Défendons nos retraites

Cet article est paru dans Gauche! en 1999

Il y a assez d'argent pour bombarder la Serbie, mais pas assez pour payer les retraités et pour assurer un bon système de sécurité sociale. Au moins c'est ce qu'on nous dit. Dans cet article nous regardons de plus près la question des retraites qui risque d'être de l'actualité à la rentrée parlementaire.

Le débat sur les retraites a été lancé il y a quelques mois suite à la parution du rapport Charpin. Ce rapport fait un diagnostique du système actuel du financement des retraites et donne ses solutions pour remédier à la prétendue crise de ce système.

Le rapport Charpin a lancé un débat qui a pu paraître très technique. Mais le débat sur le fonctionnement du système des retraites n'est pas qu'un débat entre experts : Il touche à la question de la répartition de la richesse nationale et de la justice sociale.

Le système actuel de retraite a été institué au lendemain de la guerre, avec la création de la sécurité sociale, en octobre 1945. Le financement des retraites repose sur les cotisations salariales et patronales. Chaque salarié cotise au régime général sous forme d'un prélèvement automatique sur son salaire. L'ensemble des actifs va donc alimenter une masse monétaire gérée par la sécurité sociale. Les salariés retraités touchent une allocation pour leur retraite qui dépend du nombre d'années qu'ils ont travaillé et de l'âge de leur départ en retraite. Chaque salarié ne touche donc pas une pension qu'il aurait épargné toute sa vie active : ce sont les cotisations des actifs qui payent les retraites des anciens. C'est cela le système actuel de la répartition.

Travailler trop longtemps

Depuis 1983, un salarié peut partir à la retraite et bénéficier d'un taux maximum à partir de 60 ans. Mais cela à une condition : qu'il ait cotisé un nombre suffisant de trimestres. Ce nombre était de 150 trimestres depuis 1971, soit près de 37.5 ans de cotisation, aussi bien pour les salariés du public que du privé. Et le montant de la retraite était calculé sur la base du salaire moyen des dix meilleures années.

Les attaques de la droite ont remis en cause les acquis de ce système de retraite par répartition. Suite tout d'abord aux mesures de Balladur visant le régime général en 1993, le nombre de trimestres de cotisations nécessaires à l'obtention du taux plein à 60 ans passe de 37.5 à 40 ans pour les salariés du privé.

De plus, le montant de la retraite n'est plus calculé sur les 10 meilleures années mais sur les 25 meilleures années. Ce qui a pour conséquence d'abaisser le montant de la retraite pour les salariés qui cotisent essentiellement au régime général de la retraite. Enfin, les pensions évoluent désormais en fonction de l'indice des prix et non plus de celui des salaires. Ce qui a pour effet de limiter la progression des pensions de retraite.

Pour couronner le tout, le gouvernement Juppé a essayé en 1995 d'étendre ces mesures aux salariés du public. Contrairement à 1993, il s'est heurté à une mobilisation de masse de la part des salariés, lors des mois de novembre et décembre 1995. Deux millions de manifestants, des centaines de milliers de grévistes. Cette mobilisation sans précédent contre le plan Juppé a obligé le gouvernement.

Jospin hésite

C'est dans ce contexte là que la gauche prend le pouvoir en 1997. Le gouvernement Jospin veut à son tour réformer le système actuel des retraites, en remettant en cause certains acquis, mais en cherchant à éviter les erreurs de la droite afin de ne pas se retrouver face à la même contestation que durant l'hiver 1995. Jospin veut réduire les charges patronales, pour encourager le grand capital à investir en France, mais ne veut pas s'attaquer directement aux travailleurs organisés.

Tout d'abord, le Premier ministre veut privilégier la concertation. Il réunit une cinquantaine de représentants de l'Etat, des mutuelles et des organisations syndicales autour de Jean Marie Charpin, l'auteur du rapport sur l'avenir des retraites. Il s'agit surtout de juger dans quelles proportions les syndicats sont prêts à accepter une prolongation du nombre d'années à cotiser et la mise en place de fonds de pension.

Pour que ces mesures antisociales puissent s'imposer, il a fallu évidemment au préalable les présenter comme étant nécessaires pour "sauver" le système actuel de la répartition. Le sauver de quoi ? Réponse de Charpin : du choc démographique produit par le vieillissement de la population.

D'où viendra l'argent?

En effet, les Français vivent de plus en plus longtemps. La proportion des retraités va donc augmenter dans la société par rapport aux actifs.

Selon le rapport Charpin, la frange des moins de 20 ans et la population active diminueront chacune de 1 million entre 1998 et 2040. Le nombre des plus de 60 ans augmentera de 10 millions sur la même période, leur proportion progressant dans la population totale de 20% à 33%. Le rapport des retraités aux actifs passera donc de 4 à 7 pour 10.

Cela a des conséquences sur le financement des retraites : les dépenses des retraites vont, dit-on, augmenter de 12.1% du PIB en 1998 à 15.8% en 2040. Les salaires évoluent pour leur part au rythme de la productivité du travail, celle-ci étant supposée croître en moyenne de 1.7% par an, le travail produira, en théorie, deux fois plus de richesses en 2040. Mais sur cette période, " en projection, les charges de retraite triplent quasiment à l'horizon 2040 ", explique Charpin. Un tel écart ne pourra qu'entraîner un déficit impossible à gérer. Ainsi, d'après Charpin, " seul un déplacement de l'âge de fin d'activité " permettra de maintenir le rapport actuel de 4 retraités pour 10 actifs, et de régler ainsi la question du financement. Charpin préconise ainsi l'allongement à 42 ans et demi le nombre d'années de cotisation pour toucher une retraite à taux plein, ce qui revient à l'augmenter de 5 ans pour les salariés du public et 2 ans et demi pour ceux du privé.

Ce scénario, parfaitement huilé, devrait normalement nous laisser sans voix. Evidemment, pour asseoir toute cette démonstration, Charpin a besoin de se fonder sur un certain nombre d'hypothèses. Selon ses estimations, le taux de croissance de la productivité serait de 1.25% sur la période 1998-2040, et le taux de chômage estimé entre 6 et 9%. On voit ainsi dans quelle société veut nous faire vivre Charpin : Une société gangrenée continuellement par le chômage, où le taux de croissance serait en continuelle baisse par rapport à celui des années 1950-1970. Ces hypothèses définissent en réalité bien plus un programme politique qu'un futur scénario économique.

Il y a un truc

Mais ce que nous devons contester, bien plus que les hypothèses d'un rapport, c'est la manière même de poser le problème. Tout d'abord, dans toute société, ce sont les richesses produites par les actifs qui permettent aux non-actifs (les retraités, mais aussi les jeunes) de vivre. L'évolution prévisible sur les années à venir du rapport entre les actifs et les inactifs n'est pas celle du rapport actifs/retraités. Les richesses produites par notre société ne cessent d'augmenter d'année en année, à un rythme bien plus élevé que la progression de la charge des retraites. Ainsi, la capacité de financer tout prélèvement repose sur le produit intérieur brut (PIB). Celui-ci devrait augmenter de 9.600 milliards entre 1998 et 2040, ce qui représente plus de cinq fois l'augmentation de la charge des retraites, estimé à 1837.6 milliards de francs selon le commissariat au plan.

Le financement des retraites ne pose aucun problème à condition que la richesse nationale soit bien redistribuée. Ce n'est pas pour rien que Charpin affirme dans son rapport que c'est seul le rapport actifs/retraités qui " dans une optique de viabilité financière, est déterminant ". Ce rapport permet ainsi de ne pas se poser le problème de la répartition équitable des richesses et garde comme seule priorité la rentabilité économique.

Car tout le problème est effectivement dans la répartition de la valeur produite entre le travail et le capital. Charpin cherche la solution au financement des retraites en augmentant le nombre d'années de cotisation. Il demande donc au facteur travail de contribuer encore plus à ce financement.

Mais jamais il ne remet en cause le principe sur lequel repose l'assiette de prélèvement des cotisations retraite. La contradiction est là : on demande au facteur travail de contribuer dans une même proportion au financement des retraites, alors que la part du travail dans le revenu national ne cesse de se réduire en faveur du capital. Ainsi, en 15 ans, le travail a perdu 10 points (69% de la valeur ajoutée en 1982, contre 60% en 1997) au profit du capital dans le revenu national. Le transfert de valeur se fait donc des salaires vers les profits.

Faire payer les riches

C'est là que réside tout l'enjeu : faire contribuer les riches et les profits capitalistes au financement des retraites et se battre pour que les salaires augmentent et que le chômage diminue pour augmenter le nombre de cotisants. C'est pourquoi la défense des retraites entraîne la défense des salaires.

S'il y a crise des retraites, cette crise reflète la crise du rapport salarial dans son ensemble. Il témoigne de la montée de la précarité et du blocage salarial.

Pas étonnant qu'en augmentant les contrats à durée déterminée, en mettant toujours plus de gens au chômage, en développant les départs en préretraite, en nivelant le niveau des salaires vers le bas, on en arrive aujourd'hui à une société en crise, où la précarité est reine, et qui ne parvient plus, dans les conditions actuelles, à financer son système de sécurité sociale fondée sur le salariat des années 1950-1970.

Le problème du financement des retraites ne peut être analysé en l'isolant du reste de la société. Il faut chercher comment agir par rapport à la crise sociale plutôt que de faire du rafistolage contre les intérêts des travailleurs salariés.

Car aujourd'hui on en arrive à des situations absurdes où on demande aux travailleurs de partir plus tard à la retraite alors que l'on cherche à réduire le temps de travail et que le nombre de salariés à qui on impose la préretraite ne cesse d'augmenter. Cette contradiction n'est pas la seule. Le système actuel développe de plus en plus d'incohérences et de gâchis. Tels que le gaspillage des richesses, de la force de travail, des nouveaux moyens techniques.

Toutes ces incohérences proviennent en réalité des contradictions fondamentales du système capitaliste : ce système a besoin pour fonctionner de toujours plus de travailleurs pour consommer, produire et cotiser, alors qu'il met hors jeu par le chômage un nombre toujours plus grand d'individus. C'est pour cela qu'il apparaît comme une nécessité pour lui de vouloir augmenter le nombre d'années de cotisation pour palier à la diminution du nombre de cotisants. Cette "mesure" est ainsi faite pour conjurer ses tendances contradictoires.

La principale de ces tendances est que les progrès techniques très importants enregistrés depuis un demi-siècle, et tous les gains de productivité qui en découlent, ont amené le facteur travail à entrer moins en compte dans la production, face à la montée inexorable de la mécanisation. Plutôt que de permettre à chacun de travailler moins, du fait de la part moins importante du facteur travail, le système a au contraire forcé un nombre toujours plus important de salariés au chômage tandis que ceux qui conservent leur travail sont toujours amener à travailler plus vite et à faire plus d'heures supplémentaires, et bientôt à partir à la retraite plus tardivement.

Cette tendance des deux dernières décennies témoigne du conflit qui existe toujours dans le capitalisme entre les intérêts à court terme des entreprises et ceux à moyen et long terme du système tout entier qui, pour se reproduire, à besoin de développer toujours plus les forces productives, dont fait parti le salariat. On voit ainsi très bien comment le rapport salarial entre en contradiction avec le développement des forces productives. Les " tendances mortifères du capital " sont toujours présentes. La hausse des années de cotisation pour la retraite et l'introduction des fonds de pension ne sont que des moyens pour tenter de contrecarrer ces tendances.

Plutôt que de chercher par des mesures ponctuelles à allonger la durée de la vie active, il faut justement trouver la manière de l'abréger. Aujourd'hui, pour inverser cette tendance, il importe justement que pour augmenter la masse des actifs, et donc des cotisants, il faille baisser massivement le temps de travail pour que chacun puisse occuper un emploi. Il ne s'agit pas seulement d'une "mesure" sociale comme une autre. Mais de la seule manière de faire fonctionner notre société normalement, dans l'intérêt de tous. Ainsi, de 1973 à 1994, le volume de l'emploi est passé en France de 21 à 22 millions, et en Allemagne de 26.65 à 28 millions.

Mais le nombre total d'heures travaillées dans chacune des deux nations s'abaissait de 40 à 35 milliards en France, et de 50 à 44 milliards en Allemagne. Sans réduction du temps de travail, la France et l'Allemagne auraient compté respectivement 3 et 4 millions de chômeurs de plus en 1994. C'est donc cette réduction du temps de travail qui reste la seule voie possible pour un rééquilibrage entre population occupée et inoccupée.

Mais ces mesures ne pourront passer que par la mobilisation de tous. La lutte magnifique de 1995 a fait reculer Juppé. Aujourd'hui, il faudra être méfiant vis à vis des directions syndicales qui cherchent, par un développement de la cogestion, à nous faire accepter et nous résigner aux mesures que nous prépare pour la rentrée le gouvernement de Jospin.

C'est ainsi que l'on remettra à l'endroit une société que le capitalisme fait marcher à l'envers.

Alexandre Achrafié
 
 

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La logique de la capitalisation

Le gouvernement, suivant les analyses du rapport Charpin, préconise non seulement l'allongement de l'âge du départ en retraite, mais surtout l'introduction de fonds de pension made in France. L'idée de Jospin est de lancer " une constitution de réserve ", " une épargne qui sera utilisée par les régimes de retraite lorsqu'ils seront confrontés au choc du vieillissement ". L'introduction de ce système de capitalisation permettra aux salariés qui en auront les moyens d'épargner pour une retraite complémentaire. On revient ainsi au système qui existait avant 1945, lorsque chaque entreprise constituait un fond de réserve pour ses salariés. Mais c'est parce que ce système a fait faillite que l'on a crée le régime unique de la répartition en 1945.

Les deux systèmes de capitalisation et de répartition ne peuvent pas cohabiter ensemble. La logique du système de capitalisation est de développer une économie financière spéculative, car les épargnes constituées seront utilisées, comme les "edge funds" américains, dans l'économie financière. Vu les rendements à court terme que recherchent les fonds de pension, bien supérieurs aux investissements dans l'économie réelle, leur logique sera de se développer toujours plus, jusqu'à cannibaliser le système de la répartition, bien moins rentable d'un point de vue financier.
 
 

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