Krachs – la folie de la bourse
« Nouvelle économie » : le chaos capitaliste
cet article est paru dans Gauche! en 2000

Le mardi 4 avril 2000, le Nasdaq, où sont cotées les valeurs technologiques, perd un peu plus de 13% ; 700 milliards de dollars partent en fumée ! En fin de journée, l’indice se redresse, ne perdant plus que 0,5%. Le 14 avril, le Nasdaq termine la séance par une baisse de plus de 9%, tandis que le Dow Jones, indice industriel, recule de 5%. En une semaine, les actions de la bourse de la « nouvelle économie » ont perdu 25% de leur valeur. Toutes les grandes places financières du monde ont suivi la tendance. Et tout le monde de craindre une nouvelle chute après le week-end, lors de la réouverture des marchés lundi matin.
Le lundi 17 avril, le Nasdaq, contre toute attente, remonte de 6,5%. Le lendemain, la hausse est encore plus forte, plus 7%. Un économiste d’une grande banque donne son avis « éclairé » : « Ce qui s’est passé vendredi, l’annonce des chiffres de l’inflation et le plongeon de Wall Street, c’était réel. Mais ce qui s’est passé hier et aujourd’hui, c’est irréel.  »

Dans Le Monde daté du dimanche 23 avril, on peut lire ce titre dans les pages économie : « Rebond fragile sur les places boursières. »
Y-a-t-il une explication à ce yo-yo « irréel » des bourses ? Le clan des « e.optimistes » s’est contenté d’avancer l’explication d’une « correction nécessaire ». C’est donc que quelque chose ne tourne pas rond ? Mais quoi ?

 La « nouvelle économie » nous est présentée depuis quelques années comme le commencement d’un nouvel âge. Un nouvel âge d’or, bien sûr. Les nouvelles technologies, Internet notamment, constitueraient une nouvelle révolution industrielle. Des experts nous le certifient, nous assistons à une période de croissance soutenue et durable, et à la fin des crises. C’est le credo néolibéral, qui ressemble comme une goutte d’eau au libéralisme des années 1920. Le président américain d’alors affirme sans ambages : « Nous ne sommes qu’au début d’une période qui entrera dans l’histoire comme celle de l’âge d’or. »
De doctes universitaires sont plus explicites : « Les crises économiques cycliques sont terminées ; nous entrons dans une ère nouvelle de prospérité durable qui s’appuie sur l’absence d’inflation et sur une formidable révolution technologique. » La bourse a vu ses cours progresser de 330% en quatre ans, quant aux nouvelles technologies il s’agit de l’électricité et de l’automobile . Nous sommes en 1929, à la veille du krach d’octobre 1929, prélude à la plus grave crise économique du XXe siècle.

   Bourses en hausse, jusqu’à quand ?

 Malgré ses déboires, le « net-krach » du premier semestre 2 000, cette « nouvelle économie » affiche pour 1999 une plus-value de l’ordre de 70% et de 150% pour l’année 1998. Le Nasdaq, fondé en 1971, voit sa capitalisation boursière atteindre les 6 000 milliards de dollars, contre 11 000 milliards pour le Dow Jones, où sont cotées les valeurs de l’ « ancienne économie », soit l’essentiel des secteurs économiques. Depuis le commencement des années quatre-vingt dix les Etats-Unis connaissent une croissance ininterrompue. Et si les entreprises liées à Internet, au développement des biotechnologies sont le moteur principal de cette embellie ; les grands groupes du Dow Jones ont vu leur cote s’envoler. En novembre 1995, le Dow Jones atteint la barre des 5 000 points, en mai 1999 les 11 000 points.

 Quel sens a tout cela ? Si l’on en croit un homme bien informé, Greenspan, qui dirige la banque centrale américaine, il s’agit d’ « exubérance irrationnelle des marchés », telle est son opinion dès la fin de 1995.

   Les dessous de la croissance américaine

 Et cette croissance sur quoi repose-t-elle ? Tout d’abord, entre 1980 et 1997, la durée du travail a augmenté de 4% aux Etats-Unis. Si l’exubérance des marchés a provoqué une pluie d’or, disons-le tout net elle s’est répandue sur les sommets de la société. L’écart des revenus entre ouvrier et patron était de 1 à 42 en 1980, il est aujourd’hui de 1 à 419. L’étude publiée par la  banque Merrill Lynch est révélatrice, elle s’intéresse aux fortunes financières à travers le monde.
Elle indique que la catégorie des plus fortunés, ceux qui détiennent plus d’un million de dollars d’actifs financiers (sans prendre en compte les biens immobiliers ou encore l’outil de travail, l’entreprise), s’est accrue d’un million de membres. Ils sont désormais sept millions d’individus qui pèsent  25 500 milliards de dollars ! Le club des « ultra-fortunés » (plus de trente millions d’actifs financiers) compte maintenant 55 000 membres, soit 18% de plus qu’à la fin de 1998. La majorité vivent aux Etats-Unis, comme 54% des 514 milliardaires . Cette espèce rare se retrouve aussi en Europe et en Asie.

 Dans l’envolée des cours boursiers, le mouvement des fusions-acquisitions a joué le rôle de dopant. Dans toutes les branches d’industries, dans tous les secteurs la course à la croissance en absorbant ses concurrents a pris des proportions inouïes. Pour les salariés le scénario est toujours le même : après la fusion des milliers d’emplois sont supprimés, et les cours s’envolent une fois de plus .
 La capitalisation boursière aux USA représentait 50% du PIB en 1988, elle est de 150% aujourd’hui. Le portefeuille boursier représente 25% des actifs des Américains, 43% des adultes aux USA investissent en bourse en 1997.
 Un spécialiste américain remarque : « Les consommateurs ne s’endettent plus pour acheter des machines à laver. Ils empruntent dorénavant pour s’offrir des titres Yahoo !. » Cette société d’Internet a vu son cours multiplié par 250 en un an. En janvier 2000 le crédit à la consommation atteignait 1 411 milliards de dollars. Si l’on ajoute le crédit immobilier et les emprunts en tous genres on arrive au chiffre de 6800 milliards. La dette enfle régulièrement : l’endettement des ménages représentait 48% du PNB américain en 1979, contre 72% actuellement.
A noter que cette boulimie pour jouer son argent à la bourse est grandement facilité par Internet. Il permet à un plus grand nombre de spéculer, sans contrainte de temps ou de distance.

  « Nouvelle économie » ou vieilles contradictions

Les mots ne sont pas neutres et l’expression « nouvelle économie » ne fait pas exception à la règle. Il en est de même pour la  « mondialisation ». C’est un mythe, le processus auquel nous assistons est une nouvelle phase du développement capitaliste, tous les ingrédients existaient déjà au début du siècle.

L’internationalisation des échanges ne date pas d’hier, le commerce mondial ne cesse de croître et plus encore les flux financiers. Rien que sur le marché des devises, ce sont 1500 milliards de dollars qui se traitent chaque jour. C’est la production qui s’internationalise. Le capitalisme a toujours eu vocation à être mondial.
De même c’est l’une des caractéristiques majeures du système de révolutionner les techniques en permanence. Internet constitue une révolution en ce sens, comme la vapeur et le charbon au XIXe siècle. La différence réside dans la rapidité à laquelle se diffuse cette révolution.

La tendance du système capitaliste à conquérir le monde et son besoin de renouveler ses techniques de production, entraîne la concentration du capital, la constitution de firmes géantes.
La domination n’est pas seulement géographique, le capital investit toutes les sphères de l’activité humaine et transforme tout en marchandise. Aujourd’hui c’est le tour de la communication humaine, de l’information, mais aussi des gènes et du corps humain.

Ces traits, Marx les avait démontré au XIXe siècle. Tous se retrouvent dans la « nouvelle économie ». Mais en parallèle à ces aspects dynamiques, le capitalisme connaît des contradictions insurmontables. La production des biens ne tient aucun compte des besoins humains. C’est l’anarchie qui domine le processus de production. Chaque capitaliste est poussé par la concurrence, à produire plus à moindre coût. Il y a donc surproduction d’une part, et diminution du nombre de consommateurs, qui cessent d’être producteurs pour devenir chômeurs. Ce qui provoque une contraction de la consommation, elle accroît d’autant la crise de surproduction. Le profit baisse, les entreprises licencient. Et le serpent se mord la queue.

  La bourse ou la vie

Qu’est-ce que la bourse ? On peut la décrire comme une sorte de vente aux enchères avec une bonne dose de casino. Avec en prime un culte dédié au Veau d’or. La bourse est un temple et sa divinité est le capital financier. Il se développe, via les bourses, de façon autonome, sans entrave ni contrainte. Le crédit renforce cette tendance à la volatilité et à la dilatation.

Souvent les journaux parlent de « bulles spéculatives », distinguant un aspect négatif des marchés boursiers, le côté « irrationnel » ; par rapport à son aspect positif, la cotation des grands groupes, la valeur de leurs actions dépendant de leurs résultats. En réalité c’est tout l’édifice boursier qui est spéculatif. Toute l’histoire des bourses est l’histoire de l’envolée des cours, sur une base spéculative, jusqu’à leur effondrement, les fameux krachs. Le premier s’est produit au XVIIe siècle et l’objet était les bulbes de tulipes. Dans les années 80, au début de la période de déréglementation, ouverte par Reagan et Thatcher, la spéculation a fait rage dans l’immobilier. Jusqu’au krach d’octobre 1987. Au Japon, quand la bulle a crevé, les banques se sont retrouvées avec des centaines de milliards de créances pourries, des dettes en somme.

Le crédit est un puissant accélérateur de crises. Il permet au capital de croître dans des proportions inouïes. Plus le taux est bas et plus les sommes empruntées gonflent. Tous ceux qui ont un peu d’argent se ruent sur ce qu’ils croient être de bonnes affaires, ils s’endettent, espérant réaliser de grosses plus-values. Et puis arrive le moment de la baisse, qui a des origines diverses. Il n’y a pas de règle en la matière. Il signifie que l’économie réelle rattrape la bourse. Quand s’amorce la chute, tout le monde veut récupérer son argent. Ceux qui en ont prêté, et ceux qui ont emprunté. Tout le monde se met à vendre, mais il n’y a plus personne pour acheter. Krach ! L’argent que l’on avait pas  se transforme en dettes très réelles et en pertes, suivent les faillites.

L’incapacité des économistes à analyser sérieusement le système économique, n’a d’égale que leur capacité à se tromper. Les experts ne sont pas neutres, ils sont au service des classes dirigeantes et servent selon les circonstances telle ou telle théorie, reflet des préoccupations et des intérêts des capitalistes. Leur propension à se tromper traduit simplement l’incapacité de sortir des crises, nos dirigeants n’ont pas de solution, ou toute solution capitaliste ne fait qu’accroître le chaos, elle engendre de nouvelles contradictions.

L’exemple des « dragons » et « tigres » de l’Asie

Jusqu’en 1997, des pays comme la Corée du Sud, la Thaïlande, l’Indonésie, et aussi des micro-états comme Singapour ou Hong-Kong, étaient présentés comme un « el dorado », les capitaux affluaient, la main d’œuvre était « docile » donc peu payée, la croissance augmentait d’année en année, les bourses atteignaient des sommets. En quelques semaines ce fut le désastre : les monnaies furent attaquées sur le marché des changes et toutes se sont effondrées entraînant derrière elles les bourses et l’économie. Les « tigres » se sont révélés de papier et les « dragons » des chimères. Au moins 30 millions de travailleurs ont été licenciés dans ses pays . En 1998, la crise financière a ravagé la Russie et le Brésil.

Demain le krach ?

Depuis 1929, les dirigeants des appareils d’Etat et de l’économie ont appris à intervenir pour limiter les dégâts, en règle générale ils socialisent les pertes, ils font payer la crise aux travailleurs. Cependant, comme l’a prouvé la crise financière de 1997, les remèdes rendent malades les patients, et surtout face à l’écroulement des cours boursiers, la solution fut de débrancher les ordinateurs, donc d’arrêter les cotations, et arme ultime des analystes : la prière.
Il est certain qu’Internet va continuer de doper les cours de la bourse et l’économie, mais sur une base infiniment plus instable que par le passé. La perspective n’est pas une croissance infinie et la fin des crises. Cette idée n’est que l’illusion de nos dirigeants qui aimeraient que ce soit vrai, et quand la réalité refait surface, ils prient.
De mini-krach en rebond, la « nouvelle économie » va poursuivre sa chaotique existence. Elle va tendre à l’excès toutes les contradictions dont nous avons parlé. Le krach se produira et ses répercussions seront telles qu’il relèguera les précédents au rang de tempête. Demain un krach boursier entraînerait non seulement des faillites, mais aussi verrait les retraites (via les fonds de pension) partir en fumée et des dizaines de millions de familles s’appauvrir brutalement. La bourse sera peut-être le tombeau du capitalisme, mais seule la lutte des travailleurs permettra de débarrasser le monde de la bourse et du système qui la porte. Le monde marche sur la tête, à nous de le redresser.

       Stéphane Lanchon
 

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