Rosa Luxembourg
"Grèves de masse et conseils ouvriers"

    La brochure de Rosa Luxembourg, "Grève de masses, parti et syndicat", apporte une contribution essentielle à la compréhension du développement des luttes des travailleurs, de leur organisation, leur direction et leur stratégie. Elle met en évidence les éléments concrets et dynamiques qui lient, dans une période révolutionnaire, la lutte pour les objectifs économiques immédiats, et celle pour la prise du pouvoir des travailleurs. Bien qu'écrite en août 1906, elle tire des leçons utiles pour comprendre les mouvements de grève et les luttes politiques d'aujourd'hui.

Une image fort répandue ( particulièrement chez les staliniens ) présente le marxisme et les révolutions comme l'oeuvre de quelques grands penseurs géniaux et héroïques ( Marx, Engels, Lénine, Luxembourg, Trotsky, voire Guevarra et Mao ) qui ont pressenti le cours de l'Histoire et fixé à l'avance le plan précis à suivre par les travailleurs pour arriver au socialisme. Autrement dit, point n'est besoin de vous servir de votre cerveau, il suffit de suivre le Grand Timonier ( alias Mao ), ou de faire confiance au Petit Père des Peuples ( alias Staline ).

La manière dont le marxisme s'est développé en réalité est à l'exact opposé de cette vision. Constamment au cours de ses 150 ans d'existence, depuis la première édition du Manifeste Communiste en 1848, la théorie s'est alimentée de l'expérience et des initiatives originales des travailleurs. S'il y a effectivement eu parmi les marxistes des gens géniaux et héroïques, et parfois les deux, ils n'ont jamais fait que concentrer et généraliser l'expérience des travailleurs.

    Un premier exemple est celui du rapport des travailleurs à l'Etat bourgeois. Même si la première édition du Manifeste affirmait déjà que les contradictions de capitalisme, et son lot de misères, ne pourraient être résolues que par la prise du pouvoir par les travailleurs, et la mise sur pied d'un système basé sur la propriété collective des moyens de production ( usines, mines, moyens de transport, etc. ), la manière dont ce nouveau pouvoir s'organiserait n'était pas encore clairement définie. C'est dans la préface à l'édition de 1872 du Manifeste que Marx et Engels, guidés par l'expérience de la Commune de Paris de 1871, ont ajouté que "la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l'Etat et de la faire fonctionner pour son propre compte" ; autrement dit, l'Etat bourgeois doit être détruit pour faire place à celui des travailleurs.

    Un deuxième exemple est l'attitude des marxistes par rapport au mot d'ordre de la grève générale. La position prise par Engels en 1873 faisait réponse à celle des anarchistes. Ces derniers affirmaient que pour renverser le capitalisme, il n'était pas nécessaire pour les travailleurs de s'organiser en parti ou en syndicats. Il suffirait que les ouvriers se donnent le mot pour arrêter le travail tous en même temps, et restent en grève jusqu'à ce que les classes possédantes soit capitulent, soit mènent une offensive contre les ouvriers, qui obligerait ceux-ci à riposter et à abattre la vieille société toute entière. Engels leur répondait ceci : ou bien les ouvriers dans leur ensemble ne possèdent pas encore d'organisation ni de fonds considérables - et alors ils ne peuvent réaliser la grève générale ; ou bien ils sont déjà assez puissamment organisés - et alors ils n'ont pas besoin de la grève générale.

    Cette position a dû être revue suite aux grandes grèves générales ouvrières qui ont eu lieu à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, pour la conquête du suffrage universel et du droit d'organisation ; notamment la grande grève belge de 1886. Le Parti Social-Démocrate Allemand ( SPD ), principal parti marxiste à l'époque, et dont faisait partie Rosa Luxembourg, adopta une résolution à sa conférence d'Iena, en 1905, reconnaissant la grève de masse comme une arme politique possible des ouvriers. Mais la grève de masse n'était encore conçue que comme une arme "défensive", c'est-à-dire un moyen d'obtenir ou de préserver les droits démocratiques élémentaires ( droit de vote, d'organisation, de presse, de grève,... ) à l'intérieur du système, et non pas de renverser le système lui-même. La lutte pour la prise du pouvoir politique par les travailleurs était encore vue comme un affrontement direct avec les forces de répression, armée et police, sous la forme de combats de rue.

1905

Le mouvement de grèves générales insurrectionnelles qui éclate en Russie en 1905 vient bouleverser tous ces schémas. D'une part, parce que pour la première fois, une révolution ouvrière prend la forme de grèves de masse. D'autre part, parce qu'au cours de ces grèves apparaissent les premiers exemples d'organes de pouvoir authentiquement ouvriers : les conseils ouvriers, ou soviets en russe. Qui plus est, les deux sont indissolublement liés : les soviets émergent de la nécessité pratique d'organisation et de coordination des grèves. Comme le dit Rosa : "Ce qui autrefois était la manifestation extérieure principale de la révolution : le combat de barricades, l'affrontement direct avec les forces armées de l'Etat, ne constitue dans la révolution actuelle que le point culminant, qu'une phase du processus de la lutte de masse prolétarienne".
 
 

La polémique dans le SPD

Naturellement, l'aile droite de la social-démocratie allemande, formée par les bureaucraties des syndicats et des coopératives, et par le groupe parlementaire du SPD, n'est pas disposée à prendre cette révolution pour exemple. Elle y voit un phénomène spécifiquement russe, et explique le caractère tumultueux et élémentaire de la révolution par le fait que les ouvriers russes doivent encore lutter contre l'absolutisme tsariste, et manquent de maturité et d'organisation politique. Alors que pour l'Allemagne, ils font une distinction stricte entre les grèves d'une part, organisées par le syndicat et dont l'objectif est strictement économique ( salaires, durée et conditions de travail ), et l'action politique d'autre part, menée par le parti à travers les élections et l'activité de son groupe parlementaire. Elle craint qu'une action large des masses, menée de manière "prématurée" et "inconsidérée", mène à la mise hors la loi des organisations ouvrières par le gouvernement. C'est seulement dans le cas où le gouvernement prendrait l'initiative de telles interdictions, qu'en dernier recours, elle acceptait d'envisager la grève générale politique comme moyen d'action. Les organisations ouvrières étaient devenues pour elle une "chose sacrée", plus importante que la lutte elle-même.

Rosa, dans sa brochure, démonte ces conceptions une à une.

Elle montre d'abord le caractère largement spontané du déroulement des différentes grèves qui se succèdent en 1905. A quelques exceptions près, toutes les grèves se sont déclenchées puis étendues sans aucun mot d'ordre préalable d'aucune organisation, et ont souvent pris les militants révolutionnaires au dépourvu. Seuls quelques-uns des mots d'ordre de grève donnés par la social-démocratie russe ( qui, à l'époque, regroupait les révolutionnaires marxistes russes - mencheviks et bolcheviks ) ont été suivis avec succès, et encore c'étaient des mots d'ordre locaux. Ils n'ont été suivis que parce qu'ils correspondaient exactement à la logique des circonstances et aux dispositions des travailleurs à ce moment-là. La discussion, dans la social-démocratie allemande, sur l'opportunité de décréter, à certains moments, la grève générale, n'avait donc, pour Rosa, aucun sens. Le déclenchement d'une grève générale révolutionnaire est le produit des circonstances historiques, pas de la volonté d'un parti.

Elle montre ensuite que le mouvement de grèves russe, loin d'être un "phénomène élémentaire", un orage soudain dans un ciel sans nuage, était au contraire l'aboutissement d'une série de vagues de grèves antérieures : la grève générale des ouvriers du textile de Saint-Petersbourg, en 1896-1897, où les ouvriers avaient formé leurs premières organisations syndicales ( clandestines, bien sûr ) ; la grève de 1902 de Batoum, dans le Caucase ; enfin les grandes grèves périodiques dans le Sud de la Russie, en 1903-1904, culminant dans la grève générale de Bakou ( Caucase ), en décembre 1904.

Elle montre également que la révolution de 1905 ne consiste pas en une seule grève générale, mais en une succession de grèves et de vagues de grèves très différentes, dans leur forme, leurs objectifs et leur situation géographique, mais qui derrière une apparence disparate, sont en réalité intimement liées, chacune servant de préparation aux suivantes.
 
 

Les événements

Le mouvement de 1905 commence par une grève massive de 140.000 ouvriers à Saint-Petersbourg en janvier, consécutive au licenciement de deux ouvriers pour appartenance au syndicat officiel ( syndicat fondé par le gouvernement, à l'initiative du policier Zoubatov ). Cette grève culmine dans une manifestation de 200.000 ouvriers le 22 janvier, venant présenter au tsar une charte de revendications civiques, avec comme première revendication la journée de huit heures. Les troupes tirent sur les manifestants devant le palais du tsar, laissant des milliers de morts. De gigantesques grèves de masse s'ensuivent fin janvier et en février, dans tous les centres industriels de Russie, en protestation du massacre.

Ensuite ces grèves, ayant épuisé leurs possibilités, se muent en une série de grèves économiques partielles au printemps et en été. Celles-ci ont presque partout une issue victorieuse ( réductions de la durée de travail et augmentations de salaire ), et le mouvement de contestation s'étend. C'est aussi dans la foulée de ces grèves qu'est mis sur pied le premier soviet, à Saint-Petersbourg, le 26 octobre.

Le tsar, dont les forces de répression sont débordées par l'ampleur du mouvement, est forcé d'adopter le 30 octobre une Constitution, dans l'espoir de calmer les ouvriers. Cette Constitution sera abrogée en décembre, mais entre-temps les ouvriers mettent à profit cet espace de liberté pour créer ouvertement de nombreux nouveaux syndicats, dirigés par eux, et ceux-ci, ainsi que la social-démocratie, diffusent largement leurs positions à travers de nouveaux journaux.

En même temps, en octobre se déclenche une grève générale des cheminots, qui s'étend rapidement à l'Empire tsariste tout entier. En octobre également, ont lieu à Saint-Petersbourg des grèves "partielles" pour la journée des huit heures : tous les ouvriers décident de s'arrêter chaque jour après huit heures de travail. La grève est largement suivie. Le patronat répond par des lock-outs : 45.000 à 50.000 travailleurs sont mis à la rue pour un mois.

Mais les actions ne se limitent pas à la grève. En juin éclate la première grande révolte de matelots dans la flotte de la Mer Noire, dans le port d'Odessa, à partir d'un incident à bord du cuirassé Potemkine. Cette révolte déclenche de grandes grèves à Odessa et Nicolaïev. Le 10 novembre, ce sont les marins de la forteresse de Kronstadt qui se mutinent. Le 24 novembre, nouveau soulèvement dans la flotte de la Mer Noire, à Sébastopol. Le 22 décembre, une insurrection éclate à Moscou ; elle est réprimée le 29.

En réponse aux lock-outs de Saint-Petersbourg, et pour empêcher l'exécution des marins mutinés de Kronstadt, se développe une dernière grande vague de grèves en décembre, qui s'étend à tout l'Empire. Mais le mouvement a atteint ses dernières limites. Le régime tsariste retire maintenant ses concessions démocratiques, et se décide à réprimer le mouvement de la manière la plus brutale. L'état de siège est proclamé en Livonie et en Pologne. Les travailleurs ne sont pas encore prêts pour un affrontement en règle avec l'Etat tsariste. Ils n'ont pas encore une idée claire de ce par quoi il faudrait le remplacer, et n'ont pas eu le temps de développer suffisamment les soviets, qui pourraient jouer ce rôle. Les soulèvements et les mutineries, ayant lieu en ordre dispersé, sont écrasés un à un.
 
 

Leur logique

Rosa explique de manière remarquable les liens qui unissent ces événements successifs. Comment, notamment, la manifestation du 22 janvier, avec son résultat tragique, avait été nécessaire pour que les ouvriers comprennent la nature véritable des institutions tsaristes ( jusque-là, une opinion largement répandue était que le tsar prenait des mesures contre les ouvriers et les paysans parce qu'il était "mal conseillé" par ses ministres ), et la nécessité de construire leurs propres organisations ( les grèves de janvier avaient eu lieu dans le cadre des syndicats officiels de Zoubatov ). Elle explique aussi comment la transformation des grèves politiques de protestation de fin janvier et février en une multitude de grèves économiques partielles au printemps ne représente pas une régression du mouvement, mais est au contraire le moyen par lequel les couches de travailleurs les plus larges acquièrent une conscience de classe et une éducation politique, et développent leurs propres organisations, syndicats et soviets. Ce sont précisément ces organisations et cette conscience politique qui ont permis l'organisation des grèves de décembre ainsi que l'insurrection de Moscou et les soulèvements dans la flotte.

En démontant la logique de l'enchaînement des événements, Rosa montre que leur déroulement n'a rien de spécifiquement russe, mais témoigne au contraire du développement d'une industrie moderne concentrée au sein de la soviété russe. Le rôle central joué par la grève est le résultat non seulement de ce que, pour les travailleurs, la conquête de libertés politiques formelles est largement vide de sens si elle ne s'accompagne pas d'une libération du joug économique, mais surtout de ce que c'est seulement à travers ce moyen d'action qu'ils peuvent former et étendre le plus largement leurs organisations propres. La nécessité de différentes phases dans la révolution, où la lutte économique est intimement liée à la lutte politique, chacune renforçant l'autre, est en dernière analyse la conséquence de la grande hétérogénéité de la classe ouvrière, à la fois en terme de conscience de classe, de tradition de lutte et d'organisation autonome.
 
 

Le parti

Le compte-rendu que je viens de dresser de la brochure de Rosa pourrait laisser penser qu'elle s'est rangée aux arguments des anarchistes, qu'elle pense que tout dans la révolution n'est que spontanéité des travailleurs, qu'une organisation politique de ceux-ci est inutile. Bien au contraire, tout au long de son texte elle ne cesse de souligner le rôle joué par la social-démocratie russe. Mais pour elle, le rôle de ce parti n'est pas de prendre la direction technique du mouvement, mais de lui donner une direction politique, c'est-à-dire de définir les mots d'ordre de la lutte et sa tactique de manière à utiliser au mieux les forces mobilisées à tout moment. Cela n'est possible, bien sûr, que si ce parti est en contact intime avec ces luttes et avec leur histoire, c'est-à-dire s'il regroupe les éléments les plus combatifs et les plus expérimentés du mouvement, et est capable de théoriser et de généraliser l'expérience des luttes des travailleurs. C'est seulement ainsi qu'il pourra mesurer à tout moment les rapports de force et l'état d'esprit des différentes couches sociales, ainsi que leur dynamique, pour donner une direction au mouvement. Ce n'est pas un hasard si c'est Trotsky, une des principales figures de la social-démocratie russe, qui se retrouve à la tête du soviet de Saint-Petersbourg en 1905, et se retrouvera à nouveau à sa tête quand les travailleurs, dans un nouvel élan révolutionnaire, reconstitueront les soviets en février 1917 ; cette fois, pour renverser le tsarisme pour de bon.

Pierre GOOSSENS

 


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