D'où vient le racisme ?

On nous dit souvent que le racisme est naturel, le résultat d’une éternelle " peur d’autrui ". Un bref retour sur l’histoire du racisme montre que c’est faux.

Depuis l'écrasement des fascismes au terme de la seconde guerre mondiale, et l'accession des pays colonisés à l'indépendance, le racisme fait l'objet d'une condamnation officielle et presque unanime dans la plupart des Etats. Dans le même temps, le racisme continu à être pensé et pratiqué sous des formes multiples.

Dans l'actualité, il n'y a qu'à constater les récentes attaques racistes contre les étrangers en Espagne, et l'accession du parti de Jörg Haider au pouvoir en Autriche pour prendre la mesure de l'ampleur du phénomène en Europe.

En France, un sondage réalisé en 1998 par Le Monde donne une idée de l'emprise de l'idéologie raciste. L'enquête classe les Français en trois catégories. La première, compte les "racistes", rassemble 18% des électeurs. Ce sont, des personnes qui se disent elles-mêmes "plutôt racistes", et qui estiment massivement qu’aujourd'hui en France, "on ne se sent plus chez soi comme avant" ; qu'il y a "trop d'arabes en France", et aussi "trop de noirs". La seconde, regroupant 40% des interrogés, est qualifiée de "tentés par le racisme". Ce sont des personnes qui ne partagent qu'une partie des opinions racistes. Et enfin la dernière, regroupant 33% d'électeurs, rejette en bloc les croyances adoptées par les "racistes", et est qualifiée par l'enquête "d'antiraciste".

Face à cette réalité, deux démarches sont possibles. La première, très répandue, se résume au fatalisme. Le racisme est généralement perçu comme éternel et immuable, il aurait existé tout au long de l'histoire de l'humanité.

C'est parce que nous refusons de voir dans le racisme une fatalité que nous voulons justement chercher à comprendre d'où vient le racisme.

Le racisme a-t-il toujours existé ?

Au sein des sociétés primitives, il existe des préjugés culturels. Chaque ethnie ou société se pense différente des autres, par le simple fait qu'elle dispose d'une langue propre et de ses propres dieux. Elle est alors amenée à se valoriser elle-même et à dévaloriser les autres.

Pour les Grecs de l'Antiquité, l'établissement de la langue procède d'une origine divine. La langue est alors considérée comme une langue sacrée et donc supérieure aux autres. Les peuples étrangers sont alors considérés comme inférieurs. Le terme grec "Barbaros" désigne celui qui parle une langue incompréhensible, celui qui ne parle pas le grec.

Ces préjugés ne peuvent en aucun cas être rapportés à du racisme. Car ce n'est pas sur des critères de race ou d'ethnie que se fondent les discriminations, mais sur une base religieuse et linguistique. L'esclavage, dans l'antiquité, n'était pas réservé à une ethnie particulière : la majeure partie des esclaves étaient eux-mêmes des Grecs, et on trouvait des hommes de toutes les couleurs et origines parmi les esclaves.

On peut voir chez les intellectuels de l’Antiquité les préjugés positifs ou négatifs envers les étrangers.

Platon attribuait l'invention de l'écriture à un Dieu égyptien.

Hérodote était un grand admirateur des peuples noirs d'Ethiopie, et écrivait : "Les hommes y sont les plus grands, les plus beaux et y vivent plus longtemps".

On trouve chez les Romains ces mêmes signes d'une grande ouverture d'esprit. Cicéron écrivait : "Les hommes diffèrent par leur savoir, mais ils sont tous égaux pour leur aptitude au savoir. Il n'est pas de race qui, guidée par la raison, ne puisse parvenir à la vertu".

Il était important pour ces sociétés de se définir par rapport aux autres. La nécessité de se trouver des qualités uniques et propres au groupe transparaît bien à travers l'exemple des écrits politiques d'Aristote : pour celui-ci, les milieux géographiques font naître les peuples différents par nature. Les pays froids donnent naissance, dit-il, à des peuples courageux, mais peu intelligents, ce qui expliquerait l'absence d'institutions politiques et l'anarchie régnante. Les pays chauds donnent des peuples intelligents, mais à qui il manque le courage, et qui sont donc condamnés à vivre sous des régimes despotiques.

En revanche, les Grecs, par un heureux hasard, vivent sous des climats tempérés, et ils peuvent ainsi, selon Aristote, concilier les exigences de liberté et d'ordre et connaître ainsi des institutions démocratiques.

Préjugés religieux

Un autre type de préjugé et de discrimination trouvé au cours de l’histoire se construit autour de différences de croyance religieuse. Les deux seules religions à prétention universelle qui cherchaient à s'adresser à l'ensemble de l'humanité, sont le christianisme et l'islam.

Dans les faits, ces deux religions n'ont fait que reproduire des inégalités et sont à l'origine d’innombrables massacres.

L'identité chrétienne s'est développée à partir du XIème siècle sous la forme de croisades contre les musulmans et de persécution contre les juifs.

Alors qu'auparavant les préjugés ethniques avaient plus divisé qu'opposé les sociétés entre elles, les préjugés nés du christianisme et de l'islam ont déterminé et justifié une succession de guerres et de massacres.

Mais là encore, nous ne sommes toujours pas en présence de racisme, car l'ennemi n'est pas ici désigné en fonction de son ethnie ou de sa nationalité, mais à cause de son obédience religieuse. Les Juifs persécutés se sont très souvent convertis au christianisme pour échapper à l’oppression, une option qui n’est évidemment pas possible pour les victimes du racisme aujourd’hui.

L’arrivée du capitalisme et la constitution des nations européennes ont produit de nouvelles sortes de préjugés, au premier titre desquelles le chauvinisme et la xénophobie. Les guerres que mènent les classes dirigeantes sont accompagnées par des campagnes xénophobes.

On peut donc faire le bilan que trois niveaux de préjugés se sont superposés au fil du temps : les préjugés culturels, les préjugés issus des grandes religions historiques, et les préjugés xénophobes. Tous ces préjugés sont le produit des effets négatifs des formes différentes de l'identité collective. Ils résultent des frustrations subies par des individus soumis à divers traumatismes de la vie sociale, et ils sont régulièrement encouragés, voire organisés, par les classes dirigeantes.

L'idéologie raciste et ses fonctions

Mais le racisme dépasse les préjugés culturels. Il est d’une toute autre nature.

Le terme racisme apparaît au début du XXème siècle. Ce qui ne signifie pas que le phénomène lui-même date de cette époque là, mais que sa prise de conscience se situe à cette période. Le racisme se distingue des préjugés culturels par son caractère idéologique.

Fondamentalement, le racisme est une vision du monde qui refuse d'admettre l'unité de l'espèce humaine et qui prétend que cette espèce est et sera toujours divisée en races supérieures et races inférieures. Le mécanisme à l'œuvre dans le racisme consiste à mettre au compte de la nature des situations d'inégalité résultant de l'histoire.

L'idéologie raciste est un produit de l'histoire de la colonisation des Amériques, de l'Afrique, de l'Asie et de l'Océanie, accomplie depuis le XVIème siècle par les bourgeoisies occidentales pour leurs propres intérêts.

A partir du XIXème siècle, cette idéologie s'est cristallisée comme justification et rationalisation des empires coloniaux existants.

Alors que les Egyptiens, les Perses, les Grecs, et les Romains, considéraient l'esclavage comme un état résultant de la guerre et de ses conséquences, les Européens modernes, dont les sociétés et les Etats se réclamaient officiellement du christianisme, ne pouvaient pas pratiquer la capture, l'achat, la vente et l'exploitation esclavagiste d'êtres humains sans qu'une idéologie spécifique vienne surmonter la contradiction entre ces pratiques et les valeurs spirituelles formellement proclamées.

En Occident, à la fin du Moyen Age, les papes et les conciles débattent de la question de savoir si les Africains, les Amérindiens et les Océaniens ont une âme ou non, comme ils l'avaient fait longtemps auparavant pour les femmes.

Si ces peuples n'ont pas d'âme, alors ils se trouvent en dehors de l'humanité, et l'esclavage est alors permis. Si en revanche ils en ont une, et c'est la conclusion à laquelle on aboutira finalement, l'esclavage est permis tant que ces individus sont hors des lumières de la "vraie foi". Mieux encore, l'esclavage peut être présenté comme le moyen pour les conduire vers cette lumière.

C'est au XIXème siècle que vont se développer les théories qui chercheront à s'appuyer sur la science pour valider l'état de fait esclavagiste. Pour Gobineau, dans son livre prétendument scientifique " Essai sur l’inégalité des races ", le monde est divisé entre plusieurs races, dont la race nordique qui possède ses vertus objectivement supérieures. Pour cette raison, elle ne doit pas se mélanger avec les autres peuples. Ses caractéristiques l'amènent à exercer une hégémonie sur le reste du monde.

Cette thèse sera reprise par la suite pour non seulement justifier la domination impériale des occidentaux sur le reste du monde, mais également pour justifier le traitement réservé aux Juifs par les nazis sous le troisième Reich.

Le nazisme n'a fait que reproduire au cœur de l'Europe la logique du colonialisme. Les Juifs ont été désignés comme les ennemis intérieurs qui menaçaient "la race supérieure aryenne".
 
 

En France, le racisme a souvent été réactivé et agité par les élites au pouvoir, au gré des innombrables "dérapages" dans les déclarations des dirigeants politiques, campagnes policières contre les milieux immigrés, etc. . Le racisme est toujours aujourd'hui une réalité dans le monde du travail, et les discriminations à l'embauche ou lors de la recherche du logement sont une réalité quotidienne pour beaucoup de travailleurs issus de l'immigration.

La crise sociale qui a touché très fortement les milieux populaires à partir des années 1970 a permis un regain du racisme populaire. Dans une situation qui s'est de plus en plus dégradée pour les salariés, l'augmentation du chômage, l'affaiblissement des chances d'ascension sociale, et la dévalorisation du groupe ouvrier dans la société, ont constitué un terreau nouveau pour les préjugés racistes.

Le combat contre le racisme

Le racisme a pour fonction principale de diviser ceux qui auraient le plus d'intérêt à s'unifier pour transformer la société.

Les préjugés ethniques, religieux et chauvins nourrissent le racisme, mais n'en sont pas la cause. La base matérielle du racisme réside dans l'histoire impériale de l'Occident. Le racisme n'est donc pas une réalité éternelle, ni une fatalité.

Si les préjugés culturels existent à des degrés différents dans la société, comment peut-on expliquer que le racisme peut être plus ou moins accentué à une période donnée ?

Pour répondre à cette question, il faut prendre en compte la façon dont les discours politiques des syndicats, et des partis de gauche structurent la vision du monde de la majorité des salariés. Dans les années 1950-60, le discours politique et syndical mettait bien plus en avant l'opposition entre les riches et les pauvres, entre les patrons et les travailleurs, c'est à dire le clivage social.

Dans le courant des années 1980-90, ces discours se sont beaucoup affaiblis, en parallèle avec la gestion par la gauche du pouvoir. Ainsi, le clivage social a cédé le pas, dans la tête des gens, à d'autres clivages, plus construits autour des identités collectives, et autour de l'opposition entre les nationaux et les étrangers.

Une vision du monde n'est rien d'autre qu'une vision des divisions du monde. Le déclin du clivage centré autour de la lutte des classes à amener le clivage national-racial à se trouver réactiver dans les consciences, au point de fournir pour un certain nombre d'individus la clef pour la compréhension du monde.

Ainsi, pour combattre les préjugés racistes et faire reculer les mouvements d’extrême droite, qui ont tendance à faire de la question de l'origine culturelle la seule référence possible pour classer les individus, il faut remettre au centre des débats la question des classes sociales et des intérêts communs à défendre. C'est donc sur une telle base, et dans l'unité des luttes, que l'on pourra repousser et en finir avec les préjugés racistes.

Alexandre Achrafié

 
 

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