Lire Lénine aujourd'hui
 

Vladimir Oulianov fut un auteur prolixe dont les premiers textes connus datent de 1893, et qui continua à écrire jusqu’en 1923, alors qu’il était privé de la parole par une longue maladie cervicale et isolé du monde par le secrétaire général du Comité central, un certain Joseph Staline.
Il écrivit des centaines et des milliers d’articles, sous plus d’une centaine de noms de plume (à commencer bien sûr par celui de « Lénine »). Il le fit presque sans interruption, pendant les années de l’exil, dans la clandestinité en Russie et durant la brève période où, étant au pouvoir, il devait présider les réunions du gouvernement et des organes dirigeantes du Parti bolchevique, s’occuper des grandes questions nationales et internationales, et régler d’innombrables détails pratiques concernant le ravitaillement des villes, la situation militaire, les tracasseries toujours plus grandes de la bureaucratie, les rapports avec le mouvement communiste international et ainsi de suite.

Lénine fut hors pair en tant que propagandiste et polémiste. Toute son œuvre fut produite dans le but très pratique de faire la révolution, mais il ne laissa de côté aucune question pouvant avoir un rapport, même lointain, avec cet objectif. Pour les besoins de son combat politique, il plongeait dans les livres ou les journaux pour étudier des questions aussi diverses que le développement capitalistique de l’agriculture en Russie, le rôle des peuples opprimés dans la lutte contre l’impérialisme, la théorie marxiste de l’Etat, l’influence du capital financier, la philosophie matérialiste et même les sectes religieuses (qu’il considérait comme des alliés potentiels dans la lutte contre le tsarisme et l’église orthodoxe).

Pour suivre les débats au sein du mouvement ouvrier russe, allemand, français ou anglais, pour comprendre ce que pensaient les ouvriers avancés, les étudiants révolutionnaires, les petits et moyens paysans, les victimes de la bureaucratie tsariste (et plus tard, soviétique), il épluchait systématiquement tous les journaux y compris le courrier des lecteurs. A côté des grands, comme Plekhanov ou Rosa Luxemburg, il n’hésitait pas à citer des ouvriers anonymes pour mieux enfoncer son adversaire du moment.
Lénine pendant ses pérégrinations en exil fréquentait quasi quotidiennement, quand c’était possible, les bibliothèques publiques et universitaires, s’extasiant devant la richesse de certaines et critiquant la pauvreté des autres. Il écrivait même régulièrement à ce sujet à… sa mère restée en Russie. Cela ne l’empêchait pas d’acquérir un nombre redoutable de livres, dont la quantité pouvait rendre ses déplacements forcés, de Londres jusqu’à la frontière avec la Russie, très pesants, au sens propre !

Il n’est pas étonnant de découvrir qu’il souffrait en quasi-permanence d’insomnie ou de maux de tête !
Travaillant pour des publications destinées à circuler de main en main dans les cercles ouvriers et étudiants, il fut rapidement connu des militants de base aux fins fonds de la Russie comme journaliste infatigable et percutant. Ils cherchaient des arguments pour la propagande dans les usines, les universités et les quartiers ouvriers, et des réponses aux questions théoriques et tactiques qui agitaient leurs groupes social-démocrates (marxistes) et c’était Lénine, écrivant dans un style sans prétention, qui leur fournissait ce qu’il y a de plus convaincant sur ce plan.
Inévitablement, la plupart des écrits de cette époque avaient un caractère éphémère. Mais ils font partie de « l’œuvre » de Lénine, autant que ses articles et brochures les plus connus. Pour lui, le journal était l’arme indispensable pour construire le parti ouvrier révolutionnaire. C’est pour cette raison qu’il se consacrait dès les années 1890, non seulement à écrire, mais à créer des réseaux de lecteurs, à assurer le financement et la distribution du journal, à recueillir l’avis des lecteurs aussi éloignés et aussi modestes fussent-ils.

Lénine ne fut donc pas d’abord un « écrivain ». Il ne produisit rien pour marquer l’histoire intellectuelle. Il fut surtout un homme d’action, un guerrier dont l’arme principale fut la parole écrite. La théorie marxiste fut pour lui essentiellement un outil pour transformer le monde, non pas dans un futur lointain, mais dans les mois et les années à venir. Il traitait de « bavards » (une de ses insultes préférées) ceux qui écrivaient pour le plaisir d’écrire ou d’impressionner leur public.

La plus grande partie de ses articles et brochures (on ne peut guère parler de « livres ») consiste en des polémiques contre les tendances du mouvement ouvrier ou les courants intellectuels qu’il combattait.

Le titre d’un de ses premiers textes, écrit en 1894, donne déjà le ton : « Ce que sont les Amis du Peuple et comment ils luttent contre les Sociaux-démocrates » (1). Ce fut une balle littéraire tirée contre cette tendance populiste et terroriste. Trente ans plus tard, Lénine mourra des séquelles d’une vraie balle tirée contre lui par une militante du Parti Socialiste-révolutionnaire, le  successeur politique … des Amis du Peuple.

Lénine polémiqua contre les terroristes et leurs successeurs socialistes-révolutionnaires, les « économistes », les mencheviks, le courant philosophique  « idéaliste », Trotski et ses partisans (dans les années précédant le ralliement de Trotski au Parti bolchevique), les « social-patriotes » (ou « social-traîtres ») qui soutenaient leurs gouvernements respectifs lors de la guerre de 1914-18, les dirigeants du Parti bolchevique qui s’opposaient à la prise du pouvoir par les Soviets, les opposants au Traité de Brest-Litovsk en  1918, les « centristes » qui s’étaient introduits dans différents partis communistes étrangers, les communistes « de gauche » …

Bureaucratie
A la fin de sa vie, malade, privé de journaux et de contacts avec le monde extérieur, il lutta désespérément contre la bureaucratie qui gangrenait le régime soviétique et prit la défense des communistes géorgiens et autres contre le comportement chauvin grand-russe des amis de Staline. Ses derniers articles et lettres avaient souvent l’effet d’une bombe, et furent pour cette raison censurés ou cachés.

Les conditions dans lesquelles Lénine écrivait, et la nature polémique de ses écrits, ne rendent pas leur lecture facile pour nous, à  moins d’avoir étudié l’histoire des différents courants du mouvement révolutionnaire russe et européen.

Nous devons faire un grand effort d’imagination pour se rendre compte du climat qui régnait à l’époque ou pour se faire une idée de l’influence que pouvait avoir au début du vingtième siècle un Otto Bauer, un Auguste Bebel, un Edouard Bernstein, un Georges Plekhanov ou un Karl Kautsky, sans parler d’autres figures depuis longtemps oubliées auxquelles Lénine consacrait parfois des dizaines et des dizaines de pages.

Son style est direct, souvent répétitif, parfois féroce, ce qui donne une idée de l’âpreté des débats. On trouve dans ses écrits peu d’envolées lyriques ni de références à la mythologie grecque ou l’histoire romaine (ce qui le différencie de Marx, dont la culture fut beaucoup plus classique).

Un autre problème, plus fondamental, est que les affirmations de Lénine portent souvent sur une situation politique précise et ne peuvent donc être réellement comprises que dans leur contexte. L’urgence des problèmes qu’il essayait de résoudre, les changements brusques de situation, le danger double de l’opportunisme de droite et du gauchisme « infantile », sa propre impatience, son manque parfois d’informations, faisaient qu’il avait tendance à « tordre le bâton » dans un sens ou dans un autre. Il en était d’ailleurs parfaitement conscient, comme on peut le constater en lisant les préfaces et les notes ajoutées aux différentes éditions de ses articles.

Avant de citer Lénine, il faut toujours préciser l’époque à laquelle il écrivait, son but et les arguments qu’il voulait contrer, et d’en tenir compte pour apprécier la validité de ses jugements, en particulier quand il s’agit de les appliquer aujourd’hui. Cela n’a malheureusement pas toujours été fait. Ainsi, de nombreuses sectes staliniennes ou trotskistes ont utilisé sa brochure Que faire ?  (1902) pour justifier une conception étroitement avant-gardiste du parti, comme si Lénine, qui l’écrivit dans le but de contrer les arguments du courant « économiste », n’avait rien écrit d’autre sur la lutte syndicale, l’organisation du parti, le rapport entre la spontanéité et la conscience politique  etc. (Que faire ? reste, cependant, un texte majeur qui vaut la peine d’être étudié.)
Mais malgré ces difficultés, la majorité de ses écrits portent sur des questions essentielles qui un siècle plus tard n’ont rien perdu de leur actualité : le capitalisme et la guerre, l’impérialisme, la solidarité internationale, les rapports entre la lutte quotidienne et celle pour la transformation socialiste de la société, l’importance pour les révolutionnaires de prendre la défense des minorités nationales et religieuses, le rôle de l’Etat sous le capitalisme et son futur dépérissement, la construction et la nature du parti ouvrier, la participation ou non aux élections parlementaires et aux syndicats réformistes, le problème des alliances tactiques et des compromis … Sur toutes ces questions, Lénine, sans être infaillible, nous inspire toujours par son dévouement à la cause de la révolution, son internationalisme et la perspicacité de ses arguments.

Il va de soi, donc, que nous recommandons la lecture d’un certain nombre de ses textes. Non pas pour ingurgiter une doctrine « marxiste-léniniste » toute faite, mais pour comprendre comment le plus grand révolutionnaire du vingtième siècle essayait, dans des conditions extrêmement difficiles et des situations souvent complètement inédites, de répondre à la seule question qui compte – comment, dans une situation donnée, traduire les idées fondamentales du marxisme en pratique.

NOTE
1 : Le terme « social-démocrate » fut entre autres  utilisé en Russie et en Allemagne dans les années 1890 à 1920 au sens de « marxiste ».  Lénine écrit donc pour les « sociaux-démocrates » (« marxistes ») russes et traite des problèmes de la « social-démocratie » (le mouvement révolutionnaire). Quand il dénonce la tendance réformiste de s’adapter à l’Etat bourgeois, c’est souvent sous une étiquette comme « menchevisme », « bernsteinisme », « social-chauvinisme » etc. Ce n’est qu’à partir des années  20 que le terme « communiste » est adopté. Le lecteur d’aujourd’hui, pour qui la social-démocratie est synonyme de réformisme doit continuellement en tenir compte.
 
 
 

poing rougeSocialisme International   anticapitalisme&révolution

Revue trimestrielle publiée par des militant(e)s
de la Ligue Communiste Révolutionnaire
N° 1  novembre 2001  N°  2 février 2002
Dossier : Palestine
Supplément "Comment battre Le Pen"
N° 3 mai 2002
N° 4  juillet 2002 N° 5 octobre 2002
Dossier : Quel parti nous faut-il ?
N° 6 février 2003
Dossier : Economie
 N° 7 juin  2003
Dossier : la Socialdémocratie
N° 8 septembre 2003
Dossier : la Libération des femmes
 N° 9 janvier 2004 
Dossier Islam et politique
N° 10 juin 2004
Dossier : En défense de Lénine
N° 11 novembre 2004
Dossier : Combattre l'impérialisme
N° 12 mars 2005
Dossier : Ecole et capitalisme
N° 13 août 2005
Dossier : Altermondialisme et anticapitalisme
Site web de la LCR       Liens     Bibliothèque anticapitaliste Abonnez-vous à la revue ou au bulletin électronique