Comment l'oppression nous divise

Un vieux dicton syndicaliste dit : " Si on crachait tous ensemble on les noierait ". La classe dirigeante constitue en effet une toute petite minorité de la population. C'est pourquoi la domination idéologique des travailleurs par la classe dirigeante est essentielle pour la survie du système de profit. L'oppression en constitue un élément déterminant.

L'oppression est le mauvais traitement d'un groupe spécifique par un autre groupe au sein de la société. Elle revêt deux formes. La première est idéologique: ce sont les préjugés sur les immigrés et les homosexuels par exemple. Ce sont les blagues racistes; c'est l'immigré qui se présente pour louer un appartement et arrive, paraît-il, toujours trop tard. Ce sont les attitudes sociales qui rendent difficile pour les femmes de sortir seules la nuit. Ce sont aussi les racistes abjects qui se permettent de tirer sur des jeunes arabes dans la rue ou de saccager les tombes juives.

Ces préjugés sont très courants dans toutes les couches de la population. Par exemple, un sondage récent a révélé que 21 % des Français pensent que "les Juifs ont trop de pouvoir en France. " En 1998, 45% des Français considéraient que les travailleurs immigrés constituaient " plutôt une charge " pour l'économie française. La même enquête montrait que seuls 10% des Français croient que les différents groupes en France (européens, maghrébins, asiatiques...) vont vivre " ensemble en bonne entente " sur les 20 ans à venir.

Deuxièmement il y a l'oppression institutionnalisée : l'absence de droits pour les homos, pour les femmes, les lois discriminatoires contre les immigrés, les programmes scolaires qui ne parlent que de l'histoire des groupes dirigeants dans la société.

Il est important de comprendre que les institutions racistes ou sexistes ne sont pas le résultat des préjugés. Elles reflètent la nécessité pour l'ordre social de renforcer l'oppression. Les immigrés expulsés ne le sont pas par les travailleurs racistes, mais par l'Etat. Les bas salaires des femmes (78,8% des postes à bas salaires sont occupés par des femmes!) et la précarité de leurs emplois (31,5% des femmes travaillent à temps partiel, contre 5,5% des hommes) ne sont pas dus aux préjugés des travailleurs hommes, car les travailleurs hommes ne contrôlent pas les entreprises. Ce n'est pas en se battant pour changer les mentalités que l'on annihilera l'oppression: c'est un renversement de la structure sociale qui est nécessaire.
 
 

L'oppression ne profite pas aux travailleurs

L'oppression institutionnalisée d'ailleurs ne sert pas les intérêts des travailleurs. Des bas salaires pour les femmes n'avantagent pas les hommes. Le mari d'une femme mal payée est presque toujours obligé de faire des heures supplémentaires pour subvenir aux besoins de la famille. La seule personne qui y trouve intérêt est le patron.

De façon similaire, les bas salaires des immigrés ne profitent pas aux travailleurs " indigènes ". Si un groupe travaille pour des bas salaires, une pression vers le bas est imposée sur tous les salaires de l'industrie. Et la différence de salaire rend plus difficile l'unité pour gagner des augmentations.

L'expulsion des immigrés clandestins ne donne aucun avantage aux travailleurs français ; les lois prises dans certains pays contre les homos ne profitent pas aux hétérosexuels. Puisque les travailleurs ne profitent pas de l'oppression, il est possible de les convaincre et de les organiser contre elle, même si évidemment une telle mobilisation ne se fait pas automatiquement.

Les buts de l'oppression

L'oppression est absolument nécessaire au maintien en place du système. Tout d'abord, elle permet d'accroître ponctuellement la rentabilité du travail. À poste équivalent, les femmes sont payées 30% de moins que les hommes. Un travailleur clandestin, privé de tous droits, coûte moins cher au patron qu'un travailleur déclaré. Mais cela ne veut pas dire que les travailleurs les plus opprimés sont les plus exploités. Les travailleurs les plus exploités, et donc ceux qui dégagent le plus de profit, sont souvent les mieux rémunérés.

Deuxièmement, et c'est là l'aspect le plus important dans l'oppression, elle permet de diviser les travailleurs en les détournant du véritable ennemi. En proposant un bouc émissaire désigné comme responsable de leurs mauvaises conditions de vie, la soumission au processus de production est facilitée. Le groupe non-opprimé a son attention détournée de l'ennemi véritable. Le groupe opprimé peut être démoralisé par l'expérience quotidienne de commentaires méprisants et de discrimination plus ou moins subtile. L'oppression permet de mettre au second plan le clivage social et de mettre en avant des séparations (hommes- femmes; français- immigrés; hétérosexuels- homosexuels) qui brisent l'unité de la lutte.

Le capitalisme nous divise sans cesse : par race, par tranche d'âge, par sexe, selon notre sexualité... Chaque oppression a ses caractéristiques spécifiques (en général " la pire " des oppressions paraît être celle dont on souffre soi-même) et plus nous sommes divisés, mieux c'est pour le système.

L'oppression que subissent les enfants à l'école et dans la famille est très utile au système. Ils sont traités comme la propriété de leurs parents et, à l'école, comme la propriété de l'Etat. Leur créativité, leur esprit critique et leur révolte sont bridés. On voudrait en faire plus tard des travailleurs obéissants, qui accepteront d'ailleurs de cracher sur d'autres opprimés. Cette oppression produit également des fléaux tels que la martyrisation des enfants, mais son rôle principal est le contrôle social.

L'oppression des femmes dans les entreprises permet d'accentuer les divisions entre salariés. Combien d'usines utilisent aujourd'hui des ouvriers hommes sur les chaînes et des femmes pour contrôler leur travail. De plus, les femmes constituent également un salariat en moyenne meilleur marché que les hommes. L'oppression des immigrés garantit une main d'œuvre corvéable à merci. On voit bien les intérêts des patrons dans le traitement des sans-papiers. Ils sont harcelés par la police, obligés de vivre cachés, mais il n'y a pas d'expulsion massive, et les entreprises qui emploient de la main d'œuvre immigrée clandestine sont connues et tolérées, car le système en profite.

Unité des opprimés?

Les opprimés étant tellement nombreux, pourquoi ne pas voir dans l'unité des opprimés une possibilité de lutte généralisée contre le capitalisme. Pourquoi, en effet, Marx n'a-t-il pas écrit "Opprimés du monde, unissez-vous " ? Plutôt que " Travailleurs du monde… ". C'est parce que les conditions matérielles des travailleurs les forcent à s'unir régulièrement pour se défendre, tandis que le fait d'être opprimé ne mène pas les gens à s'unir, mais a souvent l'effet contraire.

Les opprimés de groupes différents ne s'unissent pas automatiquement. Les femmes ne sont pas forcément moins racistes que les hommes. Entre les Noirs d'Afrique de l'Ouest et les Maghrébins, on peut voir des insultes racistes. Les Arabes ne sont pas poussés par leur oppression à soutenir les homos. L'oppression divise. Si on est opprimé, on est toujours tenté de pouvoir se sentir pour une fois dans une position dominante. C'est ce qui explique par exemple que dans le parti nazi des années 1920 il y avait de nombreux homosexuels.

Même les membres d'un même groupe opprimé ne s'unissent pas forcément. Les femmes ont été opprimées pendant des millénaires. Cela ne veut pas dire qu'il existe une unité de toutes les femmes. Pendant la Commune de Paris, par exemple, les femmes de Paris, sous la direction de Louise Michel, luttaient férocement avec le peuple. Mais les femmes riches, elles, ont célébré l'écrasement de la Commune en enfermant les communardes dans des cages pour les harceler et les battre physiquement.

Aujourd'hui, la femme qui travaille à l'Oréal n'a pas des intérêts communs avec Liliane de Bettencourt, la femme la plus riche de France, PDG de cette companie, le premier groupe mondial de cosmétiques, et qui possède plus de 60 milliards de francs. Une salariée a plus intérêt à s'unir avec ses collègues hommes.

Les opprimés qui font partie de la classe ouvrière sont également divisés et ils sont exploités en tant que travailleurs. Mais cette exploitation leur donne aussi une arme pour lutter collectivement contre leur condition - la grève. L'oppression ne fournit pas une telle arme. On peut cesser de travailler pendant un mois, mais on ne peut cesser, par exemple, d'être Noir. Donc l'oppression produit souvent l'isolement et même des conflits entre opprimés. On voit dans les cités des banlieues pauvres que l'oppression ne pousse pas souvent à s'unir.
 
 

Comment combattre l'oppression ?

La plupart de ceux qui détestent l'oppression pensent qu'on ne peut avancer contre l'oppression qu'en changeant les mentalités et en changeant la loi.

Il est vrai que certains changements de loi doivent être comptés comme des victoires contre l'oppression. Le PACS en est un bon exemple. Les régularisations de sans-papiers depuis quelques années (largement insuffisantes) constituent quand même une victoire partielle.

Mais la meilleure façon d'imposer de tels changements est la lutte plutôt que l'éducation seule.

En l'absence de lutte, la logique électorale ne permettra pas au gouvernement de gauche de réaliser des changements significatifs. Quand la majorité des électeurs porte des préjugés, les politiciens électoralistes les suivent. On a vu Mitterrand reprendre à son compte l'idée raciste de " seuil de tolérance de l'immigration " qui serait déjà dépassé ; il était prêt à reprendre un discours raciste pour essayer de conserver les voix des travailleurs. Les gouvernements socialistes n'acceptent même pas de céder aux immigrés le droit le plus élémentaire - le droit de vote.
 
 

Travailleurs trop racistes ?

Dans le système capitaliste, les luttes les plus efficaces sont celles des travailleurs. Parce que la production pour le profit est au cœur du système, et donc l'arrêt de la production, par la grève, est une arme sans égal. Les organisations syndicales, avec tous leurs défauts, sont plus puissantes aujourd'hui que toute organisation d'opprimés.

On entend souvent dire que les travailleurs sont trop racistes, sexistes, etc., pour se battre contre l'oppression.

Les idées des travailleurs sont le plus souvent les idées dominantes. Leurs préjugés sont le reflet de vécu des travailleurs. C'est le manque de contrôle sur leur propre vie qui pousse les travailleurs à chercher des boucs émissaires. C'est pour cela que, pendant des périodes de grande lutte, l'histoire démontre que les préjugés peuvent reculer mille fois plus que par des discours moralistes contre l'oppression.

La Russie avait toujours été un pays où l'antisémitisme était féroce. En 1884 un pogrom massif a tué des centaines de Juifs. Mais en 1917, quand les travailleurs ont pris le pouvoir, tout a changé. Le président élu du soviet de Petrograd, Trotsky, était un Juif. Le président du soviet de Moscou, Kamenev, était juif. Le président de la République soviétique, Sverdlov, était juif.

À un niveau plus quotidien, lors d'une grève, on voit concrètement les intérêts qui nous unissent au-delà de nos différences de sexe, de nationalité, de sexualité...

Si la dynamique de la lutte peut unir les opprimés, la baisse du niveau de lutte et la démoralisation permet encore une fois aux vieux préjugés d'agir. L'impuissance engendre l'oppression, la dynamique d'un mouvement puissant la contredit.

Cela ne veut pas dire que la lutte économique des travailleurs suffise à elle seule. II faut aussi à tout moment une lutte politique générale, contre le racisme, contre l'oppression des homosexuels, des femmes, etc. Chaque individu doit devenir sujet et non objet de l'histoire. C'est pour cela que nous devons lutter contre toutes les oppressions par principe. Il n'y a pas d'oppression " trop petite " ou " trop peu importante ".

Quand un homosexuel est attaqué, nous sommes tous des homosexuels ; quand un Noir est attaqué, nous sommes tous des Noirs. Nous ne tolérons pas les blagues contre les homosexuels ou contre les Juifs. Car au niveau quotidien, ce sont les petites blagues que les gens croient sans importance qui minent le moral d'un grand nombre d'opprimés.

Lutter contre les préjugés c'est bien. Protester et revendiquer des changements réels c'est mieux encore, et nous sommes en faveur de toute réforme qui allège le poids de l'oppression. Mais quand nous voyons que les opprimés ont moins de miettes à manger sous le capitalisme que les autres travailleurs, nous nous rappelons surtout que sous le capitalisme tous les travailleurs n'ont que des miettes.

L'absence de pouvoir des travailleurs produit leurs attitudes oppressives. Dans une société socialiste où chacun a une influence sur la vie et sur le monde, la reproduction de l'oppression ne sera plus nécessaire. En revanche, une société divisée en classes aura toujours besoin de l'oppression pour survivre.

John Mullen
 

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