1917-2004
Pouvoir des travailleurs
contre Dictature du capital

Dans son dernier livre, Révolution, 100 mots pour changer le monde, O. Besancenot affirme : « Penser la révolution, c’est commencer à expliquer quel type d’autre monde est possible ». Nous vivons, dit-il, dans « une forme pernicieuse de dictature qui soumet à la botte des actionnaires l’économie, la démocratie ainsi que nos vies quotidiennes. » Seule une révolution, qui est « un changement social radical peut opposer à la logique capitaliste une société alternative qui privilégierait (…) les besoins par rapport aux profits, … » Et cette révolution débouche « sur un changement des structures de la société. Le pouvoir des travailleurs – c’est-à-dire nous tous – se substituerait alors à celui des classes dominantes. C’est la vraie démocratie. »

 Il précise sur la société de transition vers le socialisme : « C’est la construction d’un autre monde, d’une autre organisation sociale, d’un autre système. La société que nous défendons, définitivement débarrassée de la domination capitaliste, permettrait aux classes exploitées de récupérer ce que les puissants leur ont volé pendant des siècles. Une société où tout serait à nous : la démocratie, les institutions, les choix du quotidien, en un mot le pouvoir.1 » Cette société de transition entre le capitalisme et le communisme, ce nouvel Etat, la démocratie des travailleurs qui est supérieure à la démocratie parlementaire, c’est ce que Marx ou Lénine appelaient la dictature du prolétariat. Notre organisation, la Ligue Communiste Révolutionnaire, lors de son dernier congrès à l’automne 2003, a remplacé la formule « dictature du prolétariat » par celle de « pouvoir des travailleurs ».

Cette question est centrale dans la théorie révolutionnaire. La lutte des travailleurs contre le Capital, et réciproquement, conduit à des crises aiguës qui peuvent alors se transformer en combat pour le pouvoir. La gauche et l’extrême gauche se sont souvent affrontées et divisées sur ce problème. La première préconise une transformation graduelle de la société en se servant des institutions existantes. La seconde soutient que sans révolution on ne saurait mettre en place un nouvel Etat, seul gage de changement social.

Dans le numéro automne/hiver de Critique Communiste, deux camarades, Artous et Johsua, se prononcent pour l’abandon de la notion de dictature du prolétariat comme type de société de transition. C’est Johsua qui est le plus précis et qui va le plus loin dans sa critique du pouvoir des travailleurs. Tous deux reposent le débat : quelle voie pour le socialisme ? La conquête du pouvoir par les travailleurs ou la conquête par voie électorale des institutions ? Johsua présente l’alternative ainsi : « Préparons-nous un nouvel Octobre 17 ? Ou des élections victorieuses ? » Sa réponse : « Il faudrait (…) commencer à travailler dans la perspective d’une Constituante2. »

1917
En 1918, les bolcheviques, à la tête du nouvel Etat des travailleurs, la république des Soviets, ont eu à trancher le débat qui nous occupe : Assemblée constituante ou pouvoir des travailleurs. Avant 1917 comme après, l’élection d’une Assemblée constituante figure dans tous les programmes des partis politiques de gauche. Sous l’autocratie, une telle revendication représente un défi au régime en place. Le gouvernement provisoire, formé en février 1917, alliant la droite (« cadets ») à la gauche (mencheviks) et au parti socialiste-révolutionnaire représentant les paysans, hésite avant de fixer une date pour les élections (elle changea trois fois) et opte pour le 12 novembre 1917 (la réunion de l’assemblée intervenant quinze jours après).

Au soir de l’insurrection d’Octobre, le Conseil des commissaires du peuple, bolcheviques, se définit comme un « gouvernement provisoire d’ouvriers et paysans » qui dirige « jusqu’à la convocation de l’Assemblée constituante.3 » Il confirme la tenue des élections à la date prévue. Pour les bolcheviques, cette assemblée doit ratifier les décrets sur la terre et sur la paix, deux sujets qui sont au cœur de la révolution. Cependant, dans le même temps, les nouveaux dirigeants affirment que : « la Russie est déclarée république des soviets de députés, d’ouvriers, de soldats et de paysans. Tout le pouvoir central et local appartient à ces soviets4. »

Comme prévu, les élections, à la proportionnelle, se déroulent du 12 au 14 novembre « dans un climat de large liberté5. » Les premiers résultats (Petrograd et Moscou) augmentent encore l’optimisme des militants bolcheviques, qui se sont investis avec ferveur dans la campagne, ils obtiennent la majorité absolue des voix. Depuis peu, ils sont alliés aux socialistes-révolutionnaires de gauche qui ont scissionné du grand parti SR. C’est à partir du mois de juin que cette aile gauche se distingue, s’affirme face au virage droitier du gouvernement provisoire et des partis mencheviks et SR. La radicalisation des soldats-paysans, et par la suite le soulèvement paysan (antiféodal) qui croît à partir de septembre et se poursuit après l’insurrection poussent les SR de gauche vers les bolcheviques. Comme la radicalisation des ouvriers et des matelots a poussé le parti bolchevique vers le pouvoir. Quelques jours après l’insurrection se tient le premier congrès panrusse des soviets paysans. C’est là qu’intervient la scission entre SR, la majorité des délégués se rallie aux bolcheviques, les SR de droite quittent les soviets. Les SR de gauche entrent au gouvernement.

Mais les « prévisions optimistes » sont complètement infirmées par le résultat final. Les chiffres donnés sont tous approximatifs, car jamais les résultats définitifs n’ont été publiés et certaines régions de l’immense Russie n’ont pas voté, c’est pour cette raison que d’un ouvrage à l’autre il y a des différences. Sur 90 millions d’électeurs (et électrices) un peu plus de 48 millions ont voté, le taux d’abstention atteint les 45 %6.

Les S.R. sont les vainqueurs du scrutin avec 20 900 000 voix, soit 58 %, ce qui leur donnent 410 sièges sur 707 ; les bolcheviques avec 9 millions de voix, soit 25%, obtiennent 175 sièges ; les cadets et autres partis conservateurs réunissent 4,6 millions de voix, soit 13% et 17 sièges ; les mencheviks avec 1,7 million, soit 4%, n’ont que 16 sièges (pour l’essentiel dans le Caucase) ; les groupes nationaux ont 86 sièges, ils sont proches des SR. Les SR de gauche ne sont qu’une trentaine de députés7.

Le désarroi des bolcheviques est manifeste, et comme à la veille d’Octobre, le parti se divise, et ceux-là même qui ont dénoncé l’insurrection, et qui ont été élus députés, s’opposent à Lénine. Ainsi, un membre de la direction déclare : « Les bolcheviques ne vont pas rester ici plus de deux semaines ; ensuite on les pendra sur les balcons. » Parallèlement, Martov, menchevik de gauche, écrit le 19 novembre dans une lettre : « presque tout le prolétariat est du côté de Lénine et attend que la révolution débouche sur son émancipation sociale8. »
Au début de décembre, après avoir repoussé la date de la convocation de l’Assemblée au 5 janvier 1918, Lénine lance un premier avertissement :

« On nous propose de convoquer l’Assemblée constituante telle qu’elle a été conçue. Non, messieurs, merci ! On l’a conçue contre le peuple. Nous avons fait la révolution pour avoir la garantie que l’Assemblée … ne serait pas utilisée contre le peuple… Quand la classe révolutionnaire mène la lutte contre les classes possédantes qui opposent une résistance, elle doit écraser cette résistance ; et nous écraserons la résistance des possédants par tous les moyens qui leur servaient à écraser le prolétariat, - on n’en a pas inventé d’autres9. » Le ton employé peut surprendre, mais c’est que les bolcheviques doivent affronter une situation qui ressemble fort à un « gigantesque chaos.10 »

« Sur le fil du rasoir »
La Russie est toujours en état de guerre, les bolcheviques et les soldats ont imposé à l’état-major la signature d’une trêve le 22 novembre, renouvelée fin décembre alors que démarrent les négociations de paix avec l’Allemagne. L’armée russe a perdu 2,5 millions d’hommes et 500 000 mutilés qui peuplent les hôpitaux. Près d’une dizaine de millions d’hommes portent l’uniforme et n’attendent qu’une chose, rentrer dans leur village où le partage des terres se poursuit, il y a plus de deux millions de déserteurs (souvent armés). Après l’insurrection d’octobre, la tendance à l’autonomie des Soviets locaux ne diminue pas mais s’amplifie. Lénine et les bolcheviques sont certes reconnus par ces Soviets, leur influence est très grande mais leur autorité est extrêmement réduite. La violence a tendance à s’amplifier. Après les massacres de gardes rouges prisonniers à Moscou pendant l’insurrection, les actes de vengeance des exploités et des opprimés se multiplient11.

Plus grave, le nouveau pouvoir est confronté à la grève des employés de l’Etat (tsariste) et des banques. Cette grève est financée par le patronat et les banques qui ont versé trois mois de salaires aux « grévistes » ! Le parti SR, comme les cadets, soutiennent la grève et réclament la réunion immédiate de l’Assemblée. Dans le Sud de la Russie, les généraux, qui ont perdu la guerre et tout le reste, forment l’ « Armée des Volontaires », embryon des armées « blanches » et n’ont qu’un seul mot d’ordre dans leur programme politique : « Tout le pouvoir à l’Assemblée constituante12 ! »

Enfin et surtout, il y a l’héritage du passé : les grandes villes n’ont que peu ou pas de stocks et les rations sont de plus en plus réduites, les prix alimentaires flambent (+ 50% en novembre, + 30% en décembre), et le « spectre de la famine » se profile. Dans Les dix jours qui ébranlèrent le monde, Reed cite un industriel russe, qui en septembre, déclare qu’il compte bien sur la faim pour ramener les travailleurs à la raison. Les fermetures d’entreprises se multiplient après octobre (comme avant), le chômage prend des proportions inquiétantes.
Lénine affronte la « situation qu’engendre toute révolution… », issue d’une crise sociale, un séisme qui secoue toute la société, elle ne peut résoudre d’un coup les problèmes. Tout d’abord, elle « prolonge et aggrave la crise qui l’engendre.13 »

Soviets ou Constituante
C’est à la mi-décembre que Lénine présente ses Thèses sur l’Assemblée constituante, elles sont publiées dans la presse par la suite. Il affirme qu’il était légitime que les bolcheviques inscrivent à leur programme « la convocation de l’Assemblée constituante, parce qu’elle est, en république bourgeoise, la forme supérieure de la démocratie… » mais dès le début de la révolution de 1917, le parti « a souligné à maintes reprises que la république des soviets est une forme de démocratie supérieure à celle de la république bourgeoise… ». Par conséquent, « pour passer du régime bourgeois au régime socialiste, pour instaurer la dictature du prolétariat, la République des Soviets des députés d’ouvriers, soldats et paysans n’est pas seulement une forme plus élevée (de démocratie)…, mais c’est la seule forme capable d’assurer le passage le moins douloureux possible au socialisme14. » Ici est résumé le problème de fond.

Primo les listes des partis ont été établies avant la révolution d’Octobre. L’exemple le plus flagrant, ce sont les électeurs qui ont voté pour le parti SR, qui s’est scindé mais a présenté des listes uniques. Donc les députés SR ne représentent pas « véritablement la volonté du peuple. ». Secundo : les élections se sont déroulées alors que l’insurrection et le pouvoir des soviets s’étend et progresse toujours, mais sa portée n’est pas connue de la majorité des paysans ; c’est la loi des révolutions modernes, la campagne retarde sur les centres urbains. Tertio : la situation politique indique un regroupement des classes dans les anciens territoires « russes », comme la Finlande, le Caucase et l’Ukraine (où s’opposent Soviets et nationalistes) ; comme en Russie, où les événements et « le développement de la lutte des classes (…) ont fait que le mot d’ordre « tout le pouvoir à l’Assemblée constituante », (…) est devenu pratiquement le mot d’ordre des cadets, des kalédiniens et de leurs complices. » Kalédine est un général contre-révolutionnaire.

« Il résulte de l’ensemble de ces faits que l’Assemblée (…) entre nécessairement en conflit avec la volonté et les intérêts des classes laborieuses et exploitées qui ont déclenché (…) la révolution socialiste contre la bourgeoisie. Il est naturel que les intérêts de cette révolution l’emportent sur les droits formels de l’Assemblée…15 » L’ultimatum est clair : ou l’Assemblée reconnaît les Soviets, leur « politique relative à la paix, à la terre et au contrôle ouvrier » ou la crise sera résolue « par la voie révolutionnaire16. »

Comme en écho, le journal libéral Dien (Le Jour) écrit : « Smolny (siège du gouvernement soviétique à Petrograd) doit être désarmé, réduit à l’impuissance et, s’il ne se soumet pas aux ordres du Palais de Tauride (Assemblée constituante) détruit17. »

Il convient de préciser ici les résultats électoraux des bolcheviques, en ce sens qu’ils appuient les propos de Lénine. Ils recueillent des suffrages massifs dans les centres industriels (et pas seulement les deux capitales) mais aussi dans les campagnes et sur les fronts proches de ces villes. Dans les régions rurales, le parti enregistre ses meilleurs résultats dans les villages à proximité des chemins de fer, près des voies de communication. C’est le vecteur des idées révolutionnaires qui est apporté par l’intermédiaire des travailleurs et surtout des soldats18.
Enfin, lors du scrutin, l’influence des bolcheviques s’étend sur un tiers du pays. Dans le reste de la Russie, pour l’essentiel des régions rurales, les élections furent organisées par les zemstvos (organismes locaux mis en place par le gouvernement provisoire), dominés par les SR. Il y eut de nombreux cas où un village entier votait pour une seule liste19.

L’idée qui sous-tend toute l’action et la réflexion des leaders bolcheviques, c’est la révolution internationale, or 1917 a été une mauvaise année pour les dirigeants des deux camps en guerre (grèves et mutineries, révolte irlandaise en 1916). Le 1er janvier 1918, Lénine échappe à un attentat, le 4 la grève générale paralyse Varsovie (sous occupation allemande) et Vienne pendant quatre jours, contre le rationnement et contre la guerre ; enfin à Berlin, quelques jours après, les ouvriers de la métallurgie et de l’armement se mettent en grève.

Tout le pouvoir aux soviets
Le 5 janvier quand s’ouvre la séance de l’Assemblée constituante, à Petrograd, la ville est en état de siège, les bolcheviques se sont mobilisés. Au nom des bolcheviques, Sverdlov présente la motion qui reconnaît tout le pouvoir aux soviets, elle est rejetée par 237 voix contre 138. Les bolcheviques et les SR de gauche quittent la séance. Les députés élisent alors Tchernov comme président de l’Assemblée. C’est un leader du parti SR et ancien membre du gouvernement pour qui le peuple se divise en deux catégories « le démos » le vrai et la populace, c’est celle qui peuple les soviets. Mais la majorité des députés SR le trouve trop à « gauche » (comme la direction du parti). Un historien, de ce parti qui n’était ni socialiste ni révolutionnaire, les décrit comme « des hommes de prestige et d’expérience…, des experts de l’agronomie et de l’administration, des paysans jouissant de prestige social20. » Les débats commencent et se poursuivent toute la nuit du 5 au 6 janvier. Face à cette assemblée se dresse la force des Soviets. Anweiler, historien, indique ce qu’est cette force :

 « L’apparition de soviets dans toute la Russie, après la révolution de Février, constitua au plus haut point un phénomène de masse. Ce fut un mouvement spontané en ce sens que les soviets surgirent partout, indépendamment les uns des autres (…), en fonction des impératifs de l’heure. L’idée des conseils, d’institutions représentatives mises en place rapidement, avec des moyens simples, en tous lieux et en tous temps, se répandit pour ainsi dire de soi-même parmi les ouvriers et les soldats russes aux yeux desquels le soviet se révélait la forme la mieux adaptée au rassemblement des forces de classe pendant une période de convulsion politique et sociale. Les ouvriers des centres industriels comme les soldats du front et des garnisons ressentaient d’instinct la nécessité d’une organisation autonome capable d’exprimer leur puissance numérique et leur volonté révolutionnaire. L’hostilité des ouvriers envers les hauts fonctionnaires, les patrons et la bourgeoisie comme telle, de même que la méfiance des soldats à l’égard des officiers, créèrent les conditions socio-psychologiques de l’extension sans précédent du mouvement21. »

Le gouvernement soviétique se réunit et après débat se prononce pour la dissolution. Le décret est publié le lendemain. A cinq heures du matin, au palais de Tauride, le commandant de la garde rouge, un anarchiste, indique à l’orateur que la séance est terminée car « la garde est fatiguée. » Ainsi prend fin la Constituante.

Hormis la manifestation le jour même de l’ouverture, que les gardes rouges dispersent sans ménagement, il n’y aura pas d’autre démonstration en sa faveur, et aucune de la part des couches populaires. Et pour cause : « Malgré les déficiences des soviets (…), les masses les considéraient comme « leurs » organes. Il eût été impossible de les mobiliser contre eux au nom de l’Assemblée constituante ; …22 »

Le jugement de l’historien conservateur M. Malia est tout aussi pertinent : « cette assemblée aurait été bien en peine de gouverner face aux désordres de l’époque : elle était dominée par les mêmes partis qui avaient été incapables de maîtriser la situation en 1917 et, comme eux, elle était privée de tout appui militaire et administratif. Elle n’avait pas non plus de programme. […] Enfin elle n’avait derrière elle aucun électorat prêt à se battre pour défendre son droit à gouverner…23 »

Nombreux sont ceux qui ont reproché la violation du suffrage universel aux bolcheviques, ils les accusent d’avoir dissous par la force l’Assemblée constituante, seule institution démocratique et représentative. Etait-elle plus démocratique que les soviets ?

La démocratie parlementaire
Selon les libéraux, l’Etat est neutre, au-dessus des classes, il représente le « droit » et devant lui nous sommes tous égaux. « L’Etat bourgeois se présente (et est perçu) comme celui de la société tout entière. Il est celui des citoyens, multitudes d’individus abstraits, réciproquement libres de liens de dépendance (…) et supposés égaux entre eux parce qu’ils le sont face à l’Etat24. »

Les plus lucides parmi les conservateurs reconnaissent la lutte des classes, car on peut difficilement l’éluder, du moment qu’elle reste circonscrite aux limites du système capitalistes. L’Etat prend alors quelque couleur, il sert à modérer, à concilier les conflits sociaux. Il reste un « arbitre ». Voici schématiquement présenté le « joli conte de fée » de l’Etat dans sa version libérale. Il ne serait pas complet si on n’ajoute cette once de « poésie », à savoir le capitalisme et la démocratie parlementaire sont l’horizon indépassable de l’humanité et l’ont toujours été !
Passons à la version réformiste du « conte » sur l’Etat. Là encore, l’Etat est toujours neutre. Cependant, nous disent-ils, avec un gouvernement adéquat (de gauche), le pouvoir étatique peut intervenir dans l’économie ; soit pour corriger les excès du système, soit pour réformer tel aspect du capitalisme, voir réformer la société dans son ensemble. Là aussi, l’Etat est pensé comme un lieu, comme un outil dont on pourrait se servir à sa guise. Il œuvre à la conciliation entre les intérêts divergents des salariés et du patronat, il favorise le « dialogue social » entre les « partenaires sociaux ». Dans cette version, le capitalisme comme la démocratie parlementaire sont indépassables mais ils peuvent être amendés, améliorés.

La méthode marxiste face à l’Etat
Face à l’Etat, cela n’a pas de sens de parler de démocratie en général. Il faut demander : l’Etat et la démocratie pour quelle classe ?

Notre héritage réside en ceci : « L’Etat n’est donc pas un pouvoir imposé du dehors à la société ; (…) Il est bien plutôt un produit de la société à un stade déterminé de son développement ; il est l’aveu que cette société s’empêtre dans une insoluble contradiction avec elle-même, s’étant scindée en oppositions inconciliables qu’elle est impuissante à conjurer. Mais pour que les antagonismes, les classes aux intérêts économiques opposés, ne se consument pas, elles et la société, en une lutte stérile, le besoin s’impose d’un pouvoir qui, placé en apparence au-dessus de la société, doit estomper le conflit, le maintenir dans les limites de l’ « ordre » ; et ce pouvoir, né de la société, mais qui se place au-dessus d’elle et lui devient de plus en plus étranger, c’est l’Etat.25 »

Mais aujourd’hui, tout cela n’a-t-il pas changé au XXIe siècle ? Ne serait-ce que par rapport à la période où Lénine a vécu, la démocratie s’est élargie. Oui, de même qu’entre l’époque de Marx-Engels et celle de Lénine, le système capitaliste comme les régimes politiques qui l’accompagnent se sont transformés. Comme ils allaient le faire encore par la suite.

 « Comme l’Etat est né du besoin de refréner des oppositions de classes, mais comme il est né, en même temps, au milieu du conflit de ces classes, il est, dans la règle, l’Etat de la classe la plus puissante, de celle qui domine au point de vue économique et qui, grâce à lui, devient aussi classe politiquement dominante et acquiert ainsi de nouveaux moyens pour mater et exploiter la classe opprimée. (…) l’Etat représentatif moderne est l’instrument de l’exploitation du travail salarié par le Capital. Exceptionnellement, il se présente pourtant des périodes où les classes en lutte sont si près de s’équilibrer que le pouvoir de l’Etat, comme pseudo-médiateur, garde pour un temps une certaine indépendance vis-à-vis de l’une et de l’autre26. »

Cependant, le suffrage universel, la séparation des pouvoirs, le multipartisme, les droits d’expression, de réunion et d’information prouvent qu’il y a des contre-pouvoirs, nous dira-t-on. Le suffrage universel est une grande conquête, il doit être défendu et étendu (si possible), cependant il ne peut qu’être « … l’indice qui permet de mesurer la maturité de la classe ouvrière. Il ne peut être rien de plus, il ne sera jamais rien de plus dans l’Etat actuel27. » Le résultat électoral est le reflet déformé du rapport de force entre les classes à un moment donné. Il ne peut être que cela en régime bourgeois. Si les élections permettaient de changer le système elles seraient illégales.

De plus, le suffrage universel, outre qu’il dépend aussi du mode de scrutin et du découpage électoral, favorable aux conservateurs, peut donner des majorités réactionnaires (comme en juin 1968) ; ou progressistes (comme en 1936, mais la même assemblée, 4 ans plus tard, se jette dans les bras de Pétain). La couleur de l’assemblée ne peut pas changer fondamentalement les rapports capitalistes. Le parlement n’a qu’une parcelle de pouvoir réel dans cette société. Nous pensons que la démocratie est le plus favorable des régimes politiques sous le capitalisme pour les travailleurs. Mais nous ne pouvons oublier que ce régime démocratique est pour l’essentiel la dictature du capital au moindre coût. Tant que la démocratie s’arrête là où commence l’économie, alors il ne peut s’agir que d’une démocratie formelle. Mêmes les droits arrachés par les travailleurs dans les entreprises au cours des siècles n’ont pas remis en cause la dictature patronale.

Le centre du pouvoir réel dans la société réside dans les grandes entreprises, les groupes financiers, etc.…. Le pouvoir réel c’est celui que la classe capitaliste a sur les moyens de production. Les secteurs clés de l’Etat (justice, armée, police) sont hors de tout contrôle démocratique, de même que la politique étrangère (voyez la politique « africaine » de la France).
L’Etat, (police, armée et justice), a pour fondement la défense de l’ordre social, donc du contrôle et de la propriété des capitalistes sur la vie économique.

Dictature et démocratie
Dans son article de Critique Communiste, O. Besancenot et la dictature du prolétariat, Isaac Johsua cite Marx et Engels sur leur conception de l’Etat, pour affirmer que les deux fondateurs du communisme révolutionnaire n’ont que peu traité cette question. L’essentiel de sa critique porte sur Lénine, qui aurait déformé la pensée de Marx, et tout particulièrement sur L’Etat et la Révolution, « cet opuscule » dont les idées « continuent d’influencer une extrême gauche se réclamant de la perspective révolutionnaire28. »
Ainsi, Lénine aurait conclu abusivement « d’un simple énoncé, d’une tête de chapitre en quelque sorte » de la main de Marx, que le nouvel Etat né de la révolution serait une dictature29.

Cette accusation n’est pas nouvelle, ni dans la forme ni dans le contenu. En 1918, dans une brochure tombée dans l’oubli, qui s’intitule La dictature du prolétariat, Kautsky, ancien marxiste , avait reproché au leader des bolcheviques de s’être emparé du « petit mot de Marx30 ». Il se trouve que le « petit mot » comme le « simple énoncé » concernent le même passage tiré de La Critique du programme de Gotha. De quoi s’agit-il ?

« Entre la société capitaliste et la société communiste se place la période de transformation révolutionnaire de celle-là en celle-ci. A quoi correspond une période de transition politique, où l’Etat ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat31 ? »

Au-delà des ressemblances sur la forme, Kautsky et Johsua ont des points communs sur les principes. Tous deux esquivent le fond du problème, ils évacuent la révolution violente, se taisent sur la nature de la violence révolutionnaire et gomment toute mention de la résistance des classes exploiteuses. Ainsi Kautsky va jusqu’à affirmer que : « si, sous le régime du suffrage universel, les capitalistes s’étaient vus en infime minorité, ils se seraient plus vite résignés à leur sort 32(…). » Il écrit cela, rappelons-le, en 1918, la Première guerre mondiale n’est pas encore terminée !

Même s’il ne va pas jusqu’à écrire de telles sornettes, Johsua abandonne avec la dictature du prolétariat, la perspective révolutionnaire, et donc tourne le dos au communisme. Ce qu’il nous propose, sous couvert de défense de la démocratie en général, c’est la vieille formule de « la voie parlementaire au socialisme. »

Remettre en cause la dictature du prolétariat, sous couvert de défense de la démocratie en général, c’est renoncer à toute perspective de changement, car tout est lié. Marx a résumé ce qui constitue son apport à la théorie : « (…)Ce que j’ai apporté de nouveau, c’est de démontrer : 1) que l’existence des classes n’est liée qu’à des phases historiques déterminées du développement de la production ; 2) que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3) que cette dictature elle-même ne représente que la transition à l’abolition de toutes les classes et à une société sans classe33… »

La dictature signifie la suppression de la démocratie nous dit Kautsky et répète Johsua :
« La dictature est un pouvoir qui s’appuie directement sur la violence et n’est liée par aucune loi. La dictature révolutionnaire du prolétariat est un pouvoir conquis et maintenu par la violence, que le prolétariat exerce sur la bourgeoisie, pouvoir qui n’est lié par aucune loi34. »
La démocratie parlementaire est la démocratie pour la bourgeoisie, mais c’est le règne de la dictature pour les travailleurs. De même que la « démocratie » athénienne était la démocratie des propriétaires d’esclaves et en même temps leur dictature sur les esclaves. De même demain, le pouvoir des travailleurs signifiera la démocratie pour les salariés mais la restriction de cette liberté (la dictature) pour les anciens patrons.

République des conseils
La dictature du prolétariat n’est en aucun cas le pouvoir d’un parti unique, ni d’un comité central ou d’un seul homme. Il ne s’agit pas de remplacer la domination d’une classe par une autre, d’un Etat par un autre, cela est une définition valable pour les révolutions bourgeoises.
Les capitalistes ont besoin de l’Etat (de la domination politique) pour maintenir l’exploitation au profit d’une infime minorité contre l’immense majorité. Les travailleurs, les classes exploitées et opprimées, ont besoin de l’Etat pour supprimer toute exploitation. C’est le lien entre la révolution violente, la dictature du prolétariat et le début du processus d’extinction de l’Etat. Au lendemain de l’insurrection d’octobre 1917, Lénine, qui ne retient que le « seul aspect répressif35 », s’adresse ainsi à la population : « Camarades travailleurs ! Rappelez-vous qu’à présent c’est vous-mêmes qui dirigez l’Etat. Nul ne vous aidera si vous ne vous unissez pas vous-mêmes et si vous ne prenez pas toutes les affaires de l’Etat entre vos mains. Vos Soviets sont désormais les organismes du pouvoir d’Etat, nantis de pleins pouvoirs (…). Mettez-vous vous-mêmes à l’œuvre à la base sans attendre personne36… »

La répression des exploiteurs
Engels, polémiquant avec les anarchistes, s’exclame :
« Ont-ils jamais vu une révolution, ces messieurs ? Une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit ; c’est l’acte par lequel une partie de la population impose sa volonté à l’autre au moyen de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s’il en est ; et le parti victorieux, s’il ne veut pas avoir combattu en vain, doit maintenir son pouvoir par la peur que ses armes inspirent aux réactionnaires37. »
et aussi que « (…) l’histoire n’a trouvé jusqu’ici d’autres moyens de faire avancer l’humanité qu’en opposant toujours à la violence conservatrice des classes condamnées la violence révolutionnaire de la classe progressive38. »

Nous ne faisons pas l’apologie de la violence, mais nous n’oublions pas les leçons de l’histoire, les travailleurs devront être armés pour prendre le pouvoir, ils devront être armés pour le garder, car la classe expulsée du pouvoir ne se soumettra pas tant qu’elle n’aura pas perdu tout espoir d’y revenir.

De quoi sont-ils capables ? Le général contre-révolutionnaire Kornilov a été très précis : «Même si nous devons brûler la moitié de la Russie et tuer les trois quarts de sa population pour la sauver, nous le ferons39. »
Dénikine, autre général « blanc », donnait comme ordre à ses troupes de fusiller tous les prisonniers, systématiquement, car pour lui ils étaient tous bolcheviques. A peu près au même moment où la Constituante s’ouvrait et se refermait comme une huître à Petrograd, en Finlande, des troupes allemandes débarquaient pour prêter main forte aux « blancs » locaux, avec la bénédiction des puissances alliées, et écraser les soviets finlandais, il y eut des dizaines de milliers de travailleurs fusillés.

Démocratie réelle
En 1848, Marx et Engels constatent dans le Manifeste communiste : « […] Nous avons retracé l’histoire de la guerre civile, plus ou moins latente, qui travaille la société actuelle jusqu’à l’heure où cette guerre éclate en révolution ouverte, et où le prolétariat fonde sa domination par le renversement violent de la bourgeoisie. » Ils poursuivent : « Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’Etat, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives40. »

Le seul changement qu’ils apportent au Manifeste, c’est après 1871, après la Commune de Paris :

« La Commune, notamment, a démontré que ‘la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre la machine de l’Etat toute prête et de la faire fonctionner pour son propre compte.’ Elle doit la briser41. »

A partir de l’expérience de la Commune de Paris, Marx, dans La guerre civile en France, peut préciser la forme de la dictature des travailleurs, dont le but est l’abolition de la domination de classe. Elle implique la suppression de l’armée permanente, de la police et de la justice, en tant que corps séparés de la population, et leur remplacement par le peuple en armes. Les membres de la Commune sont élus et révocables par les électeurs (le peuple en armes), et celle-ci doit être « non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois42. »

A vingt ans de distance, Engels tire les enseignements de 1871 : « Pour  éviter cette transformation, inévitable dans tous les régimes antérieurs, de l’Etat et des organes de l’Etat, à l’origine serviteurs de la société, en maîtres de celle-ci, la Commune employa deux moyens infaillibles. Premièrement, elle soumit toutes les places, de l’administration, de la justice et de l’enseignement, au choix des intéressés par élection au suffrage universel, et, bien entendu, à la révocation à tout moment par ces mêmes intéressés. Et, deuxièmement, elle ne rétribua tous les services, des plus bas aux plus élevés, que par le salaire que recevaient les autres ouvriers43. »

Lénine, dans L’Etat et la révolution, fait de même, il s’inspire de la réalité, des soviets :
« Les soviets tiraient leur force d’une liaison étroite avec les masses de prolétaires et de soldats au nom desquelles ils agissaient. Des modalités électorales très souples (élections, au niveau de la fabrique ou de la compagnie, de députés en principe révocables à tout instant et réélections fréquentes) faisaient d’eux des baromètres sensibles aux variations des sentiments populaires ; ils étaient donc soumis plus étroitement aux fluctuations politiques que les institutions représentatives jouissant d’un mandat de durée déterminée et soustraites au contrôle de la base44. »

Dans une brochure, moins connue, Les Bolcheviques garderont-ils le pouvoir ?, Lénine indique l’effet que produira la révolution : « La force des prolétaires et des paysans pauvres, nous ne l’avons pas encore vue, car cette force n’apparaîtra dans toute son ampleur que lorsque le pouvoir sera aux mains du prolétariat, lorsque des dizaines de millions d’hommes, écrasés par la misère et par l’esclavage capitaliste, verront à l’expérience, sentiront que le pouvoir dans l’Etat est exercé par les classes opprimées, que le pouvoir aide la classe pauvre à lutter contre […] les capitalistes, qu’il brise leur résistance …Alors seulement […] se dresseront par millions de nouveaux combattants, plongés jusqu’alors dans le sommeil politique […], qui avaient cessé de croire qu’ils sont eux aussi des hommes, qu’ils ont eux aussi droit à la vie, que toute la puissance d’un Etat moderne centralisé puisse aussi être à leur service, que les détachements de la milice prolétarienne les appellent, eux aussi, à prendre une part directe, immédiate, quotidienne, à la gestion de l’Etat.45 »

Mais, ce sont les hommes et les femmes tels que le capitalisme les a modelé, aussi il nuance : «Nous savons que le premier manœuvre ou la première cuisinière venus ne sont pas sur-le-champ capables de participer à la gestion de l’Etat… Mais nous exigeons la rupture immédiate avec le préjugé selon lequel seuls seraient en état de gérer l’Etat, d’accomplir le travail courant, quotidien de direction les fonctionnaires riches ou issus de l’administration. Nous exigeons que l’apprentissage en matière de gestion de l’Etat soit fait par les ouvriers conscients et que l’on commence sans tarder46… »

Le socialisme et l’inégalité
« (…) Il conviendrait d’abandonner tout ce bavardage sur l’Etat, surtout après la Commune, qui n’était plus un Etat, au sens propre. […] Le Manifeste communiste [dit] explicitement qu’avec l’instauration du régime social socialiste l’Etat se dissout de lui-même et disparaît. L’Etat n’étant qu’une institution temporaire dont on est obligé de se servir dans la lutte, dans la révolution, pour réprimer par la force ses adversaires, il est parfaitement absurde de parler d’un Etat populaire libre : tant que le prolétariat a encore besoin de l’Etat, ce n’est point pour la liberté, mais pour réprimer ses adversaires. Et le jour où il devient possible de parler de liberté, l’Etat cesse d’exister47. »

La dictature du prolétariat, victorieuse à l’échelle mondiale, ouvre une nouvelle ère historique, la transition du capitalisme au communisme. Celui-ci ne se réalise pas du jour au lendemain. Marx distingue deux phases : le socialisme (phase inférieure) et le communisme (phase supérieure). Il n’y a rien de schématique dans cette division.
Dans sa première phase, le socialisme, la propriété des moyens de production est collective, en cela le droit bourgeois est en partie aboli. Mais la répartition des fruits du travail se fait en fonction de la quantité de travail fournie, « chaque ouvrier reçoit de la société autant qu’il lui a donné » : « A égalité de travail, et, par conséquent, à égalité de participation au fonds social de consommation, l’un reçoit donc effectivement plus que l’autre, l’un est plus riche que l’autre, etc. Pour éviter tous ces inconvénients, le droit devrait être non pas égal, mais inégal48. »

Marx précise les raisons du maintien de l’inégalité :
« Mais, ces défauts sont inévitables dans la première phase de la société communiste, telle qu’elle vient de sortir de la société capitaliste, après un long et douloureux enfantement. Le droit ne peut jamais être plus élevé que l’état économique de la société et que le degré de civilisation qui y correspond49. »

Extinction de l’Etat
La base matérielle de l’extinction de l’Etat c’est le communisme intégral :
« Dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel ; quand le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre, mais deviendra lui-même le premier besoin vital ; quand, avec le développement multiple des individus, les forces productives se seront accrues elles aussi et que toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance, alors seulement l’horizon borné du droit bourgeois pourra être définitivement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux : ‘De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins’50. »

La propriété commune des moyens de production met un terme à l’exploitation mais elle ne peut résoudre l’inégalité sociale, la phase inférieure prépare le dépassement des derniers antagonismes.

La Russie en 1917, même avec la république des Soviets, est à mille lieux du socialisme, mais elle en est plus proche que n’importe quelle démocratie sous le capitalisme. La révolution russe a des traits propres : elle reste une révolution minoritaire (les travailleurs /paysans) et elle a un double caractère, elle est bourgeoise et prolétarienne ; bourgeoise avec l’appropriation de la terre par les paysans (lutte contre le féodalisme), et prolétarienne avec les soviets (les masses organisées en pouvoir d’Etat) et le parti révolutionnaire. C’est en raison de la position minoritaire des travailleurs que les bolcheviques imposent des restrictions au droit électoral.
Aujourd’hui, cela ne serait pas nécessaire, les travailleurs sont majoritaires dans la plupart des pays et mondialement leur nombre ne cesse d’augmenter. Aujourd’hui, la révolution aura des points communs avec la révolution russe, son réseau de conseils (élus dans les quartiers, les entreprises, les communes et à l’échelon national et international), la suppression de l’armée et de la police, l’extension de la démocratie au champ économique. La leçon essentielle de cette révolution : si elle reste isolée, elle s’étouffe, elle agonise, dépérit et subit une contre-révolution (le stalinisme en URSS).

La grande différence entre la révolution russe et une révolution aujourd’hui, tient dans les transformations de la classe du salariat (le prolétariat). Les changements sont qualitatifs et quantitatifs. A côté de la femme de ménage, de l’ouvrier industriel, de l’employé de bureau, du chômeur ou de l’intermittent du spectacle, nous trouvons aussi l’ingénieur, l’enseignant, l’infirmière, le chercheur, le fonctionnaire.

Le chemin qui mène du capitalisme au communisme est tout sauf une ligne droite, rien n’est programmé. Pour y parvenir, il sera nécessaire de mener une lutte de longue haleine, impitoyable, contre l’actuelle société, contre son horreur et sa violence au quotidien. La seule voie est celle de la révolution socialiste internationale. La seule voie pour en finir avec le « bric-à-brac » de l’Etat, ainsi que l’écrit Engels : « L’Etat n’existe donc pas de toute éternité. Il y a eu des sociétés qui se sont tirées d’affaire sans lui, qui n’avaient aucune idée de l’Etat et du pouvoir d’Etat. […] La division de la société en classes […] fit de l’Etat une nécessité. […] Maintenant […] l’existence de ces classes a non seulement cessé d’être une nécessité, mais devient un obstacle positif à la production. […] La société, qui réorganisera la production sur la base d’une association libre et égalitaire des producteurs, reléguera toute la machine de l’Etat là où sera dorénavant sa place : au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze51. »
Stéphane Lanchon (LCR Montreuil)

Bibliographie :
Lénine, L’Etat et la révolution, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, Editions de Pékin
E. H. Carr, La révolution bolchevique, tome 1 La formation de l’U.R.S.S., Editions de minuit
M. Liebman, Le léninisme sous Lénine, 2 tomes, Seuil, collection Esprit
M.Liebman, La révolution russe, Bibliothèque Marabout Universitaire
O. Anweiler, Les Soviets en Russie, Editions Gallimard, Bibliothèque des Histoires
J. Sadoul, Notes sur la révolution bolchevique, Maspero
K. Kautsky, La dictature du prolétariat, Collection 10-18
K. Marx, La guerre civile en France, Editions de Pékin
Jean-Jacques Marie, Lénine, Balland
Trotsky, Terrorisme et communisme, Prométhée
Critique communiste n°169/170, été/automne

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1 O. Besancenot, -Révolution ! 100 mots pour changer le monde, Flammarion, 2003, pp 17-19.
2 Critique Communiste n° 169/170, Eté/automne 2003, p 170.
3 E. H. Carr, La révolution bolchevique, La formation de l’URSS, Tome 1, Editions de Minuit, Collection « Arguments », Paris 1969, p 109.
4 E. H. Carr, p112.
5 M. Liebman, Le léninisme sous Lénine, L’épreuve du pouvoir, Tome 2, Seuil, Collection Esprit, Paris,1973, p 37.
6 J.-J. Marie, Lénine, Balland, Paris, 2004, p229.
7 M. Liebman, La révolution russe, Marabout Université, Paris, 1967, pp 367/368. Voir aussi Oskar Anweiler, Les Soviets en Russie, Gallimard, pp 262/263.
8 J.-J. Marie, p 220.
9 E. H. Carr, p 117.
10 J.-J. Marie, p 229
11 J.-J. Marie, p 223.
12 M. Liebman, Le léninisme sous Lénine, Tome 2, pp 37-46. J.-J. Marie, pp 227-238.
13 Marie, p 223.
14 Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, Edition de Pékin, p 120.
15 Lénine, p 124.
16 Lénine, p 125.
17 J.-J. Marie, p 232.
18 M. Liebman, T2, p 41.
19 M. Liebman, T2, p 42. J.-J. Marie p 229.
20 M. Liebman, T2, pp 42-43.
21 O. Anweiler, Les Soviets en Russie, 1905-1921, Editions Gallimard, Bibliothèque des Histoires, Paris, 1972, p 137.
22 O. Anweiler, p 274.
23 J.-J. Marie, p 236.
24 Critique Communiste n°169/170, Isaac Johsua, O. Besancenot et la dictature du prolétariat, p48.
25 F. Engels, L’origine de la famille…, cité par Lénine dans L’Etat et la révolution, Edition de Pékin, p 7.
26 F. Engels, Op. Cit., dans L’Etat et la révolution, p 14.
27 Idem p 16.
28 Critique Communiste, I. Johsua, article cité, p 50.
29 Idem p 49.
30 K. Kautsky, La dictature du prolétariat, Collection 10/18, Paris, 1972, p 213.
31 Lénine, La révolution prolétarienne…, p 7.
32 Kautsky, p236.
33Marx, cité dans Lénine, L’Etat et la révolution, p 40.
34 Lénine, La révolution prolétarienne…, p 11.
35 C.C. n°169/170, I. Johsua, article cité, p 80.
36 J.-J. Marie, p 226.
37 Engels, cité par Lénine dans L’Etat et la révolution, p 75.
38 Trotsky, Terrorisme et Communisme, Prométhée.
39 Marie, p 8.
40 Marx, cité par Lénine dans L’Etat et la révolution, p 28.
41 Marx, idem, p 44.
42 Marx, idem, p 55.
43 Engels, idem, p 96.
44 O. Anweiler, p 139.
45 M. Liebman, Le léninisme sous Lénine, La conquête du pouvoir, Tome 1, p 278.
46 M. Liebman, idem p 277.
47 Engels, cité par Lénine dans L’Etat…, pp 80-81.
48 Marx, idem, p 116.
49 Marx, idem, p 117.
50 Marx, idem, p 119.
51 Engels, idem, p 17.

 

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