Contre vents et marées : la quatrième internationale

Léon TrotskyAu moment où se développe la plus grande crise économique que l'on ait connue depuis les années trente - même si son rythme est, il est vrai, bien plus lent - il est fondamental pour nous d’analyser l’expérience des révolutionnaires de cette période, si nous voulons que l’humanité n’ait pas à payer la crise présente comme elle a dû payer la dernière.

Le centre de gravité des idées révolutionnaires socialistes se trouve dans la révolution russe. La dictature stalinienne qui l’a écrasée a également, au niveau international, sali le nom du marxisme aux yeux de centaines de millions de personnes.

La faillite des capitalismes d’Etat à l’Est et la crise profonde qui secoue le capitalisme mondial ouvrent aujourd’hui un nouvel espace aux idées révolutionnaires.

Nous avons une dette envers les personnes et les organisations qui ont gardé vivantes les idées révolutionnaires pendant le demi-siècle où celles-ci ont été entièrement marginalisées. Dans cette perspective, la Quatrième Internationale, organisation internationale trotskyste fondée en 1938, joua un rôle essentiel.

En septembre 1938, une poignée de militants (21 délégués venus de 11 pays) réunis dans la banlieue parisienne constate la mort politique de l’Internationale Communiste, créée par Lénine dans le sillage de la Révolution Russe de 1917 mais irréparablement déformée par le Stalinisme, et décident la création d’une nouvelle organisation révolutionnaire, la Quatrième Internationale.

Réformer le mouvement communiste

 Pourquoi Trotsky prend-il une telle décision à ce moment, après s’y être fermement refusé durant plus de dix ans ?

En effet, le mouvement trotskyste ne date pas de la 4ème Internationale. Celle-ci est, au contraire, le produit de la longue lutte héroïque qu’il a menée contre le stalinisme montant puis triomphant, et cela dès le milieu des années 20. Car la montée du stalinisme, dictature de la bureaucratie sous la couverture d’un vocabulaire communiste, n’avait rien d’inévitable. A chaque nouvelle étape de dégénerescence du pouvoir des travailleurs, existaient ceux qui s’organisaient pour s’y opposer. Lorsque Staline passe à la collectivisation forcée de l’agriculture paysanne, lorsqu’il met en avant la "théorie" du "socialisme dans un seul pays", lorsqu’il lance une campagne pour le stakhanovisme, pour faire travailler davantage les ouvriers, Trotsky et l’opposition de gauche protestent, écrivent, expliquent.

Mais la pauvreté et l’isolement de la Russie et les défaites des révolutions en Allemagne et en Chine favorisent nettement la position de la bureaucratie contre celle des révolutionnaires.

L’internationale communiste abandonne la révolution internationale au même moment que la bureaucratie stalinienne. En Chine, en 1927, elle suit une politique désastreuse d’alliance avec les capitalistes locaux, politique qui mène au massacre des travailleurs communistes par milliers. En Angleterre, lors de la grève générale de 1926, l’internationale communiste soutient inconditionnellement la direction syndicale qui trahit sa base.

Mais pendant toute cette période, Trotsky s’est à plusieurs reprises farouchement opposé à l’idée de créer un mouvement rival de l’lnternationale Communiste, aussi dégénérée soit-elle. Il traçait comme perspective à ses camarades de l’Opposition de Gauche" (appellation éloquente), la lutte interne pour regagner l’lnternationale à une authentique politique révolutionnaire.

Il ajoutait cependant que cette reconquête ne pourrait aboutir que grâce à une résurrection, matérielle et politique du mouvement ouvrier russe. Seule la résurgence de la lutte des classes en URSS pourrait "redresser le cours de la révolution" dévoyé par Staline et sa "clique bureaucratique".

Le salut ne pouvant venir que de la base ouvrière du régime soviétique et de la 3ème Internationale, perverties par la bureaucratic corrompue, c’etait donc en leur sein que la lutte devait être menée.

Même une fois les opposants exclus de l’internationale comuniste, trotskystes en tête, Trotsky considérait que la lutte devait être menée pour gagner l’écoute des éléménts demeurés "sains", honnêtes et subjectivement révolutionnaires dans les rangs des partis communistes et même dans une partie de leur appareil.

Trotsky commettait là une double erreur de perspective. D’une part, il ne percevait pas l’ampleur de la défaite subie par la classe ouvrière russe, déjà exsangue au sortir de la guerre civile, lors de l’accession de Staline au pouvoir. La force vivante de la révolution russe, basée sur les travailleurs organisés en conseils ouvriers avait été écrasée. Seule restait de la dynamique de la révolution la volonté politique d’une section du parti bolchevique. Cette force ne pouvait pas gagner de nouveau les masses sans des exemples de luttes victorieuses dans d’autres pays. En l’absence de telles victoires, Staline allait pouvoir, peu à peu, éliminer politiquement puis physiquement toute une génération de révolutionnaires russes.

De plus, Trotsky sous-estimait la faiblesse des éléments révolutionnaires en l’absence de victoires à l'étranger. Dans les années trente quand Staline liquidera des dizaines de milliers de personnes, en les accusant de "trotskysme", Trotsky aura du mal à comprendre que ces victimes n’ont, le plus souvent, rien de trotskyste ni de révolutionnaire, mais sont massacrées pour terroriser la population et imposer le travail forcené qui garantira la réussite de la révolution industrielle russe.

D'autre part, il sous-estimait gravement le stalinisme en tant que forme de régime. Il l’analysait comme un phénomène éminemment passager, appelé à disparaître très rapidement, renversé soit par les travailleurs, soit par l’ impérialisme, ou par une invasion extérieure réduisant la Russie à l’état de colonie.

C’est en grande partie pour cela que Trotsky a toujours refusé de définir l’élite dirigeante russe comme une classe dirigeante : "Si la racaille bonapartiste [la bureaucratie dirigeante] est une classe, cela signifie qu’elle n’est pas un avorton mais un enfant viable de l’histoire. Si son parasitisme de maraudeur constitue une "exploitation" au sens scientifique du terme, cela signifie que la bureaucratie a devant elle un avenir historique en tant que classe dirigeante…"

Les évènements d’après guerre ont montré que Trotsky avait tort : la classe dirigeante russe avait bel et bien un avenir historique : elle a ainsi pu dominer toute l’Europe de l’Est pendant 50 ans, avant de se recycler en capitalistes privés, sans grande perte.

Révolution politique

 Malheureusement donc, autant l’orientation de Trotsky vers les militants du mouvement stalinien était juste, autant l’espoir de sa "refonte" par le bas fut totalement utopique.

Il faudra deux tragédies majeures pour que Trotsky abandonne ses illusions.

L’écrasement de la première révolution chinoise de 1927 et l’avènement du nazisme en Allemagne en 1933, résultats directs de la politique désastreuse et suicidaire de Staline et des PC à ses ordres, I’amènent à un jugement sans appel: "la bureaucratie en URSS est devenue une force réactionnaire ne pouvant plus jouer aucun rôle révolutionnaire sur l’arène mondiale".

L’attitude des staliniens pendant la guerre civile en Espagne – où ils tueront les militants révolutionnaires et feront alliance avec les représentants des capitalistes contre le soulèvement des travailleurs de Barcelone - confirmera bientôt son diagnostic.

Cependant, sa compréhension du stalinisme demeure très partielle et insuffisante. Il persiste à voir dans l’URSS un "Etat ouvrier" (quoique dégénéré), non plus en raison de sa direction politique mais uniquement de son économie étatisée et planifiée, et dans la bureaucratie stalinienne, une "couche sociale parasitaire", sans réelle base économique, et donc sans avenir.

Certes, il soutient à présent la nécessité d’une révolution ouvrière pour "régénérer" l’Etat Soviétique, mais celle-ci ne saurait être, selon lui, que politique et non sociale.

Les travailleurs pourraient en effet s’appuyer sur les "acquis d’octobre" conservés sur le terrain socio-économique pour chasser la "caste bureaucratique" du pouvoir étatique. Celle-ci ne s’y maintiendrait qu’au prix d’une dictature féroce mais fragile, car ne possédant aucune "racine" dans la production, contrairement aux classes bourgeoises.

A sa décharge, on ne doit pas oublier que le capitalisme d’Etat – l’exploitation capitaliste menée par une bureaucratie étatique plutôt que par des entreprises capitalistes privées – était à l’époque un phénomène nouveau et jamais analysé dans l’histoire. Aujourd’hui, d’autres exemples ( Chine, Cuba…) nous facilitent cette analyse.

Constatant toutefois que l’ancienne internationale de Lénine, irrémédiablement soumise aux desseins de Staline, est perdue pour la Révolution, Trotsky en tire enfin la conclusion que la construction d’une nouvelle direction révolutionnaire mondiale s’impose.
 
 

Vers une nouvelle internationale

Parfaitement conscient de l’insignifiance de ses forces au niveau international, Trotsky tente d’abord d’y rallier plusieurs organisations ayant récemment rompu avec la 2ème internationale ("socialiste") ou la 3ème Internationale ("communiste"), et semblant évoluer vers la gauche (c’est le cas du SAP allemand, de l’ILP britannique et du RSAP hollandais).

Mais cette tentative tourne court, car ces partis ne se révèlent "révolutionnaires" que dans le discours. Dans une période historique marquée par l’avènement de la guerre et les avancées du fascisme, ils ne seront pas prêts à proposer ouvertement la révolution comme solution.

Incapables de résister à la pression des organisations majoritaires du mouvement ouvrier, social-démocrates et staliniennes, ces "réformistes de gauche" préféreront réintégrer le bercail ou se dissoudre, plutôt que joindre une tendance minuscule, sans doute clairvoyante et courageuse mais tout-à-fait isolée et nageant contre le courant.

Celle-ci est plus que jamais confinée à une poignée d’intellectuels disséminés de par le monde et, sauf dans quelques pays, coupés du mouvement ouvrier, dont les directions socialistes et communistes rivalisent et collaborent dans la chasse aux "agitateurs trotskystes". Les partis communistes accusent les trotskystes d’être des agents de Hitler, le service secret russe les tue et les traque, alors que les partis socialistes les accusent de ne pas vouloir l’unité.

Après trois nouvelles années pour surmonter ses propres hésitations et celles de ses partisans, c’est donc en désespoir de cause que Trotsky se résoud finalement à lancer, en 1938, une "Internationale" fantômatique, dans les pires conditions objectives et subjectives imaginables.

Cette proclamation du "Parti Mondial de la Révolution Socialiste" – la quatrième internationale est d’ailleurs d’ordre principalement propagandiste, et même dans une large mesure "à usage interne". Trotsky s’adresse moins "aux masses" qu’à ses troupes, dont il ne connaît que trop l’audience derisoire.

II s’agit avant tout de fortifier la détermination d’une nouvelle génération de cadres, dans le contexte de démoralisation et de défaitisme qui caractérise cette période de reflux généralisé et face aux épreuves plus grandes encore qui les attendent.

Aucun progrès numérique ou politique ne justifie ce "saut qualitatif", qui reste essentiellement théorique. Seule change la perspective: la reconstruction patiente d’une organisation révolutionnaire internationale.
 
 

Catastrophisme et optimisme

 La raison principale pour laquelle Trotsky se permet cette initiative - qui peut fort ressembler à une fuite en avant - est qu’il est convaincu que la crise finale du capitalisme arrivera rapidement. N’oublions pas que le monde était en train de vivre des évènements entièrement nouveaux – le basculement de grands pays dans la tourmente du fascisme, la préparation d’une guerre mondiale qui ne pouvait qu’être bien plus meurtrière que la première guerre, une crise économique foudroyante…

Trotsky considérait que le capitalisme ne pourrait plus trouver de ressorts suffisants pour se relever de la crise.

Quant au stalinisme, on l’a vu, Trotsky considérait qu’il ne survivrait pas à la première crise d’importance, ni a fortiori à la guerre, dont il ne supporterait sans doute même pas le "choc". Sa chute serait, selon l’audacieux pronostic de Trotsky, I’affaire "de quelques années, sinon de quelques mois".

Toutefois, pour que l’effondrement du stalinisme profite aux travailleurs, encore faut-il que ceux-ci s’organisent pour la prise du pouvoir. Faute de quoi, c’est sous les coups de l’impérialisme que le régime stalinien succombera, entraînant avec lui les dernières "conquêtes révolutionnaires": le capitalisme privé se présenterait alors sous la forme d’une terrible contre-révolution. Et la classe ouvrière, qui ne se préparait pas à la révolution, risquerait d’être ensevelie sous les décombres du capitalisme .

C’est sur cette vision catastrophiste qu’il fonde de grandes espérances pour son organisation. Puisque le capitalisme n’a plus rien à offrir aux masses, celles-ci ne peuvent que se radicaliser et abandonner leurs illusions - et par conséquent leurs directions réformistes. La base matérielle du réformisme ayant sombré avec le capitalisme, croyait-il, les travailleurs se tourneraient inévitablement vers la seule alternative révolutionnaire émergeant du chaos: la 4ème Internationale.
 
 

"De l’organisation des centaines qu’elle est actuellement, elle deviendra bientôt celle des millions", lance-t-il à ses militants.

 Une "internationale" sur le papier

Une autre conclusion de cette analyse est l’importance capitale accordée au "Programme", seul réel atout du mouvement trotskyste.

Mais, par programme, Trotsky entend deux choses qu’il confond, et cette confusion est lourde d’ambiguités.

D’abord, Trotsky fait allusion au "programme marxiste" général, c’est-à-dire à toute la tradition révolutionnaire élaborée de Marx à Lénine, défendue faces aux trahison des sociaux démocrates et des staliniens. Et il est incontestable que l'un des plus grands mérites du trotskysme est d’avoir maintenu vivant cet héritage, contre vents et marées. Sans cette contribution irremplaçable, il est probable que l’expérience du mouvement révolutionnaire accumulée depuis un siècle aurait disparu, au moins pour plusieurs décennies.

Mais en même temps, Trotsky désigne par le mot "programme" son propre Manifeste intitulée significativement "L’Agonie du capitalisme et les tâches de la 4ème Internationale".

Amalgame assez logique: puisque la perspective historique du marxisme devient "immédiate", la tradition marxiste et la 4ème Internationale ne font plus qu’une, et le Programme de 1938 en est la synthèse.

Si les masses, spontanément révolutionnaires, sont à la recherche de l’organisation capables de diriger la lutte finale, celle-ci doit lever bien haut le drapeau de la révolution. Sa tâche se résume donc à leur fournir un ensemble de revendications stratégiques qui, à partir de leurs besoins élémentaires - dorénavant incompatibles avec le capitalisme - les méneront jusqu’à la prise du pouvoir. Tel est le sens du fameux "Programme de Transition".

Faisant un parallèle avec ce que Lénine avait réussi à la fin de la lère guerre impérialiste, Trotsky est persuadé qu’armée d’un tel programme, la 4ème Internationale deviendra le fer de lance de la révolution, majoritairement reconnu par les travailleurs. "Le Programme c’est le Parti!", affirme-t-il même péremptoirement.

Cette propension à ériger le programme en panacée universelle peut certes se comprendre dans le contexte d’isolement et de faiblesse organisationnelle extrême dans lequel Trotsky et les siens se débattaient, mais elle marquera de façon indélébile le courant trotskyste, une fois son principal fondateur, dirigeant et théoricien tombé sous les coups d’un agent de Staline en février 1940.

Au cours des années 1950 et 1960, les trotskystes resteront extrêmement isolés. Après 1968, ils connaîtront un certain regain.

*

Si l'on peut - avec raison - critiquer leurs nombreux défauts, on ne peux cependant que leur accorder le mérite d'avoir su garder vivante la flamme révolutionnaire pendant toute une période, d'abord de répression, puis d'isolement, et ainsi de permettre à une nouvelle génération de commencer à reconstruire la tradition révolutionnaire.
 
 

Denis Desbonnet et John Mullen

 


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