L'empire romaine - une analyse marxiste

Par Dr. Neil Faulkner, archéologue et auteur de livres sur l’Antiquité - notamment Apocalypse sur la révolte juive contre l’Empire romain1. Il a également réalisé des émissions de télévision sur l’archéologie.
Il fait partie du nombre extrêmement restreint d’archéologues marxistes et une bonne partie de son travail consiste à analyser les traces des luttes de classe dans l’Antiquité. Il est militant du Socialist Workers Party en Angleterre depuis plus de vingt ans.

Le monde de Rome, avec ses guerres de conquête, le travail des esclaves, ses jeux sanglants et ses crucifixions, peut paraître épouvantable. Mais, en considérant l’architecture urbaine, le génie civil, les thermes, les dallages en mosaïque et la littérature latine, Rome peut être vue comme un sommet de l’accomplissement culturel humain. Laquelle de ces caractéristiques prédomine-t-elle ? Rome la conquérante sanguinaire ou Rome la grande civilisatrice ? Devrait-on déplorer l’exemple historique de Rome ou au contraire l’admirer, jusqu’à peut-être l’imiter ?

Pour certains, c’est une question pertinente aujourd’hui. Des comparaisons publiques sont faites entre la Rome antique et l’empire américain moderne. Le bureau de Donald Rumsfeld, secrétaire d’Etat américain néo-conservateur dans l’équipe de George Bush Junior, a diligenté une étude privée sur les grands empires, incluant l’Empire romain, pour savoir comment ils avaient maintenu leur domination et ce que les Etats-Unis pouvaient apprendre d’eux. Lorsque l’islamiste Oussama Ben Laden a appelé à une « mobilisation générale contre les raids romains », il s’agissait d’une métaphore en faveur de la guerre sainte contre l’occupation américaine en Irak. Les historiens de l’Antiquité Tom Holland et Peter Jones, en écrivant dans le BBC History Magazine, ont débattu pour savoir si le pouvoir américain offrait un parallèle avec l’imperium romain. Et Alex Callinicos, intellectuel de gauche et dirigeant du Socialist Workers Party,  a comparé l’invasion américaine et britannique en Irak en 2003 avec celle de l’Empereur romain Julian au IVe siècle dans des passages de son  nouveau livre The New Mandarins of American Power. Comme toujours, le passé est proche du présent –mais rarement aussi explicitement.

Cet article donne une définition de l’impérialisme militaire romain pour aider à évaluer la validité de telles comparaisons. Il y a bien sûr des similitudes et des différences entre l’impérialisme passé et présent. L’impérialisme est toujours ancré dans une formation sociale spécifique, et, par conséquent, les impérialismes antique, féodal, et capitaliste divergent sur plusieurs points importants. L’impérialisme capitaliste découle de l’accumulation concurrentielle du capital : il croît lorsque le développement du capital a besoin de matières premières, de nouveaux marchés, et des occasions d’investir en dehors du marché national. L’impérialisme capitaliste pousse à la fusion du capital financier, du capital industriel et du pouvoir étatique. Ce type d’impérialisme –« Le stade suprême du capitalisme »- domine l’économie mondiale depuis la fin du XIXe siècle. L’impérialisme antique était complètement différent.

La terre et le travail
Les fonts baptismaux des empires antiques étaient la terre et le travail –et non le commerce, l’industrie ou la finance. L’Empire romain  s’est construit sur une économie agricole traditionnelle –traditionnelle, dans le sens où elle dépendait d’une agriculture paysanne dont les routines et les méthodes immuables empêchaient des accroissements rapides de productivité. L’économie agricole était par essence cyclique : à court terme elle se reproduisait, à long terme, une expansion comme celle qui se produisit était plus extensive -s’accaparant toujours plus de terres- qu’intensive -développant de nouvelles technologies. Ceci a été un processus graduel, conduit essentiellement par un accroissement démographique, dont l’effet était simplement de multiplier les lopins de terre. De grands domaines existaient, mais ils se limitaient à de multiples possessions de fermes, petites et moyennes, où travaillaient les fermiers, les serfs et même les esclaves. Le business agricole était exceptionnel. Les augmentations d’excédent à travers l’innovation technologique, les nouveaux modes de culture et la mise en valeur de terre vierge étaient limitées et n’avaient d’effets qu’à long terme. Au fond, ce qui était produit par une génération ne dépassait que de peu ce qui avait été produit par la génération précédente. Donc généralement, l’enrichissement relatif de certaines franges de la société ne pouvait exister que par l’appauvrissement relatif des autres. Des changements dans la distribution, et non dans la production, étaient décisifs. Le processus historique n’était pas conduit par une dynamique auto-entretenue du développement économique –comme dans le capitalisme moderne - mais par des luttes pour le contrôle d’un surplus dont la quantité ne variait presque pas.

Quelle était la dynamique de telles luttes ? Les classes dirigeantes aristocrates ont été soumises à d’importantes pressions concurrentielles. D’abord, le monde antique était divisé en entités politiques rivales –tribus, Etats-cités, royaumes et empires - et les classes dirigeantes ont été contraintes d’accumuler du surplus dans le but de maintenir et d’accroître leur capacité à faire la guerre. Rome fut simplement l’empire antique qui y parvînt le mieux, même si à son apogée –disons, entre 30 av. J.-C. et 235 apr. J.-C. - elle a affronté des entités politiques rivales assez puissantes pour lui infliger de sérieuses défaites à ses frontières. Trois légions (10% de la totalité de l’armée impériale romaine) ont été anéanties dans une bataille rangée contre une confédération de tribus germaniques à la bataille de la Forêt de Teutobourg en 9 apr. J.-C.. Une gigantesque armée romaine a été forcée d’évacuer la Mésopotamie (l’actuel Irak) en 117, par la conjonction d’une mutinerie sur les arrières, d’un soulèvement des cités assujetties récemment conquises et de la guérilla incessante menée par l’Empire parthe local.

Deuxièmement, les dirigeants de l’Antiquité avaient besoin de « détachements d’hommes armés » pour maintenir l’ordre intérieur et protéger leur surplus de la paysannerie et des autres groupes asservis qu’ils exploitaient. La puissante armée romaine d’occupation en Grande-Bretagne, forte de 40 000 hommes, a presque défailli face à la révolte menée par la reine Boudicca en 60-61, lorsque des aristocrates locaux dépossédés ont mobilisé une paysannerie que l’oppression des percepteurs d’impôts, des soudoyeurs et des équipes de réquisition avait mise hors de ses gonds. Quelques années plus tard, de l’autre côté de l’Empire, une armée romaine de 60 000 hommes a mis trois ans pour écraser la première Révolte juive, avant tout une insurrection de paysans convertis aux formes radicales du judaïsme, qui avait pour but de balayer les suzerains juifs, grecs et romains, et de libérer la terre de ses charges (la deuxième Révolte  en 132-1362, a été encore plus grande).

Troisièmement, les dirigeants de l’Antiquité étaient engagés dans une lutte factionnelle au sein de leur propre classe : pour l’honneur, le pouvoir et l’accès à la richesse que procuraient les grandes fonctions.  Une lutte qui pouvait être menée politiquement,  par un déploiement de richesse sous forme de mécénat et de corruption, ou militairement, par l’affrontement d’armées privées ou semi-privées dans une guerre civile. Les guerres civiles romaines furent nombreuses et à certaines périodes, continuelles. Même pendant la longue période de relative stabilité - entre 30 av. J.-C. et 180 apr. J.-C. - il y a eu en 69 une guerre civile vaste comme l’Empire sur trois fronts, pour déterminer quelle faction des officiers de l’armée et des politiciens s’emparerait du trône. Cette « Année des quatre empereurs » a culminé dans deux batailles rangées successives entre des armées de légionnaires opposées, dans le Nord de l’Italie.

Pressions concurrentielles
Les sociétés antiques étaient donc soumises à d’importantes pressions concurrentielles qui imposaient une dynamique d’accumulation politico-militaire au-dessus d’elles. D’énormes quantités du surplus devaient être investies dans des dépenses d’armements. L’importance relative de cette consommation de surplus dans une société pré-industrielle –c’est à dire dans une société fondée sur l’agriculture traditionnelle, où les surplus sont modestes et constants- doit être soulignée. Prenons par exemple l’armée de 60 000 hommes que le général romain Vespasin a conduit en Galilée en 67 pour combattre les rebelles juifs en place. Elle comprenait 15 000 légionnaires –l’infanterie lourde des citoyens, chacun avec 20 kilos d’armes et d’armures (casque, cuirasse, bouclier, javelot, épée et poignard), 30 kilos d’équipement personnel (comme la gourde, l’outil de retranchement et les ustensiles de cuisine), et un uniforme comprenant une tunique lourde, un manteau militaire ainsi que des souliers ferrés. Chaque légion (50 000 hommes) traînait une caravane de chars à bœufs et de bêtes de somme chargées de tentes, de meulières et d’autres équipements de campements pesants, ainsi que l’artillerie, auxquels il faut rajouter le lourd équipement destiné aux sièges (désassemblé pour le transport). L’approvisionnement quotidien que nécessitait une armée entière –pour ravitailler l’infanterie, la cavalerie, les travailleurs civils, les convoyeurs et les bêtes de somme - consistait  en 300 tonnes de grains et de fourrages en plus de 350 000 litres d’eau.

La façon la plus immédiate d’accroître l’accumulation du surplus était bien sûr d’intensifier l’exploitation de la paysannerie. Sous le capitalisme, où les moyens de production sont modifiés en permanence dans le but d’augmenter la productivité et le rendement, cela peut souvent se faire sans diminuer pour autant le niveau de vie des travailleurs. Avec une hausse suffisante de la productivité, les salaires réels et le taux d’exploitation –qui est relatif- peuvent être augmentés en même temps. Il en allait autrement dans l’Antiquité, où les accroissements du taux d’exploitation et de la proportion du surplus accumulé par la classe dirigeante signifiaient quasiment invariablement l’appauvrissement absolu de la paysannerie.

Ceci a donné naissance à deux problèmes connexes. D’abord, cela a stimulé une lutte active par en bas, et deuxièmement, cela a miné la force militaire de l’Empire, en affaiblissant sa base première de main d’œuvre, composée de paysans-citoyens libres. Donc, contrairement à une croyance répandue, les sociétés antiques n’étaient pas fondées, dans l’ensemble, sur le travail des esclaves à grande échelle. La plupart des sociétés antiques, mais également beaucoup d’autres médiévales et modernes, connaissaient l’esclavage. Les esclaves travaillaient comme domestique ou gouvernants dans de nombreuses demeures de l’élite. Ils travaillaient aussi dans les mines, les carrières et sur les chantiers de construction publiques. Certains jeunes hommes sont devenus gladiateurs, et certaines jeunes femmes se sont prostituées. Mais dans le monde agricole, l’esclavage à grande échelle était plus l’exception que la norme. Cela ne se produisait qu’à deux conditions principales : premièrement, une guerre importante, avec beaucoup de prisonniers, et donc un marché débordant d’esclaves à bas prix ; deuxièmement, la défaite et la chute de la paysannerie libre en tant que classe, de telle sorte qu’elle soit expulsée, dépossédée et remplacée par des esclaves dans les domaines des aristocrates. Ces conditions ont été réunies dans beaucoup d’endroits de l’Italie et de la Sicile aux IIe et Ie siècle av. J.-C., quand le nombre d’esclaves a pu atteindre le tiers, voire la moitié à certains endroits, de la population totale (c’est pour cette raison que les grandes révoltes serviles que nous connaissons dans l’antiquité se sont produites en Sicile en 139-132 av. J.-C. et 104-100 av. J.-C., et puis, en Italie, avec Spartacus, en 73-71 av. J.-C.).

Mais l’esclavage agricole à grande échelle était exceptionnel. En général, en tentant d’augmenter le taux d’exploitation sur son territoire, la classe dirigeante se trouvait entraînée dans des luttes implacables au sein même du corps citoyen. C’était une caractéristique essentielle des grands conflits qui ont secoué les états-cités grecs, entre les « Oligarques » et les « Démocrates », aux périodes archaïque et classique -  750-338 av. J.-C. – des luttes qui finissaient souvent par de violents affrontements révolutionnaires, mais aussi dans la Rome antique, à la fois dans la « lutte des ordres » (Ve et IVe siècle av. J.-C.) qui a mis aux prises patriciens et plébéiens, et dans le conflit opposant les « optimates » aux « populares » à la fin de la République (133-30 av. J.-C.). Les citoyens ordinaires arrivaient souvent à construire de puissants remparts contre la surexploitation voulue par la classe dirigeante aristocrate –la constitution démocratique de l’Athènes classique, le Conseil de la Plèbe et les tribunes plébéiennes au début de Rome, et les programmes de réformes tels que ceux de Julius Caesar à la fin de la République. Une classe de paysans-citoyens libres a donc survécu, et elle a fourni le gros des troupes des phalanges hoplites (les milices de fantassins lourdement armés) des Etats-cités grecs, et bien sûr, les légions de la République romaine.

L’accumulation de surplus par la classe dirigeante sur son territoire était limitée par des barrières économiques et politiques. Par conséquent, le principal mécanisme d’accumulation utilisé par les puissants était la guerre et la conquête : une accumulation qui signifiait l’accaparement par la force des surplus sous contrôle des classes dirigeantes étrangères ou des populations qui leur étaient assujetties. D’énormes transferts de richesse étaient possibles –sous la forme de butins de guerre (armes et armures, lingots d’or, produits de luxe, et production agricole), de prisonniers (qui étaient vendus aux marchands d’esclaves rattachés aux armées), de terres (qui pouvaient être annexées et redistribuées à de nouveaux propriétaires), de tributs, fermages, corvées, intérêts, dîmes, bénéfices commerciaux, et pots-de-vins, qui pouvaient être extraits du territoire conquis. Le médecin de l’empereur Trajan racontait que les victoires de son maître en Dacie (l’actuelle Roumanie), conquise en deux campagnes en 101-102 et 105-106, ont rapporté cinq millions de livres d’or, 10 millions de livres d’argent et un demi-million d’esclaves. Les chiffres sont certainement exagérés –comme souvent quand il s’agit des sources anciennes. Mais d’autres archives montrent que les butins étaient vraiment énormes et que Trajan était l’un des plus grands constructeurs et bienfaiteurs de Rome. Le nouvel ensemble du forum et du marché au centre de Rome est toujours visible : financé grâce au butin de guerre, construit par des prisonniers de guerre, comme tous les autres grands monuments de la cité impériale, c’est un symbole de violence et d’exploitation.

Coût de la guerre
Ce serait donc une grossière erreur de sous-estimer l’ampleur et la portée de ces transferts de surplus par la guerre. Ils n’étaient pas annexes à d’autres formes d’accumulation du surplus ; dans le cas de l’Etat romain, ils sont devenus la principale forme d’accumulation utilisée par la classe dirigeante. Bien que la classe dirigeante romaine ait accumulée des surplus émanant de ses propriétés foncières –grâce à l’exploitation de producteurs ruraux, qu’ils soient esclaves, serfs, hommes endettés, ouvriers agricoles ou fermiers libres (nous en avons retrouvé les traces), cela servait avant tout aux fastes, à la représentation sociale et aux rivalités politiques dans les petites villes. La forme d’accumulation qui a guidé le système, et qui a donc été historiquement décisive, était l’accumulation d’Etat par la guerre (le butin), et par la conquête (le tribut).

Cela apparaît clairement dans les archives archéologiques. La grande époque du développement impérial romain outre-mer s’est établie de 264 av. J.-C. à 9 apr. J.-C.. D’abord, Rome a vaincu Carthage et pris le contrôle de la côte méditerranéenne ouest. Ensuite, elle a battu une série d’Etats hellénistiques pour prendre le contrôle de la Grèce, l’Asie Mineure, la Syrie, le Levant et l’Egypte ; tandis qu’ailleurs et au même moment, ses troupes s’enfonçaient dans les terres africaines, espagnoles, gauloises et balkaniques. Avant cela, le territoire se limitait à l’Italie péninsulaire ; et après, très peu de nouveaux territoires s’y étaient ajoutés. Et cela –la période des grandes conquêtes outre-mer- a été la période pendant laquelle Rome et toute l’Italie ont été métamorphosées par de nouvelles richesses.

Le centre de Rome a été redessiné et reconstruit dans un style monumental. Les faubourgs se sont étendus jusqu’à ce que la ville atteigne un million d’habitants. Une colossale dîme sur les grains a été prélevée en Sicile, en Afrique et en Egypte, puis transportée par bateau jusqu’à Rome pour nourrir la ville. Les demeures des riches, véritables villes dans la ville, devinrent des endroits débordant de décorations luxueuses, où l’on venait étaler sa richesse. La populace urbaine était patronnée et apaisée par la coûteuse politique du « pain et des jeux ». Dans la baie de Naples, l’ancienne riviera romaine, des villes comme Pompéi se sont dotées de luxueuses résidences au IIe et au Ie siècle av. J.-C., puis ce fut au tour de la côte et de la campagne d’être pleines de villas et de jardins tentaculaires. La Maison des Vestales, récemment mise à jour à Pompéi, a doublé de taille au IIe siècle av. J.-C., puis a doublé de nouveau sa superficie au premier, a été ensuite logiquement refaçonnée pour acquérir un nouveau dispositif hydraulique au début du siècle suivant, et venait d’être rénovée au moment de sa destruction en 79 après J.-C.. Cet enchaînement est caractéristique du développement de la luxure à Rome et en Italie à cette période. On assiste à un net et gigantesque transfert du surplus, venu des régions en guerre et des marges de l’empire nouvellement conquises, puis transporté jusqu’à son épicentre, où était basée la classe dirigeante impérialiste. Rome et l’Italie connurent l’abondance grâce aux richesses de l’Empire.

L’Empire romain d’alors était extrêmement agressif, prédateur et expansionniste : un impitoyable système de  vol avec violence, dans lequel des arrivées de surplus pillé soutenait l’Etat, l’armée, la classe dirigeante et ses fidèles clientèles. En plus, c’était un système d’une résistance et d’une stabilité formidable, puisque l’octroi de la citoyenneté romaine à de nouveaux groupes, ajouté à l’encouragement calculé à romaniser les élites locales vivant en territoire soumis, avaient pour conséquence d’agrandir en permanence la classe dirigeante impérialiste. Environ 600 villes romaines se sont implantées en Afrique du Nord, par exemple, certaines reconstruites sur les sites plus anciens des colonies numide et carthaginoise, mais beaucoup d’autres sur de nouvelles fondations, et toutes flamboyantes d’architecture monumentale et de grands domaines pour l’élite locale romanisée. Les commerces de luxe se sont développés jusqu’à former un marché florissant. Les mosaïques nord-africaines ont bientôt été plus belles que les Italiennes, et les artisans nord-africains ont été invités à travailler en Sicile. A la fin du IIe siècle, l’élite nord-africaine était si bien romanisée, qu’elle s’est donnée un empereur, Septimius Severus, celui qui, comme il fut noté à l’époque, parlait latin avec un accent régional.

Le nombre de « joueurs » grandissait au fur et à mesure que l’Empire s’élargissait. Comme un historien de l’Antiquité l’a dit, certaines victimes du dernier pillage ont été embrigadées dans le gang, et ont été encouragées à participer à la prochaine razzia. Aussi longtemps que l’Empire a continué à s’étendre, la taille et la richesse de sa classe dirigeante a augmenté, une armée permanente toujours plus grande pouvait être entretenue, de nouvelles conquêtes étaient possible et souhaitables, et un nombre croissant de personnes pouvait être secouru par le patronage des élites. La luxure, les dépenses militaires, ainsi que « le pain et les jeux » : chacun contribuait à la cohésion du système, chacun pouvait croître indéfiniment grâce à des guerres victorieuses.

Les limites de l’Empire
Mais avec la terre et le travail comme dernière source du surplus, il y avait de franches limites au développement de l’empire. L’infrastructure de l’Empire et la civilisation ne pouvaient être soutenus que par les surplus relativement importants issus de l’agriculture de labours. Une population dense de paysans productifs à qui il était possible de soustraire une partie substantielle des surplus, ne se rencontrait que dans des zones arables de culture intensive. Le « désolement » des montagnes, des forêts et des déserts –peuplés de façon éparses par des populations appauvries de bergers et de petits fermiers - posait à l’expansion une barrière insurmontable. Ces zones étaient difficiles à conquérir : la conjonction d’un terrain hostile et de groupes d’habitants clairsemés et indépendants rendait logistiquement très difficile les manœuvres pour des armées grandes, régulières et sophistiquées. En revanche, c’était le terrain idéal pour des actions de guérillas. Les butins de guerre ici n’étaient pas nombreux. Les recettes des impôts étaient misérables. Par conséquent, les campagnes militaires romaines dans ces contrées –au-delà de la limite des terres labourées- pompaient les richesses des autres parties de l’empire. Cela pris en compte, l’armée romaine se trouvait vite désemparée si elle dépassait trop la limite : trop de soldats, trop de garnisons, trop d’insurgés à traquer, sans des résultats conséquents. C’est pourquoi la frontière occidentale de Rome s’est plus ou moins confondue avec la limite des terres labourées : au Nord de la Grande-Bretagne, sur le Rhin et le Danube en Europe centrale, et le long des montagnes et de la limite du désert en Afrique du Nord (à l’Est, l’expansion romaine a été principalement stoppée par un système impérialiste concurrent –dirigé successivement par les Parthes et les Sassanides, et fondé sur les steppes d’Iran et d’Asie centrale, ainsi que sur l’antique civilisation urbaine de Mésopotamie.

L’économie consacrée à l’approvisionnement des armées de l’Empire romain n’a alors dépendu que des surplus générés en interne. Les privilèges de la classe dirigeante et de ses groupes de clients, les villes, les monuments et la luxure –qui étaient les piliers de l’idéologie et de la cohésion sociale de l’empire, avec par-dessus tout, le prix de la défense des frontières et de l’armée, ne pouvaient plus être subventionnés par la guerre impérialiste. Sans le pillage, qui avait soutenu la croissance du système, les tentatives d’accroître l’exploitation des populations assujetties existantes –par les taxes, les corvées, et les réquisitions péremptoires- étaient inévitables, et le système a commencé à saper ses propres fondations économiques et sociales. Jusque-là, rappelons-nous, la surexploitation domestique avait été évitée en déversant dans la guerre l’énergie de l’accumulation politico-militaire. Plus encore, comme certains territoires conquis ont été absorbés, affranchis et romanisés, il leur avait été épargné toute surexploitation et ils ont réussi à prendre leur part des butins de l’Empire. Ce processus a dès lors cessé, et l’Etat prédateur est devenu cannibale : l’accumulation politico-militaire de type concurrentiel nécessitait désormais que Rome intensifie l’exploitation de ses populations assujetties.

La surimposition, le rabaissement de beaucoup de paysans au statut de serfs, la conscription militaire, le poids des corvées, les occupations sauvages de soldats chez l’habitant et les réquisitions des unités mobiles de l’armée, l’abandon des champs et des fermes : voilà quelques caractéristiques de la vie à la fin de l’ère romaine, confirmées par des codes de loi et d’autres archives. L’archéologie témoigne du malaise. Certaines terres, particulièrement celles qui étaient dans les zones frontalières, excentrées, sont redevenues en friche quand les villages ont été abandonnés. Peu de bâtiments monumentaux ont été construits dans les villes de province après le début du IIIe siècle, et la plupart des grandes demeures ont été abandonnées par leur maître pour progressivement tomber en ruine. Les villas ont d’abord été agrandies et embellies –il y a eu un « retour aux campagnes »- mais cet engouement fût de courte durée : dans la deuxième partie du IVe siècle, beaucoup de villas étaient également en ruine. Et il y avait de la résistance : des petits propriétaires fonciers qui refusaient de servir un Etat en décrépitude mais toujours plus oppressant, des paysans qui échappaient à l’impôt, se soustrayaient aux obligations militaires, aidaient les bandits et parfois, résistaient collectivement aux huissiers et à leur nervis envoyés pour lever l’impôt et les fermages. Nos sources écrites (aristocratiques) ne sont pas très expansives sur la lutte de classe par en bas. On a plutôt affaire à des gens « dans l’ombre de l’histoire ». La seule exception –un rebelle populaire dont l’histoire a été jetée aux oubliettes- est un élément précieux. On dit qu’un bandit appelé Bulla ou Félix a pillé en Italie, pendant près de deux ans et avec une bande de 600 hommes –jusqu’à ce qu’il soit capturé et jeté aux lions. Deux de ses messages politiques ont été conservés. Le premier est un communiqué aux autorités romaines : « Nourrissez vos esclaves, si vous voulez qu’ils arrêtent de devenir des bandits ». Le deuxième, est une réponse à un préfet romain qui lui demandait après sa capture : « Pourquoi est-ce que vous êtes devenu un bandit ? ». La réplique de Bulla fut superbe : « Pourquoi êtes vous préfet ? ».

En réponse au mécontentement, l’Etat est devenu de plus en plus centralisé, bureaucratique et répressif. A la place des oligarchies de propriétaires fonciers locaux, les officiers de l’Empire furent envoyés pour administrer les villes et les forcer à coopérer à la collecte des impôts et à l’organisation d’œuvres publiques. De nouvelles hiérarchies gouvernementales ont été constituées pour raffermir le contrôle du centre sur les provinces et les civitates (de petits territoires, similaires aux départements français, sous contrôle d’une ville locale). Mais alors qu’il avait réussi par ces méthodes à augmenter le taux d’exploitation et à pomper vers le pouvoir central une proportion toujours plus grande du surplus, le régime a hâté la désintégration de sa base économique. La décadence des villes et des villas, de la petite noblesse et des paysans, des fermes et de la production agricole, était une preuve que, sur le long terme, l’Etat lui-même s’effondrerait.

Ce processus a traîné en longueur. A partir de la deuxième moitié du IIIe siècle, l’Empire a été confronté à une « crise des ciseaux » : le revenu de l’Etat ne suffisait pas pour entretenir l’armée et défendre les frontières de telle façon que la sécurité militaire soit garantie ; jusque-là, des tentatives de l’Etat pour accroître l’accumulation du surplus avait usé la capacité de l’économie civile et de la structure sociale à se reproduire, tout en affaiblissant la base du système fiscal. Cela garantissait de futurs manques de recettes, comparées au niveau des dépenses, et donc de nouvelles tentatives pour accroître l’accumulation, qui sapaient à nouveau sa base sociale. Ce processus s’est étalé sur deux siècles. A la fin du IVe siècle, l’empire n’était plus capable de se défendre par lui-même, mais dépendait désormais des armées barbares de mercenaires « fédérés » (foederati), particulièrement après la désastreuse bataille d’Adrianople en 378, quand les deux-tiers de l’armée romaine occidentale furent détruits.

Au cours de la crise, la classe dirigeante impériale s’est constamment divisée en factions régionales, chacune résistant à la centralisation des richesses, cherchant à garder le contrôle sur les recettes fiscales et sur la main d’œuvre nécessaire à la défense de sa propriété. Une instabilité politique extrême –coups d’Etat, guerres civiles et révoltes sécessionnistes - est la principale caractéristique de la période. L’Empire s’est progressivement cassé en deux, avec un Est plus riche et moins menacé, refusant de subventionner la défense permanente de l’Ouest, qui s’est effondré par conséquent en différentes étapes au cours du IVe siècle. Il y avait aussi des tensions entre les grandes personnalités de l’Empire évoluant dans les sphères étatiques, et la « petite noblesse » aux intérêts locaux. Le déclin économique et politique de cette dernière a été  symbolisé par un retrait franc et massif des services publics –en particulier de la collecte des impôts, du droit et de l’ordre, de l’entretien des routes, murailles et autres infrastructures essentielles- et par les tentatives de l’Etat de rendre ce service obligatoire. Des fonctionnaires du pouvoir central étaient envoyés dans les villes de provinces pour faire appliquer les ordres et faire fonctionner les services de base.

Un écroulement désordonné
Il doit être souligné que l’écroulement fut désordonné. Un ordre social tout entier s’est retrouvé dans un processus lent de désintégration, et beaucoup de facteurs se disputaient le cours de l’histoire, à différents moments et à différents endroits. En particulier, la fragmentation régionale a connu un dénouement dans le schisme entre l’Est et l’Ouest, pour plusieurs raisons. L’Est était plus riche, tout en ayant des frontières plus petites et plus faciles à défendre. Donc l’Empire romain a pu y survivre, et a existé en tant qu’Empire byzantin jusqu’en 1453. L’Ouest, qui avait plus de difficultés à lever l’impôt et à défendre ses frontières, avait aussi d’autres points faibles plus ou moins importants. La classe dirigeante romanisée était moins développée dans beaucoup de régions. Elle était donc plus exposée aux révoltes par en bas, plus capable de se briser en de multiples fragments régionaux, et aussi, sous pression, d’abandonner son allégeance politique à Rome et de « retourner au pays », ou encore, de se rendre aux barbares. La pression était certainement énorme. Grâce à des contacts prolongés avec l’armée romaine et pressées par d’autres peuples tribaux mettant cap à l’Ouest depuis l’Asie, les tribus germaniques ont réussi à former des entités politiques grandes, centralisées et bien équipées militairement, au Nord de la frontière romaine.

Qu’en était-il des rapports entre d’un côté, l’Etat et l’ensemble de la classe aristocrate romanisée, et de l’autre, la masse des gens opprimés par l’impérialisme ? La résistance anti-impérialiste avait été primordiale dans toute l’histoire de l’Empire, et la résistance populaire de l’intérieur a été la caractéristique principale de son déclin. L’incapacité romaine à faire des conquêtes au-delà de la limite des terres labourées, et continuer ainsi à s’étendre, était une conséquence directe de la résistance militaire qui lui était opposée, de la part des peuples non-vaincus au-delà de la limite, et de la part des peuples assujettis de l’intérieur, dont le contrôle constituait un enjeu militaire majeur. Des exemples comme ceux donnés plus haut –la bataille de la forêt de Teutobourg, la retraite de Mésopotamie, la révolte menée par la reine Boudicca en Grande-Bretagne, les révoltes juives en Palestine- existent à foison.

Pendant les IIe et IIIe siècles, la sécurité interne restait un impératif militaire de premier ordre, et pendant le IVe et le Ve, avec l’augmentation des conflits sociaux, les ressources nécessaires au maintien de l’ordre grandissaient. D’un côté, beaucoup de paysans étaient réduits au servage (devenant coloni), pour raffermir le contrôle sur leur travail et accroître le taux d’exploitation. De l’autre, les paysans échappaient à l’impôt, ne se soumettaient pas aux obligations militaires, et résistaient collectivement aux huissiers et aux fonctionnaires. La résistance prit de plus en plus la forme du banditisme de grands chemins. Les fermes furent abandonnées. Des parties de la campagne devinrent des zones de non-droit. Puis, le banditisme occasionnel s’est transformé en des révoltes paysannes à grande échelle, conduites par les armées de bagaudae (des paysans guérilleros ayant des visées socialement révolutionnaires). Il paraît que certains paysans ont accueilli à bras ouverts les envahisseurs barbares des IVe et Ve siècles. Au même moment, la menace de l’Empire romain sur les entités politiques indépendantes à l’extérieur de l’Empire les ayant contraint à une organisation politique et militaire plus efficace, les impératifs militaires de l’Empire romain aux frontières ne diminuèrent pas, même quand les guerres de conquête cessèrent. C’est une perpétuelle compétition militaire aux frontières qui a imposé aux classes assujetties, à l’intérieur de l’empire, un fardeau toujours plus lourd, et en dernier ressort, insupportable.

L’Empire romain a été un système d’impérialisme militaire dynamique, impitoyable et instable. Il a combattu des entités politiques plus faibles à ses frontières et les rebellions parmi ses populations assujetties. Cela a nécessité un niveau d’accumulation militaire élevé et permanent, ce qui a détruit les fondations économiques et sociales de la gouvernance impériale. L’Empire occidental agonisant en était réduit à louer les services des « fédérés » barbares –des armées tribales allemandes, gothiques et hunniques, pour se défendre contre d’autres barbares. L’Etat romain est devenu une coquille militaire, vidée de son contenu social et économique, dont l’or et la terre, avec lesquels elle a acheté des soldats étrangers pour remplacer ceux qu’elle ne pouvait pas recruter elle-même, ont nourri le pouvoir des rois allemands, ceux-là même qui l’ont finalement détruit. Beaucoup de paysans ont soutenu les barbares parce qu’ils paraissaient se contenter de taux d’exploitation moins importants. Beaucoup d’aristocrates ont fait de même, parce qu’ils pensaient que ce serait une protection contre les révoltes par en bas. L’Etat romain n’a pas trouvé grand monde pour le défendre quand les chefs de nouvelles colonies barbares, s’appuyant sur leur pouvoir de facto, ont réclamé que leur légitimité politique s’établisse en lieu et place de celle des empereurs. Là où cela s’est passé autrement –notamment en Grande-Bretagne, le résultat a été l’effondrement logique à la fois de l’Etat romain et de la classe dirigeante romanisée, annonçant une période de radicalité politique et d’indépendances paysannes.

La dynamique de l’impérialisme militaire antique était sensiblement différente de celle de l’impérialisme du capitalisme moderne. L’accumulation politico-militaire, stimulée par la compétition entre les classes dirigeantes antiques, et les rivalités à l’intérieur d’elles-mêmes, a donné naissance à des guerres impérialistes prédatrices dans lesquelles des quantités énormes du surplus ont été prises par la force et redistribuées aux vainqueurs. Dans l’impérialisme capitaliste, au contraire, la guerre est subordonnée à l’économie. Son rôle est de détruire les frontières de l’accumulation du capital, constituées par les impérialismes rivaux, les petits Etats, et les populations assujetties mais hostiles.

D’un autre côté, l’emploi de la force militaire pour exproprier le surplus est l’essence de tout impérialisme, et la résistance des exploités et des opprimés est le principal obstacle à l’expansion impérialiste sans limite. Les paysans guérilleros vietminh et vietcong, qui ont combattu l’impérialisme japonais, français et américain, au milieu du XXe siècle, ressemblent aux  paysans guérilleros juifs, qui se battaient contre l’impérialisme romain pendant les grandes Révoltes juives dans les années 66-73, 115-117 et 132-136.
Aujourd’hui, alors que l’empire américain est pris entre les feux croisés de la résistance irakienne et du mouvement mondial contre la guerre, avec son armée sur tous les fronts et de plus en plus démoralisée, l’histoire de l’Empire romain pourrait bien donner quelques leçons désagréables à  l’administration Bush.

Neil Faulkner (Traduit de l’anglais par Thomas Mitch)

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1  Apocalypse : the great Jewish revolt against Rome (Tempus, 2004.) Il a également écrit Decline and Fall of Roman Britain (Tempus, 2004).
2 Nommée ainsi alors qu’il s’agit en réalité de la troisième.
 

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