L a question du nationalisme

Cet article est paru dans Gauche! en 1999

La résurgence des conflits nationaux dans le monde depuis quelques années amène beaucoup de gens à se poser la question de la légitimité du nationalisme et de l’existence – ou pas – d’une alternative à l’Etat-nation comme forme de gouvernement.
Les réactions aux dangers que pose cette tendance sont multiples.

D’un côté, les nationalistes et racistes français se sentent renforcés. Il n’est pas étonnant, en effet, que des gens comme Le Pen et Marie-France Garaud qui prônent la préférence nationale puissent s’identifier si facilement avec le régime de Milosevic à Belgrade.
De l’autre côté, on trouve un rejet de tous les nationalismes, ce qui peut conduire par exemple à mettre sur le même plan le nationalisme de Le Pen et celui des nationalistes corses. Pire, il peut conduire à élever les Etats-Unis – pays « démocratique » et multi-éthnique – et les généraux de l’OTAN en défenseurs de valeurs « universelles » contre la barbarie nationaliste grand-serbe (peut importe qu’un dictateur nationaliste comme Tudjman en Croatie soit considéré comme un allié ou que ces mêmes défenseurs des droits de l’homme ne lèvent pas le petit doigt pour soutenir les droits des Kurdes ou les Palestiniens).
Paradoxalement, la condamnation quasi-unanime de la politique serbe d’épuration éthnique au nom de ces mêmes valeurs universelles (on n’oublie pas en général de noter que ces valeurs seraient quand même une invention … française !) amène les défenseurs des bombardements de l’OTAN à ‘oublier’ le caractère . . . purement nationaliste de l’opposition kosovare au régime de Milosevic.
Nous sommes des internationalistes convaincus. Nous pensons que le moteur de l’histoire n’est pas le conflit entre les races et les nations, mais la lutte des classes. Nous voulons faire disparaître les antagonismes de race, de religion, de culture et de nationalité. Nous sommes donc résolument contre le nationalisme en tant qu’idéologie. Ce qui veut dire qu’en Ecosse ou en Corse, par exemple, nous nous battrions, comme nous le faisons en France, contre l’idée qu’il existe une unité d’intérêts entre les patrons et les travailleurs du même pays.
Nous sommes cependant, en tant qu’internationalistes, pour le droit à l’auto-détermination et soutenons en certaines circonstances des mouvements de libération nationale.
Pour mieux comprendre cette position, il faut d’abord comprendre les fondements matériels de la nation.
La nation n’est pas une entité « éternelle ». Tous les mythes fondateurs des nations sont précisément cela – des mythes ! La nation française, par exemple, est – comme tous les Etats – une construction politique relativement récente et le ‘peuple’ français est composé d’individus dont les ancêtres étaient des bretons, des basques, des flamands, des savoyards, des allemands etc – sans parler de ceux dont les parents ou les grand-parents étaient des polonais, des italiens, des antillais, des slaves, des juifs de l’Europe de l’Est, des africains, des arabes ou des berbères !
Le fait que les villes de Nice, de Lille, de Metz, de Strasbourg et de Grenoble sont aujourd’hui des villes françaises, alors que Bruxelles et Liège sont belges et Lausanne et Genève suisses est un pur hasard et ne doit rien au caractère racial de leurs habitants.
D’où viennent donc les Etats-nations d’aujourd’hui ? Ceux-ci n’ont une véritable existence que depuis la fin du Moyen Age. Le paysan médiéval se reconnaissait dans sa famille et son village (et peut être dans la ‘chrétienneté’) – mais pas dans une quelconque ‘nation’. Il avait un seigneur qui lui-même pouvait posséder des domaines dans plusieurs pays et parlait souvent une autre langue que lui.
C’est avec le développement du capitalisme que la nation prend de l’importance. En effet, la bourgeoisie naissante a besoin d’un marché unifié, tant sur les plans économique et politique que culturel et linguistique. Elle développe aussi une idéologie qui permet de regrouper derrière elle toutes les catégories populaires de la société contre les tenants de l’ancien régime et contre ses concurrents à l’extérieur. C’est l’ «union sacrée » des exploités avec les exploiteurs.
La victoire de la bourgeoisie met fin à des particularités locales héritées du féodalisme et s’accompagne en général de la mise en place d’une langue et d’une réligion, sinon unique, au moins dominante.
A cette époque, qui dura dans la plus grande partie de l’Europe jusqu’au dix-neuvième siècle, la création d’Etats-nations forts représentait un progrès considérable. Elle libèrait les forces productives et permettait l’accumulation des richesses. En brisant l’isolement des régions et en concentrant les travailleurs dans de grands centres industriels elle permettait la formation de classes ouvrières puissantes prêtes à se battre contre leurs propres classes dirigeantes.
Les échanges capitalistes ne se font cependant pas uniquement à l’intérieur d’un seul pays. Marx fut le premier à identifier la tendance du système capitaliste à se modialiser. Il écrivit dans le Manifeste Communiste (en 1848 !) que «  … les démarcations nationales et les antagonismes entre les peuples disparaissent de plus en plus avec le développement de la bourgeoisie, la liberté du commerce, le marché mondial, l’uniformité de la production industrielle et les conditions d’existence qu’ils entraînent ». Mais il comprit que les capitalistes ne pouvaient pas eux-mêmes dépasser les limites de l’Etat-nation.
La seule possibilité de résoudre le problème des guerres et des conflits internationaux était de renverser le capitalisme. Seule la classe ouvrière était une véritable classe internationale, car les travailleurs des différents pays avaient intérêt à se battre ensemble contre leur ennemi commun.  « Abolissez l’exploitation de l’homme par l’homme, conclut-il, et vous abolirez l’exploitation d’une nation par une autre nation ».
A partir de cette analyse théorique, les internationalistes doivent se positionner selon le contexte historique réel. Il serait absurde aujourd’hui, par exemple, de soutenir le nationalisme allemand, alors que pour Marx ce fut une nécessité. Le nationalisme palestinien n’existait pas au début de ce siècle. Il est aujourd’hui un des principaux obstacles à la pacification impérialiste du Moyen Orient.
Marx lui-même modifia sa position vis-à-vis du nationalisme irlandais, par exemple. Il considérait le mouvement irlandais initialement comme impuissant et réactionnaire, car dominé par l’église catholique. Le salut de l’Irlande viendrait, pensait-il, des travailleurs anglais. Plus tard, l’émergence d’un mouvement insurrectionnel petit-bourgeois – qui fut condamné par la hiérarchie catholique – lui fit changer d’avis. En même temps, il avait pris la mesure des dégats faits par le chauvinisme des travailleurs anglais. Un pays qui en opprime un autre, conclut-il, ne pouvait jamais lui-même devenir libre. Il en vint à penser qu’une révolte irlandaise, soutenue par le mouvement ouvrier anglais, pouvait être le détonateur de la révolution en Grande-Bretagne.
Pour Marx, le soutien  aux mouvements nationaux devait se comprendre dans le contexte du rapport des forces international entre les différentes classes. Ainsi il soutenait le nationalisme polonais parce qu’il représentait une menace pour la Russie tsariste, qu’il considérait comme le principal obstacle au développement économique et politique de l’Europe centrale. Il ne donnait pas le même soutien aux mouvements nationaux tchèques et balkaniques, qui servaient objectivement les intérêts de la Russie.
La principale distinction que nous faisons, donc, est celle entre le nationalisme d’un pays impérialiste et celui d’un pays dominé. La tâche des internationalistes est de condamner sans relâche le premier. Dans le deuxième cas, nous défendons le droit à l’auto-détermination, ce qui implique le plus souvent un soutien inconditionnel, mais critique, aux mouvements de libération nationale. Ces mouvements, cependant, n’ont pas lieu dans un vide, mais dans un monde dominé par un petit nombre de pays impérialistes. Nous ne soutenons pas des nationalismes qui ont fait le choix stratégique de s’allier avec l’impérialisme (c’est le cas des sionistes israéliens).

Claude Meunier
 

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