faire, il a toujours agi « par en haut », en manœuvrant avec différentes factions de la classe dirigeante pakistanaise, en passant des accords avec la CIA ou en gagnant les faveurs du Taliban Mollah Omar. L’émancipation véritable ne peut venir que par en bas.

Anne Ashford (Traduit de l’anglais par Nicolas Zahia)
 

 

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