l'HumanitéLe parti de Lénine
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Le parti bolchevique trouve très peu de défenseurs aujourd’hui. A droite comme à gauche, le consensus maintient que le parti était voué dès ses débuts à jouer non pas un rôle de libération mais un rôle d’oppression et de dictature sur le peuple russe. Et il ne manque pas d’auteurs pour le décrire comme une simple expression monolithique du pouvoir personnel de Lénine.

Le débat dans le Parti bolchevique, Léon Trotsky. 7 juin 1939

Ainsi pour Richard Pipes, dont le livre a reçu un accueil enthousiaste dans Le Monde, le personnage de Lénine représente l’inhumanité même : "Lénine avait une forte tendance à la cruauté ..... [Il était] ... gouverné par la seule haine... " et " par essence incapable du moindre compromis " Il aurait réussi à "militariser la politique et appliquer à tout différend , en guise de solution, une seule et même méthode : l’élimination physique de l’opposant."1

François Furet, lui, considère que Lénine

" a construit au fil des ans, à force d’excommunications, une petite avant-garde de militants ... Il a inventé le parti idéologique à fidélité militaire, mêlant à doses fortes l’idée d’une science de l’histoire d’une part, celle de la toute puissance de l’action de l’autre et promettant ainsi aux initiés le pouvoir absolu au prix de leur obéissance aveugle au Parti."2

Le livre de Furet a été applaudi par l’ensemble de la presse. Le Monde 3 a parlé "d’un chef d’oeuvre". Le Nouvel Observateur n’a pas hésité à illustrer un long article de Furet de deux photos, de Lénine et de Mussolini, chacun le bras levé comme s’ils faisaient tous les deux un salut nazi. 4

Ce n’est pas seulement la droite qui a salué Furet . Furet écrit dans Le Figaro : " Ce qui m’étonne, et qui d’ailleurs me fait plaisir, c’est que la gauche fasse bon accueil [à mon livre] "5

Même si certains à gauche admettent que Lénine était bien différent de Staline dans ses principes politiques, ils trouvent le plus souvent que le centralisme du parti bolchevique portait en embryon, peut-être même malgré lui, tous les massacres de l’époque stalinienne. " Le ver était déjà dans le fruit," suggèrent-ils. Joe Slovo du Parti communiste sud-africain ou Boris Kagarlitsky, un intellectuel influent de la gauche russe ont mis en avant ces arguments.6 Pendant les débats récents sur le "renouveau" du Parti communiste français, il était courant d’entendre des réflexions du même type.

La détermination de Lénine à construire un parti révolutionnaire solide et efficace lui a valu dès le début des critiques acerbes. Déjà en 1900, les opposants de Lénine parmi les marxistes ont dit que ses idées représentaient "le dogmatisme, le doctrinairisme... l’ossification du Parti .... la strangulation forcée de la pensée."7 Même Trotsky, à un moment où la polémique qui l’opposait à Lénine était particulièrement forte a affirmé que celui-ci voulait "un parti qui réfléchit à la place du prolétariat, qui se substitue aux travailleurs dans la politique."8

On pourrait défendre Lénine par une autre longue série de citations qui le décrivent comme tendre, courageux et démocratique, "n’ayant rien de l’attitude d’un dirigeant qui sait tout, décide de tout et ne fait jamais d’erreur"9 mais il est plus important de regarder ce qu’était en pratique le parti bolchevique.

Nous voudrions démontrer ici que le parti bolchevique était irrigué par un débat large et démocratique, et qu’il a toujours cherché jusqu’au milieu des années 1920, à travers de multiples expérimentations et en faisant aussi des erreurs, à se lier organiquement aux masses des travailleurs . Ainsi il a représenté cent fois mieux les intérêts des travailleurs que les directions des partis "socialistes" d’aujourd’hui qui font de la politique-marketing ou cherchent à être des gérants responsables de l’Etat capitaliste et dont les dirigeants sont entièrement détachés d’un véritable contrôle par les militants de base.
 
 

Qu’est-ce que le bolchevisme ?

De 1898 à 1917, pendant les années noires du tsarisme, et au prix de multiples sacrifices, le rôle du parti bolchevique a été de rassembler graduellement les révolutionnaires les plus déterminés, de les munir d’une compréhension du développement de la société et de la lutte des classes, et de former ces révolutionnaires à la communication et à l’organisation dans les luttes économiques et politiques. Il a pu ainsi établir un noyau qui, face à un pouvoir armé, centralisé et jouissant de toute l’expérience du pouvoir d’Etat, a été capable d’organiser l’insurrection d’octobre 1917 et de fournir des défenseurs acharnés du pouvoir des conseils ouvriers.

Le parti a servi de mémoire de la classe ouvrière, pour que les leçons des luttes passées - les erreurs volontaristes des terroristes ( qui cherchaient à déclencher la révolution par des provocations) ou les erreurs élitistes des premiers marxistes russes (qui semblaient croire qu'il était suffisant de faire étudier Marx aux ouvriers)10 - ne soient pas oubliées mais intégrées .

Il a servi d’université de la classe ouvrière, développant une étude riche et détaillée de la théorie, de l’histoire et de la stratégie de la lutte des classes.

Enfin il a servi d’organisateur des luttes, de l’insurrection d’octobre 1917 et de l’Etat ouvrier.

Comment s’organiser

Le marxisme dont les révolutionnaires russes ont hérité était une tradition du socialisme par en bas, résumé dans la phrase de Marx : "L’émancipation de la classe ouvrière doit être l’oeuvre de la classe ouvrière elle-même." L’apport des bolcheviks fut de trouver une forme d’organisation socialiste appropriée à la Russie tsariste, afin de diriger la classe ouvrière vers la prise de pouvoir.

Dans son oeuvre Que Faire publiée en 1902, Lénine explique sa vision de ce que doit être un parti marxiste en Russie. Il réclame un parti professionnel qui mène la lutte des classes avec le même sérieux que le font les capitalistes et l’Etat. Il s’oppose à ceux qui croient que la révolte spontanée des travailleurs suffit à les mener à la révolution.

"Plus grand est l’élan spontané des masses, plus le mouvement prend d’extension, et plus vite encore s’affirme la nécessité d’une haute conscience dans le travail théorique, politique et d’organisation de la social-démocratie."11

Si les appels de Lénine à la centralisation peuvent parfois paraître extrême (en 1904 il ira jusqu’à dire que "le principe d’organisation de la social-démocratie révolutionnaire va du haut vers le bas"), cela s’explique d’une part par un style polémique qui caractérise ses écrits , et d’autre part par le fait que le manque de centralisation et de rigueur au sein du mouvement révolutionnaire russe de l’époque donnait à la police tsariste les armes pour le détruire.

Le parti de 1902 était en réalité un ramassis de groupes locaux sans coordination, impliqué dans des interventions déterminées mais vouées à l’échec. Kroupskaya, l’épouse de Lénine, écrit "En termes pratiques, le parti n’existait pas... la dispersion la plus complète régnait. ... des arrestations à répétition rendaient toute continuité impossible." 12 Trotsky écrit "Celui qui entrait dans l’organisation savait que la prison et la déportation l’attendaient dans quelques mois."13

L’amateurisme face à une police politique bien organisée était la règle. La centralisation du travail autour d’un journal national, préconisée par Lénine, a permis enfin un débat large parmi les révolutionnaires et une intervention efficace dans la lutte des classes.
 
 

Un débat permanent

Cette centralisation ne signifiait aucunement que le parti suivait aveuglement les directives de Lénine. Au contraire, la stratégie du parti était débattu dans d’innombrables articles, brochures et résolutions. Le parti déployait une énergie inépuisable pour réunir des congrès réguliers même dans des conditions de dictature, afin de permettre un réel débat. Ces congrès devaient avoir lieu à l’étranger.

Le journal Iskra, publié à l’étranger, et introduit clandestinement en Russie de mille façons ingénieuses, permettait pour la première fois une coordination nationale et un débat large. Sa rédaction et sa distribution prenait l’essentiel du temps des dirigeants révolutionnaires.

Des désaccords concernant la conception du parti et celle du lien entre la lutte économique et la lutte politique ont mené à une scission en 1903 entre les bolcheviks et les mencheviks. Les mencheviks - "modérés" - finirent par soutenir, dans leur grande majorité, la boucherie de 1914-18. Les bolcheviks dirigèrent la révolution d’octobre.

Lénine s’est souvent trouvé en minorité dans les débats du parti. En 1905 quand il veut promouvoir beaucoup plus d’ouvriers à la direction des sections locales du parti, généralement dirigées par des intellectuels, sa résolution fut battu par 12 voix contre 9.

Après la révolution de février 1917, il défend quasiment seul qu’il ne faut donner aucun soutien au gouvernement provisoire. Il lui faut des semaines de polémiques pour convaincre les cadres du parti, qui à leur tour, convaincront les militants de base.

En avril 1917, il propose d’abandonner le nom de "parti social-démocrate" et vote seul contre 118 délegués.

En fait, Lénine était entouré de militants aguerris qui n’avaient aucune intention d’obéir aveuglement à qui que ce soit, mais qui étaient soudés par une conviction commune. Le comité central élu en avril 1917, à titre d’exemple, fut décrit par l'historien de Harvard, Robert Daniels comme "tout sauf une collection de béni-Oui- Oui disciplinés" .14

Pendant l’année 1917, entre les deux révolutions, le parti n’était pas plus monolithique qu’auparavant. Selon l’historien américain Robert Service.

" L’insubordination était la norme à chaque fois que des comités de la base du parti considéraient qu’ils avaient un désaccord important."15 Pendant l’été de 1917, par exemple le comité local bolchevique de Vyborg, dans la banlieue de Petrograd envoyait dans d’autres régions des orateurs pour critiquer le comité de Petrograd, considéré comme trop tolérant envers le gouvernement provisoire.

En septembre 1917, Lénine défend , de nouveau seul, l’idée que le moment de la révolution est venu et qu’il faut passer à l’organisation pratique de l’insurrection. Il est si marginalisé par rapport aux autres cadres bolcheviques que ses articles pour la Pravda ne sont pas même imprimés en entier.

Quelques jours après la révolution d’octobre, les mencheviks se déclarèrent prêts à faire partie d’un gouvernement de coalition, à condition que Lénine et Trotsky en soient exclus. Le comité central du parti bolchevik rejeta la proposition... de sept voix contre quatre! Quelques jours après, Lénine et Trotsky ne réussirent pas à convaincre le comité central de rompre les négociations avec les mencheviks sur ces conditions. On ne reconnaît pas la marque d’un parti monolithique contrôlé par un Lénine autocratique!

L’existence d’un débat démocratique dans le parti dément entièrement les stéréotypes sur le parti bolchevique . Mais un tel débat aurait été stérile et mal informé sans des racines dans la classe ouvrière, des liens avec les travailleurs non-bolcheviques. Les bolcheviks ont toujours considéré comme primordial le développement de telles racines et utilisèrent toute occasion à cette fin.

Les bolcheviks venaient d’une tradition révolutionnaire russe qui s’était éloigné du terrorisme et avait compris le besoin de l’action des masses, et donc des racines parmi la population. En 1902, la grande majorité des révolutionnaires était "presque entièrement absorbée par l’organisation des divulgations d’usines"16 produisant des tracts illégaux dénonçant les conditions de travail et les abus de pouvoir des patrons.

Les révolutionnaires organisaient des réunions illégales dans les usines, avec des orateurs venus de l’extérieur et cagoulés, pour pouvoir communiquer avec des ouvriers malgré la répression.17 Pour des meetings plus grands, ils organisaient des pique-niques dans les forêts le dimanche.

Lorsque l’Etat tsariste a établi des syndicats de travailleurs entièrement dirigés par des policiers, les bolcheviks (après un long débat animé) ont décidé qu’il était de leur devoir de travailler dans ces syndicats pour développer des racines dans la classe et apprendre des travailleurs.

Quand le tsar, après 1905, a été obligé de mettre en place un simulacre de parlement, sans pouvoir, la Douma, les bolcheviks (après de nombreux désaccords houleux) présentèrent des candidats aux élections afin d’avoir une voix publique légale.

Le travail des six députés bolcheviques dans ce "parlement" tsariste montre bien la priorité absolue donnée à l’initiative des masses. Les discours des députés mettaient toujours en avant les revendications clé - la journée de huit heures, une république démocratique et la confiscation des terres des grands propriétaires terriens. Le parti refusait que ses députés proposent des projets de loi "responsables", mais comptaient surtout utiliser la tribune de la Douma pour encourager le mouvement de masse.

Les discours importants étaient souvent accompagnés de grèves d’avertissement, la campagne électorale était mise à profit pour expliquer aux travailleurs qu’ils ne pouvaient rien attendre de la Douma en réformes. Aux réunions électorales fut discutée et votée la résolution suivante :

"Nous demandons à nos représentants élus à la Douma de faire connaître largement nos revendications, et pas de jouer à être des législateurs dans la Douma."18

Soucieux d’impliquer le maximum de travailleurs, on demanda individuellement à des milliers d’ouvriers de signer le texte de ces "instructions aux députés".

Le journal des bolcheviks, la Pravda, était au centre de leurs liens avec les travailleurs, et constitue encore une démonstration que le parti bolchevique comptait sur l’auto-émancipation des travailleurs. En 1913 Pravda vendait 40 000 exemplaires par jour, et était souvent lu en groupe à des travailleurs illettrés. A Saint Pétersbourg, plus de la moitié des journaux furent vendus dans les usines. La même année, Pravda reçut des fonds de 2 181 collectes sur les lieux de travail.

Lénine affirmait que le journal devrait être "un forum pour les travailleurs" et pendant cette période plus de la moitié du journal était composée de lettres écrites par ceux-ci.19
 
 

Le tribun du peuple

Pour les bolcheviks, c’est la classe ouvrière, qui possédait le pouvoir économique et elle devait être la force centrale dans le processus de renversement du tsarisme et du capitalisme. Mais le parti bolchevique ne s’est pas limité à militer parmi les ouvriers . Dans toutes les couches de la population, dans toutes les luttes contre l’oppression et l’autocratie, ils étaient présents.

Ainsi en 1902, lors de l’enrôlement forcé de 183 étudiants dans l’armée, le journal Iskra, publié par le groupe de Lénine, appelait immédiatement "l’ouvrier à venir en aide à l’étudiant."20 En 1912, ce furent essentiellement les groupes bolcheviques qui dirigèrent une grève de 250 000 travailleurs en protestation contre la condamnation à mort de 17 militaires pour mutinerie.21

Un autre exemple illustre la volonté du parti d’être active dans toutes les couches de la population : A l’initiative de Lénine, le parti bolchevique a produit un journal spécifique (Rassvet : "l’Aube") à l’adresse des membres de religions minoritaires, opprimées par le régime tsariste. Le journal faisait campagne pour la liberté de culte et répandait les idées du marxisme.

En effet, Lénine considérait que le révolutionnaire idéal

"n’est pas le secrétaire du syndicat, mais le tribun du peuple qui est capable de réagir à toute manifestation de tyrannie ou d’oppression, où que ça apparaisse, quelle que soit la couche ou classe sociale concernée.... qui est capable d’utiliser chaque occasion, même toute petite, pour expliquer toutes ses convictions socialistes et ses revendications démocratiques, et pour clarifier pour toute la population le sens historique de la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière."22

Le parti en 1917

Quand Lénine appelle en avril 1917 à préparer le renversement du gouvernement provisoire, il convainc les bolcheviks non à cause d’une prétendue capacité hypnotique ou d’un pouvoir autocratique, mais parce que lui, avant les autres, a vu que les travailleurs seraient bientôt prêts à rompre radicalement avec les capitalistes. La révolution d’octobre était possible, pas à cause du génie organisationnel du noyau des bolcheviks (en fait, fort limitée et passablement chaotique), mais à cause de leur programme et de leur enracinement dans la classe ouvrière.

Un des adversaires des bolcheviks, le menchevik Soukhanov, écrit dans ses mémoires "le parti bolchevique fut suivi par une majorité écrasante du peuple... ce parti avait déjà de facto conquis tout le pouvoir et l’autorité réelle... "
 
 

Après octobre

Une organisation politique est toujours transformée par de nouvelles tâches et de nouvelles conditions. Après la prise de pouvoir, le plus urgent était de défendre l’Etat ouvrier contre les armées étrangères et de remettre en place une économie nationale pour s’attaquer à la famine et les épidémies. Le parti, habitué à un travail de militantisme clandestin devait apprendre à organiser la vie du pays.

Ceci impliquait d’énormes changements et comportait des dangers. Les militants bolcheviques sortaient des usines pour faire le travail d’administration du pays ou, plus souvent encore, pour se battre au front. D’un côté, cet état de fait assurait des recrues de qualité, car prendre la carte du parti signifiait certainement partir au front et risquer sa vie et, en cas de contre-révolution réussie, une mort certaine.

Mais en même temps, à cause de ces nécessités, les membres du parti s’éloignaient des travailleurs, et ceux-ci désertaient les usines pour regagner la campagne où on avait un peu plus de chances de trouver à manger. La situation économique dramatique sapait les bases de l’Etat ouvrier, et l’idéal bolchevique : un contrôle démocratique actif par les travailleurs devenait de plus en plus irréaliste à cause de la pression militaire et économique.

Et une fois la guerre gagnée et un début de stabilisation mis en place, l’appareil du parti qui gérait l’Etat et l’économie développait, lentement mais sûrement des intérêts propres. Les recrues d’un temps où la carte du parti assure travail et prestige social ont tendance à privilégier la stabilité sociale et leur propre rôle.

Pour éviter le chaos, il était essentiel de construire un appareil de fonctionnaires basé sur le parti, mais cet appareil présentait des dangers surtout dans l’absence d’une extension internationale de la révolution.

La direction bolchevique était consciente de ces dangers. Elle facilitait l’adhésion au parti aux moments les plus durs de la guerre civile, (comme en automne 1919 quand la défaite semblait probable) et la rendait plus difficile à d’autres moments. En 1921, 136 000 personnes étaient exclues du parti - 9% pour avoir reçu des pots de vin, 25% pour carriérisme ou alcoolisme, 34% pour passivité. Lénine pensait qu’il aurait fallu aller plus loin.23 En 1922, Lénine proposait d’allonger la période d’essai pour de nouveaux membres, afin d’éliminer des carriéristes.

Et le parti conservait une tradition de débat démocratique en son sein. En 1918, la discussion autour du traité de Brest-Litovsk "a mené le parti à deux doigts de la scission".24 Un groupe de 10 bolcheviks dirigeants, dont des membres du comité central menaçèrent de démissionner si la paix était signée avec l’Allemagne comme Lénine le préconisait. Les comités locaux de Moscou et de Saint Pétersbourg condamnèrent la politique de Lénine. La brochure de Boukharine qui s’attaquait à la position de Lénine fut éditée à un million d’exemplaires.

En 1920 au IXème congrès, un plate-forme d’opposition "centralisme démocratique" se forme pour dénoncer les abus d’autorité. Il en résulte la formation d’une commission de contrôle. La même année "l’opposition ouvrière" défendait au congrès son programme de contrôle de la production par les syndicats.25 Les dirigeants de l’opposition ouvrière, Kollontai et Schliapnikov, continueront à jouer des rôles importants au sein du parti. Il n’était pas question de répression.

En 1921 un large débat accompagna le lancement de la nouvelle politique économique, et en 1923, un débat secoua "les mers déjà turbulentes du débat dans le parti"26 sur comment pallier à la crise monétaire aigue.

Ainsi pendant plusieurs années après la révolution, la tradition bolchevique de débat restait vivante.

En même temps il y a eu des mesures prises in extremis pour conserver l’unité du parti dirigeant. Ainsi en 1921, le congrès du parti vote (à quasi-unanimité) l’interdiction des fractions organisées au sein du parti. Toute critique, toute discussion doit désormais avoir lieu dans les réunions régulières des instances du parti, et dans les bulletins de discussion édités dans le parti. Des opposants au sein du parti ne doivent pas s’organiser séparément avec des réunions et des publications propres.

Cette mesure, conçue à l’époque comme une mesure de circonstance dans une Russie assaillie de famine et de contre-révolution, ne signifiait pas, comme certains ont prétendu, la fin du droit à la critique. Au contraire, lors du même congrès, deux membres de l’Opposition ouvrière sont élus, sur l’insistance de Lénine au comité central.
 
 

La contre-révolution

Le projet de Staline, de faire la révolution industrielle à pas forcé en Russie, pour concurrencer l’Occident sur un terrain capitaliste, devait abattre le parti bolchevique. Et c’est ce qu’il fit, à coup de recrutements massifs de carriéristes ou même d’anciens fonctionnaires tsaristes, répression de débat, et finalement exécutions en masse des vieux dirigeants révolutionnaires.

Le stalinisme ne naît pas du centralisme ni du prétendu monolithisme du parti bolchevique pour deux raisons. D’abord, comme nous avons vu, le parti bolchevique n’était pas monolithique mais avide de débat et d’implication des masses.

Mais aussi pour une deuxième raison plus fondamentale : les événements historiques de taille comme le stalinisme, un régime qui a dominé un Etat de deux cent millions de personnes pendant plus de 60 ans, ne peuvent pas être produit par des détails de l’histoire comme la forme d’organisation d’un parti politique.

L’organisation rigoureuse des bolcheviks leur a permis d’impulser l’insurrection quand les forces de classe étaient prêtes et ainsi de changer le cours de l’histoire, mais elle ne pouvait pas leur permettre de faire la révolution dans n’importe quelle situation, et encore moins de construire une dictature.

Le stalinisme est le contraire du bolchevisme. C’est à dire que les deux ont en commun la détermination de se battre avec acharnement pour leur classe, mais ils se battaient pour des classes opposées. Le stalinisme russe se battait pour la nouvelle classe exploiteuse en URSS, développant l’oppression et la répression au besoin. Le bolchevisme luttait pour le pouvoir effectif de la seule classe qui peut en finir avec l’exploitation, la classe ouvrière internationale.

La forme des deux partis dépend des besoins de ces deux classes. Pour prendre le pouvoir, la classe ouvrière a besoin de dépasser ses divisions et de développer sa compréhension - d’où la nécessité pour le parti bolchevique d’encourager le débat, de développer la théorie marxiste et de se battre contre l’oppression. La classe capitaliste d’Etat a besoin d’exploiter les travailleurs et les paysans, et donc de les diviser et empêcher le développement de leur conscience, d’où la nécessité pour le stalinisme de renforcer toutes les oppressions, et d’utiliser mensonges et répression à l’égard du peuple entier.

Le parti bolchevique était la clé de la réussite de la prise du pouvoir des travailleurs en Russie. Les situations révolutionnaires depuis 1917 (d’Allemagne 1919 à Pologne 1980 en passant par Espagne en 1936 et le Chili en 1973...) ont toutes montré que sans un parti révolutionnaire le soulèvement des travailleurs contre le pouvoir du capital est voué à l’échec et souvent à la répression la plus sanglante ( au Chili 30 000 massacrés par l’armée en quelques mois...)

C’est pourquoi le besoin d’un tel parti reste aujourd’hui entier.

John Mullen
 1.. La Révolution Russe Richard Pipes PUF 1995 (p324)

2.. Le Passé d’une illusion François Furet, Livre de Poche Paris 1995.

3.. Le Monde 20.01.95

4.. Le Nouvel Observateur 2/3/95

5.. Le Figaro 07.03.95

6.. cité dans In Defence of October John Rees in International Socialism 52 automne 1991 p5.

7.. Critiques citées par Lénine dans Que Faire Editions Sociales, Paris 1966 p29.

8.. Trotsky : Towards October Tony Cliff, (1er tome d’une biographie en 4 tomes) Bookmarks, Londres 1989 p60.

9.. Moscou sous Lénine Alfred Rosmer Ed La Découverte, Paris p60

10.. Lenin : Building the Party (1er tome dans une biographie de 3 tomes) Tony Cliff Bookmarks Londres 1986 p44.

11.. Que Faire p108

12.. Storming the Heavens : Voices of October, sous la direction de Mark Jones. Zwan, Londres, 1987 p11

13.. cité Broué p63

14.. Le parti bolchevique 1894 à 1971 Pierre Broué , Editions de Minuit, 1971 654 pages p 90.

15.. cité Rees p20.

16.. Lénine Que Faire p75

17.. Broué p 56

18.. Bolsheviks in the tsarist Duma A Badayev p37.

19.. The Revolutionary Press Chris Harman in International Socialism Journal 24, été 1984 p21.

20.. Que Faire p97

21.. Badayev p52.

22.. Que faire p110

23.. Cliff : Lenin vol 3 - The Revolution Besieged, Bookmarks Londres p184

24.. Broué p 116

25.. Broué p139

26.. E H Carr The Interregnum 1923-24 Penguin, Harmondsworth 1969 p129

 
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