NICOLAS II
La transition interrompue

d'Hélène Carrère d'Encausse, Édition Fayard, 552 pages, 150 F

Cet article est paru dans Socialisme International en 1997

A travers la biographie de Nicolas II, le dernier tsar de Russie, renversé par la révolution de février 1917, Carrère d'Encausse inflige à ses lecteurs une interprétation très partiale des révolutions russes de février puis d'octobre 1917.

L'idée maîtresse du livre se résume en ces termes : la transition entre la Russie arriérée du 19ème siècle et ce que l'auteur nomme "la modernité" (autrement dit le système capitaliste) a été interrompue par une "catastrophe" : le "coup d'état" Bolchévik.

Pour justifier son analyse, l'auteur utilise des faits historiques. La seconde moitié du 19ème siècle, sous le règne du tsar Alexandre II, est marquée par un ensemble de réformes : abolition du servage, création des "zemstvos" (assemblées de village élues où siégeait la noblesse terrienne), réforme de la justice instituant des juges élus par les zemstvos, création d'une armée de conscription, et réforme très limitée de l'éducation.

Nicolas II arrive au pouvoir en 1896. L'auteur s'efforce alors de démontrer que s'amorce une "transition" vers un régime monarchique parlementaire ressemblant à celui qui règne par exemple en Angleterre. Elle ne cesse de vanter le rôle politique qu'aurait joué la Douma (Assemblée) que l'autocratie est contrainte d'instituer après 1905. Cette Douma, dont le rôle est uniquement "consultatif", est élue par un suffrage censitaire grâce auquel le vote d'un propriétaire terrien équivaut celui de 15 paysans ou celui de 45 ouvriers. Ce mode de scrutin, qualifié "d'assez libéral" par l'auteur, est, selon elle, un premier pas dans la transition vers le libéralisme. L'auteur décrit "un progrès économique constant", suggérant que "la Russie rattrape à vive allure les pays occidentaux".

Seule ombre à ce tableau un brin idyllique, l'agitation sociale et le terrorisme. L'auteur se félicite de la politique "ferme" du premier ministre Stolypine (pour lequel elle ne tarit pas d'éloge). Celui-ci fera massacrer et enfermer des milliers de paysans et ouvriers après 1905.

Après la répression des années qui suivent 1905, les mouvements sociaux de plus en plus violents reprennent de plus bel et ne cesse de s'amplifier. Pour les calmer, l'auteur sous-entend qu'il aurait suffi que Nicolas II prenne, au bon moment, des mesures visant à introduire progressivement une monarchie parlementaire. La clef du problème serait donc un problème individuel. Nicolas II aurait "manqué d'intuition politique", et ce en raison de son éducation d'autocrate qui l'aurait imprégné de "restrictions mentales". Niant la désagrégation inéluctable de la Russie tsariste, l'auteur accorde aussi une importance démesurée au rôle influent des individus qui gravitent autours du Tsar, en particulier la Tsarine et son moine conseiller confident Raspoutine. En fin de compte, si Nicolas II, en tant qu'individu, avait eu un comportement différent, s'il n'avait pas subit d'influences "néfastes", s'il s'était entouré en 1917 de ministres compétents, la révolution aurait pu, selon l'auteur, être évitée.

Mais ce que l'auteur ne montre pas, c'est que l'amorce de croissance économique russe ne suit pas du tout le schémas de développement que connurent l'Angleterre ou la France à l'aube de leur expansion capitaliste.

Comme l'écrivait Trotsky, l'industrie russe, "née tardivement, n'a pas parcouru le cycle des pays avancés, mais elle s'y est insérée, accommodant à son état retardataire les aboutissements les plus modernes", sautant des étapes techniques qui avait exigées, en occident, des dizaines d'années. Tandis que l'agriculture dépasse à peine le niveau du 17ème siècle, l'industrie russe, par sa technique et sa structure capitaliste, se trouve au niveau des pays les plus avancés. Mais alors que la proportion d'Entreprises géantes en Russie en 1917 est plus élevée qu'aux États-Unis par exemple, les capitaux étrangers contrôlent la plus grande partie de l'industrie et des banques russes. La bourgeoisie russe est faible alors que le mouvement ouvrier commence à être puissant et conscient de son exploitation et que la paysannerie, très arriérée et très nombreuse, ne rêve que de prendre possession des terres. Dès 1905, les ouvriers russes s'organisent indépendamment de la bourgeoisie. En créant des Soviets (conseils ouvriers), ils s'opposent à elle et opposent aussi de cette manière à une éventuelle "démocratie" parlementaire bourgeoise une démocratie ouvrière.

Dès lors, une monarchie constitutionnelle (avant la chute du Tsar) ou une bourgeoisie parlementaire (entre février et octobre 1917) n'est pas viable et les explications avancées par l'auteur pour expliquer pourquoi cette "transition" soi-disant possible ne s'est pas réalisée sous Nicolas II paraissent bien illusoires : Outre la personnalité du Tsar, l'auteur invoque des "signes indéchiffrables", de "mystérieuses correspondances", les "signaux d'un destin" hostile à Nicolas II et s'étend longuement sur la "malchance" dont il est l'objet.

Ces explications irrationnelles pitoyables sont complétées par une argumentation historique au premier abord plus sérieuse dans laquelle l'auteur ne cache pas sa sympathie pour les partis représentant l'aristocratie et la bourgeoisie. Les idées et la politique poursuivie par les bolchéviks sont systématiquement caricaturées et déformées. En présentant la révolution d'Octobre comme comme une conspiration menée par un manipulateur machiavélique financé par les allemands, l'auteur nie une réalité bien établie : la révolution d'Octobre a pu être dirigée par les bolchéviks parce qu'ils disposaient du vaste soutien de la population, parce qu'ils étaient les seuls capables d'exprimer en mots d'ordre clairs ce que l'ensemble des ouvriers et paysans désiraient.

Jeanne
 

Socialisme International
 anticapitalisme &révolution
 

 

N° 1  novembre 2001 

N°  2 février 2002

Nouveau N° 5 octobre 2002

N° 3 mai 2002

N° 4  juillet 2002

Recevez  notre bulletin électronique

Bibliothèque anticapitaliste

Liens