Good Bye Lenin ?
 

A notre prochain congrès le CC envisage de supprimer de ses statuts l’idée de la « dictature du prolétariat ». Cette modification s’opère dans la réactualisation des statuts de l’organisation. Elle a été adoptée à l’unanimité du Comité central. Le CC explique pourquoi : « Sans changer les fondamentaux programmatiques de la ligue, il nous a semblé utile et nécessaire 30 ans plus tard d’actualiser ce document décisif qui est la loi fondamentale qui régit la vie de notre organisation. »

Pourtant, la dictature du prolétariat a toujours été un élément fondamental du programme révolutionnaire. Peut-être le CC considère-t-il que la « dictature du prolétariat » soit devenue une idée secondaire et dépassée ? Encore faudrait-il un minimum d’explication et de débat.
Ce n’est pas une question de vocabulaire - une autre formulation pourrait faire l’affaire, mais une formulation qui affirmerait la nécessité d’un appareil d’Etat contrôlé par les travailleurs après une révolution socialiste.

Seul un article du camarade Isaac Joshua, dans le dernier Critique Communiste, explique qu’un « enterrement en bonne et due forme de ce concepte  s’impose » . Joshua va si loin qu’il s’oppose aux idées, si chères à Marx et Engels, du dépérissement de l’Etat après la révolution, en parallèle avec  la disparition des classes sociales, ultimes barrières à l’établissement du communisme : « La disparition de telles classes [deux classes antagoniques] ne signifie d’ailleurs pas la disparition des classes tout court (par exemple, classe ouvrière et la paysannerie) lesquelles peuvent avoir des intérêts divergents. » Ainsi la classe ouvrière disparaît mais ne disparaît pas !

Joshua poursuit : « Or, une société traversée par d’importantes contradictions devra toujours créer des instances pour assurer sa survie malgré les conflits qui la travaillent (…) il faut, en somme, un Etat. » Nul besoin de déconstruire cette confusion théorique pour comprendre que la disparition des classes antagoniques mènera à la disparition de toutes les classes sociales et que par conséquent l’Etat ne sera plus nécessaire et disparaîtra. Pourquoi l’Etat disparaîtra-t-il ? Parce que l’Etat est par essence un instrument de répression, une arme de la lutte des classes, aujourd’hui une arme aux mains de la classe capitaliste. Les fonctions politiques de l’Etat sont soumises à sa nature répressive, en tant que gardien de la propriété privée. L’Etat moderne c’est les armes nucléaires, c’est les millions dans les prisons aux Etats-Unis, c’est la police des frontières. L’armée, la police, les tribunaux, devront être abolis à la révolution et dans un premier temps remplacés par des tribunaux et des milices basés sur les organisations des travailleurs.

Les nouveaux statuts proposés LCR se limitent à vouloir « la construction d’un parti anticapitaliste de masse, féministe, écologiste, combattant pour une société socialiste démocratique, fondée sur le principe que l’émancipation des travailleurs ‘sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes’, première étape vers une société future sans classe. »

La suppression de la « dictature du prolétariat » laisse  un vide théorique dans cette nouvelle formulation entre le « parti anticapitaliste de masse » et « une société future sans classe ». Quelles sont les étapes de la transition ? L’idée du pouvoir des travailleurs disparaît. En termes stratégiques, cela a des conséquences sur notre conception du parti, dans le sens d’un parti non délimité stratégiquement, et non plus centralisé démocratiquement, avec une direction politique.

La question de la transition est ainsi évacuée. Pourtant c’est un problème qui est posé par beaucoup de camarades de la ligue, y compris des nouveaux et des sympathisants (« Par quoi faudra-t-il remplacer le capitalisme après la révolution ? » figure au top 5 des questions qui se posent aux révolutionnaires).

Il y a un danger ici de renouer avec les traditions spontanéistes et anarchistes du mouvement ouvrier, où l’Etat bourgeois n’est pas perçu comme réel instrument de répression aux mains des capitalistes mais comme étant au-dessus des classes. Il devient important ici de redonner leurs lettres de noblesse à l’analyse marxiste léniniste de la nature de l’Etat et du pouvoir des travailleurs et des salariés.

La « dictature du prolétariat » - ou « le pouvoir des travailleurs »  est l’étape la plus importante vers la transition au socialisme. C’est l’instant où la lutte des classes a atteint le plus haut degré d’intensité. Les travailleurs - la grande majorité de la société - ont pris le pouvoir des mains de la classe dirigeante, ont détruit l’appareil d’Etat bourgeois (armée, polices, ministère du plan…) mais la bourgeoisie reste encore la classe la plus puissante dans la société. La dictature du prolétariat est donc nécessaire : le premier devoir des travailleurs étant de mater l’unique menace à la transition vers le socialisme, la bourgeoisie.

Mais la bourgeoisie essaiera sans cesse de recomposer ses forces pour faire échouer la révolution. La répression de la bourgeoisie, y compris par la violence, devra constituer une tâche principale du prolétariat victorieux s’il veut survivre. On se souvient que la faiblesse et l’isolement du prolétariat russe face à la bourgeoisie internationale en 1917 mena à sa décimation après la révolution prolétarienne d’Octobre.

La disparition de la bourgeoisie, des rapports sociaux capitalistes et de l’Etat incarnent l’étape décisive de la transition vers le socialisme, comme le disait Lénine dans L’Etat et la Révolution : « du moment que c’est la majorité du peuple qui mate ses oppresseurs il n’est plus besoin d’un ‘pouvoir spécial’ de répression ! C’est en ce sens que l’Etat commence à s’éteindre (…) plus les fonctions du pouvoir sont exercées par l’ensemble du peuple, moins ce pouvoir devient nécessaire. »

L’expression « dictature du prolétariat » ou « pouvoir des travailleurs » est importante pour les révolutionnaires pour deux raisons principales : d’une part parce qu’elle définit la nature transitoire du pouvoir des travailleurs qui est l’élimination du pouvoir de la bourgeoisie. Plus de bourgeoisie donc plus de classe à mater, plus besoin de dictature, ni de classe, ni d’Etat. D’autre part elle est l’affirmation, comme l’expliquait le marxiste hongrois George Lucacs, que : « l’Etat prolétarien est dans l’histoire le premier Etat de classe qui avoue ouvertement et sans hypocrisie qu’il est un Etat de classe, un appareil d’oppression, un instrument de la lutte des classes. » L’Etat capitaliste actuel incarne simplement une dictature qui ne dit pas son nom.

Il est urgent d’avoir un débat dans la LCR sur cette question. Sinon, la tentation de réviser le marxisme, notre propre histoire, à toutes les sauces, contient le danger de paraître incompréhensibles aux yeux des milliers de personnes qui seraient susceptibles de rejoindre la LCR. Le plus grave serait d’oublier que nous sommes pour une société sans classes sociales, donc pour une guerre sans limite contre la classe capitaliste afin d’établir une société où les hommes et les femmes pourront être enfin libres de leur destin.

Nicolas Mamarbachi (LCR Paris-Centre)
John Mullen (LCR Montreuil)
 

Proposition d’amendement au projet des statuts

Dans la section 1.1
Rajouter « et le pouvoir des travailleurs » à la fin de la première phrase. Celle-ci serait alors « La Ligue communistre révolutionnaire lutte pour la révolution socialiste et le pouvoir des travailleurs. »

Rajouter, à la fin de la section 1.3
« Cette transformation nécessitera, lors d’une révolution, l’élimination du pouvoir de l’Etat capitaliste - abolition de l’armée, de la police, des tribunaux actuels… et le remplacement de ces instances par des instances basés sur les organisations des travailleurs et sous le contrôle démocratique de ceux-ci. Cet Etat aura à organiser un combat acharné contre les anciennes classes d’exploiteurs qui ne manqueront pas à tenter de détruire la révolution. »