POUR QUI SE BATTAIT
LE SOLDAT RYAN ?

Cet article est paru dans Gauche!

Aujourd'hui plus personne ne prétend que la guerre de 1914 - 18 fut une guerre pour la démocratie ou pour la liberté des petites nations. Mais la deuxième guerre mondiale est perçue différemment - comme un combat entre le bien et le mal. D'un côté les 'démocraties' (alliées pour la circonstance avec la Russie stalinienne), de l'autre les 'dictatures'.

Mais pour qui se battait réellement le soldat Ryan?

Pour la masse des gens ordinaires, la guerre de 1939 - 45 fut une guerre juste 'contre le fascisme' et 'pour la démocratie'. Ils avaient été témoins de la montée des dictatures fascistes et apprirent à la fin de la guerre toute l'horreur des camps de concentration nazis.

Les dirigeants des grandes puissances menaient une autre guerre. Ils ne furent en rien opposés au fascisme par principe. Ils avaient longtemps cherché un compromis avec Hitler et Mussolini - un compromis qui aurait laissé à l'Allemagne nazie la mainmise sur une grande partie de l'Europe centrale (ce qui aurait constitué un rempart contre l'Union soviétique) et les mains libres pour opprimer la classe ouvrière et les 'races inférieures'.

Pendant la guerre d'Espagne, les 'démocraties' (la France de Léon Blum incluse) refusèrent de venir en aide du gouvernement républicain contre les putschistes du général fasciste Franco, soutenus par les Allemands et les Italiens.

Ils n'intervinrent pas, non plus, contre les aggessions italienne en Abyssinie et japonaise en Chine.

Quand Daladier et Chamberlain revinrent de Munich en 1938 ils furent accueillis en héros par la plus grande partie de la presse et des politiciens de droite.

Même la déclaration de guerre en 1939, provoquée par l'invasion allemande de la Pologne, ne signifiait pas que la classe dirigeante dans les 'démocraties' avait l’intention de mener une guerre totale contre Hitler.

En France, la pensée d'une partie du patronat et des classes moyennes se résumait au fameux 'Mieux vaut Hitler que Blum'. En effet, l'expérience du Front populaire (avec ses grèves et occupations d'usine) l'avait radicalisée vers l'extrême-droite. Elle prônait la conciliation, puis la collaboration avec les Nazis, et soutenait des groupes fascistes pro-allemands comme le PPF de Doriot. Après la défaite de 1940, elle cherchait sa place dans la ‘Nouvelle Europe’ en s'unissant derrière le maréchal Pétain.

En Angleterre, la direction traditionnelle du parti conservateur s'opposa à Churchill ou soutint sa politique du bout des lèvres. Une partie de l'Establishment (jusque dans la famille royale) s'était compromise avec le fascisme avant la guerre. Dans les premiers mois de la guerre, beaucoup d'officiers professionnels, issus dans leur majorité de l'aristocratie, firent preuve d'incompétence et d'un manque d'enthousiasme pour la guerre.

Ce fut la classe ouvrière qui avait le plus à perdre d'une victoire du fascisme.

La guerre prit naturellement dans tous les pays alliés les aspects d’une guerre populaire. Les travailleurs se souvenaient des promesses non-tenues après la Grande Guerre (des emplois et des logements pour tous), des compromissions de la droite avec le fascisme, des grèves dures et de la répression patronale des années vingt et trente, des années du chômage.

Il existait donc partout une forte pression d’en bas pour un changement radical de sociéte - pas de retour aux années trente - à laquelle tous les partis traditionnels devaient réagir.

Dans les pays occupés les contradictions sociales furent exacerbées. La guerre prit tout aussi naturellement les aspects d’une guerre civile, dont le caractère de classe n'échappait à personne. La Résistance - française, grecque, yougoslave - dut prendre les armes non seulement contre l'occupant, mais contre des gouvernements nationaux de droite et d’extrême droite.

Cependant, les classes dirigeantes des deux super-puissances de l’époque - les Etats-Unis et la Grande Bretagne - optèrent finalement pour l’opposition militaire à l’Allemagne et au Japon. La politique expansionniste de ces deux pays ne leur laissa guère de choix.

Dans le Pacifique, la politique japonaise menacait les intérêts commerciaux américains. Ce fut un conflit entre deux grands empires prédateurs (les Etats-Unis contrôlaient directement des colonies comme Hawaii, et indirectement des semi-colonies comme les Philippines).

Les Britanniques sous l’impérialiste Churchill - qui s’était distingué par sa politique belliciste (et désastreuse sur le plan militaire) pendant la guerre de 1914 - 18, et lors de l’intervention occidentale contre le jeune Etat soviétique - se battaient pour maintenir leur propre empire colonial et leur contrôle des voies maritimes, le canal de Suez et les puits de pétrole de Moyen Orient.

Pour les Français groupés autour de De Gaulle à Londres, la défense de l’empire fut également un des principaux objectifs de guerre.

Il s’agissait dans tous les cas non seulement de refouler ou empêcher l’avance des troupes allemandes ou japonaises, mais d’éviter que des forces nationalistes s’emparent des régions sous tutelle.

Ainsi, en Asie, la guerre britannique contre les Japonais alla de pair avec une répression accrue du parti du Congrès indien, la principale force nationaliste du pays.

Pour les classes dirigeantes, la guerre fut avant tout une guerre impérialiste, produit des rivalités commerciales entre les grandes puissances, dont la cause principale fut le choc provoqué par la crise capitaliste des années trente.

Elle ne prit cependant pas la même forme dans les deux camps. L’Allemagne et le Japon, pour des raisons différentes, se trouvèrent dans les années trente dans l’obligation de développer rapidement leurs industries lourdes et de chercher des débouchés commerciaux en menant une politique d’expansion térritoriale. Les régimes militaro-fascistes leur permirent de réprimer la classe ouvrière et les populations conquises. Ils purent concentrer leurs investissements dans les secteurs de l’économie liés à la machine de guerre.

De l’autre côté, les ‘démocraties’ ayant décidé tardivement de réarmer, leurs classes dirigeantes, face à des classes ouvrières dont les organisations et la combativité étaient relativement intactes, durent se résoudre à mobiliser la population avec l'aide des partis de gauche et des dirigeants syndicaux, dans une guerre 'anti-fasciste'.

Pour battre l'Allemagne et le Japon, les représentants en partie discrédités de la bourgeoisie avaient besoin de mobiliser une classe ouvrière qui se souvenaient encore de la boucherie de la 'Grande Guerre'. Ils durent donner à la guerre un caractère réformiste en promettant d'introduire des mesures égalitaires comme l'introduction de la sécurité sociale, un programme de consrtruction de logements, des nationalisations et même des réformes dans les colonies.

En Angleterre, le très réactionnaire Churchill - connu dans les années vingt pour ses sympathies pour Mussolini et ses méthodes draconiennes contre les syndicats - forma une coalition avec le Parti travailliste.

Chez les Français, De Gaulle - un autre réactionnaire proche de l'extrême-droite monarchiste - coopéra avec les socialistes et les communistes, tout en manoeuvrant pour maintenir son hégémonie politique sur la Résistance (aidé en cela par la politique ultra-nationaliste du Parti communiste).

Aux Etats-Unis, Roosevelt sut mobiliser la gauche, y compris le Parti communiste qui exercait à l'époque une grande influence dans les syndicats, pour sa 'croisade' contre le fascisme.

Dans les premières années de la guerre, quand les puissances occidentales avaient encore besoin du soutien de Staline, leur propagande officielle fut nettement pro-soviétique.

Mais malgré des concessions à la classe ouvrière et une rhétorique anti-fasciste, la direction centrale de la guerre resta aux mains d'un petit nombre de dirigeants qui n'oubliaient à aucun moment leurs propres intérêts de classe.

Ils poursuivaient en réalité trois objectifs - battre l'Allemagne et le Japon, préserver leurs propres zones d'influence et empêcher que la guerre se transforme en mouvement révolutionnaire comme cela avait été le cas à la fin de la première guerre mondiale.

Ces intérêts ne coincidaient pas toujours. Ainsi, si les Etats-Unis défendaient leur domination commerciale dans le Pacifique, ils étaient plutôt favorables au démantèlement des monopoles coloniaux français et britannique. Ils comptaient sur leur puissance économique pour pénétrer ces marchés après la guerre. Churchill et De Gaulle furent naturellement partisans du maintien ou de rétablissement de leurs empires. D'où de fréquents conflits diplomatiques et stratégiques entre les dirigeants alliés.

Tous étaient cependant d'accord pour étouffer toute velléité révolutionnaire de la part de la classe ouvrière ou des peuples opprimés.

Avant même la fin de la guerre, les Anglais intervinrent en Grèce contre la Résistance anti-fasciste qui contrôlait une grande partie du pays, en s'alliant avec des partis pro-fascistes et monarchistes. En Italie, les Alliés reconnurent le régime fasciste de Badoglio plutôt que de s'appuyer sur la Résistance et les travailleurs armés qui occupaient les usines.

En Sicile, l'armée américaine installa dans l'administration des mafieux notoires (et farouchement anti-communistes) avec l'aide de chefs de la Mafia américaine recrutés dans les prisons des Etats-Unis.

En Indochine, ce furent les Anglais qui réprimèrent la Vietminh nationaliste, en s'appuyant sur des éléments de l'armée japonaise, avant le rétablissement du régime colonial français par les Français 'libres' commandés par Leclerc.

L'armée française, elle, s'occupa des nationalistes algériens qui manifestaient le 8 mai 1945 (jour de la victoire en Europe) à Sétif. La répression fit des milliers de morts.

Dans les pays 'libérés', quand les forces alliées ne pouvaient pas s'appuyer sur des structures suffisamment sûres, elles maintinrent en place de nombreux collaborateurs comme M. Papon. Les services secrets recrutèrent des agents nazis, qu'ils espéraient utiliser contre les 'rouges'.

A partir de 1945, les grandes puissances poursuivirent leurs rivalités sous d'autres formes. De nouvelles alliances se formèrent et la deuxième guerre mondiale se transformèrent en Guerre Froide. Le meilleur monde dont rêvaient ceux qui avaient donné leur sang devint un cauchemar nucléaire.

Claude Meunier

 


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