Privatisations -
l'Etat des patrons

Cet article est paru dans Socialisme International en 1996

Vente de Pechiney, des AGF, de France Télécom, de Thomson... Aujourd'hui, le vent dominant est à la privatisation, et ce vent là n'est pas né simplement de la volonté d'un Chirac ou d'un Juppé.

Il s'agit d'un phénomène général que l'on retrouve dans tous les pays du globe, un phénomène inhérent au fonctionnement du capitalisme dans lequel les états jouent un rôle qui est loin d'être neutre.

Dans l'immédiat, ces privatisations et autres "changements de statut" ouvrent la voie à une remise en cause des acquis sociaux pour lesquels il est absolument nécessaire de lutter.
 
 

Cette mise en vente généralisée et cette apologie de la concurrence sauvage du capitalisme ne sont qu'un prétexte de plus pour intensifier l'exploitation des travailleurs

Toutefois, il n'est pas question de combattre les privatisations en arguant que les "repreneurs" sont des "étrangers". La logique du profit et des "sacrifices" que cela entraîne nécessairement est la même dans tous les pays. Si l'acheteur de Thomson Multimédia n'avait pas été Daewo mais Alcatel, son concurrent "malheureux", celui-ci aurait aussi remis en cause les acquis sociaux. Alcatel a d'ailleurs prévu 1400 licenciements sur l'ensemble de son groupe.

Dans les pays pauvres soumis au pillage de l'impérialisme la question se pose différemment. Les masses exploitées de ces pays ont bien des raisons de considérer les privatisations, exécutées sur injonction du FMI et au profit des grands groupes impérialistes, comme une atteinte à leurs conditions d'existence mais aussi à leur sentiment de dignité nationale.

Il n'est pas question [non plus] pour nous de faire l'apologie du rôle de l'Etat et de l'étatisme dans la société capitaliste. Les entreprises nationalisées n'ont jamais formé des "îlots de Socialisme" à l'intérieur du système capitaliste. Tant que le capitalisme existera, les impératifs de rentabilité resteront les même pour tous.

Lorsqu'il s'agit de services publics, la fonction d'entreprises comme La Poste, la SNCF ou EDF est beaucoup moins la rentabilité par elle-même que la fourniture aux entreprises capitalistes de services ou d'énergie "à prix d'amis".

[ Le kilowatt d'électricité facturé à la moitié de son coût de production aux industriels est un exemple parmi bien d'autres. ]

Le concours direct ou indirect de l'Etat s'est toujours révélé indispensable au maintien et au renforcement du système dominant. Selon l'expression consacrée, l'Etat n'est que la "béquille" sur laquelle s'appuie la classe capitaliste. Seul l'Etat est capable de procéder à des choix économiques non rentables dans l'immédiat mais favorables à long terme au capitalisme. Dans ce cas, la nationalisation est nécessaire. L'entreprise devient alors la propriété collective de la classe dominante. Historiquement, c'est l'Etat qui a pris en charge directement les productions nécessaires au démarrage puis au développement de l'économie capitaliste. En 1945, alors que l'économie était totalement désorganisée, les Etats français et anglais par exemple ont nationalisé les principaux secteurs d'activité. De même en 1981, alors que la crise sévissait et que les capitalistes de l'industrie boudaient les investissements productifs. Cela a permis à l'Etat de rénover à ses frais les entreprises nationalisées en investissant là où c'était nécessaire, là où ses prédécesseurs n'investissaient plus, en restructurant, en modernisant ... et en supprimant des milliers d'emplois. Le magazine anglais "The Economist" commentait en 1986 : "Les géants industriels nationalisés par le premier gouvernement Mitterrand ont pu dégraisser davantage que lorsqu'ils appartenaient au secteur privé sous les gouvernements de droite".

Une fois sa besogne achevée, l'Etat revend, en général "à prix d'amis", ce qui est redevenu rentable.

Le journal "Les Echos" du 17 octobre déclarait, à propos de la vente de Thomson multimédia pour "un franc symbolique" à Daewo, que l'Etat y a englouti plusieurs milliards de francs par an pendant de nombreuses années dans des programmes lourds (...) En dépit de l'image qui en est souvent donnée, la restructuration de Thomson Multimédia est plutôt derrière elle (...) L'entreprise pourrait être bénéficiaire dès sa première année chez Daewo (...) Daewo a donc probablement fait une très bonne affaire."

Le va-et-vient nationalisation-privatisation fait partie du fonctionnement permanent du capitalisme. Les privatisations permettent de renflouer les caisses de l'Etat non pour financer des services d'intérêt public, mais au contraire pour réduire encore l'impôt sur les sociétés ou pour couvrir les capitalistes de "subventions" de toutes sortes. Par de très nombreux biais, les privatisations se traduisent par des injections massives de fonds gouvernementaux dans les poches des capitalistes privés. Soit directement, quand le gouvernement éponge les dettes des privatisés (5 milliards pour Usinor Sacilor) ou "recapitalise" l'entreprise (11 milliards pour Thomson), ou bien lorsqu'il verse de l'argent à l'acheteur au titre d'aide au rééquipement. Soit indirectement, quand il consent par avance un plan de commandes d'Etat à long terme par exemple. [ Lorsqu'en 1982 l'Etat a nationalisé la Sidérurgie aux mains des de Wendel, le groupe était criblé de dette. En reprenant toutes les dettes à son compte, le gouvernement a rendu un fier service aux de Wendel. Puis il a lancé le plan "acier", c'est à dire qu'il a investi des dizaines de milliards dans la sidérurgie tout en fermant des usines entières et en licenciant des dizaines de milliers de sidérurgistes. Une fois redevenue rentable, l'entreprise a pu être bradée au privé (en juin 95). Les possesseurs de capitaux y ont gagné 2 fois : une fois avec la nationalisation, puis avec la privatisation.]

[ L'aide de l'Etat aux capitaux privés peut prendre une multitude de forme, notamment celui de commandes de l'Etat ou des entreprises publiques aux firmes privées. Aux Etats-Unis par exemple, la plupart des grandes compagnies, de Boeing à General Electric en passant par IBM réalisent une part importante de leurs profits grâce aux commandes d'armement ou bien font financer une part importante de leurs budgets de recherche par l'Etat. Mais, même aux Etats-Unis, lorsque de très grands investissements sont nécessaires à la classe dominante, sans espoirs de profits immédiats, l'Etat intervient directement. Pour la conquête de l'espace par exemple, l'Etat américain a créé une entreprise nationalisée, la NASA. Même au Japon, l'aide de l'Etat aux capitalistes est indispensable en tant que coordinateur de grands groupes privés, pour protéger leur marché intérieur et aider leurs exportations. Les capitalistes ont toujours crié "moins d'état" tout en exigeant davantage de ses "aides". ]

Toutefois, l'état a besoin d'un certain "délai" pour effectuer tous ces investissements, ces "restructurations" et ces suppressions de postes dans les entreprises nationalisées. La France est actuellement parvenue à un stade où l'Etat a vendu quasiment toutes les entreprises pour lesquelles cette "remise à flot" est terminée. Air-France, en pleine "restructuration", attend dès cette année 5 milliards de francs de "recapitalisation", la Snecma (moteurs d'avions) est lancée dans une réorganisation complète de ses activités ... Au ministère des finances, on commence à regarder vers des groupes publics non inscrits sur la liste des "privatisables", comme Gaz de France. Mais il n'est pas dit que les salariés se laisseront faire. La suspension, le 14 novembre, de la privatisation du CIC, en grande partie en raison de la mobilisation des travailleurs, montre que les jeux sont loin d'être faits. Ce qui sera finalement vendu pourra dépendre de ce que les travailleurs seront prêts à combattre.
 

Jeanne MENJOULET
 

Socialisme International
 anticapitalisme &révolution
 
 
N° 1  novembre 2001  N°  2 février 2002 Nouveau N° 5 octobre 2002
N° 3 mai 2002 N° 4  juillet 2002 Recevez  notre bulletin électronique
Bibliothèque anticapitaliste Liens